Notices de l’IGLI #2: Procédure d’urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

En octobre 2016, un in-folio de 1623 tournait deux feuillets par vingt-quatre heures, seul, dans une réserve. En février 2022, à Saint-Wulfran, trois volumes in-12 du XVIIIe siècle ont disparu. L’Inspection classe ces cas sous la procédure d’urgence type Z-4.

Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI

Amis bibliophiles, bonjour,

La bibliobiologie, discipline encore contestée par les esprits courts, étudie les livres lorsqu’ils cessent d’avoir tout à fait le bon goût de demeurer inertes. Elle s’occupe des volumes qui respirent, des reliures qui frémissent, des in-folios qui lisent seuls ou des in-quarto qui mangent leurs voisins. Science de frontière, elle exige à la fois des nerfs solides, de bons yeux, et le refus absolu de rire trop tôt.

Il arrive, quoique rarement, qu’un agent de l’IGLI soit confronté à un volume présentant des signes de vie ne pouvant raisonnablement être imputés ni à l’usure, ni au climat, ni à la vermine ordinaire. Ont ainsi été signalés, dans divers dépôts, cabinets, réserves et arrière-boutiques, des battements sourds sous les ais, des frémissements périodiques de coiffe, une respiration discrète entre les cahiers, des variations thermiques localisées au dos et, dans les cas les plus nets, une tendance du livre à se rouvrir de lui-même à certaines pages auxquelles il paraît attaché.

Ces manifestations, que le profane qualifie volontiers de fantaisistes avant de reculer de trois pas, relèvent pourtant d’un protocole parfaitement établi, classé par l’Inspection sous l’intitulé : Procédure d’urgence type Z-4 – Spécimen bibliobiologique actif.

Identification préliminaire

Dès l’apparition d’un doute sérieux, l’agent doit s’abstenir de tout contact direct et procéder à une première évaluation visuelle. Il s’agira de déterminer si l’ouvrage relève de la catégorie des vivants reliés — catégorie encore contestée par certains services mais reconnue de fait par la jurisprudence interne — ou s’il convient de l’attribuer à un phénomène annexe : pullulation entomologique, moisissure en expansion, infiltration murine, fermentation de colle animale, ou simple agitation due à un collectionneur nerveux.

L’examen s’effectue au moyen d’une lampe froide, de verres grossissants et, lorsque le poste en est pourvu, d’un capteur thermique portatif. Tout bruit assimilable à un soupir, à un raclement intérieur, à une crispation de couture ou à un léger claquement de langue papyracée doit être consigné sans commentaire.

Il est rappelé qu’en pareille matière, l’excès d’esprit nuit au diagnostic. L’agent n’est pas tenu de comprendre ce qu’il observe. Il lui suffit, dans un premier temps, de ne pas mourir de curiosité.

Isolement immédiat

Tout volume suspect doit être placé sans délai dans une enceinte d’isolement à atmosphère neutre. L’IGLI recommande, pour les interventions de première urgence, l’usage de la malle réglementaire dite Sanctorius, munie d’un hygromètre, d’un double système de fermeture et d’un dispositif anti-fuite dont le brevet, déposé en 1911, fut remis en service en 1984 à la suite de l’incident de Moulins, qu’il n’y a pas lieu de rappeler ici.

La manipulation doit être opérée avec des gants souples, non abrasifs. L’ancien usage des gants de parchemin traité est désormais déconseillé dans les services bien tenus, plusieurs spécimens ayant montré, au contact dudit matériau, des réactions ambiguës qu’il serait inutile d’aggraver.

L’ouvrage ne devra en aucun cas être plaqué brutalement, secoué, ouvert de force, ni traité comme un paquet documentaire ordinaire. Les livres vivants, lorsqu’ils existent, supportent mal d’être confondus avec l’administratif courant.

