Les livres anciens « moyens » sont-ils condamnés à la benne ?

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les livres anciens moyens sont-ils condamnés à la benne ?

Les livres anciens moyens ne meurent pas dans la dignité. Ils meurent en carton.

On les y retrouve par dizaines, parfois par centaines, tassés entre un manuel de dévotion, un tome dépareillé de jurisprudence, un sermon qui n’a plus converti personne depuis Louis XV, une compilation historique fatiguée, un in-octavo honnête que nul ne songe plus à décrire autrement que par sa poussière. Ils ont traversé trois siècles, parfois davantage. Ils ont été tenus, lus, légués, oubliés, déplacés, remisés, sauvés de justesse de plusieurs déménagements et de deux successions. Ils ont survécu à des guerres, à l’humidité, à des héritiers ignorants, à des bibliothèques municipales mal chauffées, à des relieurs brutaux, à des vendeurs pressés. Et les voici finalement rendus à leur destin contemporain : le carton de salle des ventes, le lot sans gloire, l’annonce sans regard, le prix qu’on n’ose même plus discuter tant il a déjà l’air d’une excuse.

Ils ont survécu à l’Histoire pour être battus par l’absence de désir.
Ils ont résisté aux siècles, mais pas au tri contemporain.

Le XVIIe et le XVIIIe ne sauvent plus personne.

C’est peut-être cela, au fond, qui trouble encore certains amateurs. Pendant longtemps, l’ancienneté conservait un reste d’autorité. Un livre de 1680, même médiocre, imposait encore une forme de respect. Un volume de 1750, même commun, gardait l’avantage d’être “ancien”. Il suffisait parfois de son âge pour qu’on le sorte du commun. Il n’était pas nécessairement désiré, mais il n’était pas encore ordinaire. Or ce temps est passé. Aujourd’hui, un vieux livre sans qualité particulière n’impressionne plus : il encombre.

L’âge ne fait plus prestige ; il fait volume.

Je sais bien ce qu’on objectera. On dira qu’il est toujours délicat de comparer deux exemplaires. Et on aura raison. Deux livres du même titre ne sont presque jamais vraiment comparables. L’un aura sa reliure d’époque, l’autre non. L’un sera complet, l’autre rogné. L’un sera frais, l’autre lavé. L’un portera des armes, l’autre des mouillures. L’un sortira d’une belle bibliothèque, l’autre d’un grenier qui n’a jamais produit que de la résignation. Très bien. C’est la vérité du métier, et il serait naïf de l’oublier.

Mais cette vérité ne doit pas servir de refuge à l’aveuglement.

Car s’il est difficile de comparer parfaitement deux exemplaires, il devient difficile de nier la perte de valeur des livres anciens moyens. Pas de tous, bien entendu. Pas des rares, des beaux, des singuliers, des provenancés, des illustrés, des impeccables, des miraculeusement désirables. Ceux-là vivent très bien. Ils vivent même de mieux en mieux. Ils prospèrent dans la religion contemporaine de l’exception. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le livre ancien. C’est le livre ancien ordinaire. Celui qui n’est ni assez rare, ni assez beau, ni assez frais, ni assez racontable pour justifier qu’on le préfère à l’un de ses mille semblables.

Le marché n’a pas tourné le dos au passé ; il a simplement cessé d’être poli avec ce qui, dans le passé, n’a rien d’unique.

Le problème du livre ancien moyen n’est pas qu’il soit devenu mauvais. C’est qu’il est devenu remplaçable.

Voilà le mot. Remplaçable. On peut l’aimer, on peut le défendre, on peut lui trouver du charme, de la tenue, de l’histoire, parfois même de la noblesse. Mais au moment de l’achat, cette noblesse se dissout. Pourquoi ce Fénelon-là, si dix autres traînent encore dans le marché ? Pourquoi ce tome de sermons, si cent autres prêchent la même fatigue ? Pourquoi cette histoire romaine en veau blond un peu frotté, si le monde entier semble avoir produit la même ? Le marché ne répond pas par une théorie. Il répond par un haussement d’épaules.

Le livre ancien moyen est victime d’un crime très moderne : il existe en trop d’exemplaires pour continuer à exister comme événement.

Les bibliophiles disent aimer les livres anciens ; ils veulent surtout les livres anciens que les autres n’ont pas.

