Les bibliophiles sont snobs

Chez un libraire, un amateur récent tend un volume du XIXe siècle : bon papier et reliure honnête. Le bibliophile chevronné regarde le dos, examine deux feuillets, puis rend l’ouvrage comme on repose une tasse médiocre. Le mépris s’y exerce toujours avec une parfaite urbanité.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les bibliophiles sont snobs.

Voilà. C’est dit. On peut maintenant replacer calmement son signet, prendre un air offensé, puis reconnaître, entre gens de bonne compagnie, qu’il serait inutile de nier l’évidence. Tous ne le sont pas avec la même intensité, bien sûr. Il y a le snob massif, le snob doux, le snob charitable, le snob technique, le snob par héritage, le snob par imitation, et ce cas très fréquent du snob qui se croit simplement exigeant. Mais enfin, dans l’ensemble, la bibliophilie demeure un des rares milieux où le raffinement du goût sert encore, avec une régularité admirable, de permis de mépriser.

Le plus beau, c’est que ce mépris s’exerce presque toujours avec une parfaite urbanité.

Le bibliophile ne dit pas : « C’est nul. »
Il dit : « C’est un peu faible. »
Il ne dit pas : « Votre livre ne vaut rien. »
Il dit : « Ce n’est pas tout à fait mon domaine. »
Il ne dit pas : « Votre bibliothèque est navrante. »
Il dit : « Il y a là des choses très diverses. »

En bibliophilie, l’insulte a reçu une bonne éducation.

Je me souviens d’un amateur assez récent, croisé chez un libraire, qui montrait avec une joie très simple un volume du XIXe siècle fraîchement acheté. Il n’était pas absurde : bon papier, reliure honnête, exemplaire sain, rien d’humiliant. Il le tendait avec cette fierté un peu touchante de celui qui entre dans le jeu et croit encore que le plaisir suffit à fonder une légitimité. Un bibliophile plus chevronné le prit en main, regarda le dos, ouvrit le volume, examina deux feuillets, puis dit d’une voix parfaitement calme : « Oui, c’est tout à fait le genre de livre avec lequel on commence. » Il rendit l’ouvrage comme on repose une tasse médiocre.

La suite est sur le site : la peur du déclassement qui fait tenir ce système, le moment précis où la compétence devient arrogance, et la manière de distinguer un livre sans rabaisser celui qui le tient.

Tout était dans le “avec lequel on commence”. La phrase ne contenait ni injure, ni erreur, ni éclat. Elle faisait mieux : elle remettait un homme à sa place avec une douceur de gouvernante. J’ai pensé ce jour-là que le snobisme bibliophile atteignait ses plus hauts degrés lorsqu’il parvenait à humilier sans fournir à la victime la moindre phrase à citer ensuite.

C’est même l’un des charmes du milieu. Ailleurs, le snobisme est souvent bruyant, bête, démonstratif. Ici, il a pris des leçons. Il sait se tenir. Il baisse légèrement la voix pour mieux vous écraser. Il incline la tête, prend un air soucieux, et vous congédie sous couvert de nuance.

Le snobisme ordinaire dit : « Je suis au-dessus. »
Le snobisme bibliophile dit : « J’établirais tout de même une nuance. »

Et c’est beaucoup plus meurtrier.

Le plus amusant est que les bibliophiles n’aiment guère qu’on le leur dise. Ils préfèrent se penser comme des amateurs éclairés, des gardiens de nuances, des amis exigeants du livre, parfois même des défenseurs de la civilisation contre la barbarie cartonnée. Le mot “snob” les blesse parce qu’il simplifie. Et pourtant il touche juste. Non parce que les bibliophiles seraient tous vaniteux — encore que certains y travaillent avec méthode — mais parce que le milieu repose sur une hiérarchie permanente des objets, des états, des provenances, des papiers, des reliures, des auteurs, des collections et, par conséquent, des personnes.

On ne peut pas passer sa vie à distinguer sans finir par prendre goût à l’exclusion.

