Le métier de bouquiniste est inscrit depuis 2019 à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Il n’a pourtant ni diplôme ni définition légale. Les boîtes vertes des quais de Seine abritent des marchands qui vendent en plein air des livres que personne n’a expertisés.
par Gabriel Varennes, courtier en livres rares et arpenteur des zones d’ombre.
Amis bibliophiles, bonjour.
J’ai usé bien des semelles le long des quais et des marchés. Le bouquiniste, c’est celui qui tient la frontière entre le livre oublié et le livre retrouvé : un métier modeste, et une institution.
Un bouquiniste est un marchand de livres d’occasion et anciens, le plus souvent de seconde main, qui vend en plein air ou dans une petite échoppe. Le mot vient de bouquin, terme familier pour un vieux livre, et à Paris il désigne en particulier les marchands installés dans les fameuses boîtes vertes le long des quais de Seine.
La suite du relevé tient en trois points : le classement UNESCO que tout le monde cite et qui n’existe pas, la ligne exacte qui sépare le bouquiniste du libraire d’ancien, et la façon de regarder un étal quand on n’a que dix minutes.
Ces bouquinistes des quais existent depuis des siècles et font partie du paysage de la ville ; leurs boîtes alignées au bord du fleuve composent ce qu’on a appelé la plus longue librairie du monde. Le métier a été inscrit en 2019 à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel français, et une démarche est en cours pour le faire reconnaître par l’UNESCO — on se gardera bien, en revanche, de reprendre la légende répandue d’un classement UNESCO déjà acquis, qui n’existe pas.
La différence avec le libraire d’ancien n’est que de degré. Le libraire tient boutique, sélectionne, catalogue et traite souvent des pièces de valeur ; le bouquiniste propose un fonds plus populaire et plus mêlé, où le trésor côtoie le tout-venant. L’un est l’expertise installée, l’autre la chance offerte au flâneur. On y trouve de tout, romans défraîchis, vieux numéros de revues, gravures et cartes postales, et parfois, pour qui sait regarder, une édition oubliée, une reliure honnête ou un exemplaire annoté ; tout le plaisir tient à ce qu’on ne sait jamais ce qu’on va dénicher.
Pour bien chiner, il faut prendre le temps, fouiller sans dédain, regarder l’état avant le titre, et discuter avec le marchand, qui sait souvent des choses que l’étiquette tait. Un bon coup tient autant à l’œil qu’à la chance, et un peu à la capacité d’estimer vite ce qu’on a sous la main.
Le hasard récompense ceux qui prennent le temps de fouiller. — G. Varennes, courtier de terrain.
La lettre du bibliophile
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Pour échapper aux poursuites, il n’était pas rare au 18ème siècle que les éditeurs/imprimeurs/libraires inscrivent de fausses adresses sur les pages de titre des livres mis en vente. En effet, une fois l’ouvrage en circulation, il devenait alors impossible de remonter à la source et de punir les coupables.
En général, le procédé était utilisé soit pour les contrefaçons, soit pour les livres interdits ou qui auraient pu l’être. Finalement, au fil d’une vie de bibliophile et si l’on y prête attention, ces lieux et noms d’éditeurs permettent de dresser un véritable inventaire à la Prévert. Ainsi, j’ai pu croiser dans un beau catalogue de vente un ouvrage, la « Vénus en rut », imprimé en 1790 à Luxurville, chez Hercule Tapefort… La même semaine d’ailleurs, on pouvait également acquérir un autre curiosa, « Petit recueil de contes, etc. », imprimé en 1793 à Hélio-Foutropolis…
Pour les contrefaçons, plusieurs techniques ont existé : soit l’adresse et le nom de l’éditeur sont purement fantaisistes (exemple : à Mérinde, chez Innocent Démocrite », pour la « Relation du voyage du Prince de Montbereud dans l’île de Naudely »), soit on utilise les coordonnées d’un libraire existant ou ayant existé et nombre d’ouvrages contrefaits et signalés par « Amsterdam, aux dépens de la Compagnie », furent en fait imprimés à Rouen, Lyon ou Troyes. Soit enfin, on indique le nom de l’éditeur comme celui d’un simple revendeur, et l’on trouve alors des adresses du type « A La Haye, et se trouve à paris, chez la Veuve Delaulne », l’adresse est alors à moitié vraie, mais à moins de la surprendre en flagrant délit d’impression, il est difficile d’accuser la pauve veuve Delaulne…
Je « traque » gentiment ces provenances, mais elles sont assez difficiles à trouver. Anne Sauvy, dans sa contribution sur le sujet in Histoire de l’Edition Française, cite ainsi les noms suivants, que je vous laisse savourer : Paul de la Tenaille (sans doute un cousin du célèbre Pierre Marteau), Adrien L’Enclume, Philippe le Barbu, Jean le Droit, Joli le Franc, Philarète Belhumeur, ou le fameux Jean Pleyn de Courage, à Stockholm…
Voici pour les noms, en ce qui concerne les adresses, l’imagination est encore plus fertile. En plus des nombreux Foutropolis cité ci-dessus et souvent utilisé pour les curiosa, on peut ainsi croiser avec un peu de chance : « A l’hopital des Fous, chez l’auteur », « En pleine mer, chés Henry Hareng », « imprimé d’un coup de baguette, par la fée de la librairie, dans les espaces imaginaires », « chez Alethinosgraphe de Clearetimelee, & Graphexechon de Pistariste, à l’enseigne des trois Vertus couronnées d’Amaranthe »… mon préféré restant « »chés l’imprimeur qui l’a imprimé et se vend chez les Libraires qui l’ont ». Simple mais efficace.
En tout cas, c’est un autre détail charmant que l’on peut découvrir sur la page de titre d’un livre…et ça donne envie de tous les réouvrir, pour vérifier si on est l’heureux propriétaire d’une telle édition.
Les sources de plaisir de la bibliophilie sont sans fin!
H Images : deux jolies reliures de maître sur des ouvrages anciens, la rouge est de Lortic, la verte de Duru
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