Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk
Amis Bibliophiles bonjour,
En l’an de grâce 1360, tandis que je restaurais un psautier endommagé par une infiltration d’eau, je fis une découverte qui faillit me coûter ma charge de bibliothécaire. Sous le texte des psaumes, un autre texte existait. Plus ancien, gratté, recouvert, mais pas entièrement effacé. Et ce texte parlait de Melk.
Je m’en aperçus un matin, en examinant un feuillet à la lumière oblique d’une fenêtre. La pluie tombait depuis trois jours ; le soleil, perçant brièvement entre deux nuages, frappa la page selon un angle inhabituel. Et je vis, sous les lignes régulières du psaume 37, des traces brunes, irrégulières, orientées perpendiculairement au texte visible. Ce n’étaient pas des taches. C’étaient des lettres.
C’est alors que je tombai sur le mot qui changea tout.
Sur le verso d’un feuillet particulièrement lisible, au milieu d’une phrase que je déchiffrais lettre par lettre, je lus : …in monasterio quod Medilicum vocatur…
Medilicum. Melk.
Je continuai à déchiffrer avec une fébrilité que je n’avais pas connue depuis longtemps. Sur les feuillets suivants, je parvins à reconstituer un passage plus long. L’auteur y développait une réflexion sur la nature du feu — non pas le feu de l’enfer ni le feu de la Pentecôte, mais le feu naturel, celui qui brûle le bois, qui chauffe le métal, qui transforme la matière. Il cherchait à comprendre pourquoi le feu brûle, par quel mécanisme, selon quelles lois. Et il écrivait cette phrase, que je parvins à lire presque entièrement : Natura non leges accipit sed dat — la nature ne reçoit pas de lois, elle en donne.
Cette formulation me glaça. Affirmer que la nature donne des lois, plutôt qu’elle n’en reçoit de Dieu, c’était inverser l’ordre de la Création. Ou du moins poser une question que la plupart des théologiens auraient préféré ne pas entendre. Dieu n’était pas nié ; il était simplement absent du raisonnement. Comme si l’auteur avait décidé de comprendre le monde sans invoquer son Créateur, non par impiété, mais par méthode.
Une voix, derrière moi, me tira de ma lecture. C’était le vieux frère Eberhard, le plus ancien de la communauté, qui avait servi au scriptorium sous Walther, mon prédécesseur à la charge de bibliothécaire. Il s’était approché sans bruit et s’assit près de moi, les yeux sur le feuillet.
— Que fais-tu avec ce psautier, Adso ?
— Je le restaure, répondis-je. L’eau a…
— Je vois ce que tu fais, me coupa-t-il. Tu ne restaures pas. Tu lis en dessous.
Son ton n’était pas celui de la curiosité. C’était celui de l’alarme.
— Tu sais donc ce qu’il y a sous ce texte ? demandai-je. Et toi, tu n’as jamais regardé ?
Eberhard me fixa longuement.
— Non. Parce que Walther avait peur. Et Walther n’avait peur de rien.
Il se leva, me posa la main sur l’épaule.
— Fais ce que tu veux, Adso. Tu es le bibliothécaire, pas moi. Mais sache que ce psautier n’est pas le seul. Il y en a d’autres. Et je ne veux pas savoir lesquels.
Je cherchai donc les autres, et je les passai un à un à la lumière rasante. Sur l’un d’eux, des lettres apparurent. La même onciale. La même main, peut-être. Et cette fois, un mot que je reconnus immédiatement : ignis. Le feu. Le même sujet.
Ce n’était pas un texte isolé qui avait été gratté. C’était un ensemble — un traité en plusieurs parties, dispersé sur différents supports, méthodiquement effacé, puis recouvert de textes liturgiques inoffensifs. Quelqu’un avait démembré une œuvre et l’avait enterrée sous les prières.
Je ne pus identifier l’auteur du traité. Aucun nom n’avait survécu au grattage. Mais sur l’un des cinq manuscrits, dans une marge où le texte supérieur laissait un espace vide, je trouvai une mention que le gratteur avait négligée — quelques mots d’une note marginale ancienne, à peine visibles : Frater Arnulfus scripsit.
Frère Arnulf. Je consultai nos registres capitulaires. Le nom apparaissait une seule fois, dans un acte daté de 873 : un moine de Melk, mentionné comme lector et magister, mort l’année suivante. Aucune autre trace. Aucune œuvre répertoriée. Un homme dont la pensée avait été si soigneusement supprimée qu’il n’en restait qu’un nom, une date, et des fragments sous des psaumes.
