Le manuscrit H52 de la BNF

Amis Bibliophiles bonjour,


On a vu la semaine passée que le Comte Libri s’était allégrement servi dans les plus belles bibliothèques du pays, et cette semaine, je vous propose de découvrir l’histoire du manuscrit H52, qui disparût de la BNF et réapparût dans une vente chez Christie’s à New-York, et dont il semble bien qu’il fût escamoté par un collaborateur de la Bibliothèque Nationale.

Le manuscrit H52, pour « Hébreu n°52 » (la BNF recense ainsi les manuscrits anciens, sous de telles cotes), est une bible hébraïque du XIIIe siècle. C’est un ouvrage exceptionnel, qui contient les cinq premiers livres de la Bible pentateuque. Il fût légué à la bibliothèque du roi par son ancien propriétaire, le cardinal Mazarin. C’est une bible complète en fait, avec à la suite les cinq premiers livres, le Pentateuque pour les chrétiens, la Torah pour les juifs, suivis de cinq récits et des lectures prophétiques.

En fait, on ne sait quand le H52 disparût des inventaires de la BNF, ce qui est certain en revanche, c’est que c’est un conservateur de la BNF qui a cosigné son bon de sortie du territoire, au profit d’un collectionneur britannique avec lequel il traitait, et que le manuscrit fît sa réapparition sur le marché de l’art en mai 2000, lors d’une vente de Christie’s à New-York. Il y fût acheté par un américain, Joseph Goldman, pour 368 000 dollars… qui lui même le revendit à un autre collectionneur californien.

Alertés par la vente, et après une enquête de plus de 2 ans, le ministère de la Culture et la BNF engagèrent une action en justice contre Goldmann, profitant d’une loi de l’état de New-York stipulant que même si l’acquéreur (Goldmann, puis le californien) est de bonne foi, cela ne saurait être un obstacle à la restitution du manuscrit à son véritable propriétaire. Après d’âpres négociations, le manuscrit revînt en France sous bonne garde et est désormais de retour à la BNF.

Le conservateur malhonnête fût naturellement radié, mais également poursuivi en justice par l’Etat, condamné en première instance et condamné à nouveau en appel, à quinze mois de prison avec sursis et une forte amende.

En passant, on ne peut que lui trouver des circonstances aggravantes, car non seulement il a profité de sa position pour soustraire et vendre un manuscrit de la BNF, mais plus encore, parce que l’ouvrage a été modifié et mutilé : la reliure a été changée, les feuillets ont été rognés pour entrer dans ce nouveau format, et soixante feuillets sont manquants… On dépasse le « simple » vol…

Le jugement de la Cour d’appel précisera d’ailleurs : « [la cour] notera (…) que cet ouvrage ayant d’abord appartenu à la bibliothèque du cardinal Mazarin est devenu à la mort de celui-ci propriété de la Bibliothèque royale, et que depuis il avait été transmis malgré les turbulences de l’histoire nationale, avec le devoir de le transmettre aux générations futures, afin qu’il demeure à la disposition des chercheurs non seulement français, mais du monde entier « .

En passant, on notera que le manuscrit H52 n’est pas le seul à avoir disparu… ce fût aussi le cas de manuscrit Hébreu 23 », , « Hébreu 1 201 » et « Hébreu 1 308 ».

Pour conclure, changeons de ville, pour les mêmes moeurs : en 2004, la police du Danemark a récupéré au domicile d’un responsable de la Bibliothèque Royale 3200 livres anciens qu’il avait dérobés dans le cadre de ses fonctions, pour se constituer une bibliothèque qu’on imagine sympathique.

Ne vaudrait-il pas mieux faire passer un test de non-bibliophilie à ces conservateurs avant de leur proposer ce type de poste…? Sourire. Même si cela ne nous protégerait pas de la cupidité pure comme ce fût le cas pour le manuscrit H52, ce serait peut-être déjà un 1er pas! 🙂

H Images : une page du H52 et la BNF

La lettre du bibliophile

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« -Dis Hugues, raconte nous une histoire de filou?- Mais… qu’est ce que tu fais là? Je ne sais pas raconter.- S’il te plaît, raconte nous une histoire…- Bon d’accord, mais alors on fait semblant d’être dimanche (c’est le jour habituel) ». (librement inspiré de vous savez qui)

Ah…Les libraires, malgré toute la sympathie que j’ai pour eux, vous le savez, les libraires nous saignent… Ils connaissent mieux que quiconque nos faiblesses et savent en tirer profit.

