Caché, volé, racheté : l’histoire folle d’un manuscrit de Sade, (les derniers développements)

Amis Bibliophiles bonjour,

Je vous invite aujourd’hui à découvrir le très intéressant article de Nathaniel Herzberg (http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/10/01/cache-vole-rachete-l-histoire-folle-du-manuscrit-de-sade_1767353_3260.html) sur la belle histoire d’un manuscrit de Sade.


« Donatien de Sade ne rejetait ni la violence ni la perversité. Nul doute qu’il aurait apprécié la sourde bataille qui fait aujourd’hui rage autour du manuscrit des Cent Vingt Journées de Sodome. Une histoire de vol, de passion, d’argent bien sûr. Une lutte qui, n’en déplaise au Divin Marquis, pourrait trouver une issue heureuse. Deux familles de collectionneurs et la Bibliothèque nationale de France (BNF) tentent de trouver un terrain d’entente afin de mettre fin à vingt-cinq ans de conflit, en France et en Suisse, et de faire entrer le document dans les collections nationales. Une négociation à gros budget – plusieurs millions d’euros – et à haut risque – d’autres prédateurs rôdent – que l’institution parisienne estime pourtant « bien engagée ».
L’histoire du manuscrit est à la hauteur de ce texte, le premier mais aussi le plus extrême rédigé par Sade. Incarcéré en 1777 à Vincennes puis à la Bastille pour les traitements infligés à plusieurs jeunes filles, le marquis croupit en cellule depuis huit ans quand il se décide à faire œuvre littéraire. Seul et privé de ses fantasmes, ou plutôt de leur satisfaction, il se rattrape à travers ses héros : quatre hommes de 45 à 60 ans, « dont la fortune immense est le produit du meurtre et de la concussion ».
Enfermés en plein hiver dans un château de la Forêt-Noire, avec quarante-deux filles et garçons livrés à leur pouvoir absolu, ils font subir pendant quatre mois, aux jeunes oies blanches, une succession de six cents perversions. Insoutenable pour la plupart (même Georges Bataille jugeait sa lecture pénible), génial pour quelques-uns, le texte a de quoi choquer. Meurtres, tortures, humiliations : le texte n’épargne ni Dieu, ni les hommes, ni même les bêtes. Pour ne citer qu’un extrait, choisi par l’écrivain Chantal Thomas en exergue du chapitre consacré aux Cent Vingt Journées dans son livre Sade (Le Seuil, 1994) : « Il encule un cygne en lui mettant une hostie dans le cul, et il étrangle lui-même l’animal en déchargeant. » Une douceur, faut-il préciser, par rapport à d’autres « perversions » décrites dans le texte. De quoi susciter, aujourd’hui encore, de vives réprobations. Il y a quelques jours, la Corée du Sud a ainsi ordonné son interdiction en raison de son « extrême obscénité » et ordonné la mise au pilon de tous les exemplaires du livre nouvellement traduit.
En 1785, le détenu Sade ne risque qu’une chose : la confiscation. Les feuilles de brouillon prennent trop de place. Du 22 octobre au 28 novembre, à raison de trois heures par jour, il couvre donc, d’une écriture minuscule, les deux côtés de petits feuillets de 12 centimètres de largeur. Il assemble ensuite les folios en un rouleau de 12,10 mètres de long, qu’il dissimule entre les pierres de sa cellule. Le document y restera plus de trois ans. Jusqu’aux fameuses journées de juillet 1789.
L’épisode est resté célèbre : dès le 2 du mois, Sade est à la fenêtre. De derrière les barreaux, il harangue la foule, lui intime de brûler la prison. L’administration royale le déplace à l’asile de Charenton. La légende le décrit nu au cours du transfert. Il laisse en tout cas derrière lui ses effets, dont le précieux manuscrit. Lorsque la Bastille est détruite, le rouleau et ses brouillons partent en fumée. Du moins, c’est ce dont le marquis est convaincu. Jusqu’à sa mort, en 1814, il regrettera la perte de son chef-d’oeuvre, affirmant avoir versé « des larmes de sang ».
Il ignore que, lors de l’assaut, le frêle objet a été récupéré par le citoyen Arnoux de Saint-Maximin, qui l’a vendu au marquis de Villeneuve-Trans. Resté dans cette famille pendant trois générations, le manuscrit est cédé en 1900 à Iwan Bloch. Dermatologue et psychiatre, inventeur de la sexologie, le médecin allemand fait éditer le texte en 1904, sous le pseudonyme d’Eugen Dühren. Mais la publication est truffée de milliers d’erreurs.
En 1929, le vicomte Charles de Noailles mandate Maurice Heine afin qu’il rachète le rouleau. A l’éditeur et écrivain incombe la charge de négocier, analyser, puis publier le document. L’ancien journaliste s’en acquitte avec un soin exemplaire, qui fait de cette publication, conduite entre 1931 et 1935 et réservée aux « bibliophiles souscripteurs » pour éviter la censure, la version de référence.
