Amis Bibliophiles Bonsoir,
J’espère que vos neurones sont en en bon état. En effet, Raphael aimerait les tester, il fait donc appel à votre expertise. Je ne doute pas que comme souvent, nous allons parvenir à aider ce bibliophile en détresse…
Les données du problème :
« Une petite demande d’avis un peu complexe et technique que je vous soumets sur les particularités de ce livre, les Tusculanes de Ciceron (Tusculanae quaestiones Marci Tullij Ciceronis ; http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k587972) imprimé par le vénitien Agostino Zani en 1516.
Ce livre au format in-folio comprend 6 feuillets non chiffrés, dont le titre, et CXXIIII feuillets. Le collationnement vérifié est : aa6 A-N8 O-P10. Le registre est facétieux puisqu’il indique que le cahier aa est composé de deux feuilles (duernus) alors qu’on devrait lire «ternus » c’est-à-dire composé de trois feuilles (aai, aaii et aaiii) formant une fois pliées en deux les six feuillets attendus (sauf erreur de ma part).
C’est là une des moindres particularités de ce livre qui, à côté des erreurs de foliotation assez courantes à l’époque, a été imprimé selon les cahiers avec deux fontes de caractères romains différentes bien distinctes, décrites par les bibliographes (Isaac, in An Index to the Early Printed Books in the British Museum, Part II, Section II, Italy,) sous le nom de 106a ou 106b. 106 se réfère à la mesure de 20 lignes en mm. (certains cahiers sont même mixtes, par exemple dans le cahier F, les feuilles F1F8 et F3F6 sont composées en 106a alors que la feuille correspondant aux feuillets F4F5 est en 106b pour le texte des Tusculanes ; le commentaire autour étant toujours dans la même fonte tout le long de l’ouvrage). 106a a été utilisée depuis 1504 et 106b depuis 1516 (informations recueillies auprès d’un collectionneur sur la liste de discussion ExLibris).
Au total, la fonte 106b s’observe sur les feuilles portant les feuillets :
F4-F5, feuilles composant le cahier H, K4-K5, cahiers L à M en entier, le cahier O sauf la feuille centrale O5-O6, et le cahier P sauf la feuille P3-P8.
Cette particularité de l’exemplaire que j’ai entre les mains est partagée avec celui de Gallica avec cependant une exception notable découverte récemment: les feuillets K4 et K5 sont dans la fonte 106a sur l’exemplaire Gallica et les abréviations et contractions utilisées sur K4recto/verso et K5recto/verso montrent que cette feuille a fait l’objet d’une recomposition intégrale.
Ma première interrogation de détail concerne la signification des quatre caractères espacés avec les chiffres qui terminent le registre (cf preière image, NDLR).
De façon plus générale, quelle(s) hypothèse(s) cela vous inspire-t-il sur ce qui s’est passé dans l’atelier de Zani autour de la composition de ce livre en Février 1516 (temps de Venise, soit 1517 de notre calendrier) ? «
Raphael (et Hugues…)
Je compte sur vous!
H
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La gravure en trop: une enquête bibliographique sur un exemplaire des Oeuvres de Molière de 1773, illustré des suites de Moreau et Renouard

Amis Bibliophiles bonjour,
Je reviens aujourd’hui sur le Molière acquis il y a quelque temps. L’édition est connue, c’est l’une des meilleures du 18ème, si ce n’est la meilleure, parue en 1773, avec les corrections de Bret et la suite de Moreau, chez la Compagnie des Libraires Associés, 6 volumes in-8. Ici, l’exemplaire qui nous intéresse est relié en maroquin rouge par Francisque Cuzin (1836-1890).
C’est une acquisition risquée, puisque si le vendeur précisait bien que l’exemplaire contenait le portrait et les 33 gravures de Moreau, ainsi que les pages doublées du tome 1er (pages 66-67 et 80-81), il ne mentionnait que celles-ci… alors que les photos complètant la description montraient des gravures résolument 19ème.
Comme toujours, quelques palpitations accompagnèrent l’ouverture du colis à sa livraison… Bon, pas bon? Erreur de collationnement? Les volumes sont bien emballés, et après les avoir alignés puis consultés rapidement, je constate qu’il y a bien deux suites de gravures dans l’ouvrage, celle de Moreau, très 18ème et aisément identifiable, et une trentaine d’autres gravures, résolument début 19ème. Ces gravures 19ème présentent des caractéristiques différentes, certaines sont identifiées « A Paris, chez Ant. Aug. Renouard, Rue Sain-André des ares », d’autres non. ![]()
Cette première signature me met évidemment sur la piste d’Antoine Auguste Renouard, et il s’avère nécessaire de collationner l’ouvrage pour en avoir une image précise.
1ère tâche: compter le nombre total de gravures hors texte: 65 au total. Si j’enlève les 34 annoncées dans l’édition de 1773, il en reste donc 31 à identifier.
2ème tâche: identifier et recompter les 33 gravures de Moreau, gravées par Baquoy (3), De Launay (2), Duclos (4), De Ghendt (2), Helman (1), Lebas (1), Legrand (1), Le Veau (4), Masquelier (1), Née (6), Simonet (7) et Moreau lui-même (1), et le portrait d’après Mignard et gravé par Cathelin.
