Amis Bibliophiles bonjour,
« Olivier s’interrogeait récemment ici sur l’origine de son manuscrit de Beaugency… Un chartiste vous dirait immédiatement la nature et la provenance de ce texte.
Comment ça marche ?
Partant du principe qu’il y a unité d’écriture et d’ornements suivant l’époque (on n’écrit pas de la même manière au XII°, XII° et XIV°), la localisation (on ne calligraphie pas de la même manière à Paris, Mayence et Venise) et la nature du texte (on ne construit pas de la même manière un Bréviaire, un Psautier et un Évangéliaire); le paléographe est comme un marin qui cherche à déterminer sa position en fonction de la cote qui lui fait face. A partir des amers qu’il reconnaît, il lui suffit d’effectuer une triangulation à la règle de Kraft pour se situer sur la carte.
Les amers du paléographe peuvent être la forme des lettres courantes, la manière des initiales, l’utilisation des couleurs, la nature du décor, &c. Seule la comparaison avec des éléments déjà référencés permettant d’aboutir à la conclusion (encore faut-il savoir ou chercher…).
Je n’ai pas d’exemple à vous donner d’analyse sur un texte brut comme celui des 2 feuillets (Olivier, il va de soi qu’il s’agit de 2 feuillets et non d’un seul, la troisième colonne est impossible à imaginer car ou placerait-on la glose et les commentaires la concernant ? Et comme le dit Vincent quel serait le format… oblong ?), je vous livre une analyse que j’ai commandé (chacun son job) à un universitaire de mes amis, sur une très grande lettrine ornée qui sera vendue le 9 décembre dans la succession Garnier. Personnellement, je suis toujours déconcerté par l’apparente facilité de ce genre de travail comme par la quantité et la qualité des informations délivrées au passage.
Saint Ambroise de Milan « Initiale S historiée »
AUTEUR.- Maître des Vitae Imperatorum.
L’activité du Maître des Vitae Imperatorum fut reconstituée pour la première fois en 1912 par Pietro Toesca, qui donna à l’enlumineur son nom de commodité d’après les miniatures du manuscrit contenant les Vitae Imperatorum de Suétone, conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote ms. Italien 131.
Copié en 1431 pour le compte de Filippo Maria Visconti, duc de Milan (r. 1412-1447), l’ouvrage servit de base de comparaison aux historiens et permit d’attribuer au même artiste bon nombre de manuscrits décorés pour le duc et sa cour entre 1430 et 1450, confirmant pour le coup son rôle prééminent de miniaturiste à Milan durant ces mêmes années. Parmi les plus célèbres nous ne citerons que le Bréviaire de Marie de Savoie, seconde épouse de Filippo Maria Visconti, conservé à la Bibliothèque municipale de Chambéry (ms. 4), les enluminures de l’exceptionnelle copie de la Divine Comédie de Dante, conservée à la Bibliothèque nationale de France (BnF, ms. Italien 2017) ou encore l’antiphonaire ambrosien en deux volumes conservé à la bibliothèque capitulaire de la cathédrale San Lorenzo de Voghera (Codici nn. 1-2). Si depuis Toesca les spécialistes ont réattribué une infime partie du corpus du Maître des Vitae Imperatorum au Maître Olivétain (Maestro Olivetano), tous s’accordent néanmoins à dire que les fortes ressemblances entre les deux artistes impliquent de considérer avec précaution ces nouvelles attributions. Cette très grande proximité entre les deux personnalités étaye en outre l’hypothèse de l’existence d’un important scriptorium au service des Visconti durant le règne de Filippo Maria, où différents artistes auraient ainsi collaboré suivant un style commun.
ATTRIBUTION.- Malgré l’absence de toute indication spécifique, l’attribution de la présente initiale historiée à la main-même du Maître des Vitae Imperatorum ne fait pourtant aucun doute. Tout d’abord au niveau de la composition de l’enluminure, où divers indices indiquent que celle-ci sort effectivement directement de l’atelier du maître lombard, puis au niveau du modèle figuratif dont la qualité d’exécution, le style et la manière rattachent sa réalisation à l’artiste lui-même.