C’est là toute la cruauté du système. On continue de parler avec respect du XVIIe et du XVIIIe siècle. On s’émeut de l’odeur du papier vergé, de la typographie ancienne, du petit grincement des coutures, de la dignité d’un plein veau, de la mélancolie d’un titre imprimé à Paris ou à Amsterdam il y a deux cent cinquante ans. Très bien. Mais au moment décisif, ce respect abstrait ne suffit plus. Le bibliophile contemporain ne cherche plus un vieux livre ; il cherche un prétexte de désir. Une particularité, une histoire, une singularité, un accident heureux, une belle provenance, une fraîcheur insolente, une reliure qui transforme l’exemplaire en individu.

Les bibliophiles cherchent désormais l’exception.

Le reste glisse.

Le reste n’est pas haï : il est pire, il est laissé tranquille.
En bibliophilie comme ailleurs, on ne tue pas toujours ce qu’on déteste ; on abandonne ce qui ne provoque rien.

Je l’ai vu cent fois. De grands textes, respectables, centraux même, se négocient aujourd’hui à des niveaux presque humiliants dès qu’ils n’apportent pas ce petit supplément de tension qui transforme un objet en enjeu. Un classique immense devient un classique courant. Un livre ancien devient un vieux livre. Une reliure honnête devient une reliure “de travail”. Une édition autrefois parfaitement recevable devient “une édition parmi d’autres”. Le marché n’insulte jamais. Il dévalue. C’est plus froid et, à la longue, plus violent.

Il n’y a pas de cruauté plus propre qu’une décote silencieuse.

Prenez un titre comme Télémaque. Voilà un ouvrage immense dans l’histoire de la culture française, un livre qui fut lu, relu, commenté, appris, diffusé, imposé, admiré. Il ne manque ni de grandeur, ni de postérité, ni d’importance. Et pourtant, dans ses éditions ordinaires, simplement correctes, il ne fait plus peur à personne. Il n’est pas contesté, il est dépassé. Le marché ne nie pas sa dignité ; il constate seulement qu’il en circule trop, qu’il n’est plus un événement, qu’il ne suffit plus d’être un grand livre pour être un livre désiré.

C’est peut-être cela, la vraie humiliation moderne : non pas être jugé mauvais, mais être devenu trop disponible pour rester désirable.

Le drame du livre ancien moyen n’est pas d’avoir vieilli ; c’est d’avoir vieilli sans devenir exceptionnel.

C’est pourquoi tant de cartons de vente sont aujourd’hui si tristes. Ils ne sont pas remplis de déchets au sens noble. Ils sont remplis de respectabilités mortes. D’ouvrages sérieux, correctement imprimés, souvent bien reliés, parfois même fort honorables, mais que le marché regarde désormais avec cette pitié distraite qu’on réserve aux gens de mérite devenus inutiles. Le lot est le cimetière des dignités bibliographiques sans avenir commercial.

Le lot, c’est la fosse commune du mérite sans éclat.

Il faut dire aussi que le goût a changé. Le bibliophile ancien pouvait encore collectionner par continuité, par auteur, par siècle, par sujet, par fidélité lente. Il pouvait construire une bibliothèque dans le temps, sans exiger de chaque volume qu’il fût spectaculaire. Il pouvait aimer des ensembles, des voisinages, des accumulations patientes. Le bibliophile contemporain, lui, vit dans un marché saturé d’images, de comparaisons, de catalogues numériques, de bases de prix, d’exemplaires visibles en permanence. Il n’achète plus dans la pénombre des possibilités, mais dans la lumière crue de la concurrence. Cela change tout.

Autrefois, on pouvait encore acheter un livre pour l’ajouter. Aujourd’hui, on l’achète surtout pour qu’il ressorte.

Autrefois, l’ancienneté faisait encore un peu de prestige. Aujourd’hui, elle ne fait plus qu’un âge.

Ce déplacement a des conséquences presque morales. Il fabrique une nouvelle brutalité, très moderne, très propre, très rationnelle : l’indifférence à l’ordinaire. Un livre ancien moyen n’est plus sauvé par son ancienneté, ni par sa seule honnêteté matérielle, ni même toujours par la qualité du texte qu’il transmet. Il lui faut davantage. Il lui faut une chance. Une aspérité. Un mérite visible. Quelque chose qui le tire du bruit de fond.