Simple tant le style de Moreau est reconnaissable. Elles sont toutes là, 34, certaines avant la lettre.
3ème tâche: identifier les 31 autres gravures en partant de l’indice, Renouard. Hélas, je n’ai pas trouvé de liste détaillée des 30 gravures que Renouard avait fait graver d’après Moreau le jeune sur le thème des Oeuvres de Molière, et qui est parue en 1812-1813. Et dans tous les cas, j’ai une gravure de plus dans mon exemplaire. Ce qui frappe avant tout, c’est l’hétérogénéité des marques d’identification: un certain nombre d’entre elles sont identifiées « Renouard », d’autres non. 

En y regardant de plus près, on constate que les gravures de la suite de Renouard répondent à celles de l’édition de 1773 à trois exceptions:
Tome 1: 5 gravures de l’édition de 1773 dont un portrait, 5 de « Renouard » dont un portraitTome 2: 6 gravures de l’édition de 1773, 6 de « Renouard » Tome 3: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour La princesse d’Elide), 5 de « Renouard » (1 seule pour La princesse d’Elide)Tome 4: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour Amphitryon), 5 de « Renouard » (1 seule pour Amphitryon)Tome 5: 5 gravures de l’édition de 1773, 5 de « Renouard »Tome 6: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour Psiché), 5 de « Renouard » (1 seule pour Psiché)
Soit 34 pour l’édition de 1773 et 31 pour la suite de « Renouard ».
Le problème, c’est que selon mes informations, la suite de Renouard contient 30 gravures. J’en ai donc une de trop. Qui est-elle? D’où vient-elle? Pourquoi Renouard s’est il arrêté à 30?
J’ai d’abord pensé au portrait. Celui de 1773 étant de Mignard, celui du 19ème pouvait ne pas être « de » Renouard. Or il est bien identifié Renouard.

En reprenant les 31 gravures une par une, pour séparer celles identifiées clairement au nom de Renouard, j’ai réduit les possibilités à 11. En effet, sur les 31, 20 portent le nom Renouard d’une façon ou d’une autre (pas toujours la même d’ailleurs), 11 ne comportent aucune référence à Renouard. En comparant le style des 11 restantes: peu de différences. Je les ai donc reprises une par une pour identifier leur graveur.
Tome 1, p 474: elle porte la date 1813, gravée par BasqTome 2, p 34: elle porte la date 1813, gravée par RibaultTome 2, p 357: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 2, p 456: elle porte la date 1813, gravée par SimonetTome 3, p 515: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 4, p 50: pas de date, gravée par SimonetTome 4, p 342: pas de date, gravée par SimonetTome 4, p 469: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 5, p 230: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 5, p 559: pas de date, gravée par DeVilliers (ou Roger)Tome 5, p 654: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)
La probabilité qu’une autre suite sur Molière soit produite par un autre que Renouard en 1813 me paraissant faible, j’ai éliminé les gravures portant cette date. Il n’en restait alors plus que 8. Sur ces 8, 7 ont été gravées soit par Royer (ou Roger), Basq, Simonet ou Ribault, graveurs qui sont également présents sur certaines des 20 premières gravures, identifiées Renouard. J’ai donc également éliminé ces 7 gravures, gravées par les graveurs ayant travaillé pour Renouard, mais non explicitement associées à lui.
Ne restait donc qu’une gravure, celle illustrant Les Amans Magnifiques et triplement identifiée: Moreau « junior » à gauche, DeVilliers fratres Aquaforti au milieu, et DeVilliers à droite.

C’est donc bien la 31ème gravure, celle qui ne fait pas partie de la suite de Renouard. La 65ème gravure, celle qui n’aurait jamais du se retrouver ici.
Il reste néanmoins plusieurs questions auxquelles je n’ai pas de réponse:
– Comment Renouard a-t-il choisi les gravures de sa suite: pourquoi seulement trente, pourquoi une seule pour Elide, Amphitryon et Psiché, là où on trouvait deux « Moreau »?- Pourquoi n’a-t-il pas voulu ou pu représenter Les Amans Magnifiques?- Qui est cet amateur (que je félicite) qui est allé chercher une autre gravure pour Les Amans Magnifiques pour pallier le manque?- Qui sont les DeVilliers?- Qui est B. Jouvin, dont l’ouvrage porte l’ex-libris?
Ce qui fait beaucoup de questions. J’ai déjà passé un très long moment à résoudre l’énigme des gravures (même si ça n’a l’air de rien), je vais m’arrêter là pour le moment.
H
Pour mémoire:
Renouard:
ANTOINE-AUGUSTIN RENOUARD par Brunet dans le Bibliophile Français (Tome Second, 1868)
Le bibliographe dont nous inscrivons le nom doit être envisagé à divers points de vue : il a vendu et publié des livres, il en a écrit, il en a réuni ; à notre connaissance, du moins, il est le seul qui offre l’assemblage de ces trois objets différents qui, depuis la jeunesse, ont rempli une carrière plus longue que celle qui est accordée à la presque totalité des mortels. Essayons de tracer une esquisse, incomplète sans doute, mais fidèle, nous en avons l’espoir, du triple aspect sous lequel se présente A.-A. Renouard.
