Chroniques d’Adso de Melk : Les Enlumineurs de Ratisbonne

Voyage chez les artistes du livre, Anno Domini 1338

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

En l’an de grâce 1338, l’abbé de Melk me confia une mission qui me sortit pour la première fois de ma vie monastique : me rendre à Ratisbonne pour y commander un nouveau missel enluminé, destiné à remplacer celui que les ans avaient rendu illisible. Cette mission, qui devait durer quelques semaines, se prolongea trois mois. Et ces trois mois changèrent à jamais mon regard sur les livres.

Le départ et l’arrivée

Je quittai Melk par une froide matinée de février, accompagné de Frère Konrad, moine âgé chargé de veiller au bon emploi de l’argent de l’abbaye. Nous chevauchâmes pendant cinq jours à travers des paysages enneigés, dormant dans des hospices monastiques, priant aux heures canoniales dans des chapelles de fortune.

Ratisbonne m’apparut comme une ville bruyante, sale, grouillante de vie. Après des années passées dans le silence de Melk, le tumulte des rues me parut presque intolérable. Des marchands criaient, des enfants couraient, des cochons fouillaient les déchets. L’odeur était âcre : sueur, fumée, ordures. Rien à voir avec l’ordre paisible du cloître.

Frère Konrad me conduisit directement à l’atelier de Maître Heinrich, enlumineur réputé dont la renommée s’étendait jusqu’en Bavière. L’atelier se trouvait dans une rue étroite, près de la cathédrale. Une enseigne en fer forgé représentait un livre ouvert surmonté d’un pinceau.

Nous frappâmes. Un apprenti nous ouvrit, un garçon d’une quinzaine d’années, les mains tachées de pigments.

« Maître Heinrich ? »

« À l’arrière. Suivez-moi. »

Nous traversâmes une première pièce où trois copistes travaillaient en silence, penchés sur leurs pupitres. Puis une seconde pièce, emplie de pots d’encre, de feuilles de parchemin, d’outils étranges. Enfin, nous arrivâmes à l’atelier proprement dit.

Maître Heinrich était un homme d’une cinquantaine d’années, le visage creusé par la concentration, les doigts tachés d’or et de bleu. Il leva les yeux à notre entrée, observa nos habits monastiques, et sourit.

« Vous venez de Melk ? »

« En effet. L’abbé nous envoie pour commander un missel. »

« Alors asseyez-vous. Cela va prendre du temps. »

La négociation

Ce que j’avais pris pour une simple commande se révéla être une négociation complexe, presque marchande. Heinrich nous posa mille questions : quel format ? Combien de feuillets ? Quelle qualité de parchemin ? Quelles enluminures ? Combien d’initiales ornées ? Lettrine simple ou historiée ? Or véritable ou or de substitution ?

Frère Konrad répondait avec une précision qui me surprit. Il connaissait les prix, les techniques, les pièges. Je compris qu’il avait déjà commandé des manuscrits, et qu’il savait comment éviter les arnaques.

« Le parchemin, dit Heinrich, je peux vous proposer trois qualités. Le vélin le plus fin vient d’Italie. Mais il coûte cher. »

« Combien ? »

« Trois florins le bifeuillet. »

Konrad fronça les sourcils.

« C’est trop. À ce prix-là, vous utilisez du vélin de première qualité. Mais je sais que beaucoup d’ateliers mélangent du vélin médiocre avec du bon, et facturent tout au prix fort. »

Heinrich ne se démonta pas.

« Vous pouvez vérifier. Je vous montrerai les peaux. »

Konrad accepta. Heinrich nous conduisit dans une réserve où des centaines de peaux étaient empilées. Il en déroula plusieurs, nous les fit toucher, observer à la lumière. Certaines étaient translucides, d’une finesse extraordinaire. D’autres, plus épaisses, présentaient des défauts : cicatrices, trous, irrégularités.

« Voilà le vélin italien. Et voilà le vélin local. Vous voyez la différence ? »

Je la voyais. Mais j’étais aussi frappé par autre chose : pour Heinrich, le parchemin n’était pas un support sacré. C’était une marchandise. Il le traitait comme un marchand de tissu traite ses étoffes : en connaisseur, mais sans révérence.

