Le 20 février 1672, salle du Palais-Royal, la troupe de Molière répétait Les Femmes savantes ; deux libraires de la Communauté de Paris étaient au troisième rang. Après l’entracte, on répéta une autre comédie, en cinq actes et en vers, absente du registre de La Grange et de l’édition de 1682. J’en ai copié quatre-vingts vers au dos d’un placard.
Amis bibliophiles, bonjour.
Par Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde, voyageur des bibliothèques, chargé des comparaisons fâcheuses, des enthousiasmes défensifs et des statistiques qu’on consulte en fronçant les sourcils.
Le service des déplacements m’a accordé quatre heures au 20 février 1672, salle du Palais-Royal, chez M. Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, lequel ignorait ma visite, ce qui est la condition ordinaire de mes hôtes.
Sur le voyage lui-même je serai bref, l’ayant décrit ailleurs. On signe la décharge, on subit les trois secondes de froid intérieur qui donnent à l’estomac l’impression de descendre un escalier privé de ses marches, et l’on se retrouve debout dans l’obscurité, à l’endroit exact prévu, vêtu d’un costume que le service qualifie d’époque et que l’époque juge provincial. Les consignes tiennent en trois lignes : ne rien laisser, ne rien rapporter (merci Calamar), n’adresser la parole à personne. J’observe scrupuleusement la troisième.
Il faisait dans la salle un froid de cave et une odeur de suif à couper au couteau. On répétait Les Femmes savantes, qui devaient être créées trois semaines plus tard. Il y avait sur le plateau six comédiens, deux chandeliers de vingt-quatre bougies dont on n’avait allumé que la moitié par économie, et un homme de cinquante ans qui toussait beaucoup et reprenait tout le monde sur les silences.

Je n’étais pas venu pour lui. J’étais venu, je l’avoue, pour compter les livres de sa chambre, l’inventaire dressé après sa mort expédiant toute sa bibliothèque en une seule ligne, ce qui est une insulte faite aux bibliographes de tous les siècles. Mais on ne va pas au Palais-Royal pour vérifier un inventaire ; on y va, et il vous arrive autre chose.
Il m’arriva ce jour-là une comédie que personne n’a jamais lue.
Elle s’appelait Le Bibliomane. Cinq actes, en vers, un vieillard, une fille, un amoureux, un imposteur : le mobilier ordinaire. J’ai cherché depuis, dans les documents qu’on peut consulter sans se déplacer : elle ne figure ni au registre tenu par La Grange, ni dans l’édition des œuvres publiée en 1682 par les soins du même La Grange et de Vinot, ni nulle part ailleurs. Elle n’a donc jamais été jouée devant le public, ni imprimée, ni annoncée.
J’ai cru d’abord qu’elle avait été abandonnée pour faiblesse. J’avais tort.
À l’entracte, deux hommes de la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris se tenaient dans la salle, au troisième rang, sans manteau, avec cet air de propriétaires qu’ont partout les gens qui détiennent un privilège. Ils ne riaient pas. L’un d’eux prenait des notes.
Je précise, pour les lecteurs que ces questions ennuient : au XVIIe siècle, une pièce ne s’imprime pas sans privilège. Le privilège est royal, il vient de la Chancellerie ; mais il se sollicite avec un libraire, il s’enregistre sur les registres de la communauté, et sans libraire il ne s’imprime rien. Une comédie qui explique au public qu’on lui vend des exemplaires incomplets avait donc besoin, pour paraître, du concours empressé des marchands d’exemplaires incomplets.
Je remarquai d’ailleurs, en écoutant, que l’imposteur de cette pièce-là annonce d’assez près celui des Femmes savantes : même latin, même mépris pour qui vérifie. Il se peut qu’une comédie interdite en ait nourri une autre, et que Trissotin doive quelque chose à Cotignac.
J’ai copié ce que j’ai pu pendant la seconde partie de la répétition, au dos d’un placard d’affiche, avec un crayon que je n’aurais pas dû avoir. C’est la scène cinquième du troisième acte, la seule complète. Je la donne telle quelle, sans corriger les vers boiteux, qui sont peut-être de l’auteur et sûrement de moi.
LE BIBLIOMANE
Comédie en cinq actes et en vers
LES PERSONNAGES DE CETTE SCÈNE
GÉRONTE, bourgeois de Paris, bibliomane.
ANGÉLIQUE, sa fille.
VALÈRE, amoureux d’Angélique.
MAÎTRE COTIGNAC, se disant expert juré ès livres anciens.
LISETTE, suivante d’Angélique.
La scène est chez Géronte, dans son cabinet.
ACTE III, SCÈNE V
VALÈRE
Monsieur, depuis deux ans j’aime votre Angélique,
Et je viens la briguer, non pas par politique,
Mais d’un cœur qui vous fut toujours respectueux ;
Un mot de votre part suffirait à mes vœux.
GÉRONTE
Un mot ! Le beau discours, et la belle manière !
Savez-vous ce que vaut une bibliothèque entière ?
Quarante ans de patience et de nuits sans sommeil,
Monsieur, et vous voudriez, au sortir du réveil,
Emporter en un jour, avec ma fille unique,
Le fruit de mes labeurs et de ma rhétorique ?
VALÈRE
Je n’emporte que l’une, et vous laisse le reste.
GÉRONTE
Vous les séparez donc ? Le propos est funeste !
Ma fille est de céans, et de céans le reste.
LISETTE, à part.
Jaloux de ses cadets reliés en quarto.
GÉRONTE
Or ça, mon sentiment sera dit en deux mots.
Ma fille a six mille écus de dot bien comptants ;
Mais qui prétend l’avoir me rendra dans le temps
Le tome quatrième, hélas, de mon Cicéron.