Sinon, il descend.

Et ce qui descend longtemps finit toujours par ressembler à ce qui ne compte plus.

On pourra dire qu’il y a là une saine sélection. Après tout, pourquoi faudrait-il sauver commercialement tous les vieux volumes produits en abondance ? Pourquoi feindre l’enthousiasme devant une théologie commune, une histoire usuelle, une jurisprudence périmée, une compilation dévote, un auteur jadis célébré dont plus personne n’attend une illumination ? Très bien. On peut tenir ce discours. Il n’est pas absurde. Mais il faut alors accepter jusqu’au bout ce qu’il signifie : la bibliophilie contemporaine n’est plus une religion de la survivance. C’est une économie de la sélection.

Le marché ne tue pas les mauvais livres. Il abandonne les livres ordinaires.

Et c’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant. Car beaucoup de ces livres ne sont pas “mauvais” au sens où on l’entendrait pour un ouvrage moderne médiocre. Ils peuvent être historiquement instructifs, textuellement utiles, matériellement intéressants, culturellement éloquents. Ils disent quelque chose d’un siècle, d’une circulation, d’un usage, d’un lectorat, d’un état de la langue, d’un ordre des savoirs. Mais cette valeur-là n’est pas toujours une valeur de désir. Elle ne se photographie pas bien. Elle ne monte pas naturellement en enchères. Elle ne se résume pas en deux lignes séduisantes sur un réseau social.

Autrement dit : ils ont encore une valeur de civilisation, mais plus assez de valeur de vitrine.

Voilà le fond de l’affaire : le livre ancien moyen souffre d’un déficit narratif.

On ne sait plus comment le vouloir. On ne sait plus comment le défendre sans embarras. On ne sait plus comment faire sentir qu’il mérite autre chose que le lot, sans invoquer des raisons que peu d’acheteurs trouvent encore excitantes. On dira : “c’est du XVIIe”. Soit. Le XVIIe ne sauve plus personne. On dira : “c’est un texte important autrefois”. Très bien. Le marché vit dans le présent du désir, pas dans la justice de l’histoire. On dira : “il est en reliure d’époque”. D’accord, mais honnête ne veut plus dire désirable. On dira enfin : “c’est un bel exemplaire moyen”. Et tout est là, dans cet adjectif fatal.

Moyen.

Le mot est terrible, parce qu’il ne condamne pas absolument ; il suffit à rendre l’objet vulnérable. Le moyen n’est ni scandaleusement mauvais, ni glorieusement beau. Il n’est pas rebutant, mais il n’appelle pas. Il n’éveille ni horreur ni enthousiasme. Et le marché actuel, plus que jamais, vit d’enthousiasme ciblé. Il ne récompense plus la simple décence bibliographique.

Le moyen ne choque personne ; il lasse tout le monde.

Le marché pardonne encore l’ancien ; il ne pardonne plus l’ordinaire.

On pourrait même soutenir que la grande transformation du goût bibliophile tient là. Le bibliophile d’aujourd’hui ne veut pas seulement un livre. Il veut un récit de singularité. Il veut pouvoir dire pourquoi cet exemplaire-là compte. Pas seulement le texte, pas seulement le titre, pas seulement la date : cet exemplaire. Son parcours, son état, son papier, son relieur, son accident favorable, sa beauté propre, sa qualité de survivant d’élite. Le livre ancien moyen, lui, ne peut offrir qu’une ancienneté honnête. C’est trop peu.

Il a de l’âge, mais pas de destin.

Et l’on en revient aux cartons.

Ils sont partout. Pas toujours littéralement, bien sûr, mais symboliquement. Le carton, c’est le purgatoire du livre ancien ordinaire. Il n’est pas encore la benne, mais il en est la répétition générale. On y range ce qu’on ne sait plus individualiser. Ce qu’on ne décrira pas volume par volume. Ce qui n’a plus assez de force pour mériter le singulier. Le carton est le pluriel de la défaite.

Le carton commence là où l’exemplaire cesse d’être une personne.

