Chroniques temporelles: Le Rapport Silas – Le livre ancien en l’an 4224

Par Alcide Raturon, membre de la Guilde des Bibliopolicés, voyageur temporel et amoureux des livres anciens.

Amis bibliophiles, bonjour.

On a beaucoup glosé sur mes incursions dans le passé, mes haltes dans les imprimeries du XVe siècle, mes repas pris chez les libraires de Hollande et mes conversations imaginaires avec Alde Manuce ou Robert Estienne. Mais l’on oublie souvent que le temps n’est pas une route à sens unique : il se prête aussi aux détours vers l’avant. Et de même que j’ai su me glisser entre les siècles révolus, il m’arrive — rarement, je le confesse, car l’expérience est plus éprouvante encore — de m’avancer vers les horizons futurs.

Ces voyages vers l’avenir ne sont pas des promenades spéculatives. Ils ne flattent ni la curiosité ni l’orgueil. Là où le passé nous accueille encore — fût-ce par fragments, par odeurs, par ruines — le futur, lui, résiste. Il oppose aux visiteurs une étrangeté plus radicale : non celle des mœurs, mais celle des corps, des perceptions, des évidences mêmes. Voyager vers demain, c’est accepter d’être immédiatement obsolète.

Or ce n’est pas moi, cette fois, qui ai franchi les bornes de l’horloge.

C’est Silas.

Silas, mon compagnon de la Guilde, grand maigre au regard oblique, que vous avez déjà croisé dans ces chroniques, et qui semble avoir avec le temps une familiarité inquiète, presque maladive. Il a pour le futur une attirance que je n’ai jamais partagée, comme si quelque chose, là-bas, l’appelait ou le jugeait. Il disparut trois jours durant, laissant à peine une note griffonnée à la hâte, sur un papier dont l’encre avait traversé :
« Reviens de 4224. Apporte livre. Nouvelles alarmantes. Attendez-moi. »

Ce n’est qu’à la quatrième nuit qu’il réapparut.


Le retour de Silas

Nous étions rassemblés à la table de la Guilde, dans la grande salle lambrissée où nous aimons discuter nos découvertes. Les chandelles vacillaient, le vin de Porto circulait, et cette atmosphère feutrée, presque hors du monde, avait quelque chose de trompeur : on aurait cru le temps suspendu, alors même que l’un d’entre nous venait d’en parcourir des millénaires.

La porte s’ouvrit avec fracas.

Silas entra, titubant.

Ses vêtements étaient humides d’une rosée étrangère, ni tout à fait eau, ni tout à fait condensation, et une odeur métallique — âcre, presque médicale — l’accompagnait. Son visage était livide. Ses yeux, surtout, ne se posaient sur rien : ils semblaient encore réglés sur une autre échelle de distances.

Il posa le livre devant nous comme on pose une preuve devant un tribunal, puis se laissa tomber sur une chaise. Sa main tremblait encore. Je remarquai, non sans inquiétude, qu’il avait perdu l’usage précis de ses doigts pendant plusieurs minutes : ils se pliaient mal, comme s’ils avaient désappris leur ancienne géométrie.

« Ils ne comprennent pas », dit-il enfin.

Je crus d’abord qu’il parlait des hommes d’aujourd’hui. Mais non : son regard traversait les siècles.

« Qui ? » demandai-je.

« Eux. Ceux de l’an 4224. Les post-humains. »

Il avala une gorgée de vin, grimaca, comme si le liquide lui rappelait brutalement son corps ancien.

« Ils ont vu ce livre. Ils l’ont observé, manipulé — autant que leur forme le permettait. Et ce que j’ai entendu de leurs lèvres ou de leurs appendices vocaux est si étrange que je l’ai consigné aussitôt. Voici leur rapport. »

Je notai alors qu’il avait laissé certaines pages de son carnet vierges. Lorsque je l’interrogeai plus tard, il se contenta de répondre : « Tout ne peut pas être transcrit. Certains gestes ne survivent pas au retour. »


L’apparence des êtres de 4224

Avant d’en venir au texte, Silas nous décrivit les créatures qui l’avaient accueilli.