Je me trouvai alors devant un dilemme que je ne pouvais résoudre seul.
Pour lire pleinement le texte d’Arnulf, il aurait fallu gratter le texte supérieur — inverser le geste de ceux qui avaient effacé le traité, en effaçant à notre tour les psaumes qui le recouvraient. Détruire cinq manuscrits liturgiques pour exhumer une philosophie naturelle du IXe siècle. L’idée avait quelque chose de vertigineux : refaire en sens inverse, à cinq siècles de distance, exactement ce que mes prédécesseurs avaient fait.
J’allai trouver l’abbé. Je lui montrai les feuillets, lui dis le nom d’Arnulf, et lui exposai ce qu’il faudrait faire pour rendre au traité sa parole.
— Ce texte a été effacé par des hommes qui avaient leurs raisons, me dit-il.
— Des raisons que nous ne connaissons pas, répondis-je. L’œuvre elle-même nous les dirait peut-être.
— Peut-être. Ou peut-être pas. Adso, je ne t’autorise pas à détruire cinq manuscrits pour en reconstituer un sixième dont nous ne connaissons ni l’étendue, ni l’orthodoxie. Les psaumes servent à la prière. Le traité d’Arnulf servait à quoi ? À comprendre pourquoi le feu brûle ? L’Église n’a pas besoin de savoir pourquoi le feu brûle.
Guillaume m’aurait répondu que si, justement. Mais Guillaume n’était pas là.
Mais il y a une chose que je fis, et que je n’ai dite à personne.
Sur chacun des cinq volumes, discrètement, au verso du dernier feuillet, j’apposai un petit signe — un point suivi d’une croix, tracé à l’encre pâle. Ce signe ne veut rien dire pour qui ne sait pas. Mais pour celui qui saura, il dira : ici repose un fantôme. Et ce fantôme a un nom.
Frère Arnulf de Melk avait pensé, cinq siècles avant moi, que la nature obéit à ses propres lois. On l’a fait taire. On l’a gratté. On l’a recouvert de psaumes. Mais le parchemin a gardé sa trace, parce que le parchemin, lui, n’obéit à personne. Il est peut-être, de tous les matériaux créés par l’homme, le seul qui résiste indéfiniment à l’oubli que l’on cherche à lui imposer.
Nota bene :Écrit de ma main, en l’an de grâce 1381. Les fragments que j’ai copiés sont conservés dans un cahier séparé. Si un jour un bibliothécaire de Melk trouve, au verso de certains manuscrits, un point suivi d’une croix, qu’il sache ce que ce signe veut dire. Et qu’il décide, en conscience, s’il vaut mieux laisser dormir les morts ou leur rendre la parole.
Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk
Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) : GUILDE · ADSO · 1360 · PAL-01 Chroniques d’Adso de Melk — Le Fantôme sous la page
Note de la Guilde :L’imagerie multispectrale, développée à partir des années 1990, permet aujourd’hui de lire les textes inférieurs des palimpsestes sans altérer le texte supérieur. Le cas le plus célèbre est le palimpseste d’Archimède, recouvert au XIIIe siècle par un euchologe, et dont les traités mathématiques furent entièrement retrouvés en 2008. Si les cinq manuscrits signalés par Adso existent encore dans la bibliothèque de Melk, la technologie moderne pourrait rendre la parole à Frère Arnulf — sans toucher un seul psaume.
La lettre du bibliophile
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Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.
La maison s’appelle Ex-Libris Paris. Boutique en ligne à l’enseigne exlibris.paris, atelier au 24 rue de Sèvres, dans le septième. On y vend des ex-libris personnalisés, des blasons, des sceaux de cire, des pinces à gaufrer. Le site est impeccable, les dessins sont charmants, quatre mille trois cent soixante-douze clients donnent 4,90 sur 5, et je n’ai rien à redire au commerce : il est soigné et il répond à une demande.
Reste à savoir ce qu’on vend. Manche de bois verni, plaque de caoutchouc gravée, six centimètres sur quatre, encrier et pochette, douze exemplaires par modèle, vingt caractères de personnalisation. Autrement dit : un tampon.
Cet objet sert à abîmer des livres. Définitivement. Ils l’appellent un ex-libris.
Je serai direct, la politesse n’ayant plus rien à faire ici : c’est du crime en bande organisée. Pas au sens figuré. Au sens où il y a une arme, une méthode, des complices, de la préméditation vendue en option et des victimes qu’on ne ranime pas.
