Dossiers cliniques de l’IGLI : Le Syndrome de Janson ou la bibliophilie sans lecture

par le Dr Eliphas Loewy, Inspecteur général de l’Index Général des Livres Irréprochables (IGLI), Section des pathologies bibliophiliques avérées

Amis bibliophiles, bonjour.


Avertissement préliminaire

Le présent dossier, classé sous la référence IGLI-PATH-092/ξ, porte sur une affection bibliophilique peu documentée mais cliniquement troublante : le refus systématique de lecture chez le collectionneur érudit. Contrairement aux cas d’accumulation compulsive où l’impossibilité matérielle de tout lire explique l’abstinence partielle, le syndrome dit « de Janson » — du nom du premier patient diagnostiqué — se caractérise par un choix délibéré de ne jamais ouvrir les volumes acquis.

Cette pathologie interroge les fondements mêmes de la bibliophilie : peut-on légitimement se dire bibliophile si l’on ne lit pas ? La possession suffit-elle ? Et surtout : à quel moment la collection cesse-t-elle d’être un ensemble de livres pour devenir une accumulation d’objets inertes ?

Les observations qui suivent sont issues d’une enquête de terrain menée entre 2021 et 2024 auprès de sept sujets présentant des symptômes concordants. Tous ont accepté, sous couvert d’anonymat, de témoigner de leur rapport au livre. Certains sont encore en activité. D’autres ont depuis cessé toute acquisition, non par guérison, mais par saturation spatiale.


I. Le cas inaugural : Monsieur J., bibliophile abstinent

Je rencontrai Monsieur J. — appelons-le ainsi — dans son appartement parisien du VIIᵉ arrondissement, un après-midi de novembre où la pluie battait les fenêtres avec cette insistance propre aux jours où l’on préfère rester chez soi. L’homme avait la soixantaine élégante, une voix posée, une courtoisie presque datée. Il m’accueillit avec un thé fumant et un sourire discret qui semblait dire : Je sais pourquoi vous êtes là, et je ne me défendrai pas.

Sa bibliothèque occupait trois pièces entières. Environ quatre mille volumes, estimai-je d’un coup d’œil professionnel. Maroquins du XVIIIᵉ siècle, éditions originales romantiques, in-folios scientifiques, quelques incunables sous vitrine. Tout était parfaitement rangé, classé par siècle et par format. Les dos étaient impeccables. Aucune trace d’usage.

« Depuis combien de temps collectionnez-vous ? » demandai-je.

« Trente-deux ans », répondit-il sans hésitation.

« Et combien de ces volumes avez-vous lus ? »

Un silence. Puis, presque en murmurant :

« Aucun. »

Ce n’était pas de la honte. C’était un constat. Monsieur J. ne cherchait pas à se justifier. Il énonçait un fait avec la même neutralité qu’un médecin annonçant une tension artérielle légèrement élevée.

Je notai immédiatement la première caractéristique du syndrome : l’absence de culpabilité. Contrairement au lecteur qui accumule des livres non lus et promet toujours de « s’y mettre bientôt », Monsieur J. avait renoncé à cette fiction consolatrice. Il n’avait jamais eu l’intention de lire. La lecture n’entrait pas dans son projet bibliophilique.

« Mais alors, pourquoi les achetez-vous ? »

Il réfléchit un instant, le regard posé sur un petit in-12 relié en veau blond, daté de 1748.

« Parce qu’ils existent. Parce qu’ils ont une histoire. Parce que si je ne les acquiers pas, ils disparaîtront dans une collection privée inaccessible, ou pire, seront détruits. Je les sauve. »

Sauver. Le mot était lancé. Il revenait sans cesse dans la bouche des patients atteints du syndrome de Janson : ils ne lisent pas, mais ils préservent. Leur bibliothèque n’est pas un lieu de savoir, c’est un conservatoire. Un dépôt. Une arche de papier.