Il naquit à Paris en 1765 ; son père était dans le commerce et lui-même, après avoir fait de très-bonnes études, fut destiné aux affaires ; mais ses goûts le portaient vers une autre direction. Très-jeune encore, il éprouvait pour les livres un attachement des plus vifs. Toutes ses économies étaient consacrées à acheter quelques volumes ; il se refusait, pour atteindre ce but, les plaisirs vers lesquels on se porte de préférence à vingt ans. Ses choix étaient intelligents, il guettait déjà des exemplaires sur peau de vélin, et lorsque vint, en 1788, la vente de la vaste et précieuse bibliothèque du prince de Soubise (où se trouvait en entier l’admirable collection de l’illustre président Auguste de Thou), Renouard y fit d’heureuses acquisitions. Observons d’ailleurs qu’à cette époque les raretés bibliographiques étaient accessibles aux fortunes les plus modestes ; on adjugeait pour quelques francs ces volumes aux armes de de Thou qui se payent aujourd’hui le centuple lorsqu’ils se montrent aux enchères. Les troubles de la Révolution arrêtèrent l’élan que la bibliophilie prenait en France ; au moment du 10 août et du 2 septembre, au milieu des terreurs de 1793, aux approches du 9 thermidor, on avait toute autre préoccupation que celle des exemplaires ayant appartenu à des amateurs célèbres ; les incunables, les vélins étaient oubliés ; les ventes avaient cessé.
Dès que la France put respirer, dès que les esprits eurent recouvré quelque tranquillité, Renouard s’amusa, comme distraction, à faire imprimer quelques volumes exécutés avec élégance et destinés à des amateurs délicats. Il était un admirateur instruit et fervent de l’antiquité ; il choisit de préférence des classiques, il débuta par quelques uns de ces écrits de philosophie morale où Cicéron a exprimé de nobles pensées que recouvre la diction la plus élégante. A cette époque il s’était placé à la tête d’une manufacture de gazes, mais des occupations de ce genre ne lui souriaient pas ; les volumes qu’il avait mis sous presse dans un but de passe-temps délicat, et non de spéculation, trouvaient des acheteurs empressés ; il prit le parti d’embrasser la profession qui lui souriait le mieux. Il devint libraire ; il établit une maison qui devint une des plus importantes de la capitale et qui prospéra rapidement. Il rouvrit avec les pays étrangers des relations qui s’étaient brisées au choc des guerres internationales et des discordes civiles ; il eut en Italie, en Allemagne, en Hollande, des correspondants actifs et intelligents ; il passa lui-même à plusieurs reprises les Alpes et le Rhin, malgré les lenteurs et les fatigues de voyages qu’on accomplit aujourd’hui avec une facilité rapide ; il fréquenta les foires de Leipzig ; sa probité sévère, son exactitude le mirent en possession de l’estime la mieux méritée. Ses magasins devinrent le rendez-vous des amateurs d’élite. Le goût était alors plus sérieux qu’aujourd’hui ; les facéties, les heures gothiques, les plaquettes françaises du XVe et du XVIe siècle, les poètes de la Renaissance, les reliures de Le Gascon, de Duseuil, de Pasdeloup, étaient loin d’exciter l’enthousiasme avec lequel on les envisage depuis quelques années, en se les disputant à coups de billets de banque. On demandait alors les plus belles éditions des classiques grecs et latins ; on se passionnait pour le grand papier : le Xénophon d’Oxford de 1705, l’Hésiode de 1730, l’Homère publié en 1800 par quelques jeunes patriciens anglais, le Tite-Live de Drakenborch, le Cicéron de d’Olivet, se payaient des prix qu’ils seraient loin d’obtenir ; les beaux volumes mis au jour à Parme par Bodoni étaient demandés avec avidité, et Renouards’était empressé de lier des relations avec cet habile typographe que, le premier, il fit connaître en France. Les bibliophiles d’alors n’étaient-ils pas plus sérieux que ceux de nos jours ? Les objets de leurs attachements ne répondaient-ils pas mieux aux aspirations du véritable connaisseur ? Faisons cependant une réserve en faveur des éditions originales de nos grands classiques français, de Molière, de La Fontaine, de La Bruyère, longtemps laissées dans l’oubli le plus complet, et qu’aujourd’hui on s’estime heureux d’obtenir au poids de l’or. C’est qu’en effet, comme l’a si bien dit Charles Nodier : « Qui pourrait dédaigner ces titres de notre gloire littéraire, dont les moindres variantes, inestimables aux yeux du goût, révèlent les secrets les plus intéressants de la composition et les développements du génie, éclairé par l’expérience et mûri par le temps (1) ? »
Tout en vendant les livres anciens ou étrangers qu’il savait se procurer avec intelligence, Renouard n’oubliait pas qu’il était éditeur. Il publia des ouvrages qui sont aujourd’hui passés de mode, mais qui eurent alors un immense succès : les Lettres Emilie, cet agréable badinage du spirituel Demoustier, Le Mérite des femmes de Legouvé, les Œuvres de Gessner. Il voulut d’ailleurs faire entrer ses éditions dans les bibliothèques des amateurs les plus difficiles; il les orna de gravures nombreuses, de portraits ; il appela à lui les artistes les plus distingués, d’abord Saint-Aubin, ensuite Moreau, si gracieux, si habile à reproduire les costumes de la fin du siècle dernier, à donner à de petites figures une élégance charmante. Il eut soin de faire tirer quelques exemplaires (souvent un seul) des beaux volumes qu’il confiait habituellement aux presses de l’habile Crapelet, son imprimeur habituel, et il se réservait pour lui-même ces exemplaires de choix, en y intercalant les dessins originaux. Peu d’éditeurs ont le goût ou les moyens de se permettre ces fantaisies auxquelles nous applaudissons de grand cœur. Mais Renouard était trop dévoué aux livres pour se borner à en acheter, à les revendre et à en fabriquer ; sa vocation le portait à en écrire, et les sujets qu’il devait embrasser ne pouvaient être douteux.
