Chroniques d’Adso de Melk : Le dernier enseignement de Guillaume de Baskerville

Dans une hôtellerie misérable du nord, Guillaume de Baskerville ouvrit sa besace et en tira des feuillets enveloppés dans un linge. Le parchemin gardait une noirceur légère, comme s’il avait connu la fumée de l’abbaye brûlée. Adso attendait une sentence haute, il reçut un feuillet d’Aristote.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il m’a fallu bien des années pour comprendre que les maîtres ne nous laissent presque jamais ce que nous attendions d’eux.

Je crus, dans ma jeunesse, qu’un homme tel que Guillaume de Baskerville devait léguer à ses disciples une doctrine bien ordonnée, quelque édifice d’idées où l’on pût entrer ensuite pour vivre à l’abri des confusions du siècle. Je me trompais. Guillaume ne m’a laissé ni système, ni repos, ni cette certitude seconde que les esprits timides empruntent volontiers aux grands hommes afin d’éviter de penser seuls. Il m’a laissé une méthode plus austère : l’obligation d’examiner, et le scrupule de ne pas adorer trop vite.

Je parle ici d’un jour survenu peu après les calamités que l’on sait. Nous avions quitté l’abbaye détruite, ses morts, ses fumées, ses terreurs, et cette bibliothèque dont le souvenir m’accompagna ensuite comme une architecture intérieure, plus tenace que bien des prières. Nous voyagions vers le nord par des routes détrempées, dans cette fatigue de l’âme où la jeunesse s’imagine avoir tout appris parce qu’elle a vu l’horreur de près, alors qu’elle n’a fait que perdre l’innocence de ceux qui n’ont encore rien vu.

Guillaume parlait peu. Je pris ce silence d’abord pour de l’épuisement, puis pour du chagrin. Enfin, n’y tenant plus, je lui demandai ce qu’il retenait de tout ce que nous venions de traverser.

Il me regarda avec cette expression qui lui était propre, mélange d’ironie envers moi, de sévérité envers lui-même, et d’une fatigue de l’intelligence lorsqu’elle vient de mesurer les limites de son propre pouvoir.

« Je retiens, dit-il, que le feu résout les disputes plus vite que les théologiens, mais beaucoup moins bien. »

J’avoue que cette réponse me déçut. Je voulais une sentence plus haute, plus mémorable, quelque clef générale qui m’eût permis de ranger en ordre tant de morts, de signes, de ruses et de livres. Guillaume, qui connaissait les impatiences de la jeunesse, s’en aperçut aussitôt.

Nous nous trouvions ce soir-là dans une hôtellerie misérable, où une lampe fumeuse faisait à peine reculer l’ombre. L’hôte nous avait laissé une table boiteuse, une soupe médiocre et la paix, ce qui était déjà beaucoup. Guillaume déposa sa besace sur le banc, l’ouvrit, et, après un moment d’hésitation que je ne compris pas d’abord, en tira quelques feuillets enveloppés dans un linge.

Je reconnus aussitôt, non sans trouble, une écriture grecque et latine mêlées, ainsi qu’un parchemin d’une qualité plus fine que celle des textes ordinaires de voyage. Les bords étaient froissés, une marge avait souffert, et l’un des angles portait une noirceur légère, comme si le feuillet avait connu de trop près la fumée sans être touché par la flamme.

Je levai les yeux vers lui.

« Oui, dit-il, je l’ai escamoté. Le mot te déplaira peut-être, mais il est juste. Je ne l’ai ni sauvé noblement, ni reçu par permission. Je l’ai soustrait. »

Il parlait d’un feuillet d’Aristote, ou plutôt d’un fragment attribué au Philosophe, accompagné d’un commentaire ancien. Je ne dirai point avec assurance de quel traité il provenait ; ma mémoire, sur ces détails, a vieilli comme un manuscrit trop consulté. Mais je me souviens de la secousse que j’éprouvai. Au milieu des ruines, des morts, de l’incendie et de la confusion, Guillaume avait trouvé le moyen d’arracher à la destruction un morceau de ce monde de textes que l’abbaye gardait si jalousement.

Je crus d’abord devoir l’admirer sans réserve.

Il lut mon regard, et secoua la tête.