Intervention du Service zoobibliologique

Une fois l’isolement assuré, l’agent requiert l’intervention du Service spécial de surveillance zoobibliologique, composé, selon disponibilité, d’un bibliothérapeute, d’un vétérinaire des entités imprimées et d’un officier de quarantaine. Leur mission consiste :

  1. à confirmer le caractère vivant du spécimen ;
  2. à distinguer l’éveil spontané d’une mutation lente ;
  3. à apprécier son degré de sociabilité ;
  4. à déterminer s’il lit, s’il rumine, ou s’il attend.

Un procès-verbal de constat est établi sur place en double exemplaire, dont l’un est transmis au Bureau des manifestations anormales du Livre, l’autre étant classé sous cote réservée jusqu’à disparition du phénomène, extinction du spécimen ou retraite du rédacteur.

Le protocole entier est sur le site : la procédure d’isolement, les deux cas d’école versés au dossier, un in-folio de 1623 qui tourne ses pages seul et un volume théologique de Saint-Wulfran qui dévore ses voisins de rayon, et les précautions imposées avant tout contact.

Dans les cas de mobilité avérée, il est recommandé de doubler la surveillance humaine d’un relevé minutieux de la position du volume sur la tablette. Il demeure surprenant de devoir écrire cela. Il demeure plus surprenant encore d’avoir eu à le vérifier.

Considérations éthiques

Depuis l’arrêté du 14 mai 1978 relatif au traitement des entités imprimées non inertes, l’IGLI prescrit de privilégier la conservation vivante chaque fois que la coexistence avec les personnes et les collections demeure possible.

En conséquence, sont strictement prohibés :

– tout désassemblage exploratoire ;
– toute ouverture forcée excédant l’angle toléré par l’état de la reliure ;
– toute tentative de lecture intrusive ;
– tout usage d’appâts textuels destinés à provoquer une réaction ;
– toute expérience visant à vérifier si l’ouvrage mord effectivement.

Il est rappelé qu’un livre vivant n’est pas un document capricieux, mais un organisme relié. À ce titre, il ne saurait être ni brutalement consulté, ni feuilleté par curiosité, ni frappé sur le dos pour “voir ce qu’il a dans le ventre”, formule regrettablement relevée dans plusieurs rapports de province.

Premier cas d’école : l’in-folio lecteur

En octobre 2016, l’IGLI fut saisie par un libraire du Quartier Latin au sujet d’un in-folio daté de 1623 qui présentait la particularité de changer, chaque nuit, de page ouverte. L’observation du cycle révéla un rythme d’une régularité remarquable : deux feuillets tournés en vingt-quatre heures, toujours à la même heure, sans intervention extérieure ni courant d’air susceptible d’expliquer le phénomène.

Après mise en quarantaine et surveillance prolongée, les experts conclurent à un mécanisme d’auto-lecture autonome, possiblement lié à une imprégnation ancienne de spores mnésiques. Le volume fut transféré au Conservatoire des espèces imprimées rares, où il poursuit, à ce jour, une lecture lente, méthodique et parfaitement silencieuse. Aucun signe d’agressivité n’a été relevé. Une certaine impatience fut en revanche notée lorsqu’on tenta de l’interrompre au milieu d’un chapitre.

Ce cas demeure exemplaire en ce qu’il rappelle qu’un livre peut manifester une activité cognitive sans pour autant devenir dangereux. L’erreur commune consiste à supposer que tout livre vivant veuille s’échapper. Quelques-uns, au contraire, demandent seulement qu’on les laisse finir.

Deuxième cas d’école : le volume prédateur de Saint-Wulfran

Le cas dit de Saint-Wulfran, désormais étudié dans les sessions avancées de formation zoobibliologique, demeure l’un des plus instructifs jamais traités par l’Inspection.

L’affaire débuta sans éclat. Au mois de février 2022, le conservateur d’une bibliothèque privée de province signala une série de disparitions qu’aucune cause ordinaire ne permettait d’expliquer. Trois volumes in-12 du XVIIIe siècle manquaient à l’appel. On crut d’abord à un prêt mal noté, puis à un déplacement de rayon, puis, comme il arrive souvent dans les maisons où l’ordre est ancien mais la mémoire mobile, à une distraction du propriétaire lui-même. La chose eût pu en rester là si deux phénomènes annexes n’avaient retenu l’attention.

