Dossiers cliniques de l’IGLI : la libido possidendi, ou jusqu’où aller pour un livre

Service spécial de surveillance — Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, clinicien assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de la libido possidendi et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’apporte régulièrement, dans mon cabinet, des livres que l’on croit malades et qui se portent très bien. Le trouble, presque toujours, n’est pas dans le sujet mais dans celui qui le tient. C’est une affection ancienne, bien décrite, que la Guilde range sous un nom que les anciens n’auraient pas renié : la libido possidendi, le désir de posséder — cet appétit de l’hôte pour l’entité imprimée qui, passé un certain seuil, cesse d’être un sentiment pour devenir un symptôme. On me demande jusqu’où il peut aller. Le dossier que voici répond : jusqu’à des extrémités que la médecine ordinaire ne sait pas nommer.

Antécédents. — La littérature clinique abonde. On observe couramment des sujets parcourant des milliers de kilomètres pour consulter un exemplaire une heure durant, d’autres qui s’endettent, quelques-uns enfin qui volent : je connais tel « grand » amateur d’aujourd’hui dont certaines pièces sont entrées dans sa collection sans jamais passer par la caisse, mais je respecte le secret des consultations. Les cas historiques sont mieux documentés. Daniel Sickles, sujet remarquable, se nourrissait de sucreries et laissait s’éteindre son compteur électrique afin de ne rien retrancher à ses acquisitions : il vivait dans l’obscurité, mais en bonne compagnie. En remontant plus haut, on trouve Érasme, chez qui l’adhésion primait sur des fonctions aussi vitales que se vêtir et se nourrir. On cite ces sujets comme des monstres ; je les tiens, moi, pour des cas d’école — la forme pure d’un mal qui, chez les autres, se cache.

Érasme à sa table, gravure d'Albrecht Dürer, 1526
Érasme à sa table (gravure d’Albrecht Dürer, 1526) : le cas princeps, celui qui achetait ses livres avant de se vêtir.

Observation. — J’en viens au spécimen présenté ce jour, et qui vaut à lui seul toute la nosologie : un Pétrarque imprimé en 1530. L’entité est saine, la reliure honnête, rien à signaler sur le corps d’ouvrage. Tout le dossier tient à la garde, où deux mains, à trente ans d’intervalle, ont laissé leurs signes. La première inscription est datée de 1913 et signée : « To buy this book I sold a sleeved pullover, Edmund Parsons, 1913 » — pour acheter ce livre, j’ai vendu un pull-over à manches. Signe clinique parfait : l’hôte a cédé son propre vêtement, en hiver, contre un poète mort. C’est l’arbitrage d’Érasme, mais consigné, daté, signé de la main du malade. La seconde inscription, plus bas, n’est pas signée : « Bought Verona Autumn 1944 when being deported into Germany » — acheté à Vérone, à l’automne 1944, alors qu’on me déportait vers l’Allemagne.

Diagnostic. — Ici, je pose mon stylo de médecin, car il n’y a rien à diagnostiquer. Un homme qu’on emmène vers l’emprisonnement ou la mort trouve encore le temps, l’entêtement, la présence d’esprit d’acquérir un livre — non pour le placer, non pour le revendre, mais pour l’emporter là où l’on n’emporte rien. Ce n’est pas un symptôme. C’est un talisman, un compagnon, la dernière chose libre d’un homme à qui l’on prenait tout le reste. Et c’est alors que l’on comprend le premier cas à sa vraie mesure : ce que l’on donne pour un livre n’enrichit pas le livre, il révèle celui qui donne. La libido possidendi, que j’ai toute ma carrière traitée comme une maladie, est peut-être la seule santé de ce métier. Le spécimen a reparu dans une vente en 2014 ; il a donc survécu. On ignore si son porteur de Vérone en a fait autant.

Recommandation. — Aucune, pour une fois. Je devrais, par fonction, prescrire la modération, le placement prudent, l’hôte tenu à distance de son sujet. Je m’en abstiens. Un ami me disait l’autre jour que, quand rien ne va, se plonger dans un livre fait un bien fou — et il ne parlait pas d’un actif. Voilà toute la thérapeutique. Que l’IGLI, pour sa part, continue de surveiller les livres : ce sont eux, les patients ; leurs porteurs, eux, ne guériront pas, et c’est aussi bien.

Cote de classement : IGLI/SSSZ/LIB-POSS/1530.
Document classé : diffusion restreinte — Guilde IGLI. Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité.

La lettre du bibliophile

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