Les Noailles, de leur côté, financent l’opération et entrent en possession du trésor. Mécènes, Charles et Marie-Laure n’ont peur ni du risque ni du scandale. En 1930, n’ont-ils pas produit L’Age d’or, de Luis Buñuel et Salvador Dali, déclenchant l’une des plus formidables polémiques de l’histoire du cinéma ? Qui plus est, Marie-Laure, née Bischoffsheim, se trouve apparentée au Divin Marquis. A défaut de nouvelle famille, le précieux manuscrit a trouvé un nouveau refuge.
A la mort des époux, c’est leur seconde fille, Nathalie, qui en hérite. En 1982, elle confie le texte à un ami, l’éditeur Jean Grouet, qui souhaite l’étudier, de même que la partition originale des Noces de Stravinsky. Quelques mois plus tard, et à sa demande, il lui restitue le coffret. La légende – encore une – évoque un écrin de forme phallique. Il n’en est rien. L’étui en cuir présente la forme banale d’un parallélépipède. Surtout, il est vide. Jean Grouet a vendu le rouleau le 17 décembre, pour 300 000 francs, au Suisse Gérard Nordmann.
Encore un personnage hors norme. Héritier d’une grande chaîne de supermarchés, en Suisse mais aussi en France (il possède alors le Printemps), Gérard Nordmann est un collectionneur multicarte. Avec, par-dessus tout, une passion : les curiosa, autrement dit les objets, représentations ou manuscrits érotiques. Dans cette catégorie, il est inégalé.
En 2004, après sa mort, l’exposition de sa collection à la Fondation Bodmer constituera un événement mondial.
A la suite de la découverte du vol, le fils de Nathalie de Noailles, Carlo Perrone, contacte le passionné suisse. « Je lui ai proposé de le dédommager intégralement, raconte-t-il. Il m’a répondu que c’était la plus belle pièce de sa collection, qu’il l’avait acquise légalement et qu’il n’était pas question qu’il s’en sépare. »
Légalement… Pendant quinze ans, de part et d’autre des Alpes, les tribunaux vont examiner le sujet. Pour la France, la Cour de cassation tranche en juin 1990 : l’œuvre a bel et bien été volée, écrit-elle, et doit être restituée à ses propriétaires légitimes, la famille de Noailles. En Suisse, le tribunal fédéral, qui clôt la procédure en mai 1998, est d’un tout autre avis : pour la haute juridiction helvétique, Gérard Nordmann a acquis le document auprès d’un proche de Mme de Noailles, contacté par l’intermédiaire d’un libraire parisien irréprochable, au prix du marché et en payant par chèque. Sa « bonne foi » est donc constituée.
Depuis lors, la situation était gelée. En Suisse, le rouleau pouvait circuler librement, d’où sa présentation à Coligny, sur les bords du Léman, lors de l’exposition de 2004. Mais qu’il passât la frontière et la pièce aurait été saisie et restituée à Carlo Perrone.
Situation insupportable pour le fils de Nathalie de Noailles, patron de presse en Italie, mais aussi pour les héritiers de Gérard Nordmann, qui, ne partageant pas la passion paternelle, souhaitaient vendre. Ils disposaient même d’un acheteur. Gérard Lhéritier, collectionneur et créateur du Musée des lettres et manuscrits, à Paris, avait offert 4 millions d’euros pour le joyau. Avant de conclure la vente, au début de l’année, son avocat a toutefois contacté Carlo Perrone, pour connaître ses intentions. « Il m’a dit qu’il le ferait saisir, j’ai donc renoncé », regrette le collectionneur, qui ne « désespère pas » de l’exposer un jour dans son musée.
C’est pourtant une autre solution qui se dessine. Et une autre destination : la BNF. Début juillet, son président, Bruno Racine, a fait adopter, par la Commission des trésors nationaux, le « vœu » d’un « retour en France du manuscrit en vue de son entrée future dans le patrimoine national ». Manière d’annoncer que le document pourrait être classé trésor national et bénéficier des avantages fiscaux offerts aux mécènes qui soutiendraient son acquisition.
Car c’est une négociation financière qui s’ouvre à présent. Combien la BNF est-elle prête à donner ? Comment se répartiraient les bénéfices entre les héritiers Nordmann et Carlo Perrone ? Contactés par Le Monde, les premiers ont jugé « prématurée toute déclaration ».
Carlo Perrone ne souhaite pas davantage se prononcer sur la « clé de répartition » d’une somme globale qu’il évalue « entre 4 et 5 millions d’euros ». Il se dit prêt à « faire des concessions, si c’est pour la BNF. Ma famille a toujours entretenu de bons rapports avec les musées nationaux français. Le manuscrit des Noces, après sa restitution, est allé à la Bibliothèque nationale. » Mais il refuse de voir les Nordmann tirer seuls les profits de ce « vol ». Pour « bien engagée » qu’elle soit, la négociation promet d’être ardue.
Nathaniel Herzberg »