L’arme, d’abord. Une plaque de caoutchouc, une encre grasse, et en face un papier de chiffon. L’encre ne reste pas en surface : elle entre, s’étale dans la fibre, traverse le feuillet, ressort au verso et brunit pendant trente ans. On me dira qu’un restaurateur y remédiera. Non. Le lessivage attaque l’encollage et vous rend un feuillet mou que n’importe quel œil repère : le remède coûte plus cher que le mal et l’aggrave. La pince à gaufrer ne vaut pas mieux — elle ne tache pas, elle écrase, et une fibre écrasée ne se relève pas davantage qu’une encre ne se retire.
Rappelons ce qu’était la chose avant qu’on lui vole son nom. L’ex-libris est un feuillet : une estampe tirée à part, sur un autre papier que celui du livre, posée au contreplat à la colle d’amidon. Le plus ancien connu, le hérisson de Hildebrand Brandenburg, date des années 1470. Cinq siècles et demi qu’elle se colle — parce qu’elle se décolle, à l’humidité, sans drame. Nos prédécesseurs s’arrangeaient pour que leur marque puisse être effacée par ceux d’après. Ce n’était pas de la modestie, c’était du calcul : ils savaient qu’ils mourraient avant le livre. Nous avons gardé le nom et supprimé la réversibilité.
Vient la préméditation, et elle est vendue en option : sept jours ouvrés pour la gravure, soixante-douze heures pour les pressés, quarante-cinq euros de supplément. Relisez. On peut payer un supplément pour abîmer un livre plus vite. Et douze exemplaires par modèle, parce que la rareté rassure. Douze tampons. Faisons le calcul que personne ne fait : un tampon ne s’use pas, ne se casse pas, ne se jette pas. Il dure une vie entière et servira des centaines de fois, sur tout ce qui passera à portée d’encrier. Douze exemplaires, ce n’est pas douze livres marqués : c’est douze bibliothèques. Le crime en bande organisée débouche ici sur le crime en série. C’est très exactement ce que le code appelle une préparation.
Restent les complices. Louis Vuitton. Ladurée. Diptyque. Hublot. Le Bon Marché. Le Plaza Athénée. Le Meurice. La Comédie-Française. Art Basel. On appelle ça des collaborations, et je veux bien croire que personne, dans aucune de ces maisons, n’a eu l’intention de nuire à un livre. C’est bien le problème. La malveillance se corrige ; l’ignorance décorée, non. Elle se vend avec un ruban, elle passe pour du raffinement, et elle recrute.
Ajoutons le marché, qui n’est pas complice mais témoin — un témoin dont personne ne lit la déposition, quoiqu’elle soit publique depuis un siècle. Ouvrez n’importe quel catalogue : « cachets de bibliothèque », « estampille sur le titre ». Ces mentions ne figurent jamais dans les agréments. Elles figurent à l’état, entre la mouillure et le manque. Un exemplaire tamponné vaut moins. Toujours. Partout. Nous avons passé cent ans à déplorer les cachets des bibliothèques publiques sur nos exemplaires, et nous vendons aujourd’hui aux particuliers l’outil pour en faire autant chez eux, avec un mode d’emploi.
La victime, enfin. Elle est en page d’accueil, sous une bannière qui annonce « le cadeau idéal pour le bibliophile ». Un volume ouvert, le tampon posé à côté. Et sur la page de titre — sur la page de titre — un ovale à l’encre noire aux initiales B. R. Le titre se lit parfaitement : Contes de La Fontaine, tome premier.
Page d’accueil d’exlibris.paris : les Contes de La Fontaine, tome premier, tamponnés sur la page de titre. Capture d’écran, juillet 2026.
Je ne daterai pas ce volume d’après une photographie. Peu importe : le geste ne se juge pas à la valeur de l’exemplaire, il se juge à l’endroit où on l’applique, et l’endroit choisi est le pire de tous. La page de titre est la seule page qui dise ce qu’est le livre, celle par où commence toute collation, celle qui décide de la valeur. Sur une garde, on supporte. Sur le titre, c’est une signature apposée par-dessus celle de l’auteur.
Je laisse à Cramoisi la moralité en vers. La mienne tient en deux lignes. En avril 1675, La Reynie faisait saisir les Nouveaux Contes et en interdisait le débit : imprimés sans privilège, disait l’ordonnance, et remplis de termes indiscrets. Il aura fallu trois cent cinquante ans pour qu’on tamponne enfin ce livre-là, et ce n’est plus la police qui s’en charge, c’est le cadeau de Noël.