Frère Guillaume m’avait appris à observer les hommes. J’observai Heinrich. Et je compris qu’il n’était pas un moine copiste. C’était un artisan. Pour lui, fabriquer un livre n’était pas un acte de dévotion. C’était un métier.

L’atelier : un monde à part

Frère Konrad repartit pour Melk après avoir passé la commande. Je restai seul, avec mission d’observer la fabrication du missel et de veiller à ce que tout fût fait selon les règles.

Heinrich m’installa dans une petite chambre au-dessus de l’atelier. « Vous êtes libre de circuler, me dit-il. Posez toutes les questions que vous voulez. Mais ne touchez à rien sans demander. »

Les premiers jours, je me contentai d’observer. L’atelier fonctionnait comme une petite manufacture. Chacun avait sa spécialité.

Les copistes — trois hommes et une femme, ce qui me surprit — reproduisaient les textes. Ils travaillaient vite, sans se soucier toujours de comprendre ce qu’ils copiaient. L’un d’eux, un jeune homme nommé Jakob, m’avoua ne savoir ni lire ni écrire le latin. « Je copie les formes, me dit-il. Pas le sens. »

Les enlumineurs — Heinrich et deux apprentis — peignaient les lettrines, les marges, les scènes historiées. Leur travail était d’une précision stupéfiante. Je les vis peindre des visages minuscules, des drapés complexes, des architectures détaillées, le tout sur des surfaces pas plus grandes qu’un ongle.

Le doreur — un homme taciturne nommé Hans — posait les feuilles d’or. C’était un travail délicat, presque magique. Il préparait d’abord la surface avec une colle spéciale (de la colle de poisson, m’expliqua-t-il), puis posait délicatement la feuille d’or avec un pinceau en poils de martre. Le moindre souffle pouvait faire s’envoler la feuille.

Et enfin, le relieur — un vieil homme nommé Otto — assemblait les cahiers, cousait les feuillets, posait les ais de bois, recouvrait le tout de cuir. Ses mains étaient noueuses, ses gestes sûrs. Il travaillait en chantonnant.

Les secrets du métier

Au fil des semaines, Heinrich m’initia aux secrets de son art. Il me montra comment broyer les pigments.

« Le bleu le plus pur vient du lapis-lazuli, me dit-il. C’est une pierre qui vient d’Orient. On la broie pendant des heures, jusqu’à obtenir une poudre fine comme de la farine. Puis on la mélange avec du liant — de l’œuf, ou de la gomme arabique. »

Il me fit toucher la pierre brute. Elle était lourde, d’un bleu profond, presque violet. Je n’aurais jamais imaginé qu’un pigment pouvait coûter si cher.

« Combien vaut cette pierre ? »

« Plus que son poids en or. »

Je restai stupéfait. Cela signifiait qu’une seule page enluminée pouvait valoir une fortune.

Heinrich sourit devant mon étonnement.

« C’est pour ça que certains trichent. Ils mélangent le lapis avec de l’azurite, qui est moins cher. Ou pire, avec du bleu de Prusse, qui est encore moins cher. Le client ne voit pas la différence. Mais dans dix ans, vingt ans, le bleu pâlit. »

« Et vous, vous trichez ? »

« Parfois. Si le client ne veut pas payer. »

Cette franchise me gêna. Dans le scriptorium de Melk, on ne triche pas. On copie avec dévotion, on enlumine avec soin, on respecte le texte sacré. Mais ici, tout était question de prix.

La femme copiste

Parmi les copistes, il y avait donc une femme. Elle s’appelait Greta, avait une trentaine d’années, et copiait aussi bien que les hommes. Cela me troubla profondément. Dans les abbayes, les femmes n’ont pas accès aux scriptoria. Elles copient parfois dans leurs propres couvents, mais jamais aux côtés des hommes.

Un jour, je lui demandai comment elle était devenue copiste.