D’une part, plusieurs ouvrages voisins présentaient des lésions singulières : coins rongés non de l’extérieur vers l’intérieur, comme dans le cas trivial du rongeur, mais selon un mode inverse, comme si la morsure s’était déclarée depuis la marge interne du volume absent. D’autre part, l’on constata, sur les tablettes du troisième rang, une fine poussière noirâtre mêlée de parcelles de papier mâché, de filasse, de colle ancienne et, plus troublant encore, de minuscules fragments de veau fauve que nul relieur consciencieux n’aurait laissés derrière lui.

L’IGLI fut saisie après la disparition d’un quatrième volume, cette fois sous surveillance. Le propriétaire, homme d’un courage relatif mais d’une excellente écriture, affirma avoir entendu, vers deux heures du matin, “un bruit de mastication feutrée, analogue à celui d’une personne bien élevée mangeant des biscottes dans une sacristie”. Cette déposition, jugée d’abord excessive, fut néanmoins versée au dossier.

L’équipe dépêchée sur place comprenait le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de cours en pathologie comparée du dos à nerfs et membre correspondant de la Société protectrice des ouvrages susceptibles ; Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine ; et le sous-inspecteur Achille Peutre, spécialiste des mouvements spontanés de rayonnage et des déplacements non autorisés en bibliothèque close.

L’examen du fonds permit rapidement d’isoler un suspect principal : un fort volume in-quarto de théologie polémique, relié en basane brune, sans grand mérite apparent, mais d’une corpulence anormale pour son contenu réel. Le catalogue le donnait pour complet à trois cent douze pages. Or la pesée révélait une masse correspondant plutôt à un ouvrage de cinq cents pages, reliure comprise. La différence ne pouvait s’expliquer ni par l’humidité, ni par une restauration, ni par le zèle d’un relieur criminel.

Plus remarquable encore : le livre paraissait somnoler le jour, mais montrait, à l’approche du soir, de légers tressaillements de mors. On observait aussi une dilatation intermittente du dos, comme un gonflement digestif. À la lampe froide, des débris de papier vergé furent aperçus entre les tranchefiles, là où aucun papier ne devait se trouver. Mlle Lépine signala enfin, lors d’une écoute prolongée, un froissement interne à rythme lent, suivi d’un bruit discret de déglutition.

La surveillance nocturne fut organisée selon le protocole Z-4 bis, avec appât documentaire. On disposa à proximité immédiate un lot de brochures sans valeur, deux annuaires fatigués et, à titre comparatif, un exemplaire dépareillé d’almanach administratif. Pendant deux heures, rien ne se produisit. Puis, à une heure dix-sept, le volume de théologie se souleva légèrement de son plat inférieur, pivota d’environ trois centimètres et ouvrit sa couvrure avec une lenteur prudente qui fit écrire plus tard au sous-inspecteur Peutre : “On eût dit moins un livre qu’un crapaud doctrinal sortant de sa torpeur.”

L’attaque fut d’une grande netteté technique. Le volume saisit d’abord l’almanach par le coin supérieur, le rabattit contre lui, puis entreprit une absorption méthodique par inclusion marginale. Il ne déchirait pas : il incorporait. Les feuillets de la victime semblaient se dissoudre au contact des gardes du prédateur, comme attirés par une succion textuelle. En moins de sept minutes, l’almanach avait disparu à moitié. À la neuvième minute, seule subsistait la couverture, rejetée au sol avec une sorte de mépris nutritionnel.

L’intervention eut lieu à cet instant. Le docteur de Cuirac appliqua la couverture de contention réglementaire, doublée de toile grise, pendant que Mlle Lépine détournait l’attention du spécimen au moyen d’un leurre typographique composé de pages non coupées. Le sous-inspecteur Peutre immobilisa l’ensemble avec les sangles de calme, modèle 1932. Le volume manifesta alors une vive résistance, accompagnée d’un claquement sec assimilé par les experts à une protestation plutôt qu’à une agression.