C’est presque mécanique. Le bibliophile apprend très tôt qu’aimer les livres ne suffit pas. Il faut aimer les bons. Et pas seulement les bons textes : les bonnes éditions, les bons exemplaires, les bons états, les bons papiers, les bonnes provenances, les bonnes raisons de les aimer. L’erreur n’est pas seulement possible ; elle est socialement coûteuse. Un lecteur ordinaire peut se tromper sur un roman et dormir paisiblement. Un bibliophile qui admire de travers risque une correction sèche, une moue légère, ou, pire encore, ce silence poli par lequel les connaisseurs signifient qu’il reste du chemin.

Le snobisme bibliophile naît donc moins de la vanité pure que de la peur du déclassement.

On a peur d’aimer ce qu’il ne faut pas aimer. Peur de louer une édition commune, de s’extasier devant une provenance de peu, de parler trop haut d’un auteur mineur, de confondre rareté et importance, décoration et intérêt, fraîcheur et profondeur. Alors on apprend. On affine. On se corrige. On durcit aussi. Et à force de s’être surveillé soi-même, on devient volontiers le surveillant des autres.

C’est là qu’un amateur naît au goût.
C’est souvent là aussi qu’il naît au snobisme.

Je ne condamne pas entièrement ce processus. Il y a, dans toute passion sérieuse, un moment où l’on devient plus sévère. À mesure qu’on apprend, on renonce à certaines naïvetés. On cesse de prendre les dorures pour des arguments, les étiquettes pour des vérités, les ex-libris pour des brevets de génie. Très bien. Mais le bibliophile ajoute souvent à cette sévérité une composante moins avouable : le plaisir de n’être pas dupe avant les autres.

Et ce plaisir est un narcotique social très puissant.

Il permet de se sentir moins crédule, donc supérieur. Plus difficile, donc plus légitime. Le milieu récompense d’ailleurs ce comportement. Celui qui refroidit un emballement, corrige une admiration, ou tranche un peu sec gagne aussitôt en autorité. Le bibliophile indulgent passe pour flou. Le bibliophile cassant passe pour solide.

En bibliophilie, la dureté a très bonne presse.

Le plus comique est que ce snobisme s’exerce volontiers au nom de l’amour du livre. C’est là une des hypocrisies les plus charmantes du milieu. On méprise avec passion, mais pour la bonne cause. On humilie légèrement, mais au service de l’exactitude. On congédie, on hiérarchise, on refroidit, mais toujours avec l’air de défendre un ordre supérieur menacé par l’ignorance, le laxisme et l’enthousiasme mal calibré.

Le bibliophile ne se croit jamais snob.
Il se croit responsable.

Responsable de quoi, au juste ? Des bons papiers, des bons états, des bons relieurs, des bonnes provenances, des bonnes doctrines, des bonnes raisons d’aimer. En somme, responsable de maintenir autour du livre un système de distinctions assez subtil pour que tout le monde ne puisse pas s’y promener librement sans risquer quelque humiliation.

Car oui, le lecteur dérange un peu.

Il dérange parce qu’il rappelle que les livres sont aussi faits pour être lus, discutés, aimés, contredits. Il parle de style quand on voulait parler de marges. Il s’intéresse à l’auteur quand on examinait la doublure. Il introduit de l’usage là où beaucoup préfèrent la hiérarchie. Bref, il déplace la conversation vers une zone plus instable, moins codée, moins socialement confortable.

Le snobisme bibliophile préfère l’objet. L’objet permet de tenir la ligne, de montrer sa compétence, de distribuer les places. La littérature, elle, a la mauvaise habitude de laisser entrer trop de monde. Un lecteur sans fortune peut encore avoir raison. Un homme sans maroquin peut aimer juste. C’est très gênant.

