Chroniques temporelles : un livre ancien perdu avec le naufrage du Titanic

Le 15 avril 1912, Harry Elkins Widener, 27 ans, a coulé avec le Titanic, une édition de 1598 des Essais de Bacon dans la poche. Silas Deckard, chroniqueur de l’an 2125, est descendu à 3 843 mètres voir ce qu’il en reste. Il raconte la descente, la lettre du 10 mars 1912 et la bibliothèque de Harvard qui porte le nom du jeune homme.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Silas Deckard, voyageur de l’an 2125, chroniqueur temporel de la Guilde des Bibliopolicés.

Il existe, dans les registres de la Guilde, une catégorie de livres que nous appelons les introuvables absolus : non pas les exemplaires perdus, dont on peut toujours espérer une réapparition en vente, mais ceux dont on connaît la position exacte et qu’on ne peut pourtant pas atteindre. Le plus célèbre d’entre eux repose par 3 843 mètres de fond, à 650 kilomètres au sud-est de Terre-Neuve. C’est une seconde édition des Essais de Bacon, imprimée à Londres en 1598. Elle a coulé le 15 avril 1912 dans la poche d’un jeune homme de vingt-sept ans.

En 2125, la Guilde a décidé qu’il était temps d’aller la chercher. On m’a confié la mission. Alcide Raturon, qui ne rate jamais une voyage dans le temps, a exigé d’en être.

Comprenez d’abord ce que valait ce petit volume, car sans cela l’expédition n’a aucun sens.

Les Essais de Bacon paraissent pour la première fois en 1597 : un mince recueil de dix essais, format de poche, de ceux qu’un gentilhomme glisse dans un vêtement. L’édition de 1598 en est la réédition, presque aussi rare que la première, et c’est exactement le genre d’objet dont raffolent les collectionneurs de la trempe de Widener : petit, ancien, anglais, portatif — un livre qu’on peut tenir dans la paume et emporter partout. Ce n’était pas une pièce de vitrine. C’était un livre de compagnie.

Page de titre de l'édition originale des Essayes de Francis Bacon, Londres, Humfrey Hooper, 1597
La première édition des Essayes, Londres, Humfrey Hooper, 1597 : dix essais dans un petit volume de poche. Celle de 1598, celle de Widener, en est la réémission. Exemplaire de la British Library, numérisé sur Internet Archive.

Harry Elkins Widener, né en 1885 dans l’une des grandes fortunes de Philadelphie, passé par Harvard en 1907, avait cette maladie douce que vous connaissez tous, mais aggravée par les moyens de l’assouvir sans attendre.

Là où nous mettons une vie à bâtir une collection, il brûlait les étapes. Sa prédilection allait aux Anglo-Saxons du XIXe siècle en édition originale — Dickens, Stevenson, les Brontë — mais il ne dédaignait pas les grands monuments : il avait hérité d’une Bible de Gutenberg.

Et quelle Gutenberg. Un exemplaire dont la seule provenance est déjà un roman de la bibliophilie : entre les mains de Pierre-Henri Larcher à Paris en 1814, puis de Lord Ashburnham en 1840, revendu par son fils au libraire Bernard Quaritch en 1896, acquis par Robert Hoe, revenu chez Quaritch, avant que le grand-père de Harry ne l’emporte enfin. On l’appelle pour cela l’exemplaire Hoe.

Nous conservons encore, en 2125, une lettre que Widener écrivit le 10 mars 1912 à son ami Luther Livingston, libraire à Philadelphie. Un aller-retour en Europe s’y dessine : la traversée rapide vers l’Angleterre à bord du Mauretania, la chasse aux livres à Londres et à Paris — d’où sortit, entre autres prises, le Bacon de 1598 — puis le retour « sur le voyage inaugural du Titanic ».

Il terminait par ceci, que je transcris de mémoire :

« Un secret… grand-père a acheté l’exemplaire Hoe. N’est-ce pas merveilleux ? J’espérais qu’il serait pour moi, mais non ! »

Tout le destin tient dans cette phrase. Le grand Gutenberg, l’exemplaire Hoe, ne serait pas pour lui : il resterait à terre, dans la famille, et survivrait. Le petit Bacon, lui, serait pour lui : il l’aurait sur le cœur — et il coulerait avec.