Le diagnostic fut formel : bibliophagie active de type endocatalogique, avec comportement sélectif. Le spécimen ne dévorait pas n’importe quoi. Il privilégiait les ouvrages faibles, les éditions fatiguées, les reliures lâches et, selon toute apparence, les textes qu’il jugeait inférieurs. Deux hypothèses furent avancées : soit une faim purement matérielle, orientée vers le papier ancien et les colles animales ; soit, théorie plus inquiétante, une forme de prédation critique, le livre absorbant ses voisins moins pour s’en nourrir que pour les corriger définitivement.

Transféré en caisson Sanctorius au dépôt de sûreté de l’IGLI, le volume fut soumis à un régime strict de feuillets neutres et de formulaires périmés. Son état se stabilisa au bout de trois semaines. On constate encore, à ce jour, qu’il frémit légèrement lorsqu’on introduit dans son voisinage des ouvrages de dévotion médiocres, des compilations molles ou des réimpressions sans nerf. Pour cette raison, il demeure isolé.

Le cas de Saint-Wulfran a conduit l’Inspection à rappeler une règle trop souvent négligée : dans toute bibliothèque ancienne, l’absence inexpliquée d’un livre n’autorise jamais à conclure trop vite au désordre ; il convient parfois d’envisager qu’un autre livre ait simplement dîné.

Dispositions finales

La découverte d’un livre vivant ne relève ni de l’anecdote, ni de la superstition, ni de l’exagération de cabinet. Elle constitue un événement zoobibliologique de première catégorie, exigeant sang-froid, méthode et respect.

Tout témoin est tenu :

– de signaler immédiatement le cas à l’autorité compétente ;
– de s’abstenir de toute manipulation non prescrite ;
– de maintenir autour du spécimen une distance convenable ;
– de ne jamais supposer qu’un livre immobile soit un livre inerte.

L’IGLI rappelle enfin qu’en pareille matière, la première faute consiste presque toujours à croire que l’on a affaire à un simple livre.

Rapport établi par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI
Docteur en pathologie comparée des reliures nerveuses
Membre titulaire de la Commission des cas d’éveil, de morsure et de locomotion imprimée
Correspondant honoraire de la Guilde des Bibliopolicés

Document classé : Usage interne Guilde & IGLI
Reproduction interdite sans autorisation

Cote de classement : IGLI/SSSZ/Z4/2 bis – Rés. anomal. in-8°
Ex. de service : GdB-Quar./Φ.27


Rapport rédigé sous l’autorité du Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – IGLI

ent classé “Usage interne Guilde & IGLI” – Reproduction interdite sans autorisation

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Inspection d’agrément d’un atelier de reliure par l’IGLI

Présentation de l'IGLI – Inspection Générale du Livre Imprimé

Un atelier de reliure ouvert en 1999 dans le XIe arrondissement a demandé en juin son agrément comme établissement de soins pour entités imprimées. L’inspection, conduite par le Dr de Cuirac et Mlle Lépine selon une grille de 12 points fixée en 1974, a duré 5 heures et 40 minutes. Le certificat a été délivré le soir même.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, Service spécial de surveillance zoobibliologique de l’Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI), expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour l’agrément des établissements de soins.

Dossier ouvert à la demande de : Mme S. V., relieuse-doreuse, atelier sur cour, XIe arrondissement, 27 ans d’exercice.

Objet : agrément de l’atelier comme établissement de soins pour entités imprimées, catégorie restauration.

Nous sommes arrivés un mardi à 9 h 40, par une cour pavée où un livreur déchargeait des bouteilles de gaz pour le restaurant voisin, un traiteur libanais dont Mlle Lépine a noté l’adresse pour des raisons étrangères au service. Mme V. nous attendait en blouse grise. Mlle Lépine lui a d’abord fait signer la feuille de présence de l’inspection en 3 exemplaires, dont un destiné à l’inspectée, qui n’a pas le droit de le conserver avant la clôture de l’inspection et l’a rendu aussitôt.