De bonne heure, il avait été frappé d’une admiration sympathique pour la famille des Aldes Manuce ; c’était justice. Pendant près d’un siècle, ces illustres typographes ont rendu à l’intelligence humaine d’éclatants services ; Alde l’ancien mérite surtout l’hommage le plus sincère : réunissant autour de lui les plus érudits des Grecs qui fuyaient la tyrannie musulmane, il fut le premier à publier la majeure partie des grands écrivains de l’Hellénie. On ne possédait que des manuscrits plus ou moins défectueux ; la critique n’était pas encore éclose, la tâche était Rude ; Alde la poursuivit avec une infatigable activité et un dévouement à toute épreuve. Ce fut lui encore qui, s’avisant d’abandonner les caractères gothiques et l’in-folio si incommodes, livra aux lecteurs Virgile, Horace, Lucrèce dans le format portatif du petit in-8 et avec les types italiques amis de l’œil ; ses fils ; ses successeurs, marchèrent sur ses traces : les Commentaires de Paul Manuce sur Cicéron, ses Traités sur les Antiquités romaines, jouissent encore d’une juste estime. Alde Manuce, fils de Paul, écrivit sur les grammaires latine et italienne, retraça la vie de Côme de Médicis, s’exerça sur Térence, promena sur de nombreux objets son intelligence rapide et chercheuse.
Il n’existait jusqu’alors sur cette illustre famille que quelques notions dispersées et incomplètes ; rien de suivi, rien d’exact. Renouard voulut combler cette lacune; il s’était procuré toutes les éditions aldines ou peu s’en faut ; deux ou trois tout au plus étaient parvenues à lui échapper ; il savait que la loi rigoureuse, inflexible, imposée à tout bibliographe qui se pique d’exactitude, est de ne parler que de visu, de décrire exclusivement les livres qu’il a longtemps tenus dans ses mains, sur lesquels il s’est courbé. Fruit d’un travail consciencieux, les Annales de l’imprimerie des Aides, ou Histoire des trois Manuce, parurent en 1803, 2 volumes in-8 ; vingt-deux années plus tard une seconde édition, revue et augmentée, vit le jour en 1825 ; enfin, toujours préoccupé de ce sujet favori de ses études, profitant de ces découvertes qu’amènent la marche de la science et le zèle des chercheurs,Renouard eut la satisfaction de faire paraître en 1834 une troisième et dernière édition qui demeure le mot définitif de la science bibliographique à l’égard des Aides. Il sera difficile d’y joindre quelques informations d’une valeur réelle.
A peine Renouard avait-il mis la dernière main à son grand travail sur les Aldes, que des typographes d’un mérite égal à celui des grands Vénitiens attirèrent avec raison son attention ; Paris doit citer les noms des Estiennes avec autant de fierté que la reine de l’Adriatique peut mentionner les Manuces. Ecrire l’histoire de cette illustre et laborieuse famille, dresser l’inventaire exact et raisonné de ses travaux, c’était se maintenir dans le domaine de l’histoire de l’imprimerie au XVIe siècle, c’était rester fidèle à l’ordre des idées dans lesquelles se plaisait le patient et scrupuleux bibliographe. Maittaire avait déjà abordé ce sujet, mais l’Historia Stephanorum, publiée en 1726, incomplète et lourdement écrite dans une latinité qui n’aurait pas obtenu le suffrage de Cicéron, n’offrait que des matériaux qu’il était nécessaire de disposer dans un meilleur ordre. En 1837 on vit paraître la première édition des Annales de l’imprimerie des Estienne ; une réimpression augmentée et fort améliorée vit le jour en 1843. Un juge sévère, qui a qualifié d’excellent le travail sur les Aldes M. J.-Ch. Brunet, reconnaît que la notice sur Henri Estienne surtout se fait remarquer par « des détails neufs et d’un véritable intérêt. » Toutefois ces Annales, il faut le reconnaître, n’ont pas atteint le degré de perfection que présentent celles des Alde. Lorsqu’il les acheva,Renouard était presque octogénaire, et c’est une circonstance qu’il serait injuste de ne point prendre en considération.
D’autres recherches avaient occupé le zélé bibliographe ; il avait entrepris un catalogue raisonné des anciennes éditions des classiques grecs et latins ; des occupations multipliées ne lui permirent point de poursuivre avec activité et de terminer un ouvrage dont l’utilité eût été grande, et qu’il était bien en mesure de mener à bonne fin.
Envisageons-le maintenant au point de vue du bibliophile.