Ils n’étaient plus humains que de très loin. Le mot lui-même semblait inadéquat, comme s’il ne subsistait qu’à titre de convention historique. Leurs silhouettes s’étaient allongées, décharnées par l’adaptation à des conditions atmosphériques modifiées. Leurs os, disait-il, n’étaient plus porteurs mais conducteurs ; leurs corps semblaient conçus pour transmettre plutôt que pour résister.

Leurs mains n’étaient plus que des palettes articulées, dépourvues de doigts distincts. Ils n’attrapaient pas : ils enveloppaient. Ils ne saisissaient pas : ils effleuraient. Tout leur rapport au monde passait par la continuité, jamais par la prise.

Leur langage était double : sonore et lumineux. Chaque mot était accompagné d’une modulation de la peau, comme si leurs corps étaient devenus livres eux-mêmes, palimpsestes mouvants où l’information s’inscrivait directement sur la chair.

Ce détail, vous le verrez, pesa lourd dans leur incompréhension du codex.

Silas ajouta, après un silence : « J’ai compris alors que leur mémoire n’était plus déposée dans des objets, mais sur eux-mêmes. Ils étaient à la fois l’archive et le support. »


Le livre choisi

Le volume que Silas leur présenta n’était pas un incunable prestigieux, ni un in-folio théologique, mais une modeste édition du XVIIe siècle : un petit traité moral en latin, relié en parchemin souple, qui lui était tombé sous la main dans une vente de province. Un livre quelconque, mais authentiquement ancien.

C’était, disait-il, la meilleure manière de tester leur regard : donner à voir non l’exception, mais la norme.

Je me permis ici une réflexion que je livre au lecteur : nous avons trop souvent défendu le livre ancien par ses sommets — chefs-d’œuvre typographiques, reliures princières, exemplaires uniques — oubliant que l’essence du codex réside dans sa répétition humble. Le livre n’a pas survécu parce qu’il était sublime, mais parce qu’il était praticable.

Le rouleau de papyrus s’est effacé ; la tablette de cire a fondu ; les supports optiques ont noirci ; les mémoires numériques se sont fragmentées. Le codex, lui, persiste. Non par perfection, mais par compromis. C’est peut-être cette médiocrité fonctionnelle, cette lenteur assumée, qui lui a permis de traverser les siècles.


Le rapport des post-humains

Silas nous lut ensuite, d’une voix rauque, le texte qu’il avait noté mot pour mot. Le voici, tel qu’il le transmit :

« Cet objet est un conglomérat de fibres végétales mortes, aplaties et séchées, sur lesquelles des traces pigmentaires ont été déposées.

L’objet appelle une manipulation séquentielle : chaque segment de fibre doit être physiquement déplacé pour révéler le suivant. Cela implique un organisme doté de multiples excroissances articulées. Notre espèce, adaptée à la fluidité gestuelle, éprouve une gêne profonde à cet usage. Le livre suppose donc un corps différent : un corps ancien, fragmenté, digitiforme.

Les symboles pigmentaires, analysés, révèlent un langage articulé linéaire. Chaque ligne doit être lue de gauche à droite, puis l’œil doit descendre mécaniquement. Ce protocole exigeant traduit une cognition de la séquence, étrangère à notre perception simultanée des champs de signification. Nous le trouvons rudimentaire mais touchant : comme une litanie que l’on chante en trébuchant.

L’objet est décoré. Sa couverture, inutile, excède la fonction informative. Cela montre que pour les anciens, le contenant importait presque autant que le contenu. Ils désiraient non seulement lire mais aussi posséder, toucher, exhiber. Nous en concluons que ces volumes servaient autant de fétiches identitaires que de réservoirs de savoir.