Mais imaginez plutôt qu’ils nous saignent vraiment, comme le fît le libraire Don Vincente, vers 1835-1836, qui avait une manière particulière de remercier ses clients en les poignardant (et autres techniques)…
Nous sommes à Barcelone, vers 1835, les libraires de la place voient apparaître un nouveau concurrent en la personne d’un ancien cistercien. Celui-ci, Don Vincente, était animé d’un amour indéfectible pour les livres mais disposait également d’un stock de qualité, dont bien des jaloux pensèrent qu’il venait en partie du sac du monastère et de sa bibliothèque, au cours duquel l’ancien frère fût un peu plus que spectateur.
A la tête d’une librairie qui prospéra rapidement, il était connu pour ne pas proposer ses meilleurs livres, auxquels il était très/trop attaché, à ses clients. Quand il devait se résoudre à vendre l’un de ces livres précieux, il élevait déraisonnablement son prix pour dissuader les acheteurs potentiels, changeant même d’avis lorsque la somme lui était finalement remise.
En clair, il était incapable de se séparer de ses plus rares ouvrages. Sa prospérité fît rapidement des jaloux parmi ses confrères qui se liguèrent pour l’empêcher d’acquérir des ouvrages précieux dans les salles des ventes. C’est ainsi qu’il ne pût acquérir un ouvrage très rare (une impression de 1482), unique selon lui, qu’il vît lui échapper pour rejoindre les mains de son plus inamical concurrent, Augustin Patxot…

Oui mais voilà, quelques jours plus tard, la librairie de Patxot brûla et son corps fût retrouvé calciné, ainsi qu’une grande partie de son stock. L’affaire fît grand bruit, d’autant plus de bruit que Barcelone connût à ce moment là une vague d’assassinats (11) sur les personnes de notables, juges, et autres érudits dont on retrouva les corps poignardés, sans qu’ils ne soient détroussés de leurs valeurs. Il n’en fallut pas plus pour que l’opinion publique imagine le retour d’une Sainte Inquisition agissant en secret, la nuit.
Don Vincente, ancien cistercien, et d’un caractère secret, fût bientôt soupçonné d’en faire partie et sa librairie fût perquisitionnée… Le hasard voulut qu’en prenant un manuel d’inquisition dans ses rayonnages, le procureur fît tomber la fameuse et unique impression de 1482, achetée peu de temps auparavant par Patxot… En étudiant son livre de comptes, on découvrît rapidement que les autres victimes de meurtres avaient juste avant leur décès acheté un livre à Don Vincente, et que ce livre figurait pourtant dans la librairie du suspect…
L’ancien cistercien finît par avouer tous les meurtres et par les décrire… ainsi il raconta comment il avait suivit un acheteur pour lui racheter le livre qu’il venait de lui vendre, se sentant mal à l’idée d’en être séparé, et comment il avait poignardé l’acheteur devant son refus… Il fît de même pour tous les autres ou presque, sauf pour Patxot. En effet, il avoua n’avoir pu se résoudre à ce qu’un homme aussi vulgaire possède un tel ouvrage. Il s’introduisit donc de nuit chez son concurrent, lui passa la corde au cou dans son sommeil et le … garrotta, avant de prendre le livre (et quelques autres!) et de mettre le feu au reste, qu’il estimait sans intérêt.
Naturellement, il fût condamné à mort, malgré la défense de son avocat qui présenta un catalogue d’un libraire parisien ou un autre exemplaire de l’impression de 1482 était en vente. L’exemplaire n’était donc plus unique et celui présent chez Don Vincente n’était pas celui de Patxot (en effet, s’il en existait un 2ème, pourquoi pas un 3ème, etc.). Il ajouta également que son client avait perdu la raison et s’accusait à tort. En vain.
Les dernières paroles de ce libraire bibliopathe, voire plus…, sont éloquentes. Quand on lui demanda s’il avait des remords, il répondît que non, « les hommes étant de toute façon mortels, alors qu’il faut préserver et conserver les bons livres ». Quand on l’accusa d’être un voleur, il répondît qu’il n’avait jamais pris d’argent à ses victimes mais simplement sauvé quelques livres de mains inappropriées. Quand on lui demanda s’il comprenait son erreur, Don Vincente avoua n’en voir qu’une, impardonnable à ses yeux : avoir cru que son édition de 1482 était unique.J’espère que ça vous a plu.
Je ne sais pas vous, mais maintenant, je vais regarder derrière moi en sortant de chez mes libraires préférés!

HPS. : vous pouvez retrouver plus de détails via google, ou dans le livre d’Albert Cim… et l’image, pour le plaisir.

