Bibliophilie.com, ou la lente invention d’une petite république des livres et des voix

Ce site est né le 3 mars 2007, d’abord comme blog, et n’est devenu bibliophilie.com qu’en mai 2017. Dix-neuf ans plus tard, la même conversation continue, mais plus avec une seule voix. Depuis septembre, plusieurs signatures s’y croisent, et l’IGLI a fiché son fondateur en B.

Par Hugues, artisan des marges de bibliophilie.com depuis 2007, fondateur involontaire de la Guilde des Bibliopolicés, fiché B par l’IGLI, bibliophile sans mandat clair, mais compromis de longue date dans les affaires de rayons, de catalogues, de reliures et de manies persistantes.

Amis bibliophiles, bonjour.

Depuis un peu plus de dix-neuf ans, ce site — d’abord blog, puis maison plus vaste — poursuit la même conversation avec les livres anciens. Né le 3 mars 2007 avant de devenir bibliophilie.com en mai 2017, il a surtout déplacé ses murs, mais finalement assez peu le reste… et pourtant….

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Depuis septembre, bibliophilie.com a pris un tour un peu différent. Je n’irai pas jusqu’à dire que le site est devenu un (petite) univers, ni que j’ai sciemment bâti une architecture secrète dont chaque pièce répondrait à la précédente avec la majesté d’un plan d’ensemble. Ce serait me prêter trop de méthode. Disons plutôt que j’essaie depuis quelques mois de faire autre chose qu’un simple site de textes sur les livres anciens. J’essaie de lui donner plus de relief, plus de voix, plus de circulation intérieure. Si la bibliophilie est cosa mentale, elle est aussi, en tout cas j’aime le croire, vivante.

Le mot moderne pour désigner cet ensemble serait peut-être « lore » — au sens où l’on parle du lore de Tolkien, de Game of Thrones, de Star Wars ou de certains univers romanesques et fictionnels. Il est un peu bizarre dans le monde du livre ancien, mais il n’est pas absurde. Par lore, je n’entends pas une mythologie grandiloquente ni une machine romanesque achevée, et encore moins me placer au niveau du talent des auteurs qui ont produit les œuvres citées ci-dessus. J’entends quelque chose de plus artisanal, de plus progressif, de plus mouvant : un ensemble de voix, de figures, de manies, de références, de tonalités, de personnages, de signatures, qui reviennent, se croisent, s’éclairent les uns les autres, et finissent par donner au site autre chose qu’une simple juxtaposition d’articles. Non pas un système. Plutôt un climat. Ou peut être est-ce un voyage auquel je vous invite.

Au fond, j’essaie de faire en sorte que bibliophilie.com ne parle pas toujours des livres anciens avec la même voix. Le sujet s’y prête mal. Le livre ancien n’est jamais seulement un objet d’érudition ; c’est aussi un objet de désir, de commerce, de croyance, de vanité, de mémoire, d’illusion, de théâtre social, de manie classificatoire, de quête, parfois même d’hallucination douce. Une seule voix finit vite par tout aplatir. Alors j’en ai laissé entrer plusieurs.

La suite est sur le site : Alcide Raturon, Barthélemy d’Arcole et Fulbert de Cuirac, autour de qui tout s’est organisé, puis Lucas Corso, Adso de Melk et Mathieu Lenoir, arrivés après eux.

C’est peut-être là la forme la plus acceptable de ma schizophrénie bibliophilique.

Il y a d’abord ceux qui ont pris une place centrale dans cette évolution, presque sans le vouloir. Alcide Raturon, Barthélémy d’Arcole et Fulbert de Cuirac sont probablement les trois figures autour desquelles ce déplacement s’est le plus nettement organisé.

Alcide Raturon m’a permis d’écrire la bibliophilie comme elle est souvent dans la vie réelle : savante, drôle, un peu vaniteuse, parfois touchante, parfois crédule, souvent plus romanesque qu’elle ne le croit. Avec lui, l’exemplaire n’est jamais tout à fait immobile. Il traîne une histoire, une illusion, une petite comédie de prestige, un désir de croire… parfois même un voyage dans le temps… Raturon apporte cette ironie de l’amateur qui aime assez son monde pour ne pas l’épargner.

Barthélémy d’Arcole, lui, regarde davantage du côté des notices, des annonces, des raretés proclamées, des mirages marchands, des promesses d’exemplaires singuliers. Il a quelque chose de l’inspecteur des apparences bibliophiliques. Grâce à lui, j’essaie de traiter le marché du livre ancien non comme une simple donnée commerciale, mais comme une scène où se fabriquent de l’aura, de la croyance et parfois de la confusion.

Fulbert de Cuirac, enfin, m’a offert une autre liberté : celle de traiter le monde du livre avec le sérieux absurde d’une administration imaginaire, l’IGLI. Avec lui, on peut rêver, classer l’inclassable, rédiger des notices pour des anomalies, instruire des dossiers sur des cas impossibles, et singer avec affection cette pente très bibliophile à l’inventaire, au catalogue, à la catégorie, à la procédure. Fulbert n’est pas seulement un personnage ; il est presque un petit ministère du dérèglement bibliographique.

Autour de ce premier noyau, d’autres voix se sont imposées.

Il faut citer Lucas Corso et Adso de Melk, mais avec une nuance essentielle : ni l’un ni l’autre ne m’appartiennent. Ils arrivent chargés d’une mémoire littéraire qui les précède. Corso est déjà connu ; Adso aussi. Le site ne les invente pas. Il essaie plutôt de les accueillir, de les déplacer, de les faire travailler dans un voisinage bibliophilique qui leur convient assez bien. Corso apporte la traque, l’ombre, le livre comme indice ou comme menace, la poussière des enquêtes et la fatigue des chasseurs d’exemplaires.