Ce codex témoigne d’un paradoxe : vouloir sauver la mémoire par le plus fragile des supports. Le végétal meurt, se corrompt, brûle. Pourtant, les anciens s’obstinaient à y inscrire leur éternité. Cela révèle une mélancolie profonde, une lutte perdue d’avance contre l’oubli.

Nous déclarons cet objet fossile cognitif de grande valeur émotive, mais de faible utilité informationnelle. Il ne dit pas tant ce que les anciens pensaient que la manière dont ils voulaient ne pas disparaître. »


Réactions de la Guilde

Le silence régna quelques instants après la lecture.

Chacun méditait, un peu heurté. Était-ce donc ainsi que l’on verrait nos trésors dans six mille ans ? Comme des reliques maladroites, inefficaces, touchantes mais dérisoires ?

Frère Séraphion, toujours prompt à la gravité, soupira :
« Les livres étaient pour eux des fossiles. Pour nous, ils sont des vivants. Ce qui change, c’est le regard. »

Barthélémy d’Arcole fronça les sourcils :
« Ils jugent avec la morgue des survivants. Mais qu’ils essaient donc de faire tenir leur mémoire dans leur propre chair ! Que resterait-il d’eux sans leurs lumières cutanées, une fois leur peau disparue ? Nos parchemins, eux, survivent aux siècles. »

Silas, à ce moment-là, détourna les yeux. Plus tard, il m’avoua :
« Je ne suis pas certain qu’ils survivent plus que nous. Je crois seulement qu’ils durent autrement. »


Méditation sur le futur du livre

Je pris la parole, presque malgré moi :

« Amis, nous sommes peut-être plus proches de ces post-humains que nous le croyons. Eux voient nos livres comme des objets archaïques, nous voyons leurs témoignages comme des anticipations fantasmagoriques. Mais le livre reste le même : trace matérielle d’un être qui veut ne pas s’effacer.

Nous regardons aujourd’hui les tablettes cunéiformes avec une révérence analogue à la leur. Nous ne les lisons plus vraiment ; nous les contemplons. Peut-être en ira-t-il ainsi de nos bibliothèques : admirées, mais muettes. Chaque époque croit son support éternel ; toutes se trompent, toutes espèrent. »

Silas ajouta simplement :
« Ce qui m’a le plus troublé, c’est leur incapacité à tourner les pages. Ils effleuraient, mais ne pouvaient saisir. Ils voulaient comprendre, mais leur corps ne le permettait pas. Le livre leur restait fermé, comme un fruit défendu. »

Il marqua une pause.

« J’ai senti alors que nous, hommes digitaux, étions peut-être les derniers lecteurs possibles de ces reliques. Et je ne sais si c’est un privilège ou une condamnation. »


Conclusion

Nous levâmes nos verres en silence, comme on rend hommage à un disparu.

Car ce rapport n’était pas seulement une observation étrangère : c’était un miroir tendu par l’avenir à notre propre passion. Oui, un jour viendra où nos trésors, nos maroquins, nos vélins immaculés ne seront plus que des coquilles bizarres pour des yeux différents.

Mais une pensée plus dérangeante me traversa alors : et si les post-humains avaient raison ? Et si notre amour du livre ancien n’était qu’une résistance esthétique à l’inévitable — une obstination belle, mais vaine ?

Je garde, dans ma mémoire, l’image de Silas posant ce petit traité latin au centre de la table, tandis que les paroles de l’an 4224 résonnaient encore dans la salle obscure. Un instant, j’eus l’impression que le temps entier — passé, présent, futur — se tenait serré entre ces feuillets fragiles.

Et je compris que, quels que soient les corps et les langages à venir, le livre ancien est moins un objet qu’un témoignage de désir. Désir de durer. Désir de parler encore. Désir de survivre à l’oubli.