9 Commentaires

  1. La plupart des archives que je consulte actuellement sont dans un tel état que je ne peux les manipuler qu’avec une très grande précaution… Ce sont pourtant des papiers essentiels pour l’Histoire de la Marine. Certains sont en tellement mauvais état qu’on ne peut pas les prendre. Je l’ai pourtant dit plusieurs fois déjà, mais rien n’y fait.
    Il en va de même pour certains bouquins en bibliothèque.
    Mais je ne vais pas jeter la pierre aux conservateurs pour ces problèmes de gestion. Les fonds sont insuffisants, c’est une certitude. La seule chose qu’on peut leur repprocher c’est la mauvaise utilisation des fonds disponibles, et le gachis dans certains domaines. Mais ça, c’est une autre histoire.

  2. La gestion des musées:
    -des tapisseries qui pourrissent, avec des champignons dessus
    -des tableaux qui pourrissent
    -des archives détruites car pas moyen d’entreposer normalement

    Et on n’a pas le droit de vendre ce qu’il y a dans les musées…

    Pourtant, l’expérience le prouve, le meilleur moyen de sauvegarder quelquechose est de le laisser dans la sphère privée.
    Les réserves des musées sont trop pleines, il faut les vider!

  3. Pour travailler en collaboration avec plusieurs conservateurs de bibliothèques et de musées, je peux vous dire que leur moteur (et leur frein d’ailleurs) principal est l’argent.
    Je veux dire par là qu’ils sont sans arrêt entre le marteau et l’enclume. Pas de crédits pour acheter, ou au mauvais moment. Parfois des crédits à jeter par les fenêtres en fin d’année (et ils ne s’en privent pas…),
    ce n’est pas une saine gestion de notre patrimoine, qu’il soit artistique ou livresque.
    Mais que faire ? C’est toute une façon de gérer, de penser qui serait à revoir… et en ces soirs d’élections… Point n’est très utile de rêver.

    Bonne soirée.

    B.

  4. Bon, ok, c’est beaucoup plus compliqué que ça! 🙂 Il n’y a pas que le concours et l’entrée dans le métier immédiatement. Ce que je voulais dire, c’est qu’il n’y a pas de contre-pouvoir à celui du conservateur. Combien de fois est-on tombé sur des références de livres introuvables dans les magasins de bibliothèque? Et des cartons d’archives où malheureusement, il manque près de 30% des documents? En tout cas, moi ça m’ait déjà arrivé.

  5. Le jugement de Dieu ?

    Plongez la main d’un vilain dans l’eau bouillante. S’il ne guérit pas sans soins en l’espace de trois jours, c’est que le diable l’habite. Il ne saurait donc en aucun cas toucher aux éditions originales des Pensées du Père Bourdaloue ! Des fois qu’il les détourne…

    TE

  6. « il suffit de passer un concours d’Etat. Une fois le diplome en poche, on entre dans le métier. On ne vous demande pas si vous êtes bibliophile ou attiré par l’argent… »

    Tout à fait, on devrait soumettre tous les prétendants au Jugement de Dieu.

    TE

  7. Devenir conservateur, bibliothéquaire, ou président de salle en bibliothèque ou archives n’a rien de plus simple (enfin presque…). il suffit de passer un concours d’Etat. Une fois le diplome en poche, on entre dans le métier. On ne vous demande pas si vous êtes bibliophile ou attiré par l’argent, juste votre CV. Donc, qu’on ne s’étonne pas ensuite des disparitions!

    Pour ce qui est des sonneries en bibliothèque, il y a à l’intérieur de la couverture des livres ou parfois dans les pages elles-mêmes (vignettes collées, etc), des morceaux de métal magnétisés qui, au moment où ils passent entre les barres des portiques, font réagir ceux-ci s’ils n’ont pas été d’abord démagnétisés. C’est pour ça que vos clés, non magnétisées, ne font pas bipper les machines. C’est différent des détecteurs de métaux des aéroports par exemple, qui réagissent aux objets eux-mêmes. Enfin, vous le saviez sûrement je pense.

  8. Sourire, aucune pitié en effet. Vous remarquerez que je ne lui ai pas trouvé de circonstances atténuantes… à ce triste sire.

    Un gentil escroc? C’est déjà pas facile d’en trouver tout court! Il n’y en a pas tant que ça…

    Heureusement.

    Hugues

  9. Cet escroc là n’aura je le pense aucune compassion de la part des membres de ce blog. Vil escroc attiré par le bruit de la monnaire. D’ailleurs aurai-il jamais du être nommé conservateur d’une bibliothèque, grande ou petite ?
    Donc aucune pitié ni regrets.
    La prochaine fois trouvez nous un escroc gentil ! Merci.

    B.

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