La circulaire du 14 mars 1974 exige que l’établissement soit observé « en situation de soins », sur une entité réellement confiée. Un atelier non agréé ne peut recevoir aucune entité. Le service avait prévu la difficulté et apporté un patient témoin, une demi-basane de 1880 sans valeur, prêtée pour la journée avec son propre dossier. Le dossier du patient témoin précise qu’il ne peut être touché que par un praticien agréé. Mme V. l’a donc soigné sans le toucher, en parant puis en posant une coiffe à 3 cm au-dessus du volume, les mains vides, pendant que Mlle Lépine chronométrait chaque geste. « Donc je répare dans le vide, et vous notez. » Mlle Lépine a noté la phrase au procès-verbal, avec l’heure, 10 h 02.

Le point 3 porte sur l’air. La circulaire fixe l’humidité relative à 50 %, « ni plus ni moins ». L’hygromètre de Mlle Lépine a relevé 52 %, celui du docteur 49 %, et placés côte à côte sur l’établi pendant 20 minutes, les 2 appareils n’ont pas varié d’un point. Le procès-verbal porte que l’atelier est trop humide du côté de Mlle Lépine et trop sec du côté du docteur, et qu’il sera déclaré conforme le jour où les 2 hygromètres du service donneront le même chiffre. Mlle Lépine a proposé la moyenne, 50,5 %, que la circulaire ne prévoit pas davantage.

Le massicot était fermé à clef, point 7 de la grille, et la clef pendait à un clou planté à 20 cm du cadenas. La circulaire veut la clef « hors de portée » sans définir la portée de qui. Le docteur, qui mesure 1,82 m, l’atteignait sans lever le bras, et Mlle Lépine, 1,58 m, sur la pointe des pieds. Mme V. a été priée de tendre la main devant nous et elle l’a attrapée, puisque c’est sa clef. Le clou a été remonté de 35 cm séance tenante, au marteau à endosser, le seul marteau de l’atelier.

La presse à percussion, un balancier de fonte scellé au sol, doit être éprouvée « sur un support de papier ». Le seul papier disponible en quantité suffisante était le dossier de demande d’agrément de Mme V., 212 feuillets agrafés. Il est ressorti de la presse épais de 2,1 cm au lieu de 2,4 cm, et la circulaire exige que le dossier présenté à la signature soit identique au dossier déposé. Mlle Lépine a consigné l’écart et fait contresigner par Mme V. une attestation d’identité du dossier aplati, jointe au dossier, qui en compte désormais 213.

Présentation de l'IGLI – Inspection Générale du Livre Imprimé

Le point 9 impose l’inventaire des peaux sur le formulaire annexe B, dont les cases n’ont pas été revues depuis 1974. Elles suivent le classement du comité anglais qui publia Leather for Libraries en 1905 et rangeait les cuirs par leur résistance, la truie en tête, le phoque juste après, la chèvre ensuite. Mme V. avait sur son étagère 14 chèvres, 3 veaux, une basane et une peau de truie venue d’Allemagne, qui ne prend pas l’or et se décore à froid. La case phoque a posé problème. Le formulaire interdit de la laisser vide et refuse le zéro, réservé aux espèces épuisées. Il faut écrire « néant » et joindre une attestation de non-détention de phoque, signée et datée, en 2 exemplaires. Mme V. n’avait jamais vu de phoque, ni vivant ni tanné, et elle a signé.

L’annexe B comporte aussi une ligne « onagre », ajoutée en 1974 par un rédacteur qui avait lu Balzac. Dans La Peau de chagrin, paru en 1831, le talisman est une peau d’onagre qui rétrécit à chaque désir exaucé de son propriétaire. La circulaire ne distingue pas ce chagrin-là de celui des relieurs, qui est une chèvre grainée, et elle impose de mesurer toute peau de chagrin détenue en atelier 2 fois, à une heure d’intervalle, pour s’assurer qu’elle ne rétrécit pas. Les 5 chagrins de Mme V. ont été déroulés sur la table à parer et mesurés au mètre de couturière à 11 h 05, puis à 12 h 05, et entre les 2 relevés Mme V. a formé devant nous, à la demande du docteur et conformément au protocole, un désir précis qu’elle a refusé de nous communiquer. Aucune peau n’a varié.