II. Diagnostic différentiel : ne pas confondre

Avant de poursuivre, une mise au point s’impose. Le syndrome de Janson ne doit pas être confondu avec trois pathologies voisines mais distinctes :

A. Le bibliomane accumulateur (type Nodier)

Le bibliomane classique achète compulsivement, sans discernement. Il accumule tout : broché, relié, éditions courantes, doubles inutiles. Sa bibliothèque n’a pas de logique interne. Il lit parfois, souvent mal, toujours en diagonale. Chez lui, l’acquisition prime sur la conservation. C’est un chasseur, pas un gardien.

Monsieur J., lui, n’achetait jamais à la légère. Chaque acquisition était pesée, documentée, justifiée. Il connaissait l’histoire de chaque volume, sa provenance, ses éditions concurrentes. Il savait tout du livre, sauf ce qu’il contenait.

B. Le tsundoku compulsif (pathologie japonaise)

Le tsundoku désigne l’art d’acheter des livres sans les lire et de les empiler indéfiniment. Mais le tsundoku est incomplet, provisoire : le sujet envisage de lire un jour. Il vit dans l’espoir différé. Le syndrome de Janson, lui, est définitif. Monsieur J. ne se mentait pas : il ne lirait jamais.

C. Le collectionneur-investisseur

Certains achètent des livres comme on achète des actions : pour leur valeur marchande. Ils ne lisent pas non plus, mais par indifférence culturelle. Monsieur J., au contraire, éprouvait un respect quasi religieux pour le contenu des ouvrages. Il ne les lisait pas, mais il les vénérait.


III. Étiologie : pourquoi refuse-t-on de lire ?

Lors de mes entretiens successifs, j’identifiai quatre motivations récurrentes expliquant l’abstinence volontaire :

1. La peur de profaner

« Si j’ouvre ce livre, dit un patient, je le salis. Mes doigts laissent des traces. Les pages se cornent. La reliure craque. Chaque lecture est une dégradation. »

Cette angoisse de la souillure touche particulièrement les bibliophiles ayant acquis des exemplaires en état neuf ou quasi neuf. Pour eux, lire équivaut à détruire. Le livre non lu reste potentiel, intact, éternel. Le livre lu devient mortel.

Je reconnus là une forme de fétichisme matériel : l’objet-livre prime sur le texte-livre. Or, comme l’a écrit Octave Uzanne dans Caprices d’un bibliophile (1878), « un livre qui ne s’ouvre jamais n’est plus qu’un meuble de luxe, une reliure vide ». Monsieur J. possédait quatre mille meubles de luxe.

2. La crainte de la déception

« Et si le texte ne valait pas la reliure ? »

Cette question hante certains collectionneurs. Ils ont payé cher un exemplaire magnifique, admiré sa dorure, sa provenance illustre. Mais que faire si, à la lecture, l’ouvrage se révèle médiocre, verbeux, illisible ? La désillusion briserait le charme. Mieux vaut ne jamais savoir.

Cette attitude rappelle celle des amateurs d’art qui n’écoutent jamais les enregistrements des partitions anciennes qu’ils collectionnent : l’objet doit rester dans l’abstraction pour conserver son aura.

3. L’impossibilité temporelle comme alibi devenu réalité

Au début, les patients disaient : « Je lirai plus tard. » Mais à mesure que la bibliothèque s’agrandissait, « plus tard » reculait indéfiniment. Puis vint l’évidence mathématique : ils mourraient avant d’avoir tout lu. Alors, pourquoi commencer ?

Un patient me confia : « J’ai calculé. Si je lis un livre par semaine, il me faudra soixante-dix ans pour terminer ma collection. J’en ai soixante-trois. Autant renoncer. »

Le renoncement devient alors une position philosophique. Puisque l’exhaustivité est impossible, autant accepter que la collection existe en dehors de soi, comme un organisme autonome.