Un collectionneur possède rarement les deux livres qu’il faudrait : celui qu’on garde et celui qu’on emporte. Widener eut les deux. Il n’en garda aucun.

Je serai bref sur le naufrage : vous le connaissez mieux que moi. Le paquebot heurta la glace le 14 avril à vingt-trois heures quarante et sombra à deux heures vingt. Harry aida sa mère Eleanor à monter dans le canot numéro 4, puis rebroussa chemin.

Pourquoi ? La version la plus fameuse nous vient de son libraire et ami, le docteur Rosenbach, qui rapportait ce mot du jeune homme à sa mère : « Mère, j’ai glissé le volume dans ma poche ; le petit Bacon part avec moi. » Rosenbach y voyait « la plus belle anecdote de toute l’histoire des livres ».

Je dois vous prévenir, à vous qui aimez les faits : rien ne le prouve. Eleanor se tut là-dessus jusqu’à sa mort. Peut-être Harry est-il simplement remonté attendre un canot qui ne vint pas. Mais dans la mémoire des bibliophiles, il est resté celui qui n’a pas voulu laisser son livre — et une légende juste vaut parfois mieux qu’un fait tiède.

Voici donc pourquoi nous sommes descendus.

Un mot sur la manière, car on me le demande à chaque retour. On ne descend pas à 3 843 mètres dans un sous-marin : on y descend dans un vêtement. Le scaphandre de la Guilde est une coque rigide, articulée aux épaules, aux coudes et aux hanches, qui garde à l’intérieur la pression de la surface quand l’eau, dehors, pèse près de quatre cents fois l’atmosphère. Pas de palier, pas de mélange à respirer, pas de décompression au retour : l’homme reste à la pression de son salon et c’est la coque qui encaisse. Un caisson nous dépose au fond, à quelques mètres de l’épave, et nous en sortons à pied, lestés, en traînant une lampe et un câble de rappel. On avance par trente centimètres, parce que la vase se soulève au moindre geste et met dix minutes à retomber. On ne voit jamais plus loin que le faisceau. Alcide, qui a les mains courtes, préfère les pinces du scaphandre à ses doigts : elles ne tremblent pas.

On imagine toujours qu’au fond, les choses attendent. Elles n’attendent pas. À 3 843 mètres, l’épave n’est plus un navire : c’est un écosystème qui la dévore. Le fer se défait en longues coulures de rouille que les nôtres appellent des rusticles. Et le papier — notre papier, notre substance, notre raison de descendre — le papier est le premier mangé. Les bactéries des grands fonds consomment la cellulose avant tout le reste. En principe, un livre nu n’y laisse aucune trace : il se dissout comme une motte de sucre.

En principe. Car il y a une exception, et c’est elle qui justifiait l’expédition. Le cuir résiste. On l’a constaté sur l’épave : des sacs, des malles, des étuis de peau ont traversé le siècle presque intacts, et parfois protégé leur contenu, les tanins du cuir tenant les bactéries à distance. Une reliure de veau ou de maroquin — la robe naturelle d’un Bacon de 1598 — est peut-être le seul cercueil au monde capable de préserver un livre au fond de l’Atlantique. Le livre pouvait donc, contre toute attente, être encore là.

Nécessaire de voyage en cuir et objets de toilette remontés de l'épave du Titanic, en vitrine à Las Vegas
Nécessaire de voyage en cuir et objets de toilette remontés de l’épave, présentés à Titanic : The Artifact Exhibition (Luxor, Las Vegas), décembre 2023. Le cuir a tenu un siècle au fond ; c’est ce qui laissait une chance au Bacon. Photo DarkNight0917, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Nous avons cherché à l’emplacement des cabines de première classe, là où le pont B s’est effondré sur lui-même. Alcide, qui parle peu quand la chose est grave, tenait la lampe. Et nous avons trouvé — non pas un livre. Une forme. Un petit rectangle de peau noircie, refermé sur du vide, ou sur une pâte informe qui avait été des pages. Le cuir avait tenu ; le texte, non. Bacon s’était retiré de son propre étui, laissant derrière lui la seule chose qu’un livre ne soit pas censé être : une enveloppe sans paroles.