Le rédacteur de ce rapport a fait 3 ans de clientèle rurale dans le Cantal avant d’entrer au service. Arrivé à la ligne « truie », il a demandé l’âge de la bête à l’abattage et le nom de l’éleveur, que l’annexe B réclame pour toute espèce « d’élevage ». La facture du fournisseur porte seulement « peau de porc mégissée, Allemagne ». La ligne est restée en suspens.

Le docteur a demandé une chaise.

Le point 10 concerne les « actes pratiqués sur la matière ». Mme V. a paré devant nous un coin de veau au couteau à parer, lame en demi-lune, en amincissant le bord sur 2 cm. Le docteur a demandé si la peau souffrait. La réponse est consignée telle quelle : « Docteur, c’est du cuir, ça ne sent plus rien depuis longtemps, c’est moi qui ai mal au dos. » La grille comporte une case pour la douleur de la matière et aucune pour celle du praticien. Mlle Lépine en a tracé une dans la marge, au crayon, sous réserve de validation par la section.

Le point 11 interdit aux établissements agréés de détenir « des entités d’origine animale non identifiées ». Toutes les peaux portaient leur espèce au crayon sur leur bande de kraft. Le plioir en os que Mme V. gardait dans la poche de sa blouse ne portait rien. Mme V. le croyait en os de bœuf, sans pouvoir le prouver, et l’objet a été placé sous scellé dans une enveloppe kraft jusqu’à identification. Mlle Lépine lui a prêté un plioir en téflon tiré de son sac, contre reçu.

Les fers à dorer, rangés par centaines dans un casier à tiroirs contre le mur de gauche, n’ont pas été examinés. Ils relèvent de la section héraldique, qui accuse 14 mois de retard.

La circulaire demande une distance de 1,5 m entre les matières animales et les entités en convalescence. L’atelier mesure 1,2 m de large entre l’étagère des peaux et l’établi. Mme V. a proposé de coudre un rideau, que le service a accepté comme cloison à condition qu’il soit fait d’une matière non animale. La toile de reliure verte qu’elle avait en rouleau est un coton apprêté à l’amidon de blé, ce que l’étiquette du fabricant confirmait, et Mlle Lépine a demandé la facture pour la joindre à l’étiquette. Le rideau a été cousu et posé avant 14 h. L’agrément a été accordé sous cette réserve, et sous celle d’un registre des peaux employées, volume par volume, que Mlle Lépine a fourni coté et paginé.

Le certificat d’agrément de l’IGLI est imprimé sur vélin depuis 1974, et le point 12 exige qu’il soit affiché « à la vue des entités soignées ». Le rideau exige que toute matière animale soit soustraite à cette même vue. Le certificat a été punaisé derrière le rideau vert, face aux 14 chèvres.

Je signale pour le registre que la chaise apportée à 12 h 20 était couverte de basane, et qu’elle ne figure pas à l’inventaire.

GUILDE · FC/AGRÉMENT

L’attestation de non-détention de phoque a été classée au dossier, avec sa copie. Document classé : diffusion restreinte.

4 Commentaires

    • Très juste. Silas, Deckard et Alcide Raturon ont justement prévu de se rendre prochainement à la bibliothèque de l’Université de l’Invisible. On nous dit le fonds remarquable, malgré un catalogage parfois interrompu par quelques “Oook”.

  1. Il doit s’agir de livres sur les vampires…
    Je ne sais pas si les écrivains se sont souvent emparés de ce type de thème mais en tout cas, il y a une nouvelle de M.R. James (ou deux ?) où l’on trouve des livres -disons- habités.

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