« N’en fais pas un acte héroïque, Adso. Les bibliothèques produisent ce genre de tentation. On s’y figure aisément que dérober un texte au désordre, c’est le sauver. Il faut se méfier de cette idée, car beaucoup de voleurs ont commencé comme des consciences délicates. »

Il posa le feuillet sur la table. Je m’en approchai avec cette dévotion physique que les jeunes clercs ressentent devant la matière même des livres anciens. Le parchemin, malgré ses blessures, conservait une fermeté admirable. L’encre avait pâli par endroits, mais la main demeurait sûre. Une glose marginale, ajoutée plus tard, semblait contester en deux lignes sèches le commentaire principal. Je regardais cela comme on regarde une relique.

Guillaume me laissa faire, puis dit :

« Voilà précisément ce qui m’inquiète chez toi. »

Je crus avoir commis quelque faute.

« Tu regardes ce feuillet comme si sa seule ancienneté lui conférait une innocence et presque une sainteté. Or les vieux livres ne sont pas saints parce qu’ils sont vieux. Ils sont seulement plus exposés que les autres à susciter l’idolâtrie. »

Je demeurai silencieux. Il poursuivit :

« Un texte ancien porte plusieurs séductions à la fois. Il offre l’autorité d’un nom, le prestige de la rareté, la flatterie de la difficulté, et cette volupté particulière qu’éprouvent certains esprits lorsqu’ils ont le sentiment de toucher ce qui manque aux autres. Tout cela obscurcit le jugement. Et plus un livre est rare, plus l’âme est portée à lui céder. »

Il me fit alors signe de regarder non le centre du feuillet, mais ses bords, ses accidents, ses mains successives.

« Lis aussi ce qui n’est pas le texte. Regarde la coupe, la peau, les traces de pliure, l’encre ajoutée, l’hésitation du copiste, la contradiction du glossateur. Les hommes veulent toujours savoir ce qu’un livre dit. Ils s’interrogent moins souvent sur ce qu’il a traversé. Pourtant, bien des erreurs naissent de ce qu’on lit les autorités sans lire leur histoire matérielle. »

Ce fut, je crois, la première fois que je compris avec netteté qu’un livre n’est pas seulement un réceptacle de propositions, mais un objet qui a vécu. Avant même d’être commenté par les docteurs, il est touché, copié, corrigé, déplacé, mutilé, confisqué, restauré, mal lu, bien lu, orné, rogné, déplacé encore. Et cette vie extérieure n’est pas étrangère à sa vérité ; elle en fait partie.

Je demandai à Guillaume pourquoi, s’il parlait ainsi, il avait néanmoins jugé bon d’emporter ce feuillet.

Il sourit tristement.

« Parce que je ne suis pas plus pur que les autres, Adso. J’ai voulu qu’au moins une chose échappât à la destruction. Mais surtout, j’ai voulu t’enseigner ceci : un gardien du savoir peut se tromper autant qu’un persécuteur. Les uns détruisent les livres par haine. Les autres les enferment par amour de la maîtrise. Entre les deux, il faut tenter une troisième voie, qui est de transmettre sans idolâtrer. »

Puis il ajouta, en posant deux doigts sur le parchemin :

« Le vice d’une bibliothèque n’est pas d’être secrète. Il est de vouloir qu’un seul esprit décide à lui seul de ce que les autres peuvent désirer savoir. »

Je lui objectai qu’il fallait pourtant des règles, des classements, des interdits mêmes, faute de quoi tout fonds finirait en chaos.

« Assurément, dit-il. Mais il existe deux manières de garder. On garde un livre pour qu’il passe. Ou on le garde pour qu’il s’arrête. Toute la morale des bibliothèques tient dans cette différence. »

Il me demanda alors de prendre le feuillet. Je le fis avec des mains trop ferventes. Je voulus le soutenir par le milieu ; il me reprit aussitôt.

« Toujours par les bords, et avec moins d’émotion. Le zèle abîme les textes aussi sûrement que la négligence. »

Il y avait dans cette remarque quelque chose de plus qu’un conseil pratique. Il me semblait qu’il parlait tout ensemble des manuscrits, des idées et des hommes.

Je lui demandai ce qu’il fallait aimer, alors, dans un livre : son texte, son autorité, sa rareté, ou sa survie même.