Peut-être la Guilde elle-même n’est-elle qu’un fossile en devenir. Mais tant qu’il restera des mains pour ouvrir un volume et accepter sa lenteur, alors ce fossile respirera encore.

Alors que nous quittions la salle, une phrase ancienne me revint — vestige d’une fiction du XXe siècle qui avait compris, avant tant d’autres, que toute mémoire est mortelle. Certains murmurent que Roy Batty vécut réellement et oeuvra pour la Guilde. Mais c’est une autre histoire.

« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli… comme… les larmes… dans la pluie. Il est temps de mourir. »

Je compris alors que nos livres anciens sont faits de cette même matière fragile : ils ont vu ce que nous ne verrons jamais, conservé ce que nul futur ne saura pleinement traduire. Et lorsque plus personne ne saura les ouvrir, leurs visions — elles aussi — se dissoudront.

Mais pas encore.

Pas tant qu’il restera des mains pour tourner une page, et des lecteurs pour accepter que tout ce qui compte n’est peut-être destiné qu’à disparaître lentement, dignement — comme des larmes dans la pluie.

Cote : Archives Synaptiques de l’An 4224, Dépôt 17,
« Rapport sur codex linéaire, origine XVIIe siècle terrestre »,
transcrit et rapporté par Silas à la Guilde.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Pagination et Foliotation : la leçon

Un des fondamentaux en bibliophilie: tout savoir sur la Pagination et Foliotation

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Deux messages ce soir. Le premier sur Cureau de la Chambre, le second est, comme promis, les explications de Rémi sur la pagination et la foliotation, deux connaissances nécessaires à tout bibliophile. Pour mémoire, Rémi est l’un de ces jeunes bibliophiles qui sont de fidèles participants au blog. Rémi n’a pas 25 ans… Ca vous en bouche un coin?

Lundi, Kristian demandait au blog de faire le point sur la question de la foliotations/pagination et des signatures dans les catalogues. Il est vrai que c’est là un problème intéressant, mais très technique, et rien de clair sur le sujet n’est disponible en français. C’est aux bibliographes anglais (Philip Gaskell, Fredson Bowers) que l’on doit les meilleurs manuels sur la question. On trouvera ici quelques notions générales, qui conviennent pour décrire la plupart des ouvrages d’ancien régime.


PROLOGUE : LES FORMATS.

Avant de commencer, un simple rappel de ce que sont les formats des livres anciens.

In-plano : la feuille imprimée n’est pas pliée, mais reliée à « plat », parfois sur onglet.

In-folio (2o) : la feuille imprimée est pliée une fois, dans le sens de la largeur. Cette pliure divise la feuille en deux parties égales.

In-quarto (4o) : la feuille imprimée est pliée deux fois. Cette pliure divise la feuille en quatre parties égales.

In-octavo (8o) : la feuille est pliée trois fois. Cette pliure divise la feuille en huit parties égales.

In-seize : la feuille est pliée quatre fois, et divisée en seize parties égales.

Et ainsi de suite…

1. LES UNITÉS BIBLIOGRAPHIQUES

Un livre se divise en « unités bibliographiques ». Ces unités sont des éléments choisis arbitrairement par le catalogueur pour exprimer les caractéristiques matérielles du livre imprimé. Quatre unités bibliographiques sont donc utilisées généralement : la feuille, le feuillet, la page, le cahier.

La feuille : la feuille est à l’origine du livre. C’est le matériel brut, sorti des « formes » du moulin à papier. Elle présente un recto et un verso, et n’est pas encore pliée.

Le feuillet : c’est l’unité de base du volume. Un feuillet correspond au rectangle de papier que la main du lecteur tourne au fil de sa lecture. Le feuillet est constitué d’un recto et d’un verso (soit deux pages).

La page : la page correspond à l’une des deux faces du feuillet. Un livre ouvert présente deux pages en vis-à-vis (sur deux feuillets différents). Un feuillet présente deux pages « dos à dos » (recto et verso).