D’où cette scène si fréquente : un amateur montre un volume, en parle admirablement, décrit l’état, la reliure, la provenance, le papier, les gardes, l’étui, le dos, les nerfs. Puis un importun demande : « Et le texte ? » Un léger froid tombe. On répond quelque chose comme : « Ah oui, bien sûr, c’est un ouvrage important. » Mais on sent bien que la vraie conversation était ailleurs.

Le snobisme commence souvent là : quand l’amour des hiérarchies visibles prend le pas sur le reste.

Il faut cependant reconnaître aux bibliophiles une circonstance atténuante. Les livres les y encouragent. Tout, dans l’objet ancien, appelle la distinction : la collation, l’état, le papier, la reliure, la provenance, la rareté, le parcours. On ne touche pas longtemps ce monde sans devenir plus attentif, donc plus sévère. Le problème n’est pas la sévérité. Le problème, encore une fois, c’est le petit supplément de jouissance sociale qu’on y ajoute.

Et ce supplément est ravageur.

Il transforme le goût en posture, le savoir en frontière, la précision en arme blanche. Il produit ce type d’amateur très reconnaissable qui semble moins heureux d’aimer ce qu’il aime que de constater que d’autres aiment mal.

On pourrait presque définir le snob bibliophile ainsi : un homme pour qui la faute de goût d’autrui est un confort personnel.

Il s’y réchauffe. Il y retrouve la preuve tranquille qu’il appartient au bon côté de la vitrine. Il n’a pas nécessairement plus lu, plus senti, plus compris ; mais il a mieux appris à congédier. Et cela suffit souvent à lui donner dans le milieu une autorité considérable.

Le plus grave, au fond, n’est pas que les bibliophiles soient snobs. Ce serait presque attendrissant. Le plus grave est qu’ils prennent souvent ce snobisme pour la forme la plus haute du goût. Comme si l’exigence devait naturellement produire de la froideur, et la compétence de la condescendance. Comme s’il fallait, pour bien aimer, commencer par mal supporter.

Je n’y crois pas.

On peut avoir des critères très fermes sans prendre plaisir à humilier. On peut savoir distinguer sans transformer chaque nuance en occasion d’écraser un novice. On peut préférer un exemplaire à un autre, une reliure à une autre, une édition à une autre, sans donner à cette préférence l’allure d’un brevet de supériorité personnelle. Bref, on peut être difficile sans devenir mondainement odieux.

C’est rare. Mais possible.

J’irais même plus loin : le vrai goût devrait peut-être produire l’effet inverse. Plus on sait, plus on voit combien les réputations sont instables, les hiérarchies relatives, les emballements révisables, les certitudes du moment provisoires. Le savoir devrait rendre modeste. En bibliophilie, il rend souvent glacial. Ce n’est pas tout à fait pareil.

Alors oui, les bibliophiles sont snobs. Beaucoup, en tout cas. Pas toujours méchamment. Souvent par imitation, parfois par défense, presque toujours avec style. Ce snobisme fait partie du décor, comme les dos bien alignés et les réticences sur les reliures refaites. Il a même son utilité : il rappelle que tout ne se vaut pas, qu’un exemplaire n’est pas un autre, qu’un jugement doit parfois trancher.

Très bien.

Mais il faudrait peut-être que les bibliophiles se souviennent d’une chose simple : avoir raison sur un papier de Hollande n’autorise pas automatiquement à prendre l’humanité de haut.

Un homme peut connaître parfaitement les reliures de Chambolle-Duru et rester un peu ridicule. Un autre peut se tromper sur une édition et avoir un rapport vivant, vrai, intense aux livres. Entre les deux, je sais très bien lequel sera le plus respecté dans certains salons. Je ne suis pas sûr que ce soit toujours le meilleur signe de santé.

