Casse-tête vénitien

Amis Bibliophiles Bonsoir,

J’espère que vos neurones sont en en bon état. En effet, Raphael aimerait les tester, il fait donc appel à votre expertise. Je ne doute pas que comme souvent, nous allons parvenir à aider ce bibliophile en détresse…

Les données du problème :

« Une petite demande d’avis un peu complexe et technique que je vous soumets sur les particularités de ce livre, les Tusculanes de Ciceron (Tusculanae quaestiones Marci Tullij Ciceronis ; http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k587972) imprimé par le vénitien Agostino Zani en 1516.
Ce livre au format in-folio comprend 6 feuillets non chiffrés, dont le titre, et CXXIIII feuillets. Le collationnement vérifié est : aa6 A-N8 O-P10. Le registre est facétieux puisqu’il indique que le cahier aa est composé de deux feuilles (duernus) alors qu’on devrait lire «ternus » c’est-à-dire composé de trois feuilles (aai, aaii et aaiii) formant une fois pliées en deux les six feuillets attendus (sauf erreur de ma part).
C’est là une des moindres particularités de ce livre qui, à côté des erreurs de foliotation assez courantes à l’époque, a été imprimé selon les cahiers avec deux fontes de caractères romains différentes bien distinctes, décrites par les bibliographes (Isaac, in An Index to the Early Printed Books in the British Museum, Part II, Section II, Italy,) sous le nom de 106a ou 106b. 106 se réfère à la mesure de 20 lignes en mm. (certains cahiers sont même mixtes, par exemple dans le cahier F, les feuilles F1F8 et F3F6 sont composées en 106a alors que la feuille correspondant aux feuillets F4F5 est en 106b pour le texte des Tusculanes ; le commentaire autour étant toujours dans la même fonte tout le long de l’ouvrage). 106a a été utilisée depuis 1504 et 106b depuis 1516 (informations recueillies auprès d’un collectionneur sur la liste de discussion ExLibris).
Au total, la fonte 106b s’observe sur les feuilles portant les feuillets :

F4-F5, feuilles composant le cahier H, K4-K5, cahiers L à M en entier, le cahier O sauf la feuille centrale O5-O6, et le cahier P sauf la feuille P3-P8.

Cette particularité de l’exemplaire que j’ai entre les mains est partagée avec celui de Gallica avec cependant une exception notable découverte récemment: les feuillets K4 et K5 sont dans la fonte 106a sur l’exemplaire Gallica et les abréviations et contractions utilisées sur K4recto/verso et K5recto/verso montrent que cette feuille a fait l’objet d’une recomposition intégrale.
Ma première interrogation de détail concerne la signification des quatre caractères espacés avec les chiffres qui terminent le registre (cf preière image, NDLR).
De façon plus générale, quelle(s) hypothèse(s) cela vous inspire-t-il sur ce qui s’est passé dans l’atelier de Zani autour de la composition de ce livre en Février 1516 (temps de Venise, soit 1517 de notre calendrier) ? « 

Raphael (et Hugues…)
Je compte sur vous!
H

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Miscellanées de Monsieur H. : ebibliophilie, un livre vendu par planches et qui part vers l’Asie, des recherches sur les frontispices et surtout un texte inédit de Rostand enfin édité…