4. La bibliothèque comme identité sociale

Pour certains, posséder suffit. La bibliothèque fonctionne comme une carte de visite intellectuelle. Elle dit : Voilà qui je suis. Peu importe qu’on l’ait lue. Elle témoigne d’un goût, d’une érudition potentielle, d’une appartenance à un milieu.

Monsieur J. avouait volontiers impressionner ses invités. « Quand on voit mes éditions aldines, on me parle autrement. Même si je ne les ai jamais ouvertes. »


IV. Observation clinique : la bibliothèque comme théâtre

Je passai plusieurs heures à observer Monsieur J. dans son environnement naturel. Une scène me frappa particulièrement.

Il venait de recevoir un colis. Un in-octavo relié en maroquin rouge, dos à nerfs orné. Les Confessions de Rousseau, édition de Genève, 1782. Exemplaire de premier tirage, en parfait état.

Il ouvrit le paquet avec des gestes lents, presque rituels. Déplia le papier de soie. Saisit le volume à deux mains. L’observa sous tous les angles. Passa un doigt sur les plats. Sentit le cuir. Puis, sans l’ouvrir, il le plaça sur une étagère, entre deux autres Rousseau qu’il n’avait jamais lus non plus.

« Vous ne vérifiez pas l’intérieur ? » demandai-je.

« À quoi bon ? Le libraire est sérieux. Et même s’il manquait une page, je ne m’en rendrais compte qu’en lisant. Ce que je ne ferai pas. »

Cette logique imparable révélait un point essentiel : pour Monsieur J., la matérialité du livre l’emportait sur son contenu textuel. Un exemplaire incomplet mais magnifiquement relié avait plus de valeur qu’un exemplaire complet en reliure médiocre.

Je le notai dans mon carnet : Le syndrome de Janson transforme le bibliophile en collectionneur de reliures habitées par des textes fantômes.


V. Conséquences sociales : le mensonge par omission

Tous les patients interrogés avaient développé des stratégies pour dissimuler leur abstinence.

A. La rhétorique de l’expertise

Ils parlaient des livres avec une science impressionnante : éditions, variantes, états, provenances. Ils citaient les catalogues, les bibliographies de référence. Mais jamais le texte lui-même. Un observateur extérieur ne remarquait rien.

Un patient me confia : « Je connais mieux l’histoire matérielle de Don Quichotte que Cervantès lui-même. En revanche, je serais incapable de résumer l’intrigue. »

B. Le recours aux introductions et préfaces

Certains lisaient uniquement les paratextes : avant-propos, notices, préfaces. Cela leur permettait de participer aux conversations sans jamais avouer qu’ils n’avaient jamais lu l’ouvrage proprement dit.

Un autre patient : « Je lis toutes les préfaces des éditions critiques. Ça suffit pour briller en société. »

C. L’excuse de la spécialisation

« Je ne collectionne que les éditions aldines. Je ne lis que les éditions modernes. » Cette phrase, entendue chez plusieurs patients, servait de paravent moral : en distinguant collection et lecture, ils évitaient la question du non-lu.


VI. Le livre comme relique : une théologie de la possession

Lors d’un entretien avec Madame R., bibliophile quinquagénaire spécialisée dans les ouvrages jansénistes, j’entendis une phrase qui résumait toute l’affaire :

« Un livre est sacré même fermé. Peut-être surtout fermé. »

Cette vision quasi religieuse du livre m’intrigua. Je creusai la métaphore.

Dans certaines traditions, les textes sacrés ne doivent être ouverts que par des initiés, à des moments précis, selon des rituels définis. Les profanes n’y touchent jamais. Ils les vénèrent de loin.

Madame R. traitait ses jansénistes comme des reliquaires : elle les possédait, les entretenait, les montrait, mais ne les ouvrait jamais. « Ils contiennent une vérité qui m’échappe, disait-elle. Mais le fait qu’ils existent me suffit. »

Je notai : Le syndrome de Janson transforme la bibliophèque en chapelle laïque.


