Plongée chez Shapero : quand le livre ancien entre en Bourse

Le 28 mars 2014, Scholium Group entre à la Bourse de Londres avec, pour activité principale, la librairie Shapero. Comme les banques prêtent peu sur des livres, la société demande 8 millions de livres sterling au public. Le 6 janvier 2025, elle quitte la cote.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des prix qu’on préfère ne pas afficher.

Cette fois, la plongée nous mène à Londres, dans une librairie de livres anciens qui est entrée en Bourse, ce que je n’avais jamais vu faire. Quand une société veut y entrer, elle remet aux futurs actionnaires un document d’admission, notice où elle expose ce qu’elle possède et ce qu’elle compte faire de leur argent. Celui de Scholium Group, qui détient la librairie Shapero, est daté du 25 mars 2014 et traîne encore sur le site de la société, tout en bas d’une liste de 23 téléchargements, sous les rapports annuels et les convocations d’assemblée. Je l’ai lu en commençant par la page 25, celle des comptes, parce que je veux savoir d’où vient l’argent avant d’apprendre où il va.

Les administrateurs qui signent ce document défendent une idée simple. Shapero, installée à Mayfair, le quartier des galeries de Londres, vendrait davantage si elle avait plus de livres à vendre, et elle n’en a pas davantage faute d’argent. Avec 4 millions de livres sterling de livres en plus dans ses rayons, écrivent-ils, elle vendrait plus dans la même proportion, à marge égale. Les banques, disent-ils encore, ne prêtent aux marchands sur leurs livres qu’avec une caution personnelle ou contre le dépôt des pièces, rarement au-delà de la moitié de leur valeur, et parfois à plus de 30 % l’an. D’où la proposition de demander l’argent au public. Hum hum…

Lithographie de Daumier : trois messieurs en chapeau haut de forme courent vers la Bourse, l'un d'eux lisant un papier en chemin.
Honoré Daumier, « L’arrivée à la Bourse, un jour de hausse », Croquis parisiens, Le Charivari, 18 septembre 1858. Lithographie, The Metropolitan Museum of Art, New York (CC0), via Wikimedia Commons.

Sur les 8 millions demandés, 3 doivent servir à acheter des livres pour Shapero et 3 autres à financer une filiale créée pour l’occasion, Scholium Trading, qui achètera des œuvres aux côtés d’autres marchands. Le reste rembourse 533 000 £ de prêts, et un premier dividende est annoncé pour juin 2014. Au prix de l’introduction, les actions valent en tout 13,2 millions de livres, et l’opération elle-même coûte 1 029 000 £ de frais.

Le libraire dont la boutique porte le nom a débuté en 1979, encore lycéen, sur un stand de Gray’s, un marché d’antiquaires de Mayfair. Il avait réuni autour de sa librairie une revue et une maison de ventes aux enchères dans un groupe, Stocklight, dissous le 22 novembre 2012 en laissant environ 2,3 millions de livres sterling de dettes à ses créanciers. Scholium l’a publié elle-même, dans l’annonce qui a fait entrer Bernard Shapero à son conseil d’administration, puisque les règles du marché obligent une société cotée à déclarer les faillites des sociétés qu’un nouvel administrateur a dirigées.

Le fonds de livres de Stocklight est passé chez Bookbank, la société de Philip Blackwell, de la famille des libraires d’Oxford, qui en a racheté la plus grande part entre avril 2011 et février 2012. Bookbank n’y a pas gagné d’argent, avec 1 216 103 £ de perte sur l’exercice clos le 31 mars 2012. Pour se financer, elle a emprunté à ses actionnaires 2 135 438 £ sous forme d’obligations à 5 ans et à 5 %, puis 273 000 £ à 12 % en 2013.

Aucune banque n’y figure.

Entre 2011 et 2013, les seuls à prêter sur ce fonds ont donc été ses propriétaires, à 5 % puis à 12 %. Les administrateurs de 2014 y voient un manque de capital. J’y vois un fonds qui ne trouve de prêteur que chez ses propriétaires, et qui n’a pas de file d’acheteurs derrière lui.

Les chiffres de la librairie elle-même, sur l’exercice clos le 31 mars 2013, se lisent plus facilement : 5,38 millions de livres sterling de chiffre d’affaires, 18 salariés dont 8 vendeurs à temps partiel, 343 005 £ de loyers. Un livre vendu sur son propre fonds a rapporté en moyenne 6 100 £, et le plus cher est parti à 400 000 £.