Amis Bibliophiles bonjour,
Quelques miscellanées, ebibliophilie, le mail que j’aurais préféré ne pas recevoir, des recherches sur les ex-libris, et autres…
Le site ebibliophilie continue sa route, il totalisait 600 inscrits début juin pour 190 000 fiches. Il se tourne maintenant vers la Belgique et l’Autriche, ainsi que les pays anglo-saxons. Les avis des internautes sont partagés sur l’intérêt du site et l’approche qui est prise. Nous en reparlerons prochainement.
Le mail que je n’ai pas aimé recevoir, mais qui fait réfléchir…. Il y a quelques jours, je me suis intéressé à un ouvrage vendu par un libraire français. Le livre étant proposé à 3000 euros, je prie le libraire de m’envoyer quelques photographies, en particulier de la reliure et de quelques unes des très belles planches que l’ouvrage contient. La reliure n’étant pas sans défaut, je prends quelques jours pour réfléchir, laps de temps pendant lequel je reçois un autre email du vendeur. De ces emails qui vous glacent, et qui sera le point de départ d’un court échanges de mails: »Le libraire: – Etes vous toujours intéressé (par l’ouvrage)? car nous avons la possibilité de proposer cet ouvrage par planche à un ressortissant chinois.Le bibliophile: – Bonjour, Merci pour votre email. Je ne suis hélas pas intéressé par l’ouvrage, dont la reliure ne me convient pas. En tant que bibliophile je ne peux que regretter qu’il soit proposé par planches à un acheteur, mais je vous souhaite bonne chance.- Cher Monsieur, Nous vous remercions de vos souhaits et de votre réponse. Nous verrons comment cette opération va se déboucler, nous ne sommes pas des spécialistes de la vente planche par planche. Il n’en reste pas moins qu’il faut bien constater qu’il n’y a plus en France de Bibliophiles pour acheter cet ensemble à un prix modique (81euros la gravure). Nous ne pouvons qu’être heureux de voir qu’il y ait des étrangers cultivés pour dénoter leur intérêt. Que voulez-vous, c’est la longue descente d’un pays qui économiquement rejoint le rang qu’il mérite et non celui qu’il pense être le sien. Tout le reste ne sont que pleurnicheries de façade dans lesquelles on se complait en France. ».
Dont acte. Le livre sera probablement vendu par planche, c’est un livre rare (un seul disponible aujourd’hui en vente sur internet), à un étranger. Ce qui me laisse rêveur…
Heureusement, il reste des chercheurs qui s’intéressent au livre et à l’image, ainsi Etienne, lecteur du blog, bibliophile et doctorant à l’université de la Sorbonne, en littérature comparée. Parallèlement à ses sujets de recherche, Etienne s’intéresse aux frontispices et me faisait remarquer récemment qu’ils restent encore un sujet éloigné du champ des études littéraires. Etienne souhaite mener une réflexion, une étude critique sur le « topos » que représente le frontispice (XVI/XVIIIe siècle), et cela d’un point de vue plutôt littéraire, « si tant est que la rhétorique du frontispice puisse s’apparenter à une rhétorique qui (comme il le pressent) n’est pas uniquement visuelle, mais déjà d’ordre textuel.
Sa question est la suivante: connaîtriez-vous des ouvrages traitant déjà de ce sujet ? Des catalogues de frontispices « importants »? Des ouvrages critiques? Tout autre document « bibliophilique » (parfum de mystère, detemporalité longue et d’accumulation patiente qui se dégage de ce terme…) susceptible de l’aider à percevoir l’enjeu de ces travaux? Moi non, et vous?
Enfin, et non des moindres…. A l’heure où il est encore nécessaire de boucler le « tour de table » pour financer le Cazin de Jean-Paul et où chacun s’intéresse sur l’édition d’ouvrages pour bibliophiles, j’avais envie de vous parler du magnifique ouvrage publié par notre ami Nicolas Malais, bon libraire de livres anciens mais aussi éditeur. L’ouvrage, présente deux textes inédits d’Edmond Rostand, proposés tête-bêche dans un fort volume: les Lettres à sa fiancée, ou la correspondance inédite qu’Edmond adressa à Rosemonde Gérard, et une pièce inédite du maître, Le gant rouge, en fait sa toute première pièce, qui était réputée perdue. 
« Les biographes se bornaient à en mentionner l’existence, sans jamais avoir pu la lire… Rostand attendait beaucoup de sa pièce : elle fut jouée deux semaines et malmenée par la critique. L’écrivain, profondément blessé, n’écrira plus jamais de théâtre en prose ! Il fait disparaître son oeuvre ; s’oppose à une reprise en 1903. Et fuit à jamais ses premiers rêves de triomphe. Miraculeusement redécouverte par Michel Forrier, la pièce mystérieuse connaît ici sa toute première édition. Proche de la folie contagieuse d’un Feydeau ou d’un Labiche, ce vaudeville allègre, se déroulant au Musée Grévin, témoigne du talent d’un tout jeune homme de vingt ans qui ambitionne de devenir une « des futures gloires de la France »!
Tiré à 1600 exemplaires. Un volume bicolore, de 512 p. + 4 calques. Dirigé par Michel Forrier & Olivier Goetz. Couverture vergé. Présentation tête-bêche. Lettres à sa fiancée, (Rosemonde Gérard), 162 p. Le Gant Rouge, 350 p. Préface d’Olivier Goetz. 28,50 euros. Il existe également un tirage de luxe sur papier vergé aigue-marine, auquel on joint un gant de velours rouge.
J’ai la chance d’avoir reçu l’un des exemplaires du tirage de luxe. C’est une merveille absolue. Et quel texte!
Si vous souhaitez avoir plus d’informations, vous pouvez vous rendre sur le site de Nicolas (www.lebibliophile.com) ou me contacter pour avoir l’adresse email de Nicolas. Absolument indispensable en tout cas pour les amateurs d’Edmond Rostand (dont je suis).
H

