Dossiers cliniques de l’IGLI : la libido possidendi, ou jusqu’où aller pour un livre

Un Pétrarque imprimé en 1530 porte deux inscriptions : l’une signée Edmund Parsons en 1913, l’autre datée de Vérone à l’automne 1944. Daniel Sickles, lui, laissait s’éteindre son compteur électrique pour ne rien retrancher à ses acquisitions. La Guilde nomme cet appétit libido possidendi.

Service spécial de surveillance — Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, clinicien assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de la libido possidendi et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’apporte régulièrement, dans mon cabinet, des livres que l’on croit malades et qui se portent très bien. Le trouble, presque toujours, n’est pas dans le sujet mais dans celui qui le tient. C’est une affection ancienne, bien décrite, que la Guilde range sous un nom que les anciens n’auraient pas renié : la libido possidendi, le désir de posséder — cet appétit de l’hôte pour l’entité imprimée qui, passé un certain seuil, cesse d’être un sentiment pour devenir un symptôme. On me demande jusqu’où il peut aller. Le dossier que voici répond : jusqu’à des extrémités que la médecine ordinaire ne sait pas nommer.

Antécédents. — La littérature clinique abonde. On observe couramment des sujets parcourant des milliers de kilomètres pour consulter un exemplaire une heure durant, d’autres qui s’endettent, quelques-uns enfin qui volent : je connais tel « grand » amateur d’aujourd’hui dont certaines pièces sont entrées dans sa collection sans jamais passer par la caisse, mais je respecte le secret des consultations. Les cas historiques sont mieux documentés. Daniel Sickles, sujet remarquable, se nourrissait de sucreries et laissait s’éteindre son compteur électrique afin de ne rien retrancher à ses acquisitions : il vivait dans l’obscurité, mais en bonne compagnie. En remontant plus haut, on trouve Érasme, chez qui l’adhésion primait sur des fonctions aussi vitales que se vêtir et se nourrir. On cite ces sujets comme des monstres ; je les tiens, moi, pour des cas d’école — la forme pure d’un mal qui, chez les autres, se cache.

L’observation est sur le site : le Pétrarque de 1530, le pull-over qu’Edmund Parsons vendit en 1913 pour l’acheter, et la seconde inscription, non signée, datée de Vérone à l’automne 1944.

Érasme à sa table, gravure d'Albrecht Dürer, 1526
Érasme à sa table (gravure d’Albrecht Dürer, 1526) : le cas princeps, celui qui achetait ses livres avant de se vêtir.

Observation. — J’en viens au spécimen présenté ce jour, et qui vaut à lui seul toute la nosologie : un Pétrarque imprimé en 1530. L’entité est saine, la reliure honnête, rien à signaler sur le corps d’ouvrage. Tout le dossier tient à la garde, où deux mains, à trente ans d’intervalle, ont laissé leurs signes. La première inscription est datée de 1913 et signée : « To buy this book I sold a sleeved pullover, Edmund Parsons, 1913 » — pour acheter ce livre, j’ai vendu un pull-over à manches. Signe clinique parfait : l’hôte a cédé son propre vêtement, en hiver, contre un poète mort. C’est l’arbitrage d’Érasme, mais consigné, daté, signé de la main du malade. La seconde inscription, plus bas, n’est pas signée : « Bought Verona Autumn 1944 when being deported into Germany » — acheté à Vérone, à l’automne 1944, alors qu’on me déportait vers l’Allemagne.

Diagnostic. — Ici, je pose mon stylo de médecin, car il n’y a rien à diagnostiquer. Un homme qu’on emmène vers l’emprisonnement ou la mort trouve encore le temps, l’entêtement, la présence d’esprit d’acquérir un livre — non pour le placer, non pour le revendre, mais pour l’emporter là où l’on n’emporte rien. Ce n’est pas un symptôme. C’est un talisman, un compagnon, la dernière chose libre d’un homme à qui l’on prenait tout le reste. Et c’est alors que l’on comprend le premier cas à sa vraie mesure : ce que l’on donne pour un livre n’enrichit pas le livre, il révèle celui qui donne. La libido possidendi, que j’ai toute ma carrière traitée comme une maladie, est peut-être la seule santé de ce métier. Le spécimen a reparu dans une vente en 2014 ; il a donc survécu. On ignore si son porteur de Vérone en a fait autant.

Recommandation. — Aucune, pour une fois. Je devrais, par fonction, prescrire la modération, le placement prudent, l’hôte tenu à distance de son sujet. Je m’en abstiens. Un ami me disait l’autre jour que, quand rien ne va, se plonger dans un livre fait un bien fou — et il ne parlait pas d’un actif. Voilà toute la thérapeutique. Que l’IGLI, pour sa part, continue de surveiller les livres : ce sont eux, les patients ; leurs porteurs, eux, ne guériront pas, et c’est aussi bien.

