Le prix de réserve, ou l’art de vendre sans vouloir vendre

Le 20 juin 2024, chez Alde, un livre de fête de 1740 en maroquin rouge aux armes de la ville de Paris, estimé 4 000 à 5 000 euros, n’est pas vendu. Il revient le 4 mars 2025 estimé 3 000 à 4 000 euros, et repart invendu. Le 4 juin 2025, estimé 2 000 à 3 000 euros, il est adjugé 2 000 euros.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des miracles tarifés du marché numérique bibliophilique.

Je l’ai croisé 3 fois en moins d’un an sur le site d’Alde, toujours sous le même titre. La Description des festes données par la ville de Paris pour le mariage de Louise-Élisabeth de France avec l’infant Philippe est un grand in-folio imprimé chez Le Mercier en 1740, avec les 2 vues du feu d’artifice tiré sur la Seine et des illuminations de l’Hôtel de Ville.

L’exemplaire est un exemplaire de présent, relié en maroquin rouge pour la ville elle-même. J’ai ouvert les 3 notices côte à côte : mêmes charnières fendues et restaurées, même déchirure consolidée au feuillet A1. Le livre n’a pas bougé d’une vente à l’autre. Son estimation, si. Elle a perdu 1 000 euros à chaque passage, et le 4 juin 2025 il est parti à 2 000 euros au marteau, 2 500 frais compris. La fiche du lot 86 est toujours en ligne sur le site d’Alde.

Alde, vente du 4 juin 2025, lot 86. DESCRIPTION DES FESTES données par la ville de Paris, à l’occasion du mariage de Madame Louise-Elisabeth de France et de Dom Philippe, Infant et Grand Amiral d’Espagne.
« Paris, P.-G. Le Mercier, 1740. Grand in-folio, maroquin rouge, roulette fleurdelisée dorée, fleurs de lis aux angles, armoiries dorées au centre, dos orné de fleurs de lis, coupes décorées, roulette intérieure dorée, tranches dorées (Reliure de l’époque). […] Exemplaire de présent luxueusement relié en maroquin rouge aux armes de la ville de Paris. Charnières partiellement fendues et restaurées, coiffes et coins usés ; quelques taches, rousseurs et légères mouillures sans gravité ; réparation dans le bas d’une planche, déchirure consolidée au feuillet A1. »
Estimation : 2 000 – 3 000 €. Vendu : 2 000 €.

Voir la fiche du lot sur le site d’Alde

La notice donne l’estimation, l’adjudication, l’état des charnières. Elle ne donne pas le chiffre qui a pesé sur tout le reste, la réserve, que la salle n’entend jamais.

Le Code de commerce la prévoit à l’article L. 321-11 : « le prix minimal arrêté avec le vendeur au-dessous duquel le bien ne peut être vendu ». Si le bien a été estimé, ce prix ne peut pas dépasser l’estimation la plus basse annoncée au public. Le texte n’oblige ni à en publier le montant ni même à en fixer un : la réserve se convient entre le vendeur et l’opérateur, lot par lot, et elle peut coller à l’estimation basse comme ne pas exister du tout. Celle du livre de fêtes, impossible de la connaître, ni même de savoir s’il y avait uner éserve. Je sais seulement qu’elle ne pouvait pas dépasser l’estimation basse, et que ce plafond est descendu de 4 000 à 3 000 puis à 2 000 euros en 3 passages.

J’ai voulu savoir si ce livre de fêtes était seul sur cette pente. Dans les mêmes ventes, Frederik Ruysch la suivait aussi. Son Thesaurus anatomicus, imprimé à Amsterdam de 1701 à 1716, 10 parties en un volume in-4 relié en vélin, était estimé 5 000 à 6 000 euros le 30 janvier 2024 et n’a pas trouvé preneur.

Il est revenu le 20 juin à 3 000 – 4 000 euros, sous la même notice jusque dans la pâle mouillure des pages 55 à 58 de la neuvième partie, et il est parti à 4 250 euros frais compris.

Barbey d’Aurevilly est descendu plus raide. L’édition originale d’Une vieille maîtresse (Cadot, 1851, 3 tomes en 2 volumes de demi-veau vert sous étui), estimée 5 000 à 6 000 euros le 26 mars 2024, n’a pas été vendue. Revenue le 17 décembre à 2 000 – 3 000 euros, elle est partie à 2 500 euros frais compris. L’estimation basse avait été divisée par 2,5, et le plafond de la réserve avec elle.