Pendant près de trente années, il saisit les occasions que lui présentèrent les ventes publiques et le mouvement d’un commerce actif afin de jeter les bases dune collection qui devint avec le temps une des plus importantes de Paris. Les éditions aldines, les classiques anciens, de beaux livres modernes en tout genre figuraient surtout dans ces armoires où resplendissait le maroquin. Les éditions qu’avait publiées le propriétaire s’y montraient sous la forme d’exemplaires sur peau de vélin ornés de dessins originaux. On distinguait aussi un choix exquis d’impressions elzéviriennes (plus de 50 volumes non rognés), de somptueux ouvrages relatifs aux arts, des pamphlets du temps de la Ligue, des libelles dirigés contre Louis XIV et les dames de sa cour, des singularités de divers genres, rencontrées, recueillies pendant bien des années d’attention incessante. Il l’a écrit lui-même : « Ma bibliothèque fut commencée en 1778 avec le premier écu que me donna mon père et dont je fis usage pour acheter un Horace ; j’avais alors treize ans. » Dans les premières années de la Restauration, le bibliographe anglais Dibdin ne manqua point, en visitant Paris, de venir saluer la bibliothèque formée par Renouard. « Je trouvai en lui un œil de lynx, une connaissance parfaite des livres; jamais sa tête, ses pieds, ses mains n’ont connu un instant de repos, lorsqu’il s’agit de l’objet qu’il ne perd point de vue. Son exemplaire sur vélin des Epistoke de Cicéron, imprimées par Valdapfer en 1471, est un bijou exquis, une perle sans aucun défaut ; le Lucien, édition princeps, est peut-être le plus bel exemplaire qui existe. »
Lorsqu’on a réuni une foule de livres précieux, on éprouve tout naturellement le désir de faire connaître ce qu’on possède ; il y a là la vanité bien excusable du propriétaire qui s’est donné beaucoup de peine et qui a dépensé beaucoup d’argent, le plaisir de parler de ce qu’on aime, l’espoir qu’on se livre à un travail susceptible de rendre quelques services à la science. Renouard ne résista pas à cette tentation ; il entreprit l’inventaire raisonné de ses livres ; il le fit imprimer en 1818 sous le titre de Catalogue de la bibliothèque d’un amateur, avec notes bibliographiques, critiques et littéraires. Ces quatre volumes offrent une lecture qui aura toujours pour les bibliophiles un attrait particulier ; on y trouve en foule ce que Nodier appelle « d’excellentes choses de peu d’importance, et des notions qui ont plus de charme qu’on ne pense, quoiqu’elles aient encore moins de gravité qu’on ne le dit. » Nombre d’anecdotes se mêlent à des détails utiles pour le bibliographe ; on remarque aussi quelques notes d’une certaine étendue et offrant de l’intérêt ; nous indiquerons celles qui regardent les expéditions par le moyen des licences à la fin du premier empire et l’attribution à Laurent Coster de l’invention de la typographie, système qui n’obtient nullement l’assentiment de Renouard. Il mentionne parfois avec une satisfaction évidente de quelle façon tel ou tel volume précieux est passé entre ses mains ; il se met en scène avec bonhomie, il éprouve à parler de ce qu’il chérit un plaisir qui se communique.
Un écrivain ingénieux, conteur charmant, bibliophile fervent, et qui plus tard occupa à l’Académie française une place qui lui revenait de droit, rendit compte, dans le Journal des Débats, de cette publication; empruntons-lui quelques lignes oubliées aujourd’hui: « Lucullus avait formé une volière où se trouvaient assemblés et vivants tous les oiseaux du monde connu ; mais, à quelque prix que ce fût, il n’avait pu se procurer le phénix. Chez M. Renouard, on compte des phénix par douzaines… Il passe avec une insouciance un peu superbe, avec l’indifférence du luxe blasé, sur une foule d’ouvrages qui mériteraient bien une note de rareté ou un témoignage de contentement. On n’entreprendrait pas d’attirer un moment l’attention du lecteur sur un catalogue de livres qui ne sont pas d’ailleurs destinés à être vendus, si le catalogue de M.Renouard était un catalogue comme un autre ; mais M. Renouard, qui se distingue par une infinité de bonnes et solides connaissances, a imprimé à ses livres le sceau de son utile et curieuse érudition, On éprouvera souvent le regret qu’il ne se soit pas abandonné à la facile abondance de ses souvenirs, et qu’il ait dédaigné de nous faire part d’une foule de choses très-familières à sa mémoire qui seraient des découvertespour nous ».
Presque tous les amateurs connaissant d’ailleurs le Catalogue de leur confrère, nous ne regardons pas comme nécessaire d’en parler avec plus de détail.
Peu de temps après la publication de son catalogue,Renouard prit le parti de détruire de ses propres mains une portion de l’édifice qu’il avait élevé. Nous ne rechercherons pas quels furent les motifs qui le conduisirent à une résolution à laquelle il ne se résigna certainement point sans de vifs regrets. Les préoccupations imposées à tout père de famille lui firent probablement reconnaître qu’un capital considérable et improductif de revenu était immobilisé dans cette foule de splendides volumes ; ce n’est qu’à d’opulents amateurs anglais, tels qu’il s’en trouve dans les familles des Spenser et des Devonshire, qu’il est permis de maintenir de générations en générations des bibliothèques d’une immense valeur.