Faut-il s’en scandaliser ? Un peu, oui. Non parce qu’il faudrait traiter tous les livres anciens comme des reliques. Ce serait ridicule. Mais parce qu’un monde qui ne sait plus regarder que l’exception finit par perdre le sens de l’épaisseur culturelle ordinaire. Or l’histoire d’une civilisation ne se lit pas seulement dans ses sommets. Elle se lit aussi dans ses répétitions, ses usages, ses productions de milieu, ses livres ni grands ni honteux, ses volumes de travail, ses reliures de service, ses bibliothèques sans gloire.

La benne n’est pas seulement un lieu matériel. C’est une défaite du regard.

Je n’idéalise rien. Beaucoup de livres anciens moyens resteront moyens jusqu’à la fin de leurs jours. Certains méritent parfaitement leur oubli commercial. D’autres survivront chez quelques amateurs patients, plus curieux que brillants, plus lecteurs que chasseurs. C’est très bien. Mais il faut regarder en face la structure du moment : le milieu ne veut plus sauver l’ordinaire. Il veut distinguer l’exception.

Il ne veut plus conserver largement ; il veut élire sévèrement.

Et c’est pourquoi tant de vieux volumes respectables descendront encore.

Non parce qu’ils sont devenus mauvais. Non parce que leur siècle a perdu sa dignité. Non parce qu’ils n’ont plus rien à dire. Mais parce qu’en bibliophilie, aujourd’hui, ce qui ne sort pas du rang sort du désir.

Les livres anciens moyens ne sont pas toujours condamnés à la benne. Mais ils sont de plus en plus souvent condamnés à devoir justifier leur survie dans un monde qui n’aime plus les livres anciens : il aime les livres anciens exceptionnels.

C’est plus étroit. C’est plus cruel. C’est sans doute plus moderne.

Et pour beaucoup de vieux volumes honnêtes, cela revient à peu près au même.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — ECO/MOY-18

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Le Necronomicon et les livres fantômes de la bibliophilie

Necronomicon et livres fantômes de Lovecraft

Par Alcide Raturon, bibliophile errant, membre de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il faut peut-être commencer par deux éclaircissements, car tout le monde n’a pas vocation à fréquenter les abîmes américains du fantastique moderne.

Howard Phillips Lovecraft, dit H. P. Lovecraft, est un écrivain américain né en 1890 et mort en 1937. Longtemps auteur de revues et de magazines, plus connu d’un cercle d’amateurs que du grand public cultivé, il est aujourd’hui devenu l’une des figures majeures du fantastique moderne. Chez lui, l’effroi ne naît pas seulement du monstre ou du spectre, mais de l’idée que l’homme occupe dans l’univers une place infime, précaire, presque risible. De là ces cultes obscurs, ces cités englouties, ces entités innommables, ces manuscrits suspects, et cette impression persistante que certaines lectures ouvrent moins l’esprit qu’elles ne l’endommagent.

Parmi ses inventions les plus fameuses figure le Necronomicon, livre imaginaire attribué à un auteur lui-même fictif, l’Arabe dément Abdul Alhazred. Ce volume n’existe pas ; ou, pour parler plus exactement, il n’existe pas comme livre ancien réel, conservé en bibliothèque et susceptible d’être demandé en magasin avec bulletin réglementaire. Mais il existe avec une puissance singulière dans les récits de Lovecraft et dans l’imagination de ses lecteurs. Il est cité, redouté, localisé, glosé, convoqué comme source de savoir interdit. Ce n’est pas un simple accessoire de décor. C’est un livre fictif traité avec le sérieux d’un livre rare.

Or c’est précisément par là que Lovecraft intéresse le bibliophile.

Je sais bien que certains amateurs, surtout lorsqu’ils sont environnés de veaux fauves, de dos à nerfs impeccables et de portraits d’auteurs sévèrement reliés, n’accueillent qu’avec réserve les écrivains venus du pulp américain. Ils consentent volontiers à un poète mineur de 1827, pourvu qu’il soit imprimé sur vergé et qu’une coiffe manque avec élégance ; mais ils se crispent dès qu’un écrivain de magazines apporte avec lui ses cultes indicibles, ses villes cyclopéennes et ses lecteurs exaltés. Ils ont tort. La question n’est pas ici celle du goût littéraire mondain. Elle est beaucoup plus compromettante. Lovecraft, par l’invention du Necronomicon, met le doigt sur une maladie très réelle du bibliophile : son goût des livres absents.