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Le vol dans les bibliothèques

Le vol dans les bibliothèques

Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.

Du vol dans les bibliothèques patrimoniales

Il y a, dans toute bibliothèque patrimoniale, une inquiétude sourde que ne dissipent ni les murs épais, ni les alarmes, ni les procédures. Une inquiétude ancienne, presque constitutive de l’institution elle-même : celle de la disparition silencieuse. Le livre ancien, si patiemment conservé, catalogué, restauré, demeure un objet vulnérable. Non parce qu’il est fragile — il l’est — mais parce qu’il est désirable. Et qu’il circule.

L’actualité récente, ponctuée de vols spectaculaires dans des bibliothèques universitaires, nationales ou muséales, ne fait que rappeler une vérité ancienne : le vol de livres – comme celui des couronnes, hélas -, est aussi ancien que le livre lui-même. Il accompagne l’histoire des collections comme une ombre fidèle, changeant de visage selon les époques, mais conservant les mêmes ressorts : la convoitise, la passion, la cupidité, parfois la conviction intime de mieux servir le patrimoine que l’institution qui le conserve.

Une menace contemporaine, un mal ancien

À l’automne 2023, plusieurs affaires rappelaient brutalement que les bibliothèques patrimoniales ne sont pas des sanctuaires inviolables. À Varsovie, près de quatre-vingts volumes rares d’éditions russes disparaissaient des collections universitaires, remplacés pour certains par des fac-similés soigneusement installés sur les rayonnages. À Paris, dans la nuit, une intrusion visait les réserves de la BULAC, où des éditions originales de Pouchkine avaient été demandées en consultation la veille. À Lyon, quelques mois plus tôt, d’autres éditions russes rares avaient déjà disparu. Les bandes de vidéosurveillance établirent rapidement que les mêmes individus circulaient d’un établissement à l’autre.

Ces faits, pris isolément, pourraient sembler relever du fait divers. Ils dessinent en réalité un phénomène plus vaste : celui d’un marché international du livre ancien et du document patrimonial, où certaines pièces circulent sur commande, parfois à l’échelle d’un État, parfois pour satisfaire un collectionneur discret, parfois pour alimenter un commerce parallèle.