« Mon père était scribe. Il m’a appris. Quand il est mort, j’ai repris son travail. »

« Mais… vous êtes mariée ? »

« Veuve. Mon mari était tanneur. Il est mort de la peste il y a cinq ans. Maintenant, je copie pour nourrir mes enfants. »

Elle me montra son travail. Une écriture régulière, élégante, soignée. Meilleure que celle de certains moines que je connaissais.

« Vous aimez ce travail ? »

« Non. Mais il me permet de survivre. »

Cette réponse me hanta. Dans le cloître, on copie pour la gloire de Dieu. Ici, on copie pour manger. Ce n’était pas mieux, ni pire. C’était juste différent.

Les drôleries marginales

Un jour, Heinrich me demanda de choisir les motifs marginaux pour notre missel. Il me montra plusieurs cahiers de modèles : animaux fantastiques, feuillages entrelacés, scènes comiques, grotesques.

Certains motifs me choquèrent. Des singes habillés en évêques. Des lapins chassant des chasseurs. Des moines défécants. Des couples enlacés de manière indécente.

« Vous mettez ça dans des livres saints ? »

Heinrich rit.

« Les clients aiment les drôleries. Ça rend le livre vivant. »

« Mais c’est sacrilège ! »

« C’est humain. »

Je repensai aux marges des manuscrits que j’avais vues à Melk. Beaucoup portaient des dessins similaires. Je ne m’étais jamais demandé qui les avait faits, ni pourquoi. Maintenant, je comprenais : ces dessins n’étaient pas des profanations. C’étaient des soupapes. Une manière, pour les copistes, de rester sains d’esprit en copiant des textes répétitifs.

Je choisis des motifs sobres : feuillages, oiseaux, angelots. Mais je gardai pour moi cette leçon : même dans les livres les plus sacrés, l’humanité se glisse toujours quelque part.

Le faux or

Un jour, je surpris Hans, le doreur, en train de préparer une mixture dorée qui ne ressemblait pas à l’or véritable.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Il hésita, puis me montra.

« De l’orpiment mélangé à de la gomme. Ça donne une couleur proche de l’or. »

« Mais ce n’est pas de l’or. »

« Non. Mais ça coûte cent fois moins cher. »

« Et les clients ne voient pas la différence ? »

« Pas tout de suite. Dans vingt ans, oui. L’orpiment noircit. Mais d’ici là, j’aurai vendu cent livres. »

Cette révélation me troubla. J’avais toujours cru que les manuscrits anciens étaient faits avec les meilleurs matériaux possibles. Mais beaucoup, probablement, avaient été fabriqués avec des substituts bon marché.

« Heinrich sait que vous faites ça ? »

« C’est lui qui me l’a demandé. Quand un client ne veut pas payer le prix de l’or véritable, on utilise l’orpiment. »

« Et notre missel ? »

« Votre abbé a payé pour de l’or véritable. Il aura de l’or véritable. »

Je fus à la fois soulagé et dégoûté. Soulagé que notre missel fût fait honnêtement. Dégoûté de savoir que d’autres ne l’étaient pas.

La question du prix

Un soir, je dînai avec Heinrich dans une taverne. L’alcool déliait les langues. Je lui posai la question qui me taraudait depuis des semaines.

« Pourquoi faites-vous ce métier ? »

« Pour gagner ma vie. »

« Mais… vous ne ressentez rien de sacré dans ce travail ? Vous fabriquez des livres saints. Cela ne vous touche pas ? »

Il but une gorgée de bière, réfléchit.

« Quand j’étais jeune, oui. Je pensais que chaque livre était un miracle. Que peindre une Vierge, c’était toucher le divin. Mais j’en ai peint des centaines. Et j’ai compris que ce n’était qu’un travail. Un beau travail, certes. Mais un travail. »

« Cela ne vous attriste pas ? »

« Non. Cela me libère. Je ne porte plus le poids du sacré. Je fais de mon mieux. C’est tout. »

Cette réponse me mit mal à l’aise. Frère Guillaume m’aurait peut-être dit que Heinrich avait raison. Que désacraliser le livre, c’était le rendre accessible. Mais moi, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’on perdait quelque chose en traitant les manuscrits comme de simples marchandises.