Ces 3 livres ne font pas un marché. Alde publie ses résultats lot par lot (et merci à eux pour cela), avec les estimations, et la notice ne change pas quand le livre revient : il suffisait de compter. J’ai repris toutes ses ventes de janvier 2024 à septembre 2026 et cherché les livres estimés au moins 1 000 euros, restés sans acheteur, puis remis en vente sous la même notice. Il y en a 96. La soirée y est passée.

Pour 89 d’entre eux, l’estimation basse a baissé au retour, pour 6 elle n’a pas bougé, pour un seul elle a monté (« si ça passe, ça passe »). En valeur médiane, l’estimation basse du second passage vaut les deux tiers de la première. Sur ces 96 livres, 59 ont été vendus la seconde fois, dont 56 avec l’estimation diminuée, et 37 sont restés sans acheteur une nouvelle fois. Des 7 livres revenus au même prix ou plus cher, 3 seulement ont trouvé preneur. Qui guette un livre invendu l’aura donc le plus souvent moins cher à son retour. Un risque à prendre?

Un de ces 96 m’a fait relever la tête. Le Voyage au bout de la nuit de 1942 illustré par Gen Paul, broché et non coupé, était estimé 4 000 à 5 000 euros le 26 mars et n’a pas été vendu. Le 17 décembre, estimé 3 000 à 4 000 euros, il est parti à 5 000 euros frais compris, soit 4 000 euros au marteau si l’on retire les 25 % de frais que les prix d’Alde laissent lire. Le marteau est tombé sur l’estimation basse de mars.

Alde ne me donne que des colonnes de chiffres. Bibliophilie.com, lui, a gardé la trace d’un invendu plus ancien. Le 7 décembre 2004, chez Pierre Bergé & associés, des Fables choisies de La Fontaine en 6 volumes de maroquin aux armes, estimées 7 500 euros, ont été déclarées non adjugées. Le lot a été relevé sur ce site en avril 2013, avec 2 exemplaires sans armes vendus 6 000 euros chez Piasa en 2005 et 3 600 euros chez Robert-Baille en 2011.

L’expert de la vacation de 2004 s’appelait Dominique Courvoisier.

Mettez-vous dans la salle de 2004. Vous n’avez que le chiffre du catalogue. Vous levez la main, les enchères montent, puis s’arrêtent sans que le commissaire-priseur frappe. C’est raide. À Drouot on dit que le lot est ravalé ; le procès-verbal, arrêté au plus tard un jour franc après la vente selon l’article L. 321-9, le déclare non adjugé. Vous avez fait votre offre en public, devant toute la salle, et vous repartez les mains vides sans savoir de combien vous avez manqué votre livre.

Le même article L. 321-9 permet ensuite à l’opérateur, à la demande du propriétaire, de vendre de gré à gré un bien déclaré non adjugé, à un prix qui ne peut pas descendre sous la dernière enchère portée, sauf avenant au mandat signé après la vente. Le dernier enchérisseur doit être « préalablement informé s’il est connu ». Si vous avez laissé votre nom, on vous appellera. Si vous êtes resté au fond de la salle, sans nom ni numéro, personne n’y est tenu.

Le vendeur, lui, est protégé. Le 28 février 2017, le tribunal de grande instance de Paris a condamné un opérateur de ventes qui avait adjugé un bien sous le prix de réserve convenu avec son client. Payer la différence au vendeur ne suffisait pas nécessairement à le dégager de sa responsabilité, selon le jugement. La vente n’a pas été annulée pour autant, puisque la réserve ne figurait pas au catalogue et que l’acheteur ne pouvait pas la connaître.

On ne vend donc pas son livre sous son chiffre, et un opérateur qui le fait en répond devant le tribunal.

Pour 2018, le Conseil des maisons de vente a relevé 35,9 % de lots invendus sur 670 ventes de 12 opérateurs, contre 33 % en 2017. Il met en cause les réserves : tenues secrètes, elles peuvent décourager les acheteurs ; et comme l’acheteur compte les frais d’adjudication dans ce qu’il veut payer, il s’arrête plus tôt, de sorte qu’un lot à réserve haute reste invendu.

Le propriétaire qui met en vente « pour voir » demande une réserve au ras de l’estimation basse et reprend le livre si la salle ne monte pas assez. Des économistes ont suivi des tableaux restés sous leur réserve. Vendus plus tard, ils rapportent moins que ceux qui n’ont pas été présentés entre-temps, et parmi les explications possibles les auteurs citent une réserve que le vendeur a fini par baisser… mais il est aussin vrai qu’un livre exposé et non vendu dans une vente laisse une trace, et perd quasi automatiquement de la valeur à l’heure d’internet et de sa mémoire sans faille.