Il répondit :

« Il faut l’aimer assez pour le servir, mais non assez pour lui sacrifier l’examen. Et il faut l’examiner assez pour ne pas devenir son esclave, mais non assez pour perdre le sens de son miracle. »

Cette phrase demeura en moi plus longtemps que bien des raisonnements plus éclatants. Car Guillaume ne méprisait pas la matière du livre ; il redoutait seulement l’adoration confuse qu’elle suscite. Il savait qu’un manuscrit ancien peut rendre modestes les âmes bien faites, et orgueilleuses les autres. Il savait aussi qu’un feuillet d’Aristote, vrai ou supposé tel, suffit parfois à faire oublier la question essentielle : non pas seulement « est-il rare ? », mais « à quoi sert-il d’être sauvé, si nul ne l’examine honnêtement ? »

Je pris alors la hardiesse de lui demander si ce feuillet devait être rendu à quelque maison religieuse, ou conservé par lui.

« Ni l’un ni l’autre, répondit-il d’abord. Il devra d’abord être compris. Les hommes veulent toujours placer les objets avant de les lire. Ils se demandent à qui appartient un texte avant de se demander ce qu’ils en voient réellement. C’est une maladie très répandue chez les autorités et chez les amateurs de livres. »

Le mot me surprit.

« Les amateurs de livres ? »

« Oui, Adso. Il existe, même parmi les clercs, des hommes qui aiment moins les livres pour leur lumière que pour la volupté de les posséder. Ils ne lisent plus des textes ; ils comptent des raretés. Ils confondent la garde avec la domination, la conservation avec l’appropriation. Ils sont aux bibliothèques ce que les avares sont à l’argent : des dévots qui ont perdu le sens de l’usage. »

Je compris alors que Guillaume me parlait d’un péril plus subtil que l’ignorance. Détruire un livre est une brutalité visible. Le posséder sans le faire servir à autre chose qu’à la vanité est une destruction plus lente, plus respectable en apparence, et peut-être plus commune.

La nuit avançait. L’hôte bâillait au fond de la salle avec la discrétion lasse des hommes qui ne voient dans les manuscrits qu’une occasion de retarder le coucher. Guillaume replia soigneusement le feuillet dans son linge et me demanda de le ranger moi-même dans la besace. Cette fois, je le fis sans trembler, ou du moins avec un tremblement plus discipliné.

Alors il me dit, d’une voix plus grave :

« Je ne te demande pas de devenir mon imitateur. Ce serait un résultat médiocre pour nous deux. Je te demande seulement de ne jamais te prosterner trop vite devant un nom, une reliure, une difficulté, une réputation d’interdit, ou même une belle antiquité. Que ton respect passe toujours par l’examen. Et que ton examen n’aille jamais jusqu’à dessécher ton respect. »

Je sus, sans qu’il fût besoin d’autres paroles, qu’il s’agissait là du véritable héritage. Non une doctrine, encore moins un secret, mais une discipline. Je n’étais pas chargé de répéter Guillaume, ni de défendre ses conclusions comme un factionnaire défend une porte. J’étais chargé de poursuivre honnêtement l’examen, même là où il m’éloignerait de lui.

Bien des années ont passé depuis. J’ai vu d’autres manuscrits, d’autres gardiens, d’autres hommes ivres d’autorité, d’autres lecteurs fascinés moins par la vérité d’un texte que par le prestige de son obscurité. Souvent j’ai été moins sagace qu’il ne l’eût fallu. Plus souvent encore, j’ai été plus timide que sage. Mais chaque fois qu’un livre ancien me parut exiger l’agenouillement plutôt que la lecture, chaque fois qu’une rareté sembla vouloir se faire adorer avant d’être comprise, j’entendis de nouveau la voix de Guillaume.

Je sais à présent ce qu’il m’a laissé.

Non point la certitude, qui appartient aux prédicateurs et aux sots. Non point la victoire, qui appartient aux chroniqueurs officiels. Non point même le repos, qui est le privilège des âmes plus simples ou mieux protégées que la mienne.