Enfin, ne soyons pas trop sévères. Le snobisme bibliophile a aussi quelque chose de rassurant. Il est ancien, prévisible, souvent exquis dans ses formes. Il ne casse rien ; il refroidit. Il ne mord pas ; il pince. Il n’interdit pas ; il classe. Et après tout, dans un monde où tant de brutalités manquent de style, il serait injuste de ne pas reconnaître aux bibliophiles ce mérite éminent : ils savent parfaitement mépriser sans hausser la voix. Ce qui nous sauve… c’est que les libraires sont tout aussi snobs. 🙂

C’est déjà une civilisation.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/SNO-11

La lettre du bibliophile

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Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

Des armes poussées au centre, des doublures de soie : la reliure du XIXe siècle donne à des acquisitions très prosaïques l’apparence d’un destin. Le collectionneur contemporain qui achète beaucoup s’entend dire qu’il va trop vite. Le même homme, mort depuis assez longtemps, passe pour un grand amateur.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

La question peut paraître injuste. Elle l’est un peu. Comme toutes les bonnes questions de milieu.

Je ne parle pas ici des morts en général, que la bibliophilie traite avec une courtoisie constante, pourvu qu’ils aient laissé quelques beaux volumes, un ex-libris élégant, et si possible une reliure en maroquin bien poussée. Je parle des riches morts : ceux dont on évoque les bibliothèques avec cette chaleur un peu particulière qui mêle l’admiration, la nostalgie, et un plaisir difficile à avouer devant les anciennes fortunes quand elles ont été suffisamment bien converties en culture.

Car enfin, il faut bien le reconnaître : la bibliophilie aime les grandes collections du passé avec un respect dont elle n’honore pas toujours les amateurs du présent. Un collectionneur contemporain qui achète beaucoup, fait relier largement, se constitue vite un ensemble spectaculaire, suscitera volontiers quelques réserves. On le trouvera peut-être démonstratif. On s’interrogera sur son goût. On dira qu’il va trop vite, qu’il achète plus qu’il ne choisit, qu’il collectionne avec son compte en banque plutôt qu’avec son jugement.

Mais qu’un homme du XIXe siècle ait fait exactement la même chose, pour peu qu’il soit mort depuis assez longtemps et que ses livres aient été décrits dans un beau catalogue, et le voici transfiguré en grand amateur.

Le reste de l’enquête est sur le site : ce que la reliure fait à la mémoire d’une fortune, l’avantage qu’un riche mort garde sur un riche vivant, et le traitement que la bibliophilie réserve aux collectionneurs encore en vie.

Il y a là un petit mystère.

Ce mystère n’est d’ailleurs pas propre à la bibliophilie. Beaucoup de milieux préfèrent l’argent ancien à l’argent neuf, la fortune refroidie à la fortune active, la richesse devenue patrimoine à la richesse encore en mouvement. Mais le monde des livres pousse ce penchant très loin, parce qu’il dispose pour cela d’un instrument admirable : la reliure.

La reliure fait beaucoup pour la mémoire.

Elle aplanit, elle ennoblit, elle harmonise. Elle donne à des achats parfois très prosaïques l’apparence d’un destin. Elle transforme une série d’acquisitions en programme esthétique. Elle confère à la dépense une tenue intellectuelle. Il est toujours plus facile d’aimer une fortune lorsqu’elle s’est changée en dos à nerfs, en armes poussées au centre, en doublures de soie, en gardes choisies avec discrétion.

Le riche mort a sur le riche vivant un avantage considérable : il ne paie plus.

Il a déjà payé. Une fois pour toutes. Il ne fait plus monter les enchères, n’agace plus les confrères, ne rafle plus un lot que l’on convoitait. Sa fortune a cessé d’être une force active dans le présent ; elle est devenue un fait accompli, et même un fait décoratif. On ne voit plus le moment de l’achat, qui est parfois brutal ; on voit le résultat, qui est souvent séduisant. Entre les deux, le temps a fait son office. Il a retiré le bruit de caisse pour ne laisser que le murmure des catalogues.

Le riche vivant concurrence.
Le riche mort orne.

Voilà pourquoi il est si commode de l’aimer.