La livraison

Après trois mois, le missel fut achevé. Heinrich me le présenta dans son atelier, posé sur un pupitre.

C’était un chef-d’œuvre.

Le parchemin était d’une finesse parfaite. Les enluminures étaient magnifiques : Vierges au visage serein, Christ en gloire, saints en prière. L’or brillait sous la lumière. Les marges portaient des motifs floraux délicats. La reliure, en veau brun estampé, était sobre mais élégante.

« Voilà votre missel. »

Je le feuilletai avec émotion. Chaque page était parfaite. Aucune faute, aucun défaut. Heinrich et son équipe avaient accompli un travail irréprochable.

« Combien coûte-t-il ? »

« Cinquante florins. Comme convenu. »

Cinquante florins. Une fortune. De quoi nourrir un village pendant un an.

Je payai. Heinrich compta les pièces, les rangea dans un coffre.

« Vous êtes satisfait ? »

« Oui. C’est magnifique. »

« Alors mon travail est fini. »

Il n’ajouta rien. Pas de prière, pas de bénédiction, pas de remerciement à Dieu. Juste un constat professionnel : le travail est fini.

Le retour à Melk

Je rentrai à Melk avec le missel soigneusement emballé dans une caisse de bois. Le voyage dura six jours. Chaque soir, je vérifiais que le livre n’avait pas souffert du voyage.

Lorsque je le présentai à l’abbé, il fut ébloui.

« C’est magnifique ! Heinrich a fait un travail remarquable. »

« Oui, mon Père. Mais… »

« Mais ? »

« J’ai découvert des choses troublantes. »

Je lui racontai ce que j’avais vu : les faux pigments, les substituts d’or, les copistes qui ne comprenaient pas ce qu’ils copiaient. L’abbé m’écouta en silence.

« Et alors ? dit-il enfin. Tout cela te choque ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Parce que les livres saints méritent mieux. »

« Les livres saints sont saints à cause de ce qu’ils contiennent. Pas à cause de la manière dont ils sont faits. Si un copiste ne comprend pas le latin, peu importe. Tant que le texte est juste. Si l’or est faux, peu importe. Tant que le livre est beau. »

« Mais… la vérité ? »

« La vérité est dans le texte. Pas dans les matériaux. »

Réflexion finale

Des années plus tard, je repense encore à ces trois mois passés à Ratisbonne. Frère Guillaume m’avait appris à lire les livres. Les enlumineurs de Ratisbonne m’apprirent à lire leurs fabricants.

Derrière chaque manuscrit parfait se cache une humanité imparfaite. Des copistes qui ne comprennent pas ce qu’ils copient. Des enlumineurs qui trichent sur les pigments. Des relieurs qui utilisent du cuir de qualité médiocre.

Mais cette humanité imparfaite produit quand même de la beauté.

Et peut-être est-ce cela, au fond, le vrai miracle : que des hommes ordinaires, motivés par l’argent autant que par la foi, créent malgré tout des objets extraordinaires.

Notre missel repose aujourd’hui dans le chœur de l’abbaye de Melk. Les moines l’utilisent chaque jour. Ils ne savent pas que certains pigments sont de substitution. Ils ne savent pas que le copiste ne comprenait pas le latin. Ils ne savent pas que tout cela fut une transaction commerciale.

Ils voient simplement un beau livre.

Et c’est peut-être suffisant.

Nota bene :
Écrit de ma main, en l’an de grâce 1380, alors que j’approche de mes soixante-dix ans. Ces souvenirs de jeunesse me reviennent avec une netteté étrange. Frère Guillaume disait que la mémoire est un palais. Le mien est rempli de livres. Et chacun raconte une histoire que je n’avais pas comprise sur le moment.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) :
GUILDE · ADSO · 1338 · RAT-01
Chroniques d’Adso de Melk – Voyage chez les enlumineurs de Ratisbonne

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