Il m’a laissé un feuillet escamoté, une leçon de modestie devant la matière des livres, et cette vérité sévère que tout amoureux des textes devrait apprendre tôt : un manuscrit n’est pas un dieu de parchemin, mais une responsabilité.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ADSO · GUILLELMUS · FOLIUM ARISTOTELIS · DISCIPLINA EXAMINIS · I

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À lire ensuite

Chroniques d’Adso de Melk : Le Pillage de la bibliothèque de Sainte-Croix

En 1352, l’abbé m’envoya à l’abbaye de Sainte-Croix, dans la forêt de Bohême, vidée par la peste trois ans plus tôt. Quatre jours de route, un chariot, un convers et un ancien mercenaire au regard fuyant. L’herbe avait pris le cloître, un arbre poussait dans le puits, la bibliothèque était en place.

Expédition dans les ruines de Sainte-Croix, Anno Domini 1352

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

En l’an de grâce 1352, l’abbé de Melk me chargea d’une mission que je n’aurais pas dû accepter : me rendre à l’abbaye de Sainte-Croix, dans la forêt de Bohême, pour en rapporter les manuscrits. L’abbaye avait été abandonnée trois ans plus tôt, ses moines décimés par la peste, ses bâtiments laissés sans gardien. Des voyageurs rapportaient que la bibliothèque était encore intacte, mais que des pillards commençaient à rôder, attirés par l’orfèvrerie liturgique des monastères désertés. Les livres n’intéressaient pas les pillards. Mais personne ne viendrait les chercher si nous ne le faisions pas.

Je partis avec trois compagnons : Frère Konrad, solide et taciturne, qui avait déjà voyagé avec moei du temps de Ratisbonne ; un convers nommé Georg, qui conduisait le chariot ; et un homme d’armes prêté par un seigneur voisin, un certain Ruprecht, ancien mercenaire à la mâchoire carrée et au regard fuyant. Il portait une épée courte et semblait considérer notre expédition comme une corvée qu’il accomplirait en échange du repas.

Le voyage dura quatre jours. Les routes étaient mauvaises. La peste avait laissé ses traces partout : des villages à demi vides, des champs en friche, des chapelles dont les cloches ne sonnaient plus.

L’abbaye se dressait au sommet d’une colline boisée. Le portail d’enceinte était ouvert — non pas forcé, simplement ouvert, comme si le dernier homme à en sortir n’avait pas jugé utile de refermer derrière lui.

Le silence fut le premier signe. Non pas le silence du scriptorium, habité de petits bruits. Ni celui du cloître, traversé par le vent. Un silence mort — celui des lieux où personne ne respire plus. L’herbe avait envahi le cloître. Un arbre poussait dans le puits. Les fenêtres du réfectoire étaient béantes.

L’escalier menant à la bibliothèque était intact. Je montai le premier, poussai la porte.

La bibliothèque était là. Les armoires en place, les rayonnages garnis. Mais l’humidité avait fait son œuvre. Une odeur âcre de moisissure. Une infiltration avait laissé une tache brune au-dessus des étagères du fond, et l’eau avait coulé sur les manuscrits les plus proches. Certains étaient gonflés, déformés. D’autres semblaient intouchés.

Je commençai l’inventaire. Il fallait aller vite, trier, décider. Le chariot avait une capacité limitée. Je devais choisir quels livres méritaient d’être sauvés — ce qui revient à choisir quels livres méritent de mourir.

C’est au bout d’une heure que je trouvai le premier signe inquiétant. Sur l’une des étagères du fond, un espace vide. Pas un espace naturel — un trou dans un alignement serré, comme une dent manquante. Un volume avait été retiré récemment : la poussière, qui recouvrait uniformément les autres, était absente à cet endroit. J’examinai les autres rayonnages. Trois autres espaces vides. Quatre manuscrits manquants. Et dans chaque cas, les volumes restants avaient été resserrés pour masquer l’absence — un geste que seul un homme habitué aux bibliothèques pouvait avoir.

C’est alors que nous entendîmes des voix dans le cloître.

Konrad et moi descendîmes aussi silencieusement que nous pûmes. Georg se tenait debout à côté du chariot, les bras le long du corps. Face à lui, trois hommes. Deux en robes sombres. Le troisième, plus grand, portait un manteau de voyage et un sac de cuir. Un sac à manuscrits.

L’homme s’avança.