Ainsi, malgré la découpe malheureuse de l’initiale, dont le grand format, l’iconographie et l’extrême finesse de réalisation ont probablement participé à sa transformation en petit tableau de dévotion, on devine qu’à l’origine l’initiale était inscrite dans un carré aux quatre côtés incurvés dont les écoinçons étaient dorés à l’or bruni. Or, la plupart des initiales historiées attribuées au maître milanais sont de composition identique (cf. BnF, ms. Italien 131, ms. Latin 760, etc.). De plus, le fond bleu soutenu sur lequel se détache la figure de saint Ambroise, ici parsemé de fleurs blanches et rouges, est également une des habitudes caractéristiques du miniaturiste suivant un modèle qu’il conservera tout au long de sa carrière. En ce qui concerne l’initiale S elle-même, une simple comparaison avec l’initiale S du folio 29 verso du ms. Italien 131 de Paris, permet de constater, hormis la couleur, une parfaite similarité d’exécution. On y retrouve exactement les mêmes détails : un décor en collier de perles, avec sur l’extérieur du S une bande épaisse de couleur plus soutenue et à l’intérieur du S un double trait, de la même couleur, courant le long des perles. On constate également, malgré le découpage du parchemin, que les extrémités des S se terminent de la même façon que pour les initiales des Vitae Imperatorum, à savoir par l’apparition d’un motif végétal de couleur vive aux deux extrémités, agrémenté pour la pointe inférieure du S, d’un double trait concave terminant la lettre en « pointe de flèche » tout en la séparant de la naissance de la forme végétale.

Outre le style vigoureux et linéaire du maître, la comparaison de ces deux initiales historiées permet de la même façon de mettre en évidence une grande similarité des types physionomiques entre l’empereur Claude du ms. Italien 131 et saint Ambroise.
Cette proximité des figures apparaît encore plus flagrante lorsque que l’on compare la figure de saint Ambroise avec celle d’un saint évêque inscrit dans une initiale de l’antiphonaire de Voghera (Codici nn. 1-2).


Les traits des deux saints sont quasiment identiques : mêmes regards en coin, mêmes lèvres charnus, mêmes pommettes hautes et saillantes, mêmes sourcils, mêmes moustaches, même positionnement des cheveux sous la mitre.
D’ailleurs, les rapprochements entre les deux vignettes ne s’arrêtent pas là. On pourrait également relever la même façon amusante d’ovaliser les nimbes des deux saints évêques pour y inclure leur mitre, les mêmes crosses, la même façon de faire les plis en boucle des manteaux, les mêmes coloris rouge et vert, la même façon de faire les ombres en utilisant des couleurs plus claires, les mêmes mains gantées, etc.La réalisation de ces deux enluminures par un seul et même artiste est évidente, permettant de facto de confirmer l’attribution du saint Ambroise au Maître des Vitae Imperatorum.
PERIODE DE REALISATION.- Années 1430. Les très grandes similarités d’exécution du présent fragment avec l’initiale S du folio 29v du manuscrit de la BnF (Ms. Italien 131) laisseraient penser à une réalisation chronologiquement très proche. Or, le manuscrit de Paris est daté avec précision en 1431. L’antiphonaire de Voghera a été quant à lui daté, d’après comparaison avec d’autres travaux du maître milanais, aux années 1430. Il est donc raisonnable de placer le fragment dans cette fourchette.
LIEU DE REALISATION.- Italie, Milan.
PRESENTATION DU CONTENU.- La présence au verso du fragment de portées de très grandes dimensions, notées en grégorien, reconnaissable à sa notation carrée, avec en dessous les paroles du chant, indique que l’enluminure fut découpée dans un antiphonaire ou un graduel. En effet, ces ouvrages liturgiques contenant les chants notés de l’office, étaient d’assez grande taille et écrits en gros caractères car utilisés par les religieux qui se groupaient autour. Etant donné son origine milanaise et la présence de saint Ambroise en bonne place dans une enluminure de grand gabarit, il paraît probable que la miniature ait été extraite d’un antiphonaire ambrosien, c’est-à-dire d’un antiphonaire qui suivait la tradition liturgique propre au diocèse de Milan, dont on attribue traditionnellement l’origine à saint Ambroise. Ce dernier est en outre également considéré comme l’inventeur des premiers hymnes latins en vers et comme le responsable de l’introduction des antiphonaires dans la liturgie latine. L’hypothèse d’un antiphonaire est renforcée par l’existence de l’antiphonaire de Voghera, dont la réalisation par le Maître des Vitae Imperatorum indique que lui et son atelier réalisaient ce type de manuscrits liturgiques.
La taille de l’écriture étant trop importante, seules quelques portions de mots du chant sont lisibles, mais ne permettent pas de situer l’hymne.