Mais réduire le vol en bibliothèque à une criminalité organisée serait une erreur. Car l’histoire montre que les bibliothèques ont été pillées par toutes sortes d’acteurs, et souvent de l’intérieur.

Sorts, chaînes et serments : la longue histoire des parades

Dès l’Antiquité, on tenta de dissuader les voleurs par la menace surnaturelle. Des formules de malédiction, gravées ou copiées dans les manuscrits, promettaient le courroux des dieux à quiconque oserait soustraire un livre. Au Moyen Âge, ces imprécations cédèrent la place à des formules d’excommunication, parfois ajoutées au colophon. On enchaîna les livres aux pupitres, on ferma les armoires, on surveilla les lecteurs.

À l’époque moderne, les bibliothèques firent prêter serment à leurs usagers. Certaines salles de lecture affichaient encore, au XVIIIᵉ siècle, des avertissements solennels rappelant que toute altération ou soustraction serait sévèrement punie. Le célèbre serment exigé à Oxford, toujours en vigueur aujourd’hui sous une forme modernisée, rappelle cette continuité : le lecteur promet de ne pas emporter, mutiler ou endommager les ouvrages qui lui sont confiés.

« I hereby undertake not to remove, deface, or injure in any way, any volume, document, or other object belonging to it or in its custody; not to bring into the Library, or kindle therein, any fire or flame; and not to smoke in the Library. And I promise to obey all rules of the Library.

En français:

« Je m’engage par la présente à ne retirer, dégrader ou endommager de quelque manière que ce soit aucun volume, document ou autre objet appartenant à la bibliothèque ou placé sous sa garde ; à ne pas introduire dans la bibliothèque ni y allumer aucun feu ou flamme ; à ne pas fumer dans la bibliothèque ; et je promets de respecter l’ensemble des règles de la bibliothèque.« 

Ces dispositifs, pourtant, n’ont jamais empêché les vols. Ils rappellent seulement que la conscience du danger est ancienne, et que la bibliothèque n’a jamais été un espace naïf.

Le livre : un objet d’art volable

Contrairement au tableau ou à la sculpture, le livre ancien présente une particularité troublante : il n’est que rarement unique. Un exemplaire volé peut être remplacé par un autre de la même édition, parfois sans que la perte soit immédiatement détectée. Pire : il peut être transformé. On change une reliure, on coupe des marges, on efface des cachets, on recompose un volume à partir de feuillets dispersés.

Cette plasticité explique en grande partie l’attrait du livre pour les voleurs. Elle permet le camouflage, la dilution, la réintégration sur le marché. Les affaires récentes l’ont montré : certains voleurs n’hésitent pas à substituer des copies aux originaux, retardant la découverte du vol parfois de plusieurs années.

Passion, bibliomanie et pulsion de possession

Tous les voleurs de livres ne sont pas mus par l’appât du gain. L’histoire bibliophilique est jalonnée de figures ambiguës, où la passion pour le livre se transforme en justification du vol.

Le cas de Stephen Carrie Blumberg demeure emblématique (https://bibliophilie.com/stephen-carrie-blumberg-bibliophile-et-voleur-de-haut-vol/). Pendant plus de quinze ans, il pilla près de trois cents bibliothèques nord-américaines, dérobant plus de vingt-trois mille ouvrages et manuscrits. À son arrestation, il se présenta non comme un criminel, mais comme un sauveur : selon lui, les institutions ne protégeaient pas suffisamment leurs trésors, et il ne faisait que les mettre à l’abri. Cette rhétorique du « sauvetage » revient avec une constance troublante dans les procès de voleurs bibliomanes.