VII. Tentative thérapeutique : peut-on guérir ?

À la demande de l’IGLI, je proposai à trois patients une expérience : ouvrir, ensemble, un seul livre de leur collection. Un volume choisi par eux, sans pression, sans jugement. Simplement voir ce que cela produirait.

Patient A : Monsieur J.

Il choisit un petit in-12, Lettres persanes de Montesquieu, édition d’Amsterdam, 1721. Il ouvrit le volume avec une lenteur extrême, comme s’il désamorçait une bombe. Lut la première page. S’arrêta.

« C’est exactement ce que je craignais », dit-il.

« Quoi donc ? »

« C’est bien écrit. Si je continue, je voudrai tout lire. Et je n’ai pas le temps. Alors autant refermer. »

Il referma.

Patient B : Madame R.

Elle choisit un ouvrage de théologie janséniste, reliure austère, texte dense. Ouvrit au hasard. Lut un paragraphe. Fronça les sourcils.

« Je ne comprends rien. »

« Peut-être faut-il lire depuis le début ? »

« Non. Si je ne comprends pas immédiatement, c’est que ce texte n’est pas pour moi. Je préfère l’imaginer plutôt que d’affronter mon incompétence. »

Elle referma.

Patient C : Monsieur D.

Il choisit une édition rare de Baudelaire. Ouvrit. Lut un poème en entier. Sourit.

« C’est magnifique. »

« Allez-vous continuer ? »

« Non. Ce serait gâcher le plaisir. Un seul poème suffit. Le reste doit rester intact. »

Il referma.

Aucun des trois ne guérit. Mais tous, étrangement, semblaient apaisés. Comme si cette transgression contrôlée avait validé leur choix initial : ne pas lire était, pour eux, la bonne décision.


VIII. Réflexion théorique : la bibliophilie est-elle une lecture ?

Cette enquête m’amena à une question philosophique plus vaste : qu’est-ce que lire ?

Traditionnellement, lire signifie déchiffrer un texte, comprendre son sens, s’en imprégner. Mais les patients atteints du syndrome de Janson pratiquent une autre forme de lecture : la lecture matérielle.

Ils lisent les reliures, les dos, les ex-libris, les filigranes, les notes manuscrites. Ils lisent l’histoire du livre, sa provenance, ses passages de main en main. Ils lisent ce que d’autres ont écrit sur le livre, mais jamais ce que le livre dit lui-même.

En un sens, ils lisent autour du texte. Comme on tourne autour d’un temple sans jamais y entrer.

Dans son Essai sur les mœurs bibliophiliques (1892), Charles Nodier écrivait déjà : « Certains bibliophiles ne cherchent pas à lire, mais à posséder l’idée même du livre. » Nodier pensait à des cas extrêmes. Aujourd’hui, ce comportement s’est banalisé.


IX. Cas particulier : la transmission impossible

Un dernier point mérite attention. Que deviennent ces bibliothèques après la mort de leurs possesseurs ?

Monsieur J. avait anticipé la question. Dans son testament, il léguait sa collection à une institution publique, avec une clause étrange : « Les volumes pourront être consultés, mais non empruntés. Ils doivent rester ensemble, dans l’ordre où je les ai classés. »

Autrement dit : sa bibliothèque devait survivre telle quelle, figée, intouchée. Une collection-monument.

Je lui demandai pourquoi.

« Parce que si quelqu’un lit ces livres après moi, ils cesseront d’être les miens. Ils deviendront les siens. Et je ne veux pas ça. Je veux qu’ils restent dans l’état où je les ai laissés. Parfaits. Silencieux. »

Cette volonté de contrôle post-mortem me parut révélatrice : le syndrome de Janson ne concerne pas seulement la lecture, mais la transmission. En refusant de lire, le collectionneur refuse aussi de transmettre. Sa bibliothèque devient un tombeau personnel.


X. Conclusion : éloge ou condamnation ?

Après trois ans d’enquête, je ne sais toujours pas si le syndrome de Janson est une pathologie à traiter ou une posture bibliophilique légitime.