Je force un peu, bien sûr. Les grandes collections du passé ne sont pas admirées uniquement parce qu’elles furent riches. Elles le sont souvent pour de très bonnes raisons : leur cohérence, leur intelligence, leur sens des provenances, la qualité des choix, la patience de la construction, parfois même la singularité d’un goût qui n’a rien à voir avec la simple accumulation. Il existe de vraies bibliothèques d’amateurs, comme il existe de vraies cuisines de gourmets et de vraies caves de connaisseurs. La fortune ne suffit pas à fabriquer l’œil.

Mais elle aide tout de même un peu.

Disons-le sans détour, mais sans hypocrisie non plus : il est plus facile de collectionner lentement, bien, et de manière suivie quand on dispose d’argent, de place, de temps, et d’une certaine continuité de vie. La belle bibliothèque ancienne doit une partie de sa beauté à cela : elle a souvent été construite dans des conditions favorables. Ce n’est ni un crime, ni même un reproche. C’est un fait. Or la bibliophilie, qui aime beaucoup les faits matériels lorsqu’il s’agit de collation ou d’état, se montre parfois curieusement rêveuse lorsqu’il s’agit des conditions très matérielles de formation d’une collection.

Elle décrit admirablement les livres.
Elle décrit beaucoup moins les facilités.

Il y a aussi, dans cette tendresse pour les riches morts, un goût très bibliophile pour les ensembles achevés. Une bibliothèque ancienne a sur une bibliothèque vivante un privilège redoutable : elle est finie. Elle ne se contredit plus. Elle ne fait plus d’erreurs. Elle n’achète plus un volume faible par enthousiasme, ni un auteur médiocre par toquade, ni une reliure un peu voyante sous l’effet d’un emballement mal contenu. Elle est arrêtée, classée, décrite, rétrospectivement cohérente. En somme, elle bénéficie de cette qualité suprême que le vivant obtient rarement : elle a déjà été triée par le temps.

Or le temps est un excellent bibliothécaire.

Il retire les doublons, il gomme les hésitations, il transforme l’accident en intention, il fait passer pour un programme ce qui fut parfois une suite de caprices plus ou moins heureux. Un amateur contemporain a encore le tort d’être en train de se faire. Un riche mort a l’élégance de ne plus évoluer du tout. C’est reposant pour tout le monde.

On oublie trop souvent qu’un livre de troisième rang, qu’un bibliophile fortuné fit habiller de maroquin au XIXe siècle et marquer de son ex-libris, reste obstinément un livre de troisième rang. Le temps lui donne du ton, la reliure de la prestance, la provenance de l’autorité ; mais le pauvre texte demeure ce qu’il était. On l’oublie trop souvent, et ces tromblons finissent par passer pour des trophées.

Je soupçonne donc la bibliophilie d’aimer les riches morts non seulement parce qu’ils furent riches, mais parce qu’ils sont morts dans un état de parfaite fixité. Leur bibliothèque ne menace plus de mal tourner. On peut la contempler avec cette sécurité délicieuse que donnent les choses terminées.

Ce goût de l’achevé explique aussi la faveur des grandes provenances. Il suffit parfois qu’un livre ait appartenu à un collectionneur ancien, correctement identifié, pour qu’il prenne un air plus sérieux. Une provenance n’est jamais indifférente, bien entendu. Elle documente un parcours, un usage, une histoire du goût. Mais elle agit aussi comme une sorte de certificat de distinction rétrospective. Le livre n’est plus seulement rare, beau ou bien conservé ; il a été désiré avant nous par quelqu’un dont le nom ajoute déjà un demi-ton de respectabilité.

C’est très humain.

Nous aimons tous un peu l’idée qu’un autre regard, ancien et sûr de lui, ait validé avant nous la valeur d’un objet. Cela rassure. Cela flatte. Cela donne au choix individuel le confort d’une filiation. En bibliophilie, cette petite faiblesse prend parfois des proportions charmantes. Certains amateurs semblent moins heureux d’avoir acquis un bon livre que d’avoir acquis un livre déjà approuvé par un mort convenable.