En France, l’affaire du Mont Sainte-Odile révéla un autre profil : celui d’un lecteur solitaire, passionné d’ouvrages anciens, qui profita d’un passage secret pour s’approprier plus d’un millier de volumes, dont plusieurs incunables. Il ne revendait rien. Il conservait. La bibliothèque publique devenait le réservoir de sa collection privée. (https://bibliophilie.blogspot.com/2007/05/un-arsne-lupin-bibliophile.html)

Compléter sa bibliothèque aux dépens des autres

Chez certains collectionneurs, la tentation est plus insidieuse encore. Ils fréquentent assidûment les bibliothèques, notent les manques de leurs propres exemplaires, puis découpent, feuillet par feuillet, ce qui leur fait défaut.

L’affaire Farhad Hakimzadeh, à Londres, est à cet égard exemplaire. Pendant des années, il découpa avec une précision chirurgicale des pages dans des ouvrages rares de la British Library et de la Bodleian Library. Les pages volées servaient à compléter ses propres livres. La découverte de l’affaire ne fut possible que grâce à l’examen minutieux des particularités d’exemplaire : taches, défauts, dorures de tranches, petites marques invisibles à l’œil non exercé.

Ici, le vol ne détruit pas seulement le patrimoine : il le fragmente, le disperse, le rend presque impossible à reconstituer.

Le lucre et le spectaculaire

D’autres affaires relèvent d’une criminalité plus classique, parfois teintée d’une audace presque théâtrale. La tentative de vol de la Bible de Gutenberg à Harvard, en 1969, reste l’une des plus célèbres. Caché dans les toilettes, le voleur tenta de s’échapper par une corde improvisée, avant de s’effondrer, grièvement blessé, sous le poids des volumes. Ironie cruelle : il ne fut jamais condamné.

La même Bible de Gutenberg suscita d’autres convoitises, jusqu’au vol commis à Moscou par d’anciens officiers du renseignement, qui tentèrent de la revendre plusieurs années après l’avoir subtilisée.

Ces affaires spectaculaires fascinent, mais elles masquent une réalité plus banale : la majorité des vols sont discrets, progressifs, presque invisibles.

Quand les professionnels trahissent

L’une des dimensions les plus dérangeantes du vol patrimonial réside dans l’implication de professionnels : libraires, experts, universitaires, bibliothécaires. Leur connaissance intime des collections, des procédures et du marché en fait des acteurs redoutablement efficaces.

Dans les années 1920-1930, un réseau de libraires new-yorkais organisa le pillage systématique des bibliothèques publiques, alimentant un commerce parallèle florissant. Plus récemment, des marchands réputés ont été condamnés pour avoir dérobé cartes, livres ou manuscrits directement en salle de lecture.

Les universitaires ne sont pas exempts de cette dérive. Musicologues, papyrologues, historiens du livre ont parfois cédé à la tentation, revendant à l’étranger des documents qu’ils étaient censés étudier. L’affaire des fragments de papyrus anciens vendus à un musée américain, puis reconnus comme volés, illustre les zones d’ombre où se mêlent recherche, marché et collection privée.

Les bibliothécaires, entre négligence et prédation

Plus douloureux encore est le constat que certaines bibliothèques ont été pillées par ceux-là mêmes qui en avaient la garde. Le XIXᵉ siècle connut le scandale Guglielmo Libri ; le XXᵉ et le XXIᵉ n’ont pas été en reste. (https://bibliophilie.com/laffaire-du-comte-libri-le-biblio-kleptomane/)

Au Danemark, en Suède, en Italie, en France, des conservateurs et des agents ont méthodiquement soustrait des milliers de volumes. À Naples, le cas de la bibliothèque des Girolamini frappa les esprits : des éditions originales de Galilée furent remplacées par des faux d’une qualité telle qu’ils trompèrent longtemps les experts.

À Paris, l’affaire du manuscrit hébraïque exporté frauduleusement révéla combien une signature administrative pouvait suffire à faire disparaître un trésor national.

Il faut aussi évoquer la négligence. Certains vols ne furent découverts que des décennies plus tard, à l’occasion d’une succession ou d’une vente. Des bibliothèques entières ont été amputées sans que personne ne s’en aperçoive.