D’un côté, ces collectionneurs préservent des ouvrages qui, sans eux, auraient disparu. Leurs bibliothèques sont des réserves stratégiques pour les générations futures. Même s’ils ne lisent pas, ils assurent la survie matérielle du livre.

De l’autre, leur abstinence prive les textes de leur fonction première : être lus. Un livre non lu est-il encore un livre ? Ou n’est-il qu’un objet décoratif, une coquille vide ?

Je laisse la question ouverte.

Ce que je sais, en revanche, c’est que le syndrome de Janson interroge les limites de la bibliophilie elle-même. Si l’on peut être bibliophile sans jamais lire, alors la bibliophilie n’est plus l’amour du livre, mais l’amour de l’idée du livre. Une abstraction. Une fiction.

Et peut-être est-ce cela, au fond, que ces patients recherchent : non pas des textes, mais des fantômes. Non pas des lectures, mais des possibilités infinies de lectures jamais réalisées.

Leurs bibliothèques sont des univers parallèles où tous les livres restent à lire, donc parfaits. Des bibliothèques quantiques où chaque volume existe dans tous ses états possibles, tant qu’on ne l’ouvre pas.

Schrödinger aurait adoré Monsieur J.


Post-scriptum : un dernier entretien

Quelques mois après la fin de mon enquête, je reçus un appel de Monsieur J. Il souhaitait me revoir. Je me rendis chez lui, inquiet. Avait-il rechuté ? Avait-il enfin lu ?

Non.

Il m’accueillit avec le même sourire discret. Mais cette fois, il tenait un volume à la main.

« Je voulais vous montrer quelque chose. »

C’était un exemplaire des Essais de Montaigne, édition de Bordeaux, 1580. Exemplaire rarissime, annoté de la main de l’auteur.

« Je l’ai acheté hier. »

« Allez-vous le lire ? »

Il rit doucement.

« Bien sûr que non. Mais savez-vous ce qui rend ce livre extraordinaire ? »

« Quoi donc ? »

« Montaigne l’a lu. Annoté. Corrigé. Ce livre a déjà été lu par son auteur. Il n’a pas besoin que je le relise. Il est complet. »

Il referma le volume et le plaça sur l’étagère.

Je compris alors que pour Monsieur J., posséder un livre lu par d’autres suffisait. Il n’avait pas besoin de lire lui-même. Il possédait la lecture des autres, fossilisée dans les marges.

Sa bibliothèque n’était pas une collection de livres.

C’était une collection de lectures mortes.


Référence archivistique :
IGLI-PATH-092/ξLe Syndrome de Janson : étude longitudinale sur l’abstinence volontaire de lecture chez le bibliophile érudit — Dr Eliphas Loewy, 2024.

Bibliographie de référence (ouvrages consultés mais, comme il se doit, pas tous lus) :

  • NODIER, Charles. Essai sur les mœurs bibliophiliques, Paris, 1892.
  • UZANNE, Octave. Caprices d’un bibliophile, Paris, Quantin, 1878.
  • FERRER, Daniel. Logiques du brouillon, Paris, Seuil, 2011 (sur la genèse textuelle et les lectures fantômes).
  • JACKSON, Holbrook. The Anatomy of Bibliomania, Londres, Soncino Press, 1930.
  • QUENEAU, Raymond. « Un livre est-il fait pour être lu ? », Bâtons, chiffres et lettres, Paris, Gallimard, 1965.

Note légale :
Les cas cliniques présentés sont des constructions fictionnelles à visée heuristique. Toute ressemblance avec des bibliophiles existants relèverait d’une coïncidence troublante, mais assumée.

La lettre du bibliophile

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Le vol dans les bibliothèques

Le vol dans les bibliothèques

Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.