Complétez ma série, et nous vous marierons.
MAÎTRE COTIGNAC, s’avançant.
Monsieur, je l’ai trouvé.
GÉRONTE
Trouvé ! Vous ?
MAÎTRE COTIGNAC
Ce matin.
Un exemplaire unique, et d’un état certain,
Sorti de chez un prince, en veau de la Hollande,
Dont je ne dirai pas le nom, car il commande.
GÉRONTE
Un prince ! Le voyez-vous, Valère ? Un prince ! Ô ciel !
Montrez, montrez ! Le dos ! Les nerfs ! Le naturel !
MAÎTRE COTIGNAC
Douze cents bons écus, et je vous sacrifie.
GÉRONTE
Douze cents ! C’est donné, quand la chose est jolie.
LISETTE, à part.
C’est donné, dit celui qui n’a jamais compté.
ANGÉLIQUE
Mon père…
GÉRONTE
Taisez-vous ! Est-ce à vous d’arbitrer ?
Depuis quand une fille entend-elle en librairie ?
VALÈRE
Souffrez pourtant, monsieur, que l’on vérifie.
GÉRONTE
Quoi ?
VALÈRE
Que l’on collationne. Un livre est un objet de foi
Tant qu’on ne l’ouvre pas ; ouvert, c’est autre chose.
Comptons-en les feuillets, et la question est close.
MAÎTRE COTIGNAC
Compter ! Voilà des mœurs qui ne sont plus du temps.
Monsieur, l’on se fiait, du temps de nos parents ;
Aujourd’hui le soupçon a remplacé l’estime,
Et douter d’un expert est à mes yeux un crime.
LISETTE
Le mot est bien trouvé, monsieur, et bien placé :
Il n’est que le voleur pour craindre le procès.
GÉRONTE
Lisette !
LISETTE
Je me tais. Mais qu’il ouvre le tome.
GÉRONTE, hésitant.
C’est que… l’on ne fait plus… Enfin, ouvrez, brave homme.
MAÎTRE COTIGNAC ouvre. VALÈRE compte à voix basse.
VALÈRE
Cent quatre-vingts… deux cents… deux cent trente. Voici :
Il manque le cahier signé R tout entier,
La planche du second, l’errata du dernier,
Et douze feuillets pleins, monsieur, que le relieur
A remplacés jadis par ceux d’un autre auteur.
GÉRONTE
Douze !
MAÎTRE COTIGNAC
L’usage est ainsi dans les grandes provinces.
LISETTE
Et le prince, monsieur, était-il de ces princes
Qui vendent au public ce qu’ils n’ont point reçu ?
MAÎTRE COTIGNAC
Madame…
LISETTE
Mademoiselle, et j’ai bien entendu.
GÉRONTE, au comble.
Douze feuillets ! À moi ! Chez moi ! Sous ma lumière !
Et j’allais y jeter la dot tout entière !
MAÎTRE COTIGNAC
Monsieur, considérez que la reliure est belle.
GÉRONTE
La reliure est belle et le dedans chancelle !
Sortez ! Et sachez-le, monsieur l’homme de goût :
Un dos ne vaudra pas ce que le corps nous vaut.
MAÎTRE COTIGNAC sort.
GÉRONTE, à Valère.
Vous avez donc compté. Personne ne le fait.
VALÈRE
Personne, il est bien vrai. C’est pourquoi je l’ai fait.
J’aime votre Angélique, et j’ai voulu vous dire
Que ce que l’on chérit, monsieur, on le vérifie.
GÉRONTE, après un temps.
Prenez-la, et la dot, et le tome avec elle.
Vous valez à vous seul dix experts en dentelle :
Vous m’avez épargné douze cents écus comptés
Et sept ans de flatter un exemplaire infirme.
ANGÉLIQUE
Mon père !
GÉRONTE
Et vous viendrez dîner chaque dimanche.
Nous parlerons du tome quatre.
LISETTE, au public.
L’enseignement
De cette affaire est court, messieurs, et le voici :
Comptez ce qu’on vous vend, vous serez plus chéris.
Je suis reparti à six heures, avec mon placard d’affiche sous le manteau et la conscience trouble de celui qui emporte ce qu’on lui avait demandé de laisser.
D’un côté : une comédie qui reprochait aux marchands de livres de vendre des exemplaires incomplets à des amateurs qui ne comptent pas. Elle n’a pas été imprimée. Elle n’a pas été jouée. Il n’en reste rien, sinon quatre-vingts vers copiés au crayon par un voyageur temporel en infraction.
De l’autre : les huit volumes de l’édition de 1682, qui contiennent tout le reste et que l’on tient à bon droit pour l’un des monuments du théâtre français. Ils passent régulièrement en vente. On les paie fort cher, et parmi ceux qui les paient, un certain nombre, chaque année, découvrent après coup qu’il leur manque un feuillet.
Post-scriptum. — Je m’aperçois, en relisant ces lignes, que le crayon est resté là-bas. Sur le rebord de la loge, à gauche, entre un pot de fard et une chandelle éteinte.
Le règlement du service tient en trois consignes : ne rien laisser, ne rien rapporter, n’adresser la parole à personne. J’ai rapporté un placard d’affiche, laissé un crayon hexagonal à mine graphitée et gomme sertie au bout, et je n’ai parlé à personne. Je maintiens donc, comme annoncé en tête de cette chronique, avoir scrupuleusement observé la troisième.
Si l’on inventorie un jour les papiers du Palais-Royal et qu’il s’y trouve un objet de ce genre, on voudra bien s’abstenir de le dater de 1672. On m’obligerait.
GUILDE · AR/COTIGNAC
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