Cote de classement : IGLI/SSSZ/LIB-POSS/1530.
Document classé : diffusion restreinte — Guilde IGLI. Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité.

La lettre du bibliophile

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Dossiers cliniques de l’IGLI : Le bibliophile égaré 24h sur Le Bon coin

Cinq cent quarante-cinq mille quatre cent dix-sept annonces sous les deux mots livre ancien. M. R., cinquante-deux ans, deux mille volumes en reliure d’époque, les a remontées vingt-quatre heures sans manger ni dormir. Une Vulgate lyonnaise de 1732 y vaut quatre-vingt-dix euros, un roman sentimental de 1920 quatre-vingt-neuf.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par le docteur Achille Dandillot, médecin-inspecteur à la section clinique de l’Institut pour la Gestion du Livre Imprimé, titulaire d’une chaire qu’il a créée lui-même et que personne n’a songé à lui disputer. Dossier n°2, cote IGLI-DC-2/207.

La sœur du patient a téléphoné à sept heures dix, et elle parlait bas. Son frère était entré la veille au soir sur le Boncoin juste pour voir, et depuis, plus rien. Il n’avait pas dîné, il n’avait pas dormi. On l’entendait de loin en loin répéter des prix sans phrase autour d’eux, quatre-vingt-dix euros, mille euros, quatorze euros quatre-vingts. Vers cinq heures du matin il avait dit à voix haute, pour lui seul, « celle-ci est peut-être la bonne ». Sa sœur a attendu deux heures avant d’appeler, par égard pour lui.

Je consigne le symptôme sous le nom de palilalie tarifaire. Le patient ne répète plus des mots, il répète des prix, et le prix est le seul élément qui subsiste d’une annonce à qui l’on a retiré sa description. Nous n’avions pas encore rencontré ce stade chez un sujet aussi exercé.

M. R. a cinquante-deux ans et deux mille volumes, dont une bonne part en reliure d’époque. Il fréquente les ventes publiques depuis vingt ans, il lit le latin d’imprimeur, il sait collationner. Nos services le connaissaient déjà : dossier IGLI-DC-1/193, gallicanose de forme bénigne, résolue sans traitement. J’ajoute, parce que le diagnostic en dépend entièrement, qu’il n’a jamais acheté un Jean de Bonnot de sa vie.

Le lieu où nous l’avons trouvé n’a pas de nom dans notre nomenclature. Une plaine. Ou un dépotoir, le mot me vient et je le garde.

Le relevé de la plaine est sur le site : les quatre adjectifs qui s’échangent sans que personne y perde, L’Éléphant rose à quatorze euros quatre-vingts, la couette à fleurs, et la page où nous avons fini par le trouver.

Sous les deux mots livre ancien, la section des Livres du Boncoin déclare cinq cent quarante-cinq mille quatre cent dix-sept annonces. Les mêmes deux mots, portés dans les Antiquités, en donnent deux mille huit cent cinquante-neuf, et la première de la liste est une pendule en marbre avec ses cassolettes, cent trente euros.

Le vocabulaire du Boncoin tient en quatre adjectifs qui s’échangent sans que personne y perde : ancien, vieux, rare, de collection. On trouve donc, dans le premier écran de chaque requête et sans avoir eu à les chercher, une collection encyclopédie Larousse vendue comme livres anciens pour dix euros, un lot de livres anciens rares annoncé plus de cent ans entre parenthèses pour quinze euros, un livre ancien rare de 1862 à mille euros dont ni le titre ni l’auteur ne sont donnés, un livre ancien à huit euros dont rien du tout n’est donné, et un livre ancien rare intitulé L’Éléphant rose à quatorze euros quatre-vingts. Une autre annonce propose de vieux livres de Victor Hugo, cause décès, sans préciser de qui, et une paire de serre-livres Art déco figure dans la même catégorie, où elle serre en effet quelque chose. Le patient cherchait un livre imprimé avant 1700.

Les prix n’ont pas d’échelle. Une Bible en latin, Vulgate imprimée à Lyon en 1732, quatre-vingt-dix euros. Trois lignes plus haut, un roman sentimental de 1920, quatre-vingt-neuf euros. Sous le mot incunable, cent cinquante-quatre annonces mêlent des fac-similés de Gutenberg à cent euros et un Bartholomaeus Anglicus de 1525 à deux mille deux cents ; les essais universitaires sur les incunables y figurent aussi, à quinze euros, sans que rien ne les distingue des objets. Sous le mot bibliophilie, la toute première annonce, affichée à huit mille euros, n’est pas une vente : un libraire y achète, et il a rempli la case parce qu’elle était obligatoire.