Du vol dans les bibliothèques patrimoniales

Il y a, dans toute bibliothèque patrimoniale, une inquiétude sourde que ne dissipent ni les murs épais, ni les alarmes, ni les procédures. Une inquiétude ancienne, presque constitutive de l’institution elle-même : celle de la disparition silencieuse. Le livre ancien, si patiemment conservé, catalogué, restauré, demeure un objet vulnérable. Non parce qu’il est fragile — il l’est — mais parce qu’il est désirable. Et qu’il circule.

L’actualité récente, ponctuée de vols spectaculaires dans des bibliothèques universitaires, nationales ou muséales, ne fait que rappeler une vérité ancienne : le vol de livres – comme celui des couronnes, hélas -, est aussi ancien que le livre lui-même. Il accompagne l’histoire des collections comme une ombre fidèle, changeant de visage selon les époques, mais conservant les mêmes ressorts : la convoitise, la passion, la cupidité, parfois la conviction intime de mieux servir le patrimoine que l’institution qui le conserve.

Une menace contemporaine, un mal ancien

À l’automne 2023, plusieurs affaires rappelaient brutalement que les bibliothèques patrimoniales ne sont pas des sanctuaires inviolables. À Varsovie, près de quatre-vingts volumes rares d’éditions russes disparaissaient des collections universitaires, remplacés pour certains par des fac-similés soigneusement installés sur les rayonnages. À Paris, dans la nuit, une intrusion visait les réserves de la BULAC, où des éditions originales de Pouchkine avaient été demandées en consultation la veille. À Lyon, quelques mois plus tôt, d’autres éditions russes rares avaient déjà disparu. Les bandes de vidéosurveillance établirent rapidement que les mêmes individus circulaient d’un établissement à l’autre.

Ces faits, pris isolément, pourraient sembler relever du fait divers. Ils dessinent en réalité un phénomène plus vaste : celui d’un marché international du livre ancien et du document patrimonial, où certaines pièces circulent sur commande, parfois à l’échelle d’un État, parfois pour satisfaire un collectionneur discret, parfois pour alimenter un commerce parallèle.

Mais réduire le vol en bibliothèque à une criminalité organisée serait une erreur. Car l’histoire montre que les bibliothèques ont été pillées par toutes sortes d’acteurs, et souvent de l’intérieur.

Sorts, chaînes et serments : la longue histoire des parades

Dès l’Antiquité, on tenta de dissuader les voleurs par la menace surnaturelle. Des formules de malédiction, gravées ou copiées dans les manuscrits, promettaient le courroux des dieux à quiconque oserait soustraire un livre. Au Moyen Âge, ces imprécations cédèrent la place à des formules d’excommunication, parfois ajoutées au colophon. On enchaîna les livres aux pupitres, on ferma les armoires, on surveilla les lecteurs.

À l’époque moderne, les bibliothèques firent prêter serment à leurs usagers. Certaines salles de lecture affichaient encore, au XVIIIᵉ siècle, des avertissements solennels rappelant que toute altération ou soustraction serait sévèrement punie. Le célèbre serment exigé à Oxford, toujours en vigueur aujourd’hui sous une forme modernisée, rappelle cette continuité : le lecteur promet de ne pas emporter, mutiler ou endommager les ouvrages qui lui sont confiés.

« I hereby undertake not to remove, deface, or injure in any way, any volume, document, or other object belonging to it or in its custody; not to bring into the Library, or kindle therein, any fire or flame; and not to smoke in the Library. And I promise to obey all rules of the Library.

En français:

« Je m’engage par la présente à ne retirer, dégrader ou endommager de quelque manière que ce soit aucun volume, document ou autre objet appartenant à la bibliothèque ou placé sous sa garde ; à ne pas introduire dans la bibliothèque ni y allumer aucun feu ou flamme ; à ne pas fumer dans la bibliothèque ; et je promets de respecter l’ensemble des règles de la bibliothèque.« 

Ces dispositifs, pourtant, n’ont jamais empêché les vols. Ils rappellent seulement que la conscience du danger est ancienne, et que la bibliothèque n’a jamais été un espace naïf.