La réserve… Vouloir vendre sans vraiment le vouloir?

Note de la rédaction. Relevé des résultats d’Alde du 1er janvier 2024 au 16 septembre 2026 ; un livre est compté comme remis en vente quand sa notice est identique d’une vacation à l’autre, le décompte est donc un minimum. Prix frais compris, sauf l’adjudication du livre de fête ; le marteau du Céline est déduit d’un taux de frais de 25 %. Lots de 2004, 2005 et 2011 : article de ce site du 6 avril 2013. Jugement de 2017 : Conseil des maisons de vente. Invendus : Conseil des maisons de vente, 1er mars 2019, et Marie Potard, Le Journal des Arts, 10 avril 2022. Tableaux restés sous leur réserve : Alan Beggs et Kathryn Graddy, document de travail n° 5811 du CEPR.

GUILDE · OM/RESERVE

Montant de la réserve du présent document : non communiqué. Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

2008–2025 : de blog à Guilde, la bibliophilie continue

Bibliophilie.com de blog à Guilde 2008-2025

En 2008, le Blog du Bibliophile ouvrait sur Blogger avec des milliers d’articles à venir et des dizaines de milliers de commentaires. Quinze ans plus tard, les étagères sont pleines et les heures manquent. Le carnet ne se referme pas, il passe aux mains de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis Bibliophiles bonjour

“On croit parfois tourner une page ; mais c’est souvent elle qui nous tourne.”

En 2008, j’ai lancé le Blog du Bibliophile avec une seule idée : partager une passion à la fois intime et collective, celle des livres anciens, de leur histoire, de leurs mystères, de leurs excentricités, et de leurs beautés.

Durant plus de quinze ans, le blog a connu des centaines (en fait des milliers) d’articles, de rubriques, de correspondances avec d’autres amateurs, et d’expérimentations éditoriales…. et des dizaines de milliers de commentaires; vertigineux.

Je n’ai jamais prétendu tout savoir, mais j’ai tout tenté pour faire aimer ce que j’aimais.
Avec sincérité, avec humour quand j’y parvenais, et parfois avec cette douce ironie que cultivent ceux qui fréquentent les marges (des livres et du monde).

Le reste tient en trois choses : le moment où j’ai cessé d’avoir assez d’heures, le nom du collectif à qui je remets le scriptorium, et la place que je garde ici, qui n’est plus la première.

Mais voilà : les années passent, les étagères s’alourdissent, le temps libre se rétracte, et mes jours, comme les vôtres peut-être, ne comptent plus assez d’heures pour tout lire, tout écrire, tout nourrir.


Une nouvelle époque

Plutôt que de laisser le site s’endormir, j’ai décidé de passer le relais — non pas à une seule personne, mais à un collectif qui a bien voulu m’aider en reprenant le flambeau, une fraternité de lecteurs et d’observateurs passionnés, animés par une même rigueur, une même exigence, et un même amour du livre.

Ce collectif s’organise autour de la Guilde des Bibliopolicés, un petit cercle de bibliophiles.
Leur mission : expliquer, veiller, décrypter, défendre, parfois dénoncer, toujours transmettre.

À leurs côtés, d’autres voix viendront enrichir le site : plumes anciennes, signatures neuves, et regards multiples.


Une transmission, pas une disparition

Je continuerai à veiller, à lire, à murmurer peut-être — mais la lumière sera désormais portée par ces nouveaux visages, ces auteurs rigoureux et passionnés, leurs rapports circonstanciés, leurs billets de fond et d’humeur.

Le site bibliophilie.com n’est pas mort.
Il entre simplement dans un nouveau chapitre, que je souhaite aussi original que fidèle à son esprit d’origine. Et puis, c’est vrai, j’aime raconter des histoires 🙂

Merci à toutes et tous pour votre fidélité depuis 2008.
À ceux qui me suivaient sur Blogger, puis ici.
À ceux qui découvriront ce lieu pour la première fois.
Et à ceux qui, comme moi, continuent de croire qu’un vieux livre peut encore faire battre le cœur.

Vive la bibliophilie,
vive l’humour des notices,
et vive la Guilde des Bibliopolicés,
désormais en poste.

Je cède donc définitivement la parole à la Guilde, qui se présentera elle même à vous d’ici vendredi.

Hugues

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