12 Commentaires

  1. Je vous invite à lire « Fabriquer un livre au XVIe siècle » par Jeanne Veyrin-Forrer (in « La lettre et le texte », 1987) où on pourra lire notamment :
    « … l’urgence, l’importance de l’oeuvre ou celle du tirage imposent parfois le recours à plusieurs équipes. Il y a plus. Faute de pouvoir obtenir d’un fabricant unique les délais ou les quantités qui leur conviennent, certains marchands libraires n’hésitent pas à confier l’exécution d’un même ouvrage à différents imprimeurs disposant d’un matériel similaire ».

  2. Martin a ouvert la porte. Poussons-là encore :

    « Haebler, rappelant que les prix de vente des incunables étaient généralement fixés d’après le nombre de quinternions qu’ils contenaient, écrit qu’en 1484, les impressions d’Amerbach en grand format se vendaient environ à raison d’un florin du Rhin pour 17 quinternions et en 1489 déjà, un florin pour 27 quinternions : l’offre fut ainsi rapidement supérieur à la demande et les imprimeurs traversèrent, à la fin du XVe siècle et au début du XVIe, une période difficile. »

    Extrait de Elie H, Les éditions des statuts de l’ordre des Chartreux, 1943, p.45.
    http://books.google.com/books?id=e5ABciqc92oC&printsec=frontcover&dq=quinternions&hl=fr&source=gbs_summary_s&cad=0

    Raphael

  3. Un exemple du coût d’une édition d’une bible en 1478 à Venise d’après un contrat notarial en date du 14 mars passé entre un éditeur, Nicolas, et un imprimeur, Léonard.

    « Maître Léonard imprimera vite et bien, de bonne foi et sans fraude 930 Bibles sur papier commun pour Nicolas et il devra les livrer avant juin prochain. Ni dans cette période, ni dans les neuf mois suivants il n’imprimera d’autre Bible. Nicolas paiera à Maître Léonard 430 ducats d’or et devra fournir le papier nécessaire. Le règlement se fera de la façon suivante : pour la livraison de chaque quinternion, Nicolas paiera 5 ducats. Sur les 930 copies, maître Léonard en gardera 20 pour lui. Nicolas fournira autant de papier que Maître Léonard en demandera, et Maître Léonard devra réimprimer toutes les copies qui ne satisferont pas Nicolas. »

    Adapté de Brown HF, the Venetian printing press, 1891.p.26
    http://www.archive.org/details/venetianprinting00brownuoft

    Raphael

  4. Fabuleux ! (je viens d’avoir votre message), il s’agirait donc d’une information permettant de calculer le prix du livre : « je le vends à tant le quinterne ! »… et ceci quelque soit le travail de composition et de gravures !?
    Ce qui est étrange est que cette pratique de marquage ne soit pas plus généralisée à Venise.

    A toutes les serrures, vous êtes la clé.

    Merci, Martin.

    Raphael

  5. Mon message privé n’est donc pas arrivé?
    Voici le lien vers l’article mentionné (p. 14):
    http://edoc.hu-berlin.de/dissertationen/altmann-ursula-1974-12-18/PDF/Altmann.pdf

    Essai de traduction:  » L’avancement/la continuation (?) de la pratique de calculer le prix des livres imprimés à base de leur taille (?) mesurée en (Quinternes) (cinq feuilles (Bogen, i. e. sheets) donnant 10 feuillets (Blatt, i. e. leafs), … amenait à une innovation dans le régistre des livres imprimés: la bible en langue itallienne, imprimée en 1478 à Venise par Johannes Rubeus, nomme à la fin du registrum le nombre des (Quinternes).

