La Vente FORTSAS, ou le canular bibliophilique du siècle!

A l’approche du 10 août 1840, alors que l’Europe toute entière souffre de la chaleur, c’est une véritable fièvre qui va s’emparer des bibliophiles de l’époque.


Dans les journaux, mais également grâce aux catalogues qu’une centaine d’amateurs choisis reçurent personnellement, tout le petit monde des amateurs de livres anciens et rares se passionne pour la proche vente d’une très riche mais peu nombreuse collection d’ouvrages, tous uniques, ayant appartenu à feu M. le Comte de Fortsas.
Ainsi, le libraire Hoyois, chargé de regrouper les commissions avant la vente reçoit il dès la mi-juillet un nombre croissant de sollicitations : demandes d’information, demande de catalogues supplémentaires (mais il est hélas épuisé répondra-t-il), commissions.
Rapidement, on constate que l’enthousiasme généré par la vente dépasse tous les espoirs, et des ordres parviennent de Belgique, mais aussi de Paris et Londres. Certains portent les mots magiques « à tout prix », et demandent à Hoyois d’enchérir en leur nom à n’importe quel prix, pourvu que les donneurs d’ordres se voient adjuger le lot. Pour d’autres lots, ce sont simplement des sommes astronomiques qui sont proposées par les acheteurs potentiels, parmi lesquels se trouvent érudits, aristocrates, et certains libraires, dont Techener à Paris.
Le propre conservateur de la bibliothèque Royale de Belgique a sollicité ses administrateurs afin de réunir les fonds nécessaires à ces acquisitions sans précédent.
Il faut dire que les livres du défunt Comte sont en tous points fabuleux, alliant unicité et reliures toutes plus sublimes les unes que les autres.
Petit à petit, la pression monte en Europe, on retrouve des articles sur la vente à venir dans de nombreux journaux du continent. On annonce que des acheteurs de Marseille, Paris, Londres, Copenhague, Berlin, Vienne, Lisbonne, Saint-Pétersbourg et même des Etats-Unis vont faire le déplacement pour venir enchérir.
La fébrilité s’empare de tous à mesure que la vente se profile et que l’on interroge quelques connaissances du Comte (qui ne le connaissent que de loin) sur Binche (lieu de résidence du Comte de Fortsas), la personnalité du bibliophile et toutes autres informations pouvant donner un avantage sur les autres enchérisseurs.
On note même un enchérisseur souhaitant acheter un exemplaire mis en vente pour remplacer celui qui est en sa possession… alors que tous les lots sont annoncés comme uniques… Et autre affirmant posséder son propre exemplaire de la moitié des lots annoncés… Vanité bibliophilique, quand tu nous tient! 🙂
Le 8 août on annonce que la vente n’aura pas lieu et que la bibliothèque de Binche a acquis tous les volumes… Trop tard, en diligence (dont Brunet et Nodier, qui vinrent de Paris spécialement) ou à cheval, de nombreuses personnes errent déjà dans Binche à la recherche d’informations sur les livres ou le Comte de Fortsas… se jetant le regard hostile que deux enchérisseurs ennemis se lancent encore aujourd’hui à Drouot…
Oui mais voilà, vous vous en doutez maintenant, ce catalogue d’unica fût entièrement inventé par un groupe de bibliophiles belges et facétieux… et de vente il n’y eut point… il n’en fût d’ailleurs jamais question…
Le Cerveau du canular, un certain Rénier Chalon, avait particulièrement bien préparé son coup, piègeant les meilleurs bibliophiles, experts ou libraires divers en jouant de leur susceptibilité : il avait parié qu’ils ne pourraient laisser passer cette ocassion d’acquérir un ouvrage manquant à leur collection (il avait spécialement ciblé certains des destinataires du catalogue avec des ouvrages inventés entièrement pour eux), ou un ouvrage remettant en cause leur travail d’expert ou de bibliographe émérite.
Le canular fit grand bruit, mais finalement les enchérisseurs leurrés protestèrent peu, parce que Chalon fît constater par huissier l’identité des personnes présentes le jour de la vente… et celles-ci préférèrent taire leur rancoeur plutôt que de s’attirer la moquerie générale.

Je résume tout ceci de mémoire, mais vous pouvez retrouver cet événement unique de l’histoire de la bibliophilie dans deux excellents ouvrages parus aux Editions des Cendres, l’un présentant le catalogue, l’autre résumant l’affaire. J’avais acheté les miens sur abebooks je crois, mais vous pouvez les trouver auprès de l’éditeur.
Je trouve que c’est une belle histoire… à méditer sans nul doute… puisque je ne peux jurer pour ma part que je n’aurais pas essayé d’enchérir dans pareilles circonstances.
Ce canular est je crois unique. Il en existe d’autres dans l’univers du livre, notamment autour de livres inventés par des auteurs, et dont on a tellement parlé, que bien des gens pensent qu’ils existent réellement, tels que le Necronomicon, de Lovecraft.

Voici pour la petite histoire!
H.Ouvrage présenté : les oeuvres complètes de Platon, chez Froben, 1546, un grand volume in-folio.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Le manuscrit H52 de la BNF

Le manuscrit H52 de la BNF

Amis Bibliophiles bonjour,


On a vu la semaine passée que le Comte Libri s’était allégrement servi dans les plus belles bibliothèques du pays, et cette semaine, je vous propose de découvrir l’histoire du manuscrit H52, qui disparût de la BNF et réapparût dans une vente chez Christie’s à New-York, et dont il semble bien qu’il fût escamoté par un collaborateur de la Bibliothèque Nationale.