Illusion technologique et véritables remparts

Caméras, RFID, bases de données, numérisation massive : les bibliothèques contemporaines n’ont jamais été aussi équipées. Pourtant, aucune technologie ne garantit une protection absolue. Les puces ne peuvent être apposées sur les ouvrages anciens sans risque. Les bases de données peuvent être modifiées. Les images ne servent souvent qu’après le vol.

Ce qui s’avère décisif, en revanche, c’est la connaissance fine des exemplaires : relevé systématique des particularités, photographies, conservation des anciens catalogues sur fiches, vérfifications régulières. Là où ces pratiques existent, les voleurs sont plus vite confondus.

Conclusion : une responsabilité partagée

Le vol en bibliothèque ne disparaîtra jamais totalement. Il est le revers sombre de l’amour du livre, de sa valeur symbolique et marchande. Face à lui, aucune parade n’est infaillible. La protection du patrimoine repose sur une vigilance collective : celle des professionnels, des chercheurs, des libraires, mais aussi des lecteurs.

Car le livre ancien n’est pas seulement un objet à conserver : il est un objet à comprendre. Et c’est peut-être là, dans cette compréhension partagée, que réside la meilleure défense contre sa disparition.

IGLI — DPM-XVI-PIG-PEY-1993

21 Commentaires

  1. Je suis surpris par ce débat. Que Sade ne soit pas un grand écrivain, soit, mais cela ne signifie pas pour autant qu'il ne doive pas être publié? Qui êtes-vous, qui sommes-nous pour en juger?

    S'il ne fallait retenir que les grands textes, les bibliothèques des bibliophiles seraient vides.

    Au risque de blasphémer… Uzanne par exemple, dont une grande partie des écrits est tout simplement illisible, quand il ne s'agît pas comme vient semble-t-il de le découvrir Bertrand, d'un texte antisémite (dans cas, je préfère encore les fautes de goût de Justine….)… franchement, la moitié de ses écrits sont sans talent et sans intérêt. Choux à la crème indigestes, précieux, etc.

    En revanche, certains de ses textes sont très bons. Il est publié, on se rengorge. Sade est publié, tant mieux. Ca permet de le lire et de former son goût, dans le pire des cas.

    Messieurs les censeurs, bonjour.

    Hugues

  2. @ Olivier : une " cote " pas une "côte" de boeuf ou maritime.
    2 points de moins
    et un bon point au bibliophile rhemus qui ose aller à rebours de la pensée unique sur les ouvrages de ce sinistre personnage.
    patrick C.

  3. Bah par déranger je ne voulais pas dire que ça me dérange.
    Ça interpelle, ça bouscule un peu les représentations du 18ème siècle, non? Cette volonté d'être lu quand ce qu'on a à dire ne peut pas être entendu, moi ça me questionne.

    Mais si ça vous rassure de penser que la côte, et je ne parle pas de sa côte financière(exponentielle),de Sade n'est due qu'à une épidémie de priapisme…

  4. Tant qu'on ne dit pas de mal d'Anatole France et de Jules Renard… 😉
    Ceci dit, j'ai (essayé de) lire quelques ouvrages de Sade, et certains se lisent effectivement bien, et sont agréables à lire, mais les 120 journées, franchement je n'ai pas pu.

  5. Réponse intéressante, Olivier, mais en quoi est-ce "dérangeant" (qui est dérangé ?) ?
    En tout cas, ce n'est pas inhabituels: les fous littéraires veulent tous être publiés, c'est une de leurs particularités. Le thème de Sade lui a assuré plus de succès que des délires mystiques ou des théories scientifiques révolutionnaires, mais vaut-il vraiment mieux sur le fond ? Au risque de commencer à devenir de mauvaise foi, je persiste à penser que c'est la pornographie et la violence qui lui ont assuré son succès actuel.
    Parmi les auteurs de l'époque poursuivis par les bibliophiles, Rétif, au moins, est plus avenant.