Le cahier : c’est l’élément clé du livre. Le cahier est un groupe de feuillets. Le plus souvent, il correspond à une feuille imprimée et pliée (en quatre, huit, seize, etc.). Un livre au format in-8o est généralement constitué de cahiers de huit feuillets (16 pages). Un in-4° est constitué de cahiers de 4 feuillets (8 pages). Il arrive cependant que plusieurs feuilles soient « encartées » (= regroupées l’une sur l’autre et pliées ensembles), notamment pour les livres au format in-folio : regrouper les feuilles par trois ou quatre (soit des cahiers de six ou huit feuillets, au lieu des deux feuillets de la feuille seule pliée) permet au relieur de travailler beaucoup plus vite (une seule couture au lieu de trois ou quatre). À de très rares exceptions (lorsqu’un feuillet seul est encarté), un cahier a toujours un nombre pair de feuillets.

2. LES NOTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

L’imprimeur qui compose son livre doit veiller à ce que les différentes pages imprimées se trouvent dans le bon ordre une fois la feuille pliée. Il doit donc les disposer sur la presse de manière à ce que le verso des feuillets corresponde à leur recto, et à ce que les feuillets se succèdent dans le bon ordre. Cette opération s’appelle l’imposition. Pour s’y retrouver, le typographe s’aide d’un certain nombre de mentions imprimées en haut ou en bas des pages, qui lui servent à identifier d’un coup d’œil la place de la page à l’intérieur du livre.

Foliotation : la foliotation est l’une des premières mention à avoir été utilisées par les typographes. J’écrivais plus haut que le feuillet était l’unité matérielle de base, et pour nous, qui sommes habitués à lire des livres « paginés », il est dur d’admettre que l’usage aux XVe et XVIe siècles pouvait être différents. Les livres de la première moitié du XVIe siècle sont pourtant généralement numérotés par feuillets (= foliotation), et non par pages. La foliotation prend généralement place en haut à droite sur le recto du feuillet concerné. Le verso ne comporte aucune numérotation. Cette foliotation peut être en chiffres arabes ou romains.

Pagination : La pagination apparaît un peu plus tard. En France, c’est à partir des années 1530 que l’on commence à croiser régulièrement des ouvrages « paginés », c’est-à-dire des livres dont les feuillets sont numérotés sur leur recto et leur verso. Cet usage, plus commode pour le lecteur qui dispose d’un nombre plus grand de points de repères, s’est peu à peu imposé et reste notre référence aujourd’hui.

Réclame : On voit souvent, en bas des pages composées, les premiers mots ou les premières lettres de la page suivante. C’est ce que l’on appelle la réclame. La réclame a deux utilités : d’une part, elle sert de point de repère pour le typographe, qui sait immédiatement quelle page va venir à la suite de celle qu’il est en train de disposer sur le marbre de la presse ; d’autre part, le lecteur a ainsi sous les yeux le début de la page suivante, qu’il lit à l’avance : il peut anticiper la lecture, tourner la page et reprendre le fil du texte sans perdre la dynamique qui était la sienne.

Signature : Mais pour le typographe, la plus importante de ces mentions, c’est la signature. À elle seule, la signature permet de connaître la place d’un cahier dans l’ouvrage et la place d’un feuillet à l’intérieur d’un cahier. La signature se compose généralement d’une lettre, suivie d’un chiffre (arabe ou romain). La lettre indique la place du cahier à l’intérieur du volume : en effet, les différents cahiers d’un livre sont généralement « signés » dans leur ordre de succession par des lettres, de a à z. Le relieur, auquel on présente les feuilles pliées, n’a plus qu’à remettre les cahiers dans l’ordre avant de procéder aux opérations de reliure. À l’intérieur d’un même cahier, les premiers feuillets (généralement la première moitié du cahier) sont signés par la lettre identifiant le cahier auquel ils appartiennent, mais aussi par un chiffre indiquant leur place à l’intérieur du cahier. Le feuillet signé « b5 » est donc le cinquième feuillet du cahier « b ».