Le mort, en ce domaine, joue un rôle analogue à celui du critique dans les autres arts : il confirme silencieusement qu’on ne s’est pas trompé.

Il faut pourtant se méfier de cette révérence automatique. D’abord parce qu’un collectionneur ancien n’avait pas toujours meilleur goût qu’un collectionneur actuel. Il avait parfois plus de moyens, plus de constance, plus d’assurance, plus d’espace ; ce n’est pas exactement la même chose. Ensuite parce qu’à force d’admirer les bibliothèques du passé comme des blocs harmonieux, on oublie qu’elles furent aussi des constructions sociales très situées : elles ont leurs modes, leurs conformismes, leurs manies, leurs angles morts, leurs démonstrations de rang, leurs prudences, leurs snobismes même.

Les riches morts n’étaient pas tous des sages en maroquin.

En vérité, je suis assez convaincu que le « bibliophile moyen » de 2026 est plus connaisseur que le bibliophile fortuné du XIXème qui alignait les maroquins comme des trophées, sans avoir le temps matériel de tous les connaître, voire de les aimer.

Ils ont parfois suivi les engouements de leur temps avec autant de docilité que nous suivons les nôtres. Ils ont acheté ce qu’il fallait avoir, fait relier ce qu’il convenait de faire relier, recherché ce qui circulait déjà dans les bons catalogues et les bonnes conversations. Leur mérite est réel, mais il ne faut pas lui donner une perfection de vitrail.

À dire vrai, les bibliothèques anciennes deviennent même beaucoup plus intéressantes dès qu’on cesse de les admirer à genoux. Une collection n’est pas seulement un trésor ; c’est un portrait. Et comme tous les portraits, elle embellit un peu. Elle montre ce qu’un amateur a voulu garder, mais aussi ce qu’il a voulu paraître aimer. Elle trahit des ambitions, des fidélités, des prudences, des vanités parfois très élégantes. Elle raconte une personne, mais aussi un monde.

C’est précisément pour cela qu’il faut les regarder avec sympathie et non avec dévotion.

La sympathie laisse voir les défauts. La dévotion les vernit.

Je dirais même qu’il y a, dans l’admiration trop univoque des riches morts, une légère injustice faite aux bibliophiles vivants, surtout aux plus modestes. Une bibliothèque en train de se constituer est toujours plus brouillonne qu’une bibliothèque ancienne passée par le tamis de la succession, des ventes, des sélections et des notices. Elle hésite davantage. Elle manque de place. Elle manque parfois d’argent. Elle avance de travers. Elle a des enthousiasmes inégaux, des périodes, des accidents. En un mot, elle ressemble à la vie.

La bibliothèque du riche mort, elle, a déjà été arrangée par la postérité. Même lorsqu’elle est authentique, elle paraît toujours un peu plus composée qu’elle ne le fut sans doute au quotidien. Elle bénéficie du recul. Elle a acquis cette tenue posthume dont le vivant est naturellement privé.

Il ne faudrait donc pas comparer trop vite les unes et les autres. Ce serait comme reprocher à un atelier en activité d’être moins ordonné qu’une salle de musée.

Je reconnais d’ailleurs très volontiers le charme particulier des riches morts. Ils ont laissé de beaux ex-libris, des chiffres aimables, des provenances qui font rêver, des reliures superbes, des ensembles patiemment formés, et parfois cette impression exquise d’une familiarité ancienne avec les livres que peu de milieux savent encore produire. Ils ont aussi, il faut bien le dire, des manières parfaites : ils ne parlent plus, n’argumentent plus, n’achètent plus contre vous, et ne postent rien sur les réseaux sociaux. À tout prendre, ce sont des concurrents idéaux.

Mais ce n’est pas une raison pour les croire automatiquement supérieurs.