    Quoi qu'il en soit, j'ai écorché le titre de l'ouvrage de Dantzig: lire Dictionnaire "égoïste" (ce qui revient un peu au même). Entre autres éreintements revigorants (quoique, ou parce qu'injustes): Aragon, Claudel et Yourcenar (mais là, je suis moins d'accord).
    Guillaumus

  6. On est bien d'accord Guillaumus, ce n'est pas un honnête littérateur.
    C'est effectivement répétitif (mathématique, quantophrénique), absurde souvent (essayez de représenter sur le papier les scènes de sexe qu'il décrit).
    Par ailleurs, mais qu'alliez-vous l'y chercher il n'a rien à faire dans un dictionnaire amoureux (même de la littérature).
    La seule chose (vraiment) dérangeante chez Sade c'est qu'il est absolument voulu être publié. Ça c'est dérangeant.

    Olivier

  7. Je pense au contraire que Jean-Paul, lui, a lu Sade. Charles DANTZIG lui consacre une notice très juste dans son Dictionnaire amoureux. C'est répétitif (sur le fond et sur la fore), et l'on périrait d'ennui sans quelques remontées de dégoût… 
    Il y a tellement mieux à la fin du xviiie, dont le talent est éclipsé par cette fausse gloire (Chênier, Sénac de Meilhan, Florian, à redécouvrir – dans d'autres genres bien sûr). Sade a un intérêt pathologique et historique, mais certainement pas littéraire. Ce qui explique la différence de cote avec d'honnêtes littérateurs.
    Guillaumus

  8. Bravo olivier, Sade est comparable par certains points à Rabelais, il a poussé à l'excès ses textes, mais ce pour mieux atteindre son but et démontrer sa philosophie.Ne le repoussons pas dans le boudoir des curiosités littéraires.

    Daniel B.

  9. C'est ça… Mettons aussi Bataille, l'Arétin et Apollinaire au pilon! Ah non, pour Apollinaire, on garde l'intéressant (donnez-moi les critères de choix siouplait!) et on jette l'obscène, pour Musset on verra… Le reste, je suggère un grand autodafé, de nuit de préférence, avec musique militaire et défilé!

  10. Que voilà un jugement mesuré et étayé Jean-Paul.
    Sade était malade c'est certain (mais il n'y avait aucun secours pour lui à l'époque), le condamner au rebut de l'histoire littéraire…
    Comment le bibliographe que vous êtes explique la survie de ses textes? Assurément pas par leur caractère pornographique, ce qu'ils ne sont pas. Ou alors vous ne les avez pas lu.

    Olivier

  11. Petit calcul amusant suivant les données de l'insee 1 franc 1982 = 0,31727 euros de 2011 Le manuscrit a donc été vendu en 1982 94581 euros de 2011. Il est aujourd'hui estimé 4 a 5 millions d'euros soit 40 a 50 fois + , à moins que ce ne soit des francs Suisses mais l'article ne le dit pas, ce serait encore un différentiel d'au moins 10 x …on comprend mieux pourquoi il y a bataille. Cherchez l'erreur.;-)

    Daniel B.

  12. Vraiment étrange cette histoire de vol, quand l'on voit ce qui se passe lors des successions de bibliothèques bien plus petites, où cela se déchire, où des livres sont vendus séparément par différents membre de la famille…Enfin on ne va pas commenter une décision de justice, quoi qu'ici les verdicts soit différents suivant les pays qui aimeraient bien tous deux conserver le manuscrit… je comprend la difficulté des juges, car de prime abord et sans connaître le dossier, cela sent étrangement la vente par courtage regrettée par la suite, car peut être sous évalué ?.

    Daniel B.

  13. Seul un génie (affligé de pas mal de pathologies j'en conviens) a pu se tirer de telles contrariétés éditoriales.
    Je remercie ma professeure de philosophie de terminale de nous avoir tous fait plancher sur la "philosophie dans le boudoir" en vue de préparer l'oral pour les plus malchanceux d'entre-nous (je parle bien du baccalauréat ici…).

    Français encore un effort si vous voulez être républicains [que diable!] 😉
    Olivier

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