Alcide n’a pas voulu qu’on le remonte. « Il a choisi de partir avec, a-t-il dit. On ne le sépare pas de lui maintenant. » Nous l’avons laissé là.

Il faut, pour finir, rendre justice à l’autre livre — et à une mère.

Eleanor Widener refusa que le goût de son fils sombre avec lui. Elle fit don de deux millions de dollars à Harvard pour y élever une bibliothèque qui abriterait sa collection et lui servirait de mémorial. La Harry Elkins Widener Memorial Library ouvrit en 1915 ; elle existe toujours, conçue pour trois millions d’ouvrages. Et c’est là qu’en 1944 vint reposer la Bible de Gutenberg — l’exemplaire Hoe, celui de la lettre, celui qui ne serait « pas pour lui ».

Voyez la symétrie que le hasard a dessinée. Le petit livre qu’il avait sur le cœur a disparu ; le grand livre qu’on lui avait refusé trône aujourd’hui dans la salle qui porte son nom. Le bibliophile a perdu celui qu’il aimait le plus et sauvé, sans le savoir, celui qu’il n’aurait pas emporté. C’est peut-être cela, au fond, une collection : ce qui vous survit n’est jamais ce que vous auriez choisi de sauver.

J’ai réglé mon cadran pour la remontée. Alcide, dans le caisson, tournait entre ses doigts une note qu’il avait rédigée pour les registres de la Guilde : « Bacon, Essais, Londres 1598. Localisé. Non récupérable. Statut : demeure avec son lecteur. »

C’est la plus belle fiche que j’aie jamais vu établir.

Avant de refermer, une précision pour ceux d’entre vous qui n’aiment pas qu’on leur raconte des histoires. La descente est de mon invention, le scaphandre aussi, et Alcide n’a jamais quitté son bureau. Tout le reste est vrai. Harry Elkins Widener a existé ; il a bien acheté à Londres, au printemps 1912, une édition de 1598 des Essais de Bacon ; il a bien écrit à Luther Livingston la lettre que je cite ; il est bien mort dans la nuit du 14 au 15 avril avec le Titanic, après avoir mis sa mère dans un canot. Le mot sur « le petit Bacon » est rapporté par Rosenbach, et il est contesté, comme je l’ai dit. La bibliothèque de Harvard porte son nom depuis 1915, et la Bible de Gutenberg de la famille y est entrée en 1944. Quant au livre lui-même, il est réellement quelque part sous 3 843 mètres d’eau, et personne n’est jamais allé le chercher. Vous venez de lire ce qui arriverait si quelqu’un s’y risquait.

Je laisse à vous, bibliophiles de 1912 ou de 2026, ce que cette descente m’a appris :

Un livre a deux corps : le texte, qui est mortel, et la reliure, qui est parfois immortelle. Au fond de l’Atlantique, seule la reliure demeure — comme un nom sur une tombe dont on aurait perdu l’occupant.

On ne collectionne pas pour garder : on collectionne pour transmettre. Ce que Widener a transmis, ce n’est pas son Bacon, c’est sa Gutenberg et une bibliothèque entière.

Et il est des livres qu’il faut avoir la sagesse de laisser où ils sont. Celui-là a trouvé, à 3 843 mètres, la seule chose qu’un collectionneur ne peut jamais garantir à un ouvrage : qu’il ne changera plus jamais de main.

Voilà ce que je note en refermant mon carnet, tandis que la lumière de la surface revient, très lente, très pâle, comme une page qu’on tourne enfin.

GUILDE · SD/RUSTICLE

Le service des registres fait observer que le scaphandre décrit ci-dessus n’existe pas encore. Le chroniqueur maintient sa version et demande qu’on l’attende en 2125.

Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

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Portrait satirique de bibliophile: M. Laroue, une pointure… ou le Bibliophile Royal,

Portrait satirique de bibliophile: M. Laroue, une pointure… ou le Bibliophile Royal,

Amis Bibliophiles bonjour,
« M. Laroue vend des chaussures et il faut nous en féliciter puisque les percepteurs ne nous forcent pas encore à marcher pieds nus.
Le père de M. Laroue tenait une boutique de gniaf dans une rue populeuse; M. Laroue vend des chaussures qui portent son nom aux quatre coins du globe. Mais cela ne suffit pas au bonheur de M. Laroue. Tout comme son collègue le Roi de la Margarine, M. Laroue subventionne une vedette de music-hall et une écurie de courses; il possède également une galerie de tableaux modernes qui, si elle flatte son amour-propre, trouble un peu ses digestions. M. Laroue ne connut de pures joies que du jour où il s’est promu Bibliophile de première classe. Alors vraiment il a senti que le monde était à sa merci.

M. Laroue donne des dîners qui en imposent aux plus solides estomacs et lorsque ses inégalables Romanée ou les quenelles de feuille de vigne de son chef vous ont mis la tête un peu à l’envers il vous pousse dans sa bibliothèque et là il « vous a », comme on dit dans le militaire. De sa grosse main, que la plus experte manucure n’a pu rendre aristocratique, il attrape au hasard un petit coquin de livre du XVIIIe siècle et il le dépose dans votre main tremblante.
– J’ai eu ça à la vente du Duc de La Trembade… une misère… mille louis, je crois.(Il est absolument persuadé de ce détail)- Quel joli livre, hein?(L’instinct professionnel ne le quitte jamais)Puis il atteint une « première » de Stendhal -pardonne moi, divin Beyle.- Et ça??… On m’en a offert une fortune. Quelle reliure!… C’est du veau.(M. Laroue n’a jamais pu s’expliquer pourquoi les relieurs se refusaient à employer le box-calf… il aurait pu leur faire faire des affaires d’or), etc. etc…
La bibliothèque de M. Laroue a permis à son fournisseur de s’acheter une quatre-cylindres Schayé. Elle est un peu disparate la bibliothèque de M. Laroue; un incunable voisine avec un « grand papier » de Georges Ohnet, parce que M. Laroue s’en rapporte à son fournisseur. Quelquefois M. Laroue répète à cet honnête commerçant de sévères commentaires qu’un dîneur résistant s’est permis malgré la générosité du Romanée; mais l’honnête commerçant a réponse à tout.
– Quand on paye comme vous savez le faire, Monsieur Laroue, on n’a pas à craindre les remarques imbéciles des curieux.
L’amour propre de M. Laroue est pansé; et à ceux qui s’aventurent encore à critiquer la composition de sa bibliothèque il répond, à l’aise du haut se fortune bien assise.- Que voulez-vous, je suis éclectique, moi!
Ah ce moi! il est d’une éloquence! Et depuis qu’il a connu l’usage du mot éclectique, je crois qu’on ferait porter à M. Laroue de ces bottines à élastiques comme en rapetassait son homme de père.
Le livres ont vraiment permis à M. Laroue de faire peau neuve. Il ne redoute plus la compagnie de ces gens jadis redoutables qu’on nomme les intellectuels. Sur le turf il ne se risque pas à prononcer les termes du métier qui lui vaudraient les regards ironiques d’un véritable homme de sport; mais dans sa Bibliothèque il vous parle de Baudelaire ou de Rousseau comme s’il les avait personnellement protégés. Il s’est annexé la littérature, comme l’Angleterre s’est approprié le Transvaal. Il impose même à son fournisseur des idées personnelles C’est ainsi que récemment il a fait relier superbement 300 billets de mille francs, qui constituent un volume d’une valeur que le cours des changes conteste seul parfois.- De ce volume-là toutes les pages sont numérotées, souligne-t-il finement, c’est une exemplaire vraiment unique.
En effet, et ce trait porte si bien que les privilégiés admis à feuilleter ce rarissime objet n’éprouvent aucune envie ni de le lire, ni même de le posséder. M. Laroue guérit vraiment les gens de la passion des livres: c’est un gâcheur et il justifie les excès bolcheviques.
Sa dactylographe assure qu’il compte admirablement mais sait à peine lire. »

in « Bibliophiles? » par André DelpeuchParis, 51 rue de Babylone, 1926.
Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est laissée à la libre appréciation des lecteurs.

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