« Vous êtes de Melk ? Nous venons de Klosterneuburg. L’abbé nous a envoyés pour la même raison que vous. »

Il s’appelait Frère Dietmar. Ils étaient arrivés deux jours avant nous et avaient déjà pris quatre volumes — des textes patristiques. Il proposa de partager.

Le mot me répugna. On ne partage pas une bibliothèque comme un héritage. Mais nous n’avions pas le choix : ils étaient arrivés les premiers, et Ruprecht, adossé à un pilier, ne se battrait pas pour des livres.

Nous remontâmes ensemble à la bibliothèque. La négociation dura une heure. Chaque manuscrit examiné, évalué, disputé. Dietmar réclamait les Pères de l’Église et le droit canon. Je défendis un Boèce du Xe siècle, un recueil de chroniques, un herbier illustré que je n’avais jamais vu ailleurs. Nous nous disputâmes un commentaire d’Ambroise sur l’Hexaéméron, en copie peut-être carolingienne. Je le gagnai en cédant un Jérôme. La négociation était âpre mais honnête — une querelle entre bibliothécaires, pas entre soldats.

C’est alors que Ruprecht entra dans la bibliothèque en courant.

« Des cavaliers. Six. Peut-être plus. Ils montent la colline. »

Dietmar blêmit. Nous descendîmes au cloître. Par le portail ouvert, on voyait la colline et le chemin qui y montait. Six cavaliers en armure légère, manteaux blancs. Et sur les manteaux, la croix noire.

Des Teutoniques.

La commanderie de Vienne envoyait régulièrement des hommes inspecter les propriétés ecclésiastiques vacantes depuis la peste. L’Ordre réclamait des droits sur les biens abandonnés — terres, bâtiments, trésors liturgiques. Ils avaient la force, et une conception simple de la propriété : ce qui n’est à personne est à celui qui le prend.

Le commandeur entra dans le cloître comme on entre dans une place conquise. Un homme d’une quarantaine d’années, rasé de frais, l’épée au côté. Il nous regarda — deux groupes de moines, un chariot, des manuscrits étalés sur un banc — et comprit immédiatement.

« Qui êtes-vous ? »

« Frère Adso, bibliothécaire de l’abbaye de Melk. Et voici Frère Dietmar, de Klosterneuburg. Nous sommes venus pour les manuscrits. »

« Les manuscrits. » Il prononça le mot comme on dit les provisions ou le bétail. « Cette abbaye est sous la juridiction de l’Ordre. Ses biens nous reviennent. »

« Ses biens temporels, peut-être. Mais les manuscrits sont des biens spirituels. Ils relèvent de l’autorité ecclésiastique, pas de l’autorité militaire. »

Le commandeur sourit — le sourire patient de l’homme qui possède six épées et n’a pas besoin d’arguments.

« Frère, je n’ai pas l’intention de discuter de droit canon dans un cloître en ruine. Mes hommes vont charger ce qui a de la valeur. Les reliquaires, l’orfèvrerie, les ornements. Si vos parchemins n’intéressent pas l’Ordre, vous pourrez les emporter. Mais c’est moi qui décide ce qui a de la valeur. »

Il monta à la bibliothèque. Nous le suivîmes, Dietmar et moi, côte à côte pour la première fois — non plus rivaux, mais alliés par la nécessité.

Le commandeur parcourut les rayonnages du regard. Il n’était pas inculte — les Teutoniques ne l’étaient pas. Il ouvrit quelques volumes, examina les reliures.

« Celui-ci, dit-il en saisissant un évangéliaire dont les plats étaient ornés d’ivoire sculpté. Et celui-ci. »

Il ne voulait pas les textes. Il voulait les objets — les reliures précieuses, les fermoirs d’argent, les plats ornés. Les manuscrits modestes, en reliure de cuir simple, ne l’intéressaient pas.

Mais l’évangéliaire à plats d’ivoire était le plus beau manuscrit de la collection. Le texte était un trésor — un évangile enluminé du XIe siècle, avec des initiales historiées d’une finesse exceptionnelle. Perdre ce volume, c’était perdre la pièce maîtresse.