Le manuscrit H52, pour « Hébreu n°52 » (la BNF recense ainsi les manuscrits anciens, sous de telles cotes), est une bible hébraïque du XIIIe siècle. C’est un ouvrage exceptionnel, qui contient les cinq premiers livres de la Bible pentateuque. Il fût légué à la bibliothèque du roi par son ancien propriétaire, le cardinal Mazarin. C’est une bible complète en fait, avec à la suite les cinq premiers livres, le Pentateuque pour les chrétiens, la Torah pour les juifs, suivis de cinq récits et des lectures prophétiques.

En fait, on ne sait quand le H52 disparût des inventaires de la BNF, ce qui est certain en revanche, c’est que c’est un conservateur de la BNF qui a cosigné son bon de sortie du territoire, au profit d’un collectionneur britannique avec lequel il traitait, et que le manuscrit fît sa réapparition sur le marché de l’art en mai 2000, lors d’une vente de Christie’s à New-York. Il y fût acheté par un américain, Joseph Goldman, pour 368 000 dollars… qui lui même le revendit à un autre collectionneur californien.

Alertés par la vente, et après une enquête de plus de 2 ans, le ministère de la Culture et la BNF engagèrent une action en justice contre Goldmann, profitant d’une loi de l’état de New-York stipulant que même si l’acquéreur (Goldmann, puis le californien) est de bonne foi, cela ne saurait être un obstacle à la restitution du manuscrit à son véritable propriétaire. Après d’âpres négociations, le manuscrit revînt en France sous bonne garde et est désormais de retour à la BNF.

Le conservateur malhonnête fût naturellement radié, mais également poursuivi en justice par l’Etat, condamné en première instance et condamné à nouveau en appel, à quinze mois de prison avec sursis et une forte amende.

En passant, on ne peut que lui trouver des circonstances aggravantes, car non seulement il a profité de sa position pour soustraire et vendre un manuscrit de la BNF, mais plus encore, parce que l’ouvrage a été modifié et mutilé : la reliure a été changée, les feuillets ont été rognés pour entrer dans ce nouveau format, et soixante feuillets sont manquants… On dépasse le « simple » vol…

Le jugement de la Cour d’appel précisera d’ailleurs : « [la cour] notera (…) que cet ouvrage ayant d’abord appartenu à la bibliothèque du cardinal Mazarin est devenu à la mort de celui-ci propriété de la Bibliothèque royale, et que depuis il avait été transmis malgré les turbulences de l’histoire nationale, avec le devoir de le transmettre aux générations futures, afin qu’il demeure à la disposition des chercheurs non seulement français, mais du monde entier « .

En passant, on notera que le manuscrit H52 n’est pas le seul à avoir disparu… ce fût aussi le cas de manuscrit Hébreu 23″, , « Hébreu 1 201 » et « Hébreu 1 308 ».

Pour conclure, changeons de ville, pour les mêmes moeurs : en 2004, la police du Danemark a récupéré au domicile d’un responsable de la Bibliothèque Royale 3200 livres anciens qu’il avait dérobés dans le cadre de ses fonctions, pour se constituer une bibliothèque qu’on imagine sympathique.

Ne vaudrait-il pas mieux faire passer un test de non-bibliophilie à ces conservateurs avant de leur proposer ce type de poste…? Sourire. Même si cela ne nous protégerait pas de la cupidité pure comme ce fût le cas pour le manuscrit H52, ce serait peut-être déjà un 1er pas! 🙂

H Images : une page du H52 et la BNF

4 Commentaires

  1. Bertrand,
    Merci pour ces précisions et votre fidélité! Ce libri m’intrigue terriblement…
    Dès que vous avez envie et dès que vous en aurez le temps, venez poster cette histoire sur le blog.
    Pour cela, le mieux est que vous me l’envoyiez par email, et bien sûr je la diffuserai en vous attribuant la paternité… Ce serait tout simplement fantastique.
    Amicalement,
    H

  2. Libri était un haut personnage du milieu du XIXè siècle, qui, connaissant bibliothèques publiques et et grands bibliophiles, a littéralement pillé de leurs plus belles pièces bibliophiliques une grande partie des fonds anciens de France et d’ailleurs… Je vais essayer de retrouver son histoire résumée dans la revue Le Livre dirigée par Octave Uzanne vers 1880, si quelqu’un retrouve avant moi il peut publier. A+ Amicalement Bertrand. Bravo encore pour ce blog.

  3. Merci Bertrand! Ca me touche beaucoup.
    En abordant cette histoire, j’ai essayé d’apporter un peu de nouveauté.
    Vous m’intriguez beaucoup avec ce Libri… Il faut absolument que vous nous en disiez plus!
    Merci encore,
    H

  4. Bravo pour cette savoureuse histoire résumée avec brio ! Si j’avais le courage et le temps je vous ferais le récit, non moins ahurissant et grandiose de l’arnaque Libri, célèbre voleur de livres parmi les voleurs de livres les plus célèbres. Un autre jour peut-être à moins qu’un autre sur ce blog se lance dans l’aventure du récit… Amicalement, Bertrand

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