Une petite méthode pratique à connaître : Face à un livre sans foliotation ni pagination, grâce aux signatures, on peut, sans avoir à compter les pages unes à unes, connaître le nombre de feuillets : il suffit de regarder la lettre signant le dernier cahier, de voir quel est le rang de cette lettre dans l’alphabet (attention : jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’alphabet latin n’a que 23 signes : pas de J, ni de V ni de W !) et de multiplier le chiffre obtenu par le nombre de feuillets des cahiers. Par exemple, un livre du XVIe siècle de format in-8o, dont le dernier cahier est signé X (21ème lettre de l’alphabet de l’époque), comprend (21 x 8 =) 168 feuillets (soit 336 pages). Cette méthode n’est pas fiable à 100% et ne remplace pas une véritable collation page à page (les cahiers n’ont pas nécessairement le même nombre de feuillets), mais elle peut tout de même aider lorsque l’on est pressé.

3. LES FORMULES DE FOLIOTATION

Une fois défini tout ce jargon, on a sans doute mieux compris comment le livre est fabriqué. Mais le bibliographe/catalogueur ne doit pas se contenter de comprendre comment est fait l’ouvrage, il doit décrire cette matérialité, et exprimer avec des formules claires la collation d’un livre. Quelques usages sont donc à respecter pour que les formules utilisées soient compréhensibles par tous.

Pour exprimer la foliotation ou la pagination d’un livre, les usages sont assez bien définis.

– La numérotation s’exprime selon une formule simple : [premier chiffre mentionné] + [tiret] + [dernier chiffre mentionné] : un livre dont la foliotation est formulée « 1-244 » sera donc composé de 244 feuillets chiffrés de 1 à 244.

– Très souvent, les feuillets liminaires (titres, dédicaces, etc.) ne sont pas chiffrés. Dans ce cas là, en règle générale, on fait figurer entre crochets le nombre de feuillets (ou de pages) non chiffrés : un livre dont la foliotation est formulée « [2] 3-244 » sera donc composé de deux feuillets non chiffrés et de 242 feuillets chiffrés de 3 à 244.

– On respecte le format de la numérotation du livre : chiffres romains en chiffres romains, chiffres arabes en chiffres arabes.

Il est important de toujours indiquer l’unité matérielle utilisée comme référence. Pour cela, on dispose de quelques abréviations :

– f. (ou ff.) pour feuillets,

– p. (ou pp.) pour pages,

– col. pour colonnes (il arrive en effet que les colonnes soient numérotées, et non les pages ou les feuillets)

– ch. pour chiffré(s).

– n. ch. pour « non chiffrés »

La formule changera selon que l’on réfléchira en feuillets ou en pages. On suit généralement l’usage du livre lui-même, selon qu’il soit paginé ou folioté. Ainsi, si l’ouvrage est composé de 244 feuillets foliotés, on formulera « 244 ff. ch. » (ff. ch. pour « feuillets chiffrés »). Si l’ouvrage est composé de 244 feuillets paginés, on formulera : « 488 pp. (ou pp. ch.) ».

Pour des ouvrages en plusieurs parties, il arrive que la numérotation reprenne au début à chaque partie de l’ouvrage. On fait alors se succéder les différentes séries de foliotation/pagination. Ainsi, la formule « [2] III-XXVI, 1-344, 1-648 » décrit un livre composé de trois parties : la première (sans doute les pièces liminaires) comprend deux feuillets non chiffrés et 24 feuillets numérotés en chiffres romains de III à XXVI ; la deuxième partie comprend 344 feuillets chiffrés, et la deuxième partie comprend 648 feuillets chiffrés.