« Ce manuscrit a une valeur liturgique, dis-je. Il serait mieux protégé dans une abbaye que dans une commanderie. »

« Il sera protégé là où je déciderai. »

Dietmar intervint. Il avait compris le même chose que moi : face au Teutonique, la seule stratégie était de jouer la quantité contre la qualité. Lui laisser les objets de prix — les reliures ornées, les fermoirs d’argent — et sauver les textes.

« Commandeur, dit Dietmar avec un calme que j’admirai, l’Ordre a besoin de reliquaires et d’ornements pour ses chapelles. Nous le comprenons. Mais ces manuscrits en reliure ordinaire ne vous seront d’aucune utilité. Laissez-nous les parchemins. Gardez les ivoires et les métaux. »

Le commandeur réfléchit. Il n’était pas stupide. Il savait que des manuscrits en reliure de veau ne se revendraient pas, tandis que l’ivoire et l’argent avaient un prix immédiat.

« Combien de volumes ornés ? »

« Quatre, répondis-je. L’évangéliaire, un sacramentaire à fermoirs d’argent, un psautier à reliure d’orfèvrerie, et un recueil de canons dont les plats sont incrustés de pierreries. »

Quatre volumes. Les plus beaux. Mais aussi, peut-être, les moins irremplaçables — car un texte copié en reliure modeste transmet autant de savoir qu’un texte copié en reliure d’orfèvrerie.

Le commandeur accepta. Ses hommes emportèrent les quatre volumes ornés, trois calices, un encensoir, et deux reliquaires. Ils redescendirent la colline avant la nuit.

Dietmar et moi restâmes seuls dans la bibliothèque. Le silence revint. Mais c’était un silence différent de celui du matin — un silence soulagé, presque complice.

Nous achevâmes le partage en une heure. Sans dispute, cette fois. Vingt-huit manuscrits pour Melk. Vingt-quatre pour Klosterneuburg, en comptant les quatre déjà emportés. Les volumes endommagés restèrent sur les étagères. Personne ne revint jamais les chercher.

Avant de partir, Dietmar me dit :

« Nous avons perdu les quatre plus beaux. »

« Nous avons sauvé les cinquante-deux plus utiles. »

« C’est la même chose ? »

« Non. Mais c’est ce que nous pouvions faire. »

Sur le chemin du retour, la pluie se mit à tomber. Je couvris les manuscrits d’une toile cirée et marchai à côté du chariot, dans la boue. Guillaume m’avait appris qu’une bibliothèque est plus que la somme de ses livres. C’est un ordre, une architecture de relations. Un Boèce placé à côté d’un Augustin ne dit pas la même chose qu’un Boèce isolé. En dispersant les manuscrits de Sainte-Croix entre trois destinations — Melk, Klosterneuburg, et une commanderie teutonique —, nous avions sauvé des textes. Mais nous avions détruit une bibliothèque.

Nota bene : Écrit de ma main, en l’an de grâce 1381. J’ai appris que Klosterneuburg avait relié à neuf les volumes récupérés, en effaçant les marques de provenance. Je n’en ai rien fait. Les nôtres portent encore la mention Ex bibliotheca Sanctae Crucis. Un livre qui ne sait plus d’où il vient est un livre qui a perdu la moitié de son histoire. Quant à l’évangéliaire à plats d’ivoire, nul ne sait ce qu’il est devenu. Les Teutoniques ne tiennent pas d’inventaire de bibliothèque. Ils tiennent des inventaires de butin.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) : GUILDE · ADSO · 1352 · CRUX-01 Chroniques d’Adso de Melk — L’Abbaye vide

Post-scriptum d’Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde : La dispersion des bibliothèques monastiques après la peste de 1348 est l’un des grands naufrages silencieux de l’histoire du livre. On estime qu’un tiers des abbayes du Saint-Empire perdirent une part significative de leur communauté, et que des centaines de collections furent abandonnées, pillées, ou absorbées par des maisons voisines. Quant à l’évangéliaire à plats d’ivoire, un volume correspondant à sa description est apparu en 1897 dans la vente Huth à Londres, catalogué comme « provenance inconnue ». Il fut acquis par le British Museum. Les ivoires sont magnifiques. Le texte, personne ne l’a jamais étudié. Les Teutoniques avaient raison sur un point : ce sont les matériaux, et non les mots, qui déterminent le destin d’un livre. Ils avaient tort sur tout le reste.

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