L’argent n’a pas dormi. Au 30 septembre 2014, 6 mois après l’introduction, la trésorerie du groupe était retombée de 7,58 à 2,75 millions de livres, et le fonds de Shapero était passé de 3,8 à 6,3 millions. Le conseil d’administration a écrit plus tard l’avoir plafonné vers 7 millions, en attendant la preuve que ces livres se vendaient. Le dividende promis a été versé, 1 penny par action en 2014 puis un demi-penny le 30 janvier 2015, et ce demi-penny est le dernier que Scholium ait versé.

Le 9 février 2015, la société a prévenu que l’exercice serait mauvais. Les grosses ventes de Shapero, spécialiste des livres et des cartes russes, reculaient avec l’instabilité politique et les sanctions qui touchaient ses clients. Le même jour, 2 petites sociétés du groupe, une librairie d’art de South Kensington et Ultimate Library, ont été vendue. L’action a perdu environ un tiers.

Un capital ne remplace pas un client. Moins d’un an après l’introduction, Shapero avait donc plus de livres que jamais et ses acheteurs russes cessaient de venir. En novembre 2016, 2 ans et 8 mois après l’introduction, le conseil a écrit que le capital placé dans le fonds de la librairie n’avait pas rapporté ce qu’on en attendait. Il a annoncé 320 000 £ d’économies par an et la vente accélérée d’une partie des livres, dont certains partent aux enchères aux États-Unis, où la livre faible les rend plus attractifs. L’exercice 2017 s’est soldé par une perte de 224 000 £.

Scholium Trading, à qui le document d’admission promettait 3 millions, n’en a pas reçu la moitié, puisque le groupe lui attribuait 1 035 000 £ au 30 septembre 2015 et 975 000 £ un an plus tard. Elle achetait avec des marchands des monnaies, de la sculpture, des tableaux anciens et des urnes orientales, qu’elle revendait en 65 jours en moyenne, et elle a gagné environ 670 000 £ sur les 6 exercices dont le chiffre est publié.

À l’automne 2017, le groupe s’est aussi mis aux timbres, avec une maison de ventes, Mayfair Philatelics, confiée à 2 professionnels du métier. La première vente, le 4 mars 2018 sur l’hippodrome de Lingfield Park, a adjugé environ 385 000 £. En 2022, le conseil a décidé de la fermer, et la fermeture a coûté encore 240 000 £.

Bernard Shapero est devenu directeur général du groupe le 1er mars 2022, avec 3,1 % du capital. Le 28 novembre 2024, Scholium a publié un semestre à 4 970 000 £ de ventes et 167 000 £ de bénéfice avant impôt, le septième bénéficiaire de suite, et a annoncé le même jour qu’elle quittait la cote…

À ce rythme, il faut près de 14 ans pour égaler les 1 029 000 £ de frais de l’introduction. L’action valait alors 36 pence, environ 5 millions de livres anciens pour toute la société contre 13,2 millions 10 ans plus tôt.

Alors, la librairie a-t-elle échoué ? Non, puisqu’elle a fait 7 semestres bénéficiaires de suite.

La promesse de 2014, en revanche, n’a pas été tenue : le conseil a reconnu en 2016 que le capital mis dans le fonds n’avait pas rapporté ce qu’on en attendait. Je tiens donc la Bourse pour mal adaptée à un fonds de livres anciens. Un actionnaire entré à 1,00 £ l’action sortait à 0,36 £, avec 1,5 penny de dividendes en poche, après 10 ans et 9 mois passés à porter le fonds de Shapero à la place des banques.

Je ne suis entrée qu’une fois chez Shapero, rue St George, avant leur départ de cette rue. J’ai regardé les cartes russes et je suis ressortie sans rien acheter.

Dasvidania

GUILDE · OM/FONDS

Aucun actionnaire n’a été interrogé, et aucun ne m’a proposé ses titres. Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Sainte Wiborade

Sainte Wiborade

Voici une image de Sainte Wiborade, patronne des bibliophiles : elle mourut en tentant de sauver les livres du monastère de Saint-Gall envahi par les barbares.
Puisse Sainte Wiborade protéger aussi ceux qui ne signent pas leurs messages…

H

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.