Le livre : un objet d’art volable

Contrairement au tableau ou à la sculpture, le livre ancien présente une particularité troublante : il n’est que rarement unique. Un exemplaire volé peut être remplacé par un autre de la même édition, parfois sans que la perte soit immédiatement détectée. Pire : il peut être transformé. On change une reliure, on coupe des marges, on efface des cachets, on recompose un volume à partir de feuillets dispersés.

Cette plasticité explique en grande partie l’attrait du livre pour les voleurs. Elle permet le camouflage, la dilution, la réintégration sur le marché. Les affaires récentes l’ont montré : certains voleurs n’hésitent pas à substituer des copies aux originaux, retardant la découverte du vol parfois de plusieurs années.

Passion, bibliomanie et pulsion de possession

Tous les voleurs de livres ne sont pas mus par l’appât du gain. L’histoire bibliophilique est jalonnée de figures ambiguës, où la passion pour le livre se transforme en justification du vol.

Le cas de Stephen Carrie Blumberg demeure emblématique (https://bibliophilie.com/stephen-carrie-blumberg-bibliophile-et-voleur-de-haut-vol/). Pendant plus de quinze ans, il pilla près de trois cents bibliothèques nord-américaines, dérobant plus de vingt-trois mille ouvrages et manuscrits. À son arrestation, il se présenta non comme un criminel, mais comme un sauveur : selon lui, les institutions ne protégeaient pas suffisamment leurs trésors, et il ne faisait que les mettre à l’abri. Cette rhétorique du « sauvetage » revient avec une constance troublante dans les procès de voleurs bibliomanes.

En France, l’affaire du Mont Sainte-Odile révéla un autre profil : celui d’un lecteur solitaire, passionné d’ouvrages anciens, qui profita d’un passage secret pour s’approprier plus d’un millier de volumes, dont plusieurs incunables. Il ne revendait rien. Il conservait. La bibliothèque publique devenait le réservoir de sa collection privée. (https://bibliophilie.blogspot.com/2007/05/un-arsne-lupin-bibliophile.html)

Compléter sa bibliothèque aux dépens des autres

Chez certains collectionneurs, la tentation est plus insidieuse encore. Ils fréquentent assidûment les bibliothèques, notent les manques de leurs propres exemplaires, puis découpent, feuillet par feuillet, ce qui leur fait défaut.

L’affaire Farhad Hakimzadeh, à Londres, est à cet égard exemplaire. Pendant des années, il découpa avec une précision chirurgicale des pages dans des ouvrages rares de la British Library et de la Bodleian Library. Les pages volées servaient à compléter ses propres livres. La découverte de l’affaire ne fut possible que grâce à l’examen minutieux des particularités d’exemplaire : taches, défauts, dorures de tranches, petites marques invisibles à l’œil non exercé.

Ici, le vol ne détruit pas seulement le patrimoine : il le fragmente, le disperse, le rend presque impossible à reconstituer.

Le lucre et le spectaculaire

D’autres affaires relèvent d’une criminalité plus classique, parfois teintée d’une audace presque théâtrale. La tentative de vol de la Bible de Gutenberg à Harvard, en 1969, reste l’une des plus célèbres. Caché dans les toilettes, le voleur tenta de s’échapper par une corde improvisée, avant de s’effondrer, grièvement blessé, sous le poids des volumes. Ironie cruelle : il ne fut jamais condamné.

La même Bible de Gutenberg suscita d’autres convoitises, jusqu’au vol commis à Moscou par d’anciens officiers du renseignement, qui tentèrent de la revendre plusieurs années après l’avoir subtilisée.

Ces affaires spectaculaires fascinent, mais elles masquent une réalité plus banale : la majorité des vols sont discrets, progressifs, presque invisibles.

Quand les professionnels trahissent

L’une des dimensions les plus dérangeantes du vol patrimonial réside dans l’implication de professionnels : libraires, experts, universitaires, bibliothécaires. Leur connaissance intime des collections, des procédures et du marché en fait des acteurs redoutablement efficaces.