  6. Merci Martin pour cette référence sur gallica. Vous avez eu du flair ! Elle est d’autant plus intéressante qu’il s’agit d’un livre du même imprimeur mais je ne crois pas trop à une mention de prix :

    « Quinterni 8 & car 1 » cela fait 41 feuilles, soit 82 folios (ou feullets)lorsqu’elles sont pliées en deux. On lit bien d’ailleurs le registre sur la page 82. CQFD. Merci à vous d’avoir cherché, très éclairant comme exemple !
    Je ne trouve pas de mot latin commençant par car. qui pourrait coller. Je reste sur l’idée d’une notation locale (?)

    Bonne soirée

    Raphael

  7. Venise ne ferait-elle plus rêver… ?

    Je vous propose mon hypothèse au moins sur les signes en fin de registre.

    Le signe « q, » pourrait représenter le mot « quinterni » qui signifie « cahier de 5 feuilles ». Je n’arrive pas bien à déterminer s’il s’agit d’un mot latin, italien ou italien latinisé. Quinterno est en tout cas bien attesté en italien. Cela m’arrangerait qu’il fût italien, car dans ce cas la lettre « c. » pourrait être l’initiale de carta, la page ou feuille, mais peut-être existe-t-il un mot latin correspondant.
    Au total, cela donnerait : « quinterni 12, carte 4 » soit « 12 cahiers de 5 feuilles et 4 feuilles », soit un total de 64 feuilles qui composeraient le livre.
    D’après ce calcul, on peut en déduire que le livre contient 64 x 2 = 128 folios ou feuillets. Or, l’examen du livre en révèle 130.
    Si on prend en compte l’erreur de registre qui comptabilise par erreur 2 feuilles pour le cahier aa et non pas trois comme cela est réellement, cette feuille oubliée, ajoutée aux 64 précédentes donnerait un total de 65, soit 130 feuillets comme observés.

    Il pourrait donc s’agir du récapitulatif du nombre des feuilles imprimées avant pliage constituant l’ouvrage. Si c’est le cas, l’expression en cahier de 5 feuilles n’est pas simple et je me demande à quoi elle se rattache, peut-être à une tradition d’assemblage des manuscrits ?

    Il faudrait pouvoir trouver un autre exemple afin de voir si cela tient la route ou pas.

    Raphael

  8. Tout à fait Gonzalo !
    Dans une discussion en coulisses très instructive pour moi, nous avions évoqué ensemble les particularités de ce livre. Si je peux me permettre de résumer votre interprétation, elles vous évoquent un travail partagé entre deux ateliers ou, dans le même atelier, entre compositeurs disposant chacun d’une casse contenant des fontes différentes, n’est-ce pas ?

    Nous en restions restés de notre discussion à tenter de trouver une logique à la répartition du travail (certains cahiers étant « mixtes »).

    Voici à toutes fins utiles une transcription du registre que je n’ai pas suffisamment agrandi:

    aa A B C D E F G H I K L M N O P. Omnes sunt quaterni praeter aa qui est duernus & O P qui sunt quinterni.

    L’ordre et la composition des cahiers qui constituent le livre sont donc indiqués d’après leur signature : tous sont constitués de quatre feuilles (pliées en deux en insérées les unes dans les autres, formant donc 8 feuillets donc 16 pages) sauf le cahier initial aa qui est constitué de deux feuilles (en réalité trois) et les cahiers O et P qui sont constitués de 5 feuilles.

    Ce qui suit commence par la caractère q « virgulé », une virgule située à droite coupant la jambe de la lettre q. Ce caractère est suivi de « 12 c. 4 ».

    Cette série de caractères en fin de registre (?) ne me parait pas très répandue. Sa présence traduit-elle une habitude d’atelier ou est-elle plus spécifique de Venise ou de l’Italie ?

    En tout cas, il est probable qu’elle apporte une information spécifique supplémentaire à l’ouvrier chargé d’assembler le livre à partir des cahiers.

    Raphael

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