Nous autres, gens du livre, nous aimons nous croire de stricte observance matérielle. Nous parlons de papier, de couture, de témoins, de marges, d’état, de collation, de provenance, de reliure de livraison, de couverture conservée, de faux-titre et de premier tirage avec une rigueur qui donne à notre passion un air presque scientifique. Nous voulons l’exemplaire en main. Nous prétendons ne croire qu’à ce qui se mesure, se compare et se décrit.

Et pourtant, qu’on nous écoute de près.

Tel amateur s’échauffe sur une émission qu’il n’a jamais vue. Tel autre répète depuis vingt ans l’existence d’un état particulier dont personne autour de lui n’a produit le moindre témoin. Un troisième cite un exemplaire passé en vente jadis, dont il n’a consulté ni le livre ni même, souvent, le catalogue original. Un quatrième affirme qu’il existe un tirage sur papier spécial, réservé à quelques proches, mais n’en tient la certitude que d’une note reprise dans deux répertoires et d’un propos entendu chez un libraire maintenant mort. Nous professons l’amour de l’objet ; nous vivons souvent de son ombre.

Voilà le point important.

Le bibliophile aime certes le livre rare, mais il aime presque davantage le livre qui se dérobe. Il nourrit une tendresse particulière pour ce qui manque, pour ce qui n’est connu que par signalement, pour ce qui flotte à mi-chemin entre l’attestation et la rumeur. Il aime les éditions annoncées puis jamais venues, les tirages qu’aucun œil contemporain n’a revus, les états que l’on dit “connus” sans préciser pour qui, les exemplaires cités partout et montrés nulle part, les variantes répétées de catalogue en catalogue, jusqu’à ce que leur seule ancienneté de reprise finisse par leur donner l’air de la vérité.

Le Necronomicon n’est rien d’autre que cette passion portée à l’incandescence.

On se trompe quand on n’y voit qu’une plaisanterie de romancier ou un grimoire destiné à faire frissonner les collégiens. Son génie est d’être un faux livre parfaitement construit. Il a un titre mémorable. Il a un auteur nommé. Il a une réputation. Il a des conditions de transmission. Il a des lecteurs malheureux. Il a des localisations plus ou moins savantes. Il est entouré d’un appareil de mentions qui lui donne cette double qualité indispensable à tout grand livre fantôme : assez de précision pour exciter la recherche, assez de flou pour interdire la vérification définitive.

Lovecraft avait compris une chose que certains bibliophiles feignent d’ignorer : il n’est pas nécessaire qu’un livre existe matériellement pour agir avec force. Il suffit qu’il circule dans les discours avec la densité convenable.

Qu’est-ce, au fond, qu’un livre fantôme ? Ce n’est pas simplement un livre inexistant. Un livre purement inexistant ne produit rien. Le livre fantôme, lui, produit de l’attente. Il a un nom, une allure, un pedigree, une entrée possible dans les répertoires de l’esprit. On peut en parler, l’évoquer, le comparer, le poursuivre. Il est absent, mais absent de manière organisée. Il y a autour de lui tout un petit appareil administratif de l’illusion.

La bibliographie réelle en offre d’innombrables exemples, moins spectaculaires sans doute que le Necronomicon, mais non moins instructifs. Il y a les éditions promises dans un prospectus puis ajournées, absorbées ou transformées. Il y a les tirages “à petit nombre”, mentionnés sans détail, qui doivent une partie de leur prestige au fait qu’ils n’ont jamais été clairement décrits. Il y a les plaquettes hors commerce dont tout le monde parle comme d’un ami commun, alors qu’aucun convive ne les a rencontrées. Il y a les prétendus grands papiers que la piété des descendants, l’avidité des marchands ou l’inattention des bibliographes ont fait proliférer bien au-delà du raisonnable. Il y a les exemplaires “uniques” qui ont eu l’indélicatesse de se multiplier. Il y a les états, les variantes de titre ou d’adresse qui passent d’un ouvrage de référence à l’autre sans que personne semble éprouver le besoin de remonter à la première constatation.

Et il y a surtout la notice.

La notice est un être modeste d’apparence, mais d’un pouvoir redoutable. Une erreur commise dans un vieux catalogue, si elle possède la forme correcte de l’information imprimée, commence aussitôt à se vêtir d’autorité. Reprise une première fois, elle cesse d’être une maladresse isolée. Reprise une seconde, elle devient donnée de travail. À la troisième, elle entre dans les mœurs. À la quatrième, un jeune chercheur prudent la traite comme un fait reçu. À la cinquième, elle inspire déjà le respect. Bientôt on n’ose plus y toucher, car chacun voit sa répétition et nul ne voit son origine.