Le danger n’est pas de les aimer. Le danger est de les aimer trop facilement, c’est-à-dire de prendre pour du pur goût ce qui relève aussi de la position, de la durée, de la transmission, et de cette chose très simple qu’on appelle une vie matériellement bien installée. Une belle bibliothèque n’est pas moins belle pour avoir été faite dans de bonnes conditions. Elle est seulement un peu moins miraculeuse.

Et cela me paraît déjà une correction utile.

Car la bibliophilie a parfois la mémoire décorative. Elle aime les anciennes grandeurs surtout lorsqu’elles sont devenues assez silencieuses pour n’embarrasser personne. Elle préfère les fortunes classées aux fortunes actives, les hiérarchies refroidies aux hiérarchies en train de fonctionner. En somme, elle pardonne plus volontiers l’argent quand il est relié, catalogué, et déjà un peu poussiéreux.

C’est une faiblesse. Mais une faiblesse presque touchante.

On pourrait même soutenir qu’elle fait partie du charme du milieu. Après tout, les bibliophiles ont un faible structurel pour tout ce qui porte les marques du temps, de la continuité, de la transmission. Pourquoi seraient-ils parfaitement lucides dès lors que la richesse ancienne se présente sous la forme si flatteuse d’un ensemble harmonieux, bien conservé, orné d’armes ou de chiffres, et entouré d’un léger parfum de salon disparu ? Ils restent humains. Ils succombent à la patine.

Je ne leur jette pas la pierre. J’avoue même comprendre assez bien le mécanisme. Il m’est arrivé, comme à d’autres, d’éprouver devant certaines grandes provenances un mélange très peu révolutionnaire d’intérêt sincère et de rêverie décorative. Il y a des bibliothèques anciennes qui vous donnent presque envie de devenir raisonnable, bien peigné, et héritier par intermittence.

Puis on se ressaisit.

Et l’on se rappelle qu’une provenance n’est ni un brevet de génie, ni une absolution sociale, ni une preuve définitive de goût. C’est une histoire de plus. Parfois une très belle histoire. Mais une histoire tout de même, qu’il faut lire avec un peu d’esprit.

C’est ainsi, me semble-t-il, qu’il faut traiter les riches morts en bibliophilie : avec gratitude, curiosité, un soupçon d’envie peut-être, mais sans tomber dans cette admiration automatique qui confond trop vite le bel objet et la belle personne, la bibliothèque et la vertu, le patrimoine et la profondeur.

Les riches morts ont produit de très jolies choses.
Ils n’ont pas nécessairement toujours eu raison.

Et les vivants, même moins fortunés, même moins bien reliés, même plus hésitants, ont encore le droit de former des bibliothèques moins imposantes mais plus aventureuses, moins parfaites mais plus libres, moins admirables peut-être — et parfois, qui sait, un peu plus vivantes.

Au fond, la vraie supériorité des riches morts est assez simple : ils ont eu la délicatesse de laisser leurs livres derrière eux.

Pour le reste, il convient de garder son calme, de feuilleter les catalogues avec plaisir, d’admirer les beaux maroquins quand ils se présentent, et de ne pas oublier qu’un mort très bien relié reste, malgré tout, un mort.

Ce qui rend la conversation avec lui remarquablement paisible, mais un peu limitée.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/NEC-19

3 Commentaires

  1. « J’suis snob
    Encore plus snob que tout à l’heure
    Et quand je serai mort
    J’veux un suaire de chez Dior »

    Chantait le regretté Boris VIAN…

    David

  2. Ils sont snobs… sans doute, mais heureusement pas tous. Je me souviens de déjeuners avec un bibliophile réputé, et de nos discussions sans prétention. On se montrait un exemplaire de notre bibliothèque, assez modeste pour ma part, assez impressionnant de sa part. Et malgré les différences évidentes entre nos bibliothèques, je n’ai jamais senti autre chose que de la sympathie, de l’intérêt, de l’amitié dans ces échanges. Pas de snobisme, jamais. Encore merci, Hugues !

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