4. LES FORMULES DE SIGNATURE

Le catalogueur doit aussi souvent indiquer la manière dont sont signés les différents cahiers et feuillets d’un livre. Cela est finalement assez simple.

En règle général, on l’a dit, une lettre de l’alphabet (ou un symbole quelconque) correspond à un cahier. Lorsque les lettres se suivent dans l’ordre alphabétique, on n’indique que la première et la dernière de la série, séparées par un tiret : la mention « a-m » indique ainsi une succession de 12 cahiers (l’alphabet complet n’a que 23 lettres, ne l’oublions pas !) signés de « a » à « m ».

On précise, en exposant, le nombre de feuillets composant chaque cahier. La formule « a-m8 » indique donc une succession de 12 cahiers de 8 feuillets (soit un total de 96 feuillets).

Mais il arrive souvent que certains cahiers n’aient pas le même nombre de feuillets que les autres. Il faut alors parfois interrompre la série des signatures. La formule « a-g8 h4 i-m8 » indique ainsi une série de 12 cahiers de 8 feuillets, à l’exception du cahier signé « h » qui n’en comprend que quatre.

Parfois, le bibliographe se trouve face à un feuillet, seul, encarté entre deux cahiers (cela m’est arrivé récemment). La formule la plus simple et la plus compréhensible consiste alors à mentionner la présence de ce feuillet par un symbole, suivi en exposant du chiffre « 1 ». On obtient alors une formule du genre « a-g8 [*]1 h-m8 ».

Il arrive qu’un ouvrage comporte plus de 23 cahiers (c’est même le cas pour la majorité des éditions). La série des lettres de l’alphabet ne suffit alors plus. Généralement, l’imprimeur reprend la signature des cahiers à la lettre « a », mais passe des minuscules aux majuscules, puis il multiplie les lettres. Il n’est ainsi pas rare de croiser des formules de signatures ressemblant à cela : « a-z8 A-Z8 Aa-Zz8 Aaa-Mmm8 ». Dans le cas présent, on est face à un ouvrage de 648 feuillets (3 x [23 x 8] + [12 x 8]), signés de « a » à « z », puis de « A » à « Z », puis de « Aa » à « Zz », puis de « Aaa » à « Mmm ».

Nous avons désormais toutes les clés pour lire et comprendre une mention de signature. Passons désormais aux travaux pratiques : combien de feuillets compte la célèbre Cosmographie de Sébastien Münster publiée chez Heinrich Petri (Bâle, 1550, in-2o), dont la formule de signature est la suivante :

[-]6 *6 [14 cartes sur bifeuillets hors-texte] a-e8 f2 g4 h-k6 l8 m2 n2 o6 p8 q4 r4 s-z8 A-B8 C6 D2 E8 F6 G4 H2 I4 K2 L4 M2 N-O8 P6 Q-R2 S4 T-V2 X4 Y4 [1 planche dépliante hors-texte entre les feuillets Y2 et Y3] Z6 Aa-Bb2 Cc8 Dd2 Ee-Gg8 Hh4 Ii8 Kk6 Ll2 Mm2 [1 pl. dépliante h.-t. entre Mm1 et Mm2] Nn-Oo8 Pp4 Qq2 Rr4 Ss2 Tt4 [1 pl. dépliante h.-t. entre Tt2 et Tt3] Vu6 Xx4 Yy2 Zz8 AA-BB2 CC8 DD4 EE-FF8 GG4 HH-KK8 LL4 MM-QQ8 RR4 SS-ZZ8 Aaa-Fff8 Ggg6 Hhh8.

Bon courage à ceux qui se lanceront ! Merci Rémi!H

2 Commentaires

  1. Hum… à mon avis Silas est un grand mystificateur ; il s’est contenté d’aller faire un tour au Forum des Halles, et ce qu’il a pris pour des mains palmées, ce ne sont que des smartphones (j’aurais dit des Palm Pilot si ça existait encore). Mais son constat reste assez juste 🙂

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