J’ai connu un amateur fort estimable qui soutenait l’existence d’une émission particulière d’un auteur symboliste à partir de trois catalogues distincts. Je lui fis remarquer que les trois descriptions comportaient la même faute de pagination, reproduite à l’identique. Ce détail, qui aurait dû ruiner sa conviction, la renforçait presque. Il croyait voir dans cette concordance la preuve de trois témoignages séparés ; il refusait d’admettre qu’elle trahissait, au contraire, un unique ancêtre mal recopié. Ainsi procède le démon de la notice : il transforme une filiation d’erreurs en pluralité d’attestations.

Le Necronomicon fonctionne de la même manière, mais avec un talent supérieur. On ne le consulte pas ; on le rencontre par allusion. On ne le tient pas ; on le poursuit à travers les récits. Il n’entre pas dans la bibliothèque par le meuble, mais par la citation. Et cela suffit à lui donner une étrange présence. Il devient socialement réel avant d’être matériellement impossible.

Entendons-nous : je ne confonds pas un livre de fiction avec une édition mal localisée. Je dis seulement qu’ils excitent souvent, chez le bibliophile, une même disposition intérieure. Dans les deux cas, le désir se nourrit de distance. Dans les deux cas, le nom du livre agit avant le livre. Dans les deux cas, la mention prépare le terrain du prestige. Dans les deux cas, l’incertitude, pourvu qu’elle soit bien habillée, ne détruit pas la valeur ; elle l’augmente parfois.

Nous touchons ici à un point peu avouable de la psychologie collectionneuse. Le bibliophile ne veut pas seulement posséder ; il veut espérer. Il ne veut pas seulement vérifier ; il veut encore qu’il reste, dans le monde des livres, une zone de brume où puisse se cacher l’exemplaire insoupçonné, l’état antérieur, la plaquette introuvable, la couverture survivante, le grand papier oublié chez une veuve, la mention que nul n’a contrôlée mais que tous répètent avec déférence. Il se déclare serviteur du réel, mais il laisse toujours une chambre prête pour l’hypothèse.

Voilà pourquoi le Necronomicon nous touche davantage que nous ne voulons le reconnaître. Il n’est pas seulement un grimoire imaginaire ; il est la caricature exacte d’une pente réelle. Il pousse à bout une vérité embarrassante : nous sommes capables d’accorder un prestige immense à un livre dont la puissance vient moins de sa consultation que de sa circulation verbale.

Il n’y a là rien de honteux tant que l’on garde le sens de la distinction. Car la bibliographie travaille aussi, légitimement, sur des absences. Il existe des livres perdus, des impressions détruites, des exemplaires passés sous silence pendant des décennies, des traces ténues mais sérieuses, des hypothèses prudentes et fondées. Toute histoire du livre un peu sérieuse doit accepter cette part d’incomplétude. Les bibliothèques ne sont pas des cadastres parfaits. Le travail savant consiste précisément à mesurer l’incertain, non à le supprimer par décret.

Le danger commence lorsqu’on cesse de mesurer.

Lorsqu’une mention devient un substitut suffisant à la preuve. Lorsqu’une tradition de catalogue dispense du retour aux exemplaires. Lorsqu’on prend pour attestation indépendante ce qui n’est qu’une recopie. Lorsqu’une formule prudente — “signalé par”, “aurait paru”, “nous n’avons pu consulter” — cesse d’être l’aveu d’une limite pour devenir l’ornement stable d’une paresse collective. Alors le livre fantôme prospère. Alors la bibliophilie, qui devrait être un art de vérifier, se laisse séduire par son vieux démon théologique : croire parce que plusieurs ont cru avant elle.

Lovecraft, en cela, est plus subtil qu’on ne le dit. Son faux livre n’est pas seulement chargé de ténèbres ; il est chargé de méthode. Il est présenté comme un volume que l’on pourrait presque inscrire dans un catalogue raisonné, pour peu qu’on accepte quelques lacunes, quelques relais, quelques autorités secondes. Il est construit comme une notice idéale, c’est-à-dire comme un dispositif de croyance graduée. L’on en sait toujours assez pour poursuivre, jamais assez pour conclure. C’est une admirable machine à désirer.