Quoi qu’il en soit, la collection aldine fut expédiée à Londres où l’on se flattait d’obtenir des prix plus élevés qu’à Paris, et elle fut livrée aux chances assez favorables d’une auction. D’autres ouvrages furent cédés de gré à gré ou placés, nous le croyons, dans diverses ventes, et ce n’était pas la première fois que Renouard employait ce moyen pour vider ses armoires trop remplies. En 1804, en 1811, il avait mis en vente deux collections assez nombreuses d’ouvrages de prix ; il motive sa résolution dans les termes suivants : « Il est bien difficile de former une bibliothèque sans avoir de temps à autre à en écarter plus ou moins de volumes. Ces deux ventes se composèrent donc d’exemplaires remplacés par d’autres plus beaux ou par des éditions meilleures, et aussi de livres dont je me suis défaitpour ne pas augmenter indiscrètement et indéfiniment mes collections. »
Toutefois, la majeure partie des livres fut conservée ; Renouard y ajouta même quelques livres de plus ; il acquit notamment deux de ces monuments de la xylographie qui ont devancé l’impression en caractères mobiles : l’Ars memorandi et l’Ars moriendi.
« Il faut vivre à Paris, il ne faut pas y mourir, a dit un célèbre critique contemporain. Fidèle à ce principe,Renouard, parvenu à un âge avancé, s’éloigna du tumulte de la capitale ; il alla s’établir dans les paisibles bâtiments de l’ancienne abbaye de Saint-Valéry (Somme) ; c’est là qu’il attendit tranquillement le terme de sa longue et honorable carrière : la mort l’atteignit au mois de décembre 1853, dans sa quatre-vingt-huitième année. Ses livres furent rapportés à Paris, et ce fut en grande partie d’après les notes qu’il avait laissées que fut rédigé le catalogue de la vente annoncée pour les mois de novembre et de décembre 1854. Ce catalogue, plus considérable que la plupart des inventaires de ce genre, ne présente pas moins de 3700 articles, et les amateurs qui ne sont plus de la première jeunesse se souviennent très-bien de l’émotion qu’il produisit. On y retrouva avec plaisir de beaux volumes sur vélin, des dessins originaux qui étaient déjà signalés dans les quatre volumes de 1818, et qui depuis un demi-siècle avaient été retirés de la circulation.
On accueillit avec enthousiasme la Bible latine de Robert Estienne, 1541, 2 vol. in-8, exemplaire de Thou (adjugé à 561 fr.) ; la Bible grecque de 1590, in-folio, grand papier, dont la rareté est extrême (2650 fr.) ; le Virgile d’Aide, 1527, in-8 (1600 fr.) ; les Œuvres de Coquillart, Paris, Galiot du Pré, 1532 (501 fr.) ; les Marguerites de la Marguerite des princesses, Lyon, J. de Tournes, 1537, parfaite reliure de Pasdeloup en maroquin rouge (685 fr.).
Cette riche collection, formée avec tant de goût, contenait bien d’autres trésors que des livres imprimés. Mentionnerons-nous un ravissant manuscrit sur vélin orné de nombreuses miniatures attribuées aux artistes auxquels on doit les Heures d’Anne de Bretagne ? Ce bijou fut payé 10,350 fr., et il devint la propriété du plus opulent des banquiers passés ou présents. Nous ne saurions oublier, en fait de manuscrits, deux volumes in-folio de lettres originales et autres pièces de la main de Boileau (adjugés à 4000 fr.).
En renonçant aux affaires, Renouard n’avait point entendu se livrer à un repos qui eût été un supplice pour lui, et tout en continuant ses recherches sur les Estiennes, il remplit pendant plusieurs années avec autant de zèle que d’intelligence les fonctions de maire du onzième arrondissement. Tant que ses forces le lui permirent, il voulut être utile ; nulle carrière n’a été plus laborieuse, plus honorable que la sienne ; nulle mémoire n’a droit à plus de sympathie de la part de tous les hommes éclairés qui aiment les livres, qui les apprécient et qui doivent à Renouard de véritables services.
Moreau:
Jean-Michel Moreau, dit Moreau le Jeune, né à Paris le 26 mars 1741 et mort le 30 novembre 1814, est un dessinateur et graveur français.
Très jeune, il illustre déjà un livre : Le voyage de Mantes, ou les vacances de 17.., de Jean-Baptiste Gimat de Bonneval, publié à Amsterdam en 1753. Il n’avait que 12 ans, le fait est donc notable, même si on peut voir dans ces gravures bien des lacunes artistiques!
Élève du Lorrain, qu’il accompagna en 1758 à Saint-Pétersbourg lorsque ce dernier devint le premier directeur des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, il revint, après y avoir brièvement enseigné le dessin, à Paris au bout de deux ans à la mort subite de celui-ci et suivit les leçons du graveur Jacques-Philippe Le Bas, reproduisant les peintures contemporaines et celles des maîtres anciens. Il devint bientôt, par la souplesse et l’étonnante fertilité de son talent, le dessinateur en renom des planches de toutes les éditions de luxe des classiques français.Au cours des années 1760, il a également fourni des dessins destinés à être gravés pour le Recueil d’antiquités du comte de Caylus, qui a pris soin de lui. Il a également fourni aux graveurs l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert des lavis et des dessins illustrant les processus artisanaux. Comme graveur, il a collaboré avec Boucher, Gravelot et une trentaine d’autres sur des illustrations pour une édition des Métamorphoses d’Ovide.