Néanmoins, compte tenu de la présence de saint Ambroise inscrit dans l’initiale S et par comparaison avec l’antiphonaire de Voghera, il est probable qu’il s’agisse de l’initiale S de « (S)ancti spiritus templum columpna fidelis doctor egregius », répons de la fête de saint Ambroise évêque (4 avril).
ICONOGRAPHIE.- Saint Ambroise de Milan. Un des quatre grands Docteurs de l’Eglise latine. Né à Trèves vers 340, il fut élu évêque de Milan en 374. Il est représenté en évêque avec la crosse et la mitre ainsi que certains attributs individuels empruntés à sa légende : une ruche, un enfant au berceau, des ossements ou, comme ici, un fouet à trois lanières. C’est armé de ce fouet qu’il aurait, selon la tradition, aidé les Milanais à mettre leurs ennemis en déroute. Le fouet serait aussi le symbole, selon une autre interprétation, de l’expulsion des Ariens d’Italie.
SUPPORT, DESCRIPTION MATERIELLE, DIMENSIONS.- Parchemin.- Fragment.- 128 x 117 mm.- écriture gothique.- 12 lignes.- Réglure.- HISTORIQUE ET MODALITES D’ENTRÉE.- (1) Réalisé probablement pour une église lombarde ou du diocèse de Milan.- (2) Collection A. Hachette Vente du 16 décembre 1953. – (3) [Collection Pierre-Auguste Garnier Vente Millon SVV du 9 décembre 2010].BIBLIOGRAPHIE.- Pietro TOESCA, La pittura e la miniature nella Lombardia dai più antichi monumenti alla metà del Quattrocento, Milan, 1912, pp. 528-532 (2ème édition, Turin, 1987, pp. 219-220).- Luisa TOGNOLI BARDIN, Arte in Lombardia tra Gotico e Rinascimento, catalogue d’exposition, Palazzo Reale, Milan, 1988, pp. 122-125.- Anna MELOGRANI, « Appunti di miniature lombarda. Ricerche sul ‘Maestro delle Vitae Imperatorum’ », in Storia dell’arte, 70, 1990, pp. 273-314.- Anna MELOGRANI, « I corali quattrocenteschi della Collegiata di S. Lorenzo a Voghera », in Storia dell’arte, 75, 1992, pp. 117-164.- Fabrizio LOLLINI, « Maestro delle Vitae Imperatorum », in Dizionario biografico dei miniatori italiani : secoli IX – XVI / A cura di Milvia BOLLATI, Milan, 2004, pp. 587-588.-
Emmanuel ClapassonDoctorant en histoire de l’art, période médiévale Université de Genève »
Magistral.Hugues
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Un mystère à résoudre… les traductions d’une bulle papale?

Il s’agit d’un lot (qui « trônait » dans un cageot d’un bouquiniste). Ce qui a attiré mon attention ce sont les deux reliures aux armes (Pie IX et Henri V). En sus se trouvaient une dizaine de pochettes.
Le contenu ? C’est alors que tout se complique. Majoritairement ce sont des photographies (je ne connais pas le procédé, le papier est très fin) de reliures et de textes calligraphiés (mais aussi de lettres attestant de la qualité des traductions réalisées). Il s’agit de photographies du travail colossal initié par l’abbé Sire (Sulpicien, 1827-1917). Son projet ? Traduire la bulle « Ineffabilis Deux » (8 décembre 1854) dans toutes les langues du monde. Il mobilisa le monde catholique à cette fin et 106 volumes furent expédiés au Vatican dans un meuble conçu spécialement.Je cède la parle à un texte en ligne qui évoque cette entreprise (http://asr.revues.org/index296.html) :
« C’est dans la mouvance de cet intérêt pour la page illuminée qu’il faut replacer le projet, en apparence démesuré, de l’abbé Sire (1827-1917) qui se fit d’abord connaître en rassemblant, en trois cents volumes, une collection des documents relatifs à la définition de l’Immaculée Conception, depuis 1849, date de la première encyclique du pape sur ce sujet, jusqu’en 1860. Puis il décida de faire traduire en quatre cents langues la Bulle Ineffabilis Deus (8 décembre 1854) sur des ouvrages de très beau papier, soigneusement calligraphiés et enluminés. Une œuvre aussi colossale ne pouvait s’accomplir sans le soutien de la catholicité dans son ensemble, évêques, missions et congrégations religieuses, riches mécènes parmi lesquels figurent de nombreuses têtes couronnées d’Europe. Le meuble de présentation est achevé en 1878 avec au total 106 volumes en l’honneur de Marie, « la mère et la protectrice de l’art chrétien ». Chaque volume est orné d’un frontispice enluminé, et les marges de chaque page sont illustrées tant par des