Reste à comprendre pourquoi. « Le cadeau idéal pour le bibliophile », dit la bannière : le mot est revendiqué, mis en capitales. Or l’objet n’est pas fait pour des bibliophiles, il est fait pour des gens à qui l’on offre le titre sans les obligations. Il ne dit pas voici ma bibliothèque, il dit j’aime lire — ce n’est pas la même déclaration. L’ex-libris ancien supposait une collection : on ne fait pas graver une plaque de cuivre pour treize volumes. Donc un inventaire, une durée, l’intention de transmettre. Le tampon ne suppose qu’une envie.
Je ne reproche à personne de vouloir marquer ses livres ; le désir est ancien, légitime, et je l’ai eu. Je reproche qu’on ait remplacé un geste réversible par un geste définitif sans le dire, et qu’on ait gardé le nom de l’ancien pour vendre le nouveau. Coller, c’était admettre qu’on ne fait que passer. Tamponner, c’est décider à la place de tous ceux qui achèteront ce livre après vous — et ils n’ont pas voix au chapitre, pour l’excellente raison qu’ils ne sont pas nés.
La Guilde continuera de coller ses ex-libris à l’amidon, qui se défait à l’eau tiède. Non par délicatesse : par prudence. Nous ne sommes pas propriétaires, nous sommes de passage, et il faudra bien rendre les livres.
Tamponnez, si le cœur vous en dit. Vous ne risquez rien. C’est l’avantage des crimes dont les victimes ne portent jamais plainte.
Un dernier mot, et il ne sera pas de moi. La maison publie sur Instagram — compte certifié, écusson « depuis 1802 », ce qui pour un tampon de caoutchouc mérite d’être médité — des réclames que je recommande à tous. Sur la première, le même volume des Contes, mais un ovale plus ambitieux : un nom de famille, DUBOIS, et sous ce nom une demeure avec sa pelouse — la maison de campagne du client convertie en armoiries. Le médaillon ne représente ni un livre, ni une devise, ni une bibliothèque : une propriété. On ne marque plus le livre au nom de ce qu’on lit, mais de ce qu’on possède ailleurs. Et le tampon, lui, est photographié posé sur la tranche d’un vieux volume qui lui sert de socle. Quatre légendes entourent la scène. « Gravé sur bois noble à Paris » : le manche est noble, c’est déjà cela de pris. « Créé à partir d’une simple photo. » « Illustré à la main par une artiste à Paris. » Et, sous une flèche qui désigne la page de titre : « Une signature unique dans chaque livre. »
Dans chaque livre. Ils l’écrivent. Je n’aurai donc rien eu à démontrer.
La seconde réclame est plus belle encore : « Le cadeau qui a fait pleurer mon père. » Une flèche précise : « Un souvenir qu’il gardera toute sa vie. » Un bouton, en bas : Acheter. Je veux bien le croire, sur les deux points. Il l’a gardé toute sa vie, puisqu’on ne l’enlève pas. Et il a pleuré — encore faut-il s’entendre sur le motif. Si ce père est bibliophile, s’il a mis quarante ans à réunir ses volumes, s’il sait ce qu’est une page de titre, alors il a ouvert le paquet, il a compris ce qu’on lui offrait, il a vu le sourire de ses enfants, et il a pleuré. Puis il a dit merci. C’est ce qu’on fait dans les familles.
Reste le titre de la première réclame, qui vaut mieux que tout ce que j’ai écrit ici : « L’objet que les amoureux de livres gardent pour eux. » Ils ont raison, et je les approuve sans réserve. Qu’ils le gardent pour eux. Qu’ils n’en parlent à personne, qu’ils referment le volume avant qu’un tiers n’aille voir la page de titre. C’est exactement ce qu’on fait d’une chose dont on n’est pas fier — et la langue, qui ne se trompe jamais bien longtemps, avait trouvé la formule avant eux.
On me trouvera dur. Je le suis, et j’y tiens — mais qu’on ne se méprenne pas sur la cible. Je n’ai rien contre cette maison, qui travaille bien et n’a trompé personne ; rien contre ses clients, qui n’ont d’autre tort que d’aimer les livres sans qu’on leur ait jamais expliqué comment.
Si je hausse le ton, c’est qu’ils sont les seuls ici à qui l’on puisse encore parler. Le livre, lui, ne dira rien. Il encaissera l’encre en silence, comme il encaisse tout depuis cinq siècles, et il sera encore là bien après que nous aurons tous cessé d’avoir raison. C’est pour lui que j’écris, et non contre eux. On appelle cela de la sévérité ; je la tiens pour la forme la plus laborieuse de l’affection.
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