Et le bibliophile, face à elle, se reconnaît.

Il se reconnaît dans son goût des titres aperçus sans exemplaire. Il se reconnaît dans cette émotion très particulière qu’éveille une référence sans source immédiate. Il se reconnaît dans l’ivresse des listes, des renvois, des répertoires, des notes infrapaginales qui ouvrent soudain un corridor vers quelque chose de possiblement introuvable. Il se reconnaît, surtout, dans cette vérité que chacun sent sans toujours l’avouer : il arrive qu’on regarde plus longtemps une fiche qu’un livre.

Je me garderai bien de me placer hors de cette faiblesse. J’en suis. J’ai, comme d’autres, été plus ému par la promesse d’un volume que par sa présence effective. J’ai accordé trop d’intérêt à une mention douteuse. J’ai senti mon cœur battre plus vite devant une ligne ambiguë de catalogue que devant un bon exemplaire, complet, honnête et tranquillement démontrable. C’est peu glorieux. C’est aussi, je le crains, une des structures profondes de notre vice.

Ne rions donc pas trop vite du Necronomicon. Il nous flatte là où nous sommes vulnérables. Il nous rappelle qu’un livre peut régner sans corps, pourvu qu’il possède un nom, une réputation et quelques intermédiaires zélés. Il nous apprend qu’il y a dans le monde bibliophilique un commerce constant entre la présence et l’allusion, entre l’examen et le récit, entre la preuve et le désir.

La leçon n’est d’ailleurs pas de renoncer aux spectres. Une bibliophilie entièrement desséchée, qui n’aimerait que ce qu’elle a déjà mesuré, serait d’une tristesse notariale. Il faut garder le goût des lacunes, des pistes, des hypothèses, des énigmes d’édition ; sans cela, les bibliothèques ne seraient plus que des dépôts. Mais il faut surveiller ce goût. Il faut savoir quand l’absence éclaire et quand elle ensorcelle. Il faut aimer les fantômes sans leur remettre les clefs du catalogue.

Le Necronomicon n’est donc pas, pour le bibliophile, une simple curiosité de littérature fantastique. Il est une figure extrême, presque satirique, du livre rêvé par excès de notice. Il nous montre ce qui arrive quand le prestige du signalement l’emporte sur l’humilité de la vérification. Il pousse jusqu’au délire une tentation qui rôde dans toute bibliothèque : substituer peu à peu la reprise de discours à la rencontre avec l’objet.

En quoi Lovecraft, l’homme des revues fragiles et des terreurs cosmiques, se révèle soudain très proche de nos rayons. Il a compris qu’un livre peut gouverner les esprits d’autant mieux qu’il manque aux mains. Et nous devons bien reconnaître, non sans quelque embarras, qu’il existe dans tout bibliophile une petite place réservée à cette souveraineté de l’absence.

A.R.

Cote de la Guilde : GBP-LVX-26 — armoire des livres absents, rayon des notices contagieuses, tablette III.

5 Commentaires

  1. Un livre reste un livre ancien ou pas , le temps passe , les gouts et les couleurs aussi et c est très bien ainsi .Un livre trouve son public ou pas , les plus belles reliures ne sont parfois qu un cache misere qui ne sauvent pas toujours de l oubli merité, Le fetichisme ( mercantile ou pas) de  » l ancien  » evolue ,il en va des siecles comme de la mode …

  2. Bibliophile : étymologiquement, qui aime les livres. Personnellement, même en mauvais état, même dépareillés, même avec des sujets dits « sans intérêt » (religion ou autre), j’aime ces livres. Je me fais un devoir de sauver ces ouvrages des fonds cartons sales des vides greniers et autres brocantes. Je n’achète pas des livres parce qu’ils ont de la valeur ou qu’ils en auront, encore moins pour constituer un capital. Ces ouvrages sont des petits morceaux d’histoire qu’il convient de conserver, pour l’amour du livre, parfois d’une belle reliure, des fois de gravures même piquées, et cela me ferait souffrir de les voir détruits au pilon.

    • Parfaitement d’accord ! Moi aussi j’ai un tas de livres qui n’ont d’autre intérêt que de représenter leur époque et d’avoir survécus jusqu’ici.

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