scènes bibliques que par un décor ornemental faisant référence à la flore et la faune de chaque contrée ou par des paysages pittoresques évoquant les sites et monuments de chaque pays, en particulier les édifices religieux à la gloire de Marie, en outre « l’enveloppe du livre devait être l’hommage de la richesse matérielle des Nations, l’offrande de toute la substance créée à la mère du Dieu créateur, comme le livre avait été l’hommage de l’âme, de la pensée, de la vie intellectuelle de ces mêmes Nations ». Il s’agit alors d’une consécration de l’art industriel de ces différents peuples : orfèvrerie ciselée de Froment-Meurice, cristal de Baccarat, porcelaine de Sèvres, oliviers pour Jérusalem, bois de santal pour les Indes. Certaines de ces reliures, sont sculptées et peintes par des artistes en vogue : Hébert ou Bouguereau. Ce souci de convoquer tous les arts et toutes les productions du globe aux pieds de la Vierge paraît relever d’un jeu symbolique de la représentation du pays par les techniques et matières qui en sont issues (cuirs de Russie, etc.) ou par son iconographie spécifique afin, par métonymie, de recomposer l’univers au sein d’une salle du Vatican. L’étude des figures mariales dans ces volumes conservés à la Bibliothèque vaticane a été rendue possible grâce à une sélection de photographies (effectuée lors d’une mission à Rome en 2005), elle fait apparaître une vaste construction typologique qui entre en correspondance avec les deux tomes de L’Immaculée Conception, histoire d’un dogme de Dubosc de Pesquidoux inspiré par Sire (1897-1898), et l’ouvrage de ce dernier sur L’Immaculée Vierge Mère (1904). L’analyse des concordances bibliques reprises dans une perspective dévotionnelle permet de voir s’élaborer en texte et en image un mode d’appropriation d’une construction dogmatique. Les dernières séances du séminaire ont évoqué les références à l’enluminure dans la littérature de la fin du siècle, à travers notamment les œuvres de Léon Bloy et Huysmans. L’art de l’enluminure y devint emblématique non seulement de l’art chrétien véritable, selon les théoriciens de l’art catholique, mais encore d’une forme de pureté virginale qui devait la préserver d’une décadence des arts. Sous la plume de Huysmans, la métaphore est filée jusqu’à l’innocence enfantine d’une séduction qui ne put soutenir la concurrence et l’éclat d’une vivacité presque trop soutenue, voire racoleuse, de la peinture. Aussi Durtal dans L’Oblat « considérait l’éclatante floraison de ces vélins. Ah, fit-il, en refermant le livre, la délicieuse et la frêle et la fine petite fille, aux yeux d’azur et aux cheveux d’or, que cette Enluminure, qui enfanta, en une longue gésine, une fille si énorme, la Peinture qu’elle mourut en lui donnant le jour ».
Au total donc c’est plus d’une centaine de photographies qui sont rassemblées dans ces pochettes. Par ailleurs, dans la reliure aux armes de Pie IX se trouvent deux textes manuscrits en breton, traductions de la bulle. Deux pages enluminées et signées sont également présentes. La reliure aux armes d’Henri V elle est vide. Les nerfs sont coupés.
A ce stade, pour moi, le mystère reste entier… De quoi s’agit-il ? A-t-on voulu garder une trace (photographique) du travail réalisé pour les langues françaises ? Pourquoi ces deux reliures n’ont-elles jamais rejoint la collection vaticane ? La reliure aux armes papales présente une large mouillure qui pourrait expliquer qu’elle ait été écartée. Celle d’Henri V pourrait éventuellement s’expliquer par les mésaventures du Comte de Chambord prétendant malheureux au trône. C’est sans doute également le cas des deux enluminures. Quant aux manuscrits ils ont dû servir de base de travail aux enlumineurs.
Quoi qu’il en soit, je suis preneur de toutes hypothèses. »
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et certains doutent… vive l'Université !
C'est ballot, moi qui passe ma vie professionnelle au milieu de doctorants pas un qui me soit du moindre secours (en la matière).
Olivier
Evidemment, belle démonstration. Pas l'ombre du moindre doute ne plane sur cette analyse d'expert, à donner le mal de mer à nous'ot pauvres amateurs.
C.Q.F.D.