Dans les années 1920-1930, un réseau de libraires new-yorkais organisa le pillage systématique des bibliothèques publiques, alimentant un commerce parallèle florissant. Plus récemment, des marchands réputés ont été condamnés pour avoir dérobé cartes, livres ou manuscrits directement en salle de lecture.

Les universitaires ne sont pas exempts de cette dérive. Musicologues, papyrologues, historiens du livre ont parfois cédé à la tentation, revendant à l’étranger des documents qu’ils étaient censés étudier. L’affaire des fragments de papyrus anciens vendus à un musée américain, puis reconnus comme volés, illustre les zones d’ombre où se mêlent recherche, marché et collection privée.

Les bibliothécaires, entre négligence et prédation

Plus douloureux encore est le constat que certaines bibliothèques ont été pillées par ceux-là mêmes qui en avaient la garde. Le XIXᵉ siècle connut le scandale Guglielmo Libri ; le XXᵉ et le XXIᵉ n’ont pas été en reste. (https://bibliophilie.com/laffaire-du-comte-libri-le-biblio-kleptomane/)

Au Danemark, en Suède, en Italie, en France, des conservateurs et des agents ont méthodiquement soustrait des milliers de volumes. À Naples, le cas de la bibliothèque des Girolamini frappa les esprits : des éditions originales de Galilée furent remplacées par des faux d’une qualité telle qu’ils trompèrent longtemps les experts.

À Paris, l’affaire du manuscrit hébraïque exporté frauduleusement révéla combien une signature administrative pouvait suffire à faire disparaître un trésor national.

Il faut aussi évoquer la négligence. Certains vols ne furent découverts que des décennies plus tard, à l’occasion d’une succession ou d’une vente. Des bibliothèques entières ont été amputées sans que personne ne s’en aperçoive.

Illusion technologique et véritables remparts

Caméras, RFID, bases de données, numérisation massive : les bibliothèques contemporaines n’ont jamais été aussi équipées. Pourtant, aucune technologie ne garantit une protection absolue. Les puces ne peuvent être apposées sur les ouvrages anciens sans risque. Les bases de données peuvent être modifiées. Les images ne servent souvent qu’après le vol.

Ce qui s’avère décisif, en revanche, c’est la connaissance fine des exemplaires : relevé systématique des particularités, photographies, conservation des anciens catalogues sur fiches, vérfifications régulières. Là où ces pratiques existent, les voleurs sont plus vite confondus.

Conclusion : une responsabilité partagée

Le vol en bibliothèque ne disparaîtra jamais totalement. Il est le revers sombre de l’amour du livre, de sa valeur symbolique et marchande. Face à lui, aucune parade n’est infaillible. La protection du patrimoine repose sur une vigilance collective : celle des professionnels, des chercheurs, des libraires, mais aussi des lecteurs.

Car le livre ancien n’est pas seulement un objet à conserver : il est un objet à comprendre. Et c’est peut-être là, dans cette compréhension partagée, que réside la meilleure défense contre sa disparition.

IGLI — DPM-XVI-PIG-PEY-1993

2 Commentaires

  1. Je ne pense pas que ce Monsieur J » existe, mais si tel est le cas, je doute fort qu’il possède un exemplaire de Montaigne de 1580 annoté de sa main qui n’est pas référencé. L’anecdote est un peu trop poussée pour être crédible…
    Mais c’est amusant!

  2. Brillant ! Mais les portraits en question sont peu enviables. Heureusement je ne m’y reconnais pas. S’il est vrai que je n’aurai pas le temps matériel de lire tous les livres présents sur mes tablettes (sans compter qu’on y trouve souvent plusieurs éditions du même texte), j’en lis régulièrement et c’est toujours avec un supplément de plaisir – comparé à la lecture du même texte en livre de poche. La première fois que j’ai lu Paul et Virginie c’est dans l’édition Curmer, et ça change beaucoup de choses.

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