Restent les photographies. Toujours la même : le volume fermé, posé sur une couette à fleurs, pris de trois quarts. Jamais la page de titre. Jamais le dos. La description tient en deux mots, voir photos, et il n’y a rien à voir sur les photos. J’ajoute, sans que cela serve à rien, que ce sont souvent les mêmes fleurs, de grosses pivoines roses sur fond crème, et que j’ai fini par me demander quel fabricant de linge de maison a équipé une génération entière de vendeurs.

L’historique était resté ouvert. Le patient a d’abord cherché un Elzevier et obtenu onze résultats, dont quatre pour une maison d’édition scientifique néerlandaise du vingtième siècle et un pour un chat à donner. Il a ensuite affiné, reliure plein veau XVIIe, et reçu la paire de serre-livres et un manuel d’arithmétique de 1883. La précision dégrade le résultat, la machine ignorant ce qu’est un plein veau et retenant les annonces qui partagent avec la requête le plus grand nombre de lettres. Il a enfin tapé incunable, le mot le plus haut du vocabulaire, et reçu un fac-similé de Gutenberg et un essai sur la gravure sur bois.

Il a alors abandonné toute requête, tapé livre ancien, et cessé de lire. Je propose d’appeler cet état acédie défilante. Mâchoire relâchée, respiration haute, pouce descendant à intervalle régulier, perte de la notion d’heure, intelligence critique intacte : interrogé le lendemain, M. R. savait parfaitement que les trois cents dernières annonces ne valaient rien. Nous l’avons trouvé à la page quarante et une, entre un lot de bibliothèque verte et le manuel d’arithmétique de 1883, revenu là par un chemin que je n’explique pas.

Nous n’avons pas parlé au patient et nous nous sommes gardés de lui dire qu’il perdait son temps, puisqu’il le sait et que c’est la seule chose qu’il sache encore. Mon assistant a lu à voix haute, lentement, la notice complète d’un livre. Un vrai. Titre au long, lieu, imprimeur, date, format, collation, pagination, état de la reliure, nature des gardes, accidents, provenances avec le nom de leurs porteurs. Au bout de deux minutes, M. R. a levé les yeux.

Le protocole s’arrête là. La cure par la notice, variante lourde de l’électrothérapie bibliographique douce administrée au dossier précédent, tient en trois minutes de description exacte et ne demande aucun appareil. On ne sort pas un bibliophile du Boncoin en lui montrant la porte, on l’en sort en lui faisant entendre un livre décrit. Le patient a demandé l’heure, a mis longtemps à admettre qu’il manquait un jour entier, et a dit qu’il n’avait rien trouvé.

Ni la cupidité ni la paresse ne tiennent un homme au vingt-quatrième millier d’annonces. L’espérance le tient. Sur cinq cent quarante-cinq mille annonces mal nommées et non décrites, il y a le veau plein du dix-septième vendu quarante euros par quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il tient ; j’en ai eu un entre les mains il y a longtemps, ramassé sur un trottoir par un confrère qui n’y connaissait rien et qui me l’a montré le soir même, tout content. Le patient a donc raison, et un homme qui a raison ne se soigne pas. Nous n’avons aucun traitement de fond à proposer.

La notice de librairie sert d’abord à permettre de dire non. Sa collation et son relevé d’accidents rendent la journée finissable, et un catalogue rend une passion habitable. Le Boncoin ne rend jamais son verdict. Un homme qui n’obtient jamais de verdict ne s’arrête que par épuisement, et l’épuisement est venu, chez M. R., à la vingt-quatrième heure.

Pronostic réservé. Le patient a dormi onze heures et repris ses travaux. Je recommande, pour les sujets exercés, qu’un tiers appelle le sujet par son nom, à voix haute, dans la pièce, passé quarante minutes de présence sur le site, et par le nom, non par le prénom, le prénom ne réveillant personne. Les autres mesures que j’avais prévu de proposer ne tiennent pas devant l’espérance, et je les retire.

Reste à savoir si le Boncoin y est pour quelque chose. L’Institut ne dresse pas de réquisitoire et je n’impute aucune intention à une société que je ne connais pas, mais je relève l’état des cases. Un vendeur doit choisir une catégorie, indiquer un prix et poser une photographie.

Il peut laisser la description vide, et beaucoup la laissent vide. Aucun champ ne réclame une date d’impression, un format, un état de reliure, alors que le patient n’achetait jamais rien d’autre que cela. La même catégorie accueille une pendule en marbre, une paire de serre-livres, un lot de bibliothèque verte et un Bartholomaeus Anglicus de 1525.

Le moteur classe par lettres communes, et la maison vend des options de visibilité qui portent en tête de liste des annonces qui ne disent rien. La case du prix ne peut pas rester vide.

J’ai regardé le site vingt minutes en rentrant, pour les besoins du dossier. Je n’ai rien acheté. Sa sœur écrit qu’il ne veut plus entendre parler de rien.

Il y est retourné jeudi. Moi aussi.

GUILDE · AD/BONCOIN

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