En 1765, il épouse la petite-fille du patriarche d’une famille d’éditeurs privilégiés du Roi, Pierre Prault. En 1770, il succède à Cochin comme dessinateur des menus plaisirs du roi en sur la recommandation de ce dernier, ce qui lui donne l’occasion de produire des épreuves célébrant le mariage du Dauphin et son couronnement. En 1781, la force de ces productions lui vaut en partie d’être nommé Dessinateur et Graveur du Cabinet du Roi, ce qui lui apporte une pension annuelle et un logement au Palais du Louvre.
Il a désormais besoin des services d’autres graveurs pour reproduire ses propres dessins comme les illustrations pour les Chansons de Jean-Benjamin de Laborde (1773), le recueil des œuvres de Rousseau (1773-82) et de Voltaire (imprimé à Bruxelles, 1782-9).
En 1778, son nom apparaît dans le registre de la loge maçonnique des Neuf Sœurs fondé deux ans auparavant par l’astronome Jérôme Lalande.
Au retour d’un voyage de six mois fait à Rome en 1785, Moreau le Jeune donna à ses compositions un caractère élevé et grandiose, qui contraste avec le genre un peu maniéré de ceux qui l’ont précédé. Il est agréé à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1780, puis reçu membre en 1788 et nommé graveur du cabinet du roi .
Favorable à la Révolution, il est nommé membre de la commission temporaire des arts en 1793 et, en 1797, professeur aux écoles centrales. À la Restauration en 1814, Louis XVIII lui donne un nouveau poste royal.
Les œuvres les plus connues de la carrière prolifique de Moreau le Jeune, dont l’œuvre dépasse les 2 000 pièces, sont les vingt-quatre illustrations transcrivant les costumes et les intérieurs à la mode dans les dernières années de l’Ancien Régime, ses contributions au Monument du costume physique et morale commandité par le financier et graveur amateur strasbourgeois Jean-Henri Eberts, Suite d’estampes pour servir à l’histoire des mœurs des François au dix-huitième siècle, 1776 et 1777, et douze autres dans la Troisième Suite d’estampes pour servir à l’Histoire des Mœurs et du Costume…, 1783, édité par son oncle par alliance, L.-F. Prault, et fréquemment réédité dans divers formats, notamment un recueil de 1789 sur un texte de Restif de la Bretonne.
La première douzaine de ces vignettes dépeint la vie contemporaine élégante tandis que la deuxième série contient quelques vignettes vertueuses fournissant un monde rural contrastant à la façon de Greuze.
Sa fille a épousé l’artiste Carle Vernet, fils de Joseph Vernet. Tombé dans l’oubli, Moreau le Jeune fut sorti de l’oubli à la fin du xixe siècle par les connaisseurs du xviiie siècle Edmond et Jules Goncourt.
— Continuer la balade —
Je vous invite à lire « Fabriquer un livre au XVIe siècle » par Jeanne Veyrin-Forrer (in « La lettre et le texte », 1987) où on pourra lire notamment :
« … l’urgence, l’importance de l’oeuvre ou celle du tirage imposent parfois le recours à plusieurs équipes. Il y a plus. Faute de pouvoir obtenir d’un fabricant unique les délais ou les quantités qui leur conviennent, certains marchands libraires n’hésitent pas à confier l’exécution d’un même ouvrage à différents imprimeurs disposant d’un matériel similaire ».
Martin a ouvert la porte. Poussons-là encore :
« Haebler, rappelant que les prix de vente des incunables étaient généralement fixés d’après le nombre de quinternions qu’ils contenaient, écrit qu’en 1484, les impressions d’Amerbach en grand format se vendaient environ à raison d’un florin du Rhin pour 17 quinternions et en 1489 déjà, un florin pour 27 quinternions : l’offre fut ainsi rapidement supérieur à la demande et les imprimeurs traversèrent, à la fin du XVe siècle et au début du XVIe, une période difficile. »
Extrait de Elie H, Les éditions des statuts de l’ordre des Chartreux, 1943, p.45.
http://books.google.com/books?id=e5ABciqc92oC&printsec=frontcover&dq=quinternions&hl=fr&source=gbs_summary_s&cad=0
Raphael
Un exemple du coût d’une édition d’une bible en 1478 à Venise d’après un contrat notarial en date du 14 mars passé entre un éditeur, Nicolas, et un imprimeur, Léonard.
« Maître Léonard imprimera vite et bien, de bonne foi et sans fraude 930 Bibles sur papier commun pour Nicolas et il devra les livrer avant juin prochain. Ni dans cette période, ni dans les neuf mois suivants il n’imprimera d’autre Bible. Nicolas paiera à Maître Léonard 430 ducats d’or et devra fournir le papier nécessaire. Le règlement se fera de la façon suivante : pour la livraison de chaque quinternion, Nicolas paiera 5 ducats. Sur les 930 copies, maître Léonard en gardera 20 pour lui. Nicolas fournira autant de papier que Maître Léonard en demandera, et Maître Léonard devra réimprimer toutes les copies qui ne satisferont pas Nicolas. »
Adapté de Brown HF, the Venetian printing press, 1891.p.26
http://www.archive.org/details/venetianprinting00brownuoft
Raphael
Fabuleux ! (je viens d’avoir votre message), il s’agirait donc d’une information permettant de calculer le prix du livre : « je le vends à tant le quinterne ! »… et ceci quelque soit le travail de composition et de gravures !?
Ce qui est étrange est que cette pratique de marquage ne soit pas plus généralisée à Venise.
A toutes les serrures, vous êtes la clé.
Merci, Martin.
Raphael
Mon message privé n’est donc pas arrivé?
Voici le lien vers l’article mentionné (p. 14):
http://edoc.hu-berlin.de/dissertationen/altmann-ursula-1974-12-18/PDF/Altmann.pdf
Essai de traduction: » L’avancement/la continuation (?) de la pratique de calculer le prix des livres imprimés à base de leur taille (?) mesurée en (Quinternes) (cinq feuilles (Bogen, i. e. sheets) donnant 10 feuillets (Blatt, i. e. leafs), … amenait à une innovation dans le régistre des livres imprimés: la bible en langue itallienne, imprimée en 1478 à Venise par Johannes Rubeus, nomme à la fin du registrum le nombre des (Quinternes).
Merci Martin pour cette référence sur gallica. Vous avez eu du flair ! Elle est d’autant plus intéressante qu’il s’agit d’un livre du même imprimeur mais je ne crois pas trop à une mention de prix :
« Quinterni 8 & car 1 » cela fait 41 feuilles, soit 82 folios (ou feullets)lorsqu’elles sont pliées en deux. On lit bien d’ailleurs le registre sur la page 82. CQFD. Merci à vous d’avoir cherché, très éclairant comme exemple !
Je ne trouve pas de mot latin commençant par car. qui pourrait coller. Je reste sur l’idée d’une notation locale (?)
Bonne soirée
Raphael
Je viens de lire un article en allemand et il semble clair qu’il s’agisse d’une manière d’indiquer le prix d’un livre.
Autre exemple:
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58215h.chemindefer
A mon avis ça tient la route Raphaël.
J’ai des photos d’un livre imprimé à Venise en 1522… mais pas de registre…
Amitiés, Bertrand
Venise ne ferait-elle plus rêver… ?
Je vous propose mon hypothèse au moins sur les signes en fin de registre.
Le signe « q, » pourrait représenter le mot « quinterni » qui signifie « cahier de 5 feuilles ». Je n’arrive pas bien à déterminer s’il s’agit d’un mot latin, italien ou italien latinisé. Quinterno est en tout cas bien attesté en italien. Cela m’arrangerait qu’il fût italien, car dans ce cas la lettre « c. » pourrait être l’initiale de carta, la page ou feuille, mais peut-être existe-t-il un mot latin correspondant.
Au total, cela donnerait : « quinterni 12, carte 4 » soit « 12 cahiers de 5 feuilles et 4 feuilles », soit un total de 64 feuilles qui composeraient le livre.
D’après ce calcul, on peut en déduire que le livre contient 64 x 2 = 128 folios ou feuillets. Or, l’examen du livre en révèle 130.
Si on prend en compte l’erreur de registre qui comptabilise par erreur 2 feuilles pour le cahier aa et non pas trois comme cela est réellement, cette feuille oubliée, ajoutée aux 64 précédentes donnerait un total de 65, soit 130 feuillets comme observés.
Il pourrait donc s’agir du récapitulatif du nombre des feuilles imprimées avant pliage constituant l’ouvrage. Si c’est le cas, l’expression en cahier de 5 feuilles n’est pas simple et je me demande à quoi elle se rattache, peut-être à une tradition d’assemblage des manuscrits ?
Il faudrait pouvoir trouver un autre exemple afin de voir si cela tient la route ou pas.
Raphael
Tout à fait Gonzalo !
Dans une discussion en coulisses très instructive pour moi, nous avions évoqué ensemble les particularités de ce livre. Si je peux me permettre de résumer votre interprétation, elles vous évoquent un travail partagé entre deux ateliers ou, dans le même atelier, entre compositeurs disposant chacun d’une casse contenant des fontes différentes, n’est-ce pas ?
Nous en restions restés de notre discussion à tenter de trouver une logique à la répartition du travail (certains cahiers étant « mixtes »).
Voici à toutes fins utiles une transcription du registre que je n’ai pas suffisamment agrandi:
aa A B C D E F G H I K L M N O P. Omnes sunt quaterni praeter aa qui est duernus & O P qui sunt quinterni.
L’ordre et la composition des cahiers qui constituent le livre sont donc indiqués d’après leur signature : tous sont constitués de quatre feuilles (pliées en deux en insérées les unes dans les autres, formant donc 8 feuillets donc 16 pages) sauf le cahier initial aa qui est constitué de deux feuilles (en réalité trois) et les cahiers O et P qui sont constitués de 5 feuilles.
Ce qui suit commence par la caractère q « virgulé », une virgule située à droite coupant la jambe de la lettre q. Ce caractère est suivi de « 12 c. 4 ».
Cette série de caractères en fin de registre (?) ne me parait pas très répandue. Sa présence traduit-elle une habitude d’atelier ou est-elle plus spécifique de Venise ou de l’Italie ?
En tout cas, il est probable qu’elle apporte une information spécifique supplémentaire à l’ouvrier chargé d’assembler le livre à partir des cahiers.
Raphael
Vous connaissez déjà mes hypothèses sur le sujet, Raphael!
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Bibliophiliquement,
Gonzalo