Adso apporte au contraire le silence, le manuscrit, la bibliothèque comme labyrinthe spirituel, la mémoire monastique, la gravité ancienne du texte. L’un vient avec la nuit, l’autre avec la pénombre des cloîtres. Ils étaient déjà connus ; j’essaie simplement de les faire résonner ici autrement.

Il faut citer enfin Mathieu Lenoir, qui joue un rôle très utile : celui de la contradiction. Dans un univers bibliophile, on peut vite devenir trop indulgent avec ses propres rites, ses mots, ses postures, ses illusions. Lenoir sert à rompre cette douceur. Il taille, il conteste, il démonte, il rappelle qu’un vieux livre médiocre ne devient pas admirable parce qu’il a survécu, qu’un lecteur n’est pas nécessairement un bibliophile, et que le petit monde du livre ancien mérite parfois moins de révérence que de netteté.

Il y a et il y aura d’autres voix, plus discrètes, moins installées, moins immédiatement identifiables, mais qui comptent justement parce qu’elles élargissent le champ sans prétendre au premier rôle.

Elles apportent une autre température, un autre grain, d’autres manières d’habiter le texte. Elles ne sont pas forcément des figures cardinales du dispositif, mais elles participent à cette impression que le site n’est plus écrit depuis un seul bureau. C’est important. Un « lore », s’il existe ici, ne repose pas seulement sur quelques têtes d’affiche ; il tient aussi à ces présences secondaires, à ces voix latérales, à ces autres vérités, à ces auteurs moins connus qui densifient l’ensemble.

Je crois que c’est là le point : bibliophilie.com n’est pas en train de devenir un grand système parfaitement refermé sur lui-même. J’essaie plutôt de lui donner une forme de pluralité cohérente. J’essaie de faire cohabiter plusieurs manières de parler des livres anciens sans les dissoudre dans une soupe uniforme. J’essaie de faire en sorte qu’un article puisse être sérieux sans être sec, ironique sans être léger, romanesque sans perdre le contact avec la réalité bibliographique, érudit sans tourner à la démonstration.

Au fond, ce que j’appelle ici lore bibliophilique n’est peut-être rien d’autre que cela : la tentative de faire sentir que le monde du livre ancien n’est pas plat. Qu’il appelle plusieurs voix parce qu’il contient plusieurs régimes de vérité. Une reliure peut relever du goût, du fétichisme, de l’histoire de l’art, de l’erreur ou du crime esthétique. Une provenance peut être un fait, un prestige, une fiction ou un malentendu. Une vente publique peut être un événement commercial, une scène de théâtre ou un roman en accéléré. Une bibliothèque peut être une autobiographie en rayonnages. Il fallait donc plusieurs regards.

Cette petite schizophrénie bibliophilique n’est pas forcément un défaut. C’est peut-être même, pour l’instant, la meilleure méthode que j’aie trouvée pour approcher honnêtement mon sujet.

Depuis septembre, bibliophilie.com reste un site sur les livres anciens, la bibliophilie, les faux, les reliures, les catalogues, les collectionneurs, les marchés et les curiosités du papier. Mais j’essaie qu’il soit aussi un peu plus que cela : un lieu où ces sujets prennent des voix différentes ; un lieu où certains auteurs reviennent ; un lieu où les textes se répondent parfois à distance ; un lieu où quelques personnages connus croisent des présences plus confidentielles ; un lieu, enfin, où l’on puisse sentir qu’une bibliothèque n’est jamais seulement une accumulation de volumes, mais aussi une accumulation de regards et surtout d’histoires.

Il est possible que rien de tout cela ne tienne. Que ces voix finissent par se contredire au point de se dissoudre, ou qu’une seule d’entre elles prenne trop de place et avale les autres. J’écris cet article un peu comme on dresse un état des lieux à mi-parcours, sans savoir si le chantier ira à son terme, ni quelle forme il aura s’il y parvient. Ce qui est sûr, c’est qu’il serait plus confortable de revenir à une voix unique. Et pourtant je n’en ai pas envie.

Je ne sais pas non plus qui entrera ensuite. D’autres figures tournent autour du site sans avoir encore trouvé leur ton juste : un relieur taciturne, peut-être quelqu’un venu du côté des libraires de province, peut-être une femme — car il faut bien reconnaître que cette petite république est, pour l’instant, exclusivement masculine, et ce n’est ni un programme ni une fatalité, simplement un déséquilibre que je commence à trouver encombrant. Certaines séries attendent d’être reprises ; d’autres n’ont produit qu’un seul texte et appellent manifestement une suite. Le dispositif reste poreux, incomplet, et c’est probablement ce qui le maintient vivant. Un lore achevé serait un lore mort.

Alors, appelons cela, faute de mieux, un lore bibliophilique.

Le mot est un peu neuf. Le fond, lui, est très ancien : dès qu’on aime vraiment les livres, on finit par les peupler.

Reste une question que je ne peux pas trancher seul : est-ce que ces voix, vues du dehors, forment quelque chose, ou restent-elles une collection de masques posés les uns à côté des autres ?

De l’intérieur, je crois les entendre dialoguer et je me surprends parfois à penser comme ou à être Alcide, Lenoir ou Fulbert; écrivant leurs textes, je suis dans la pire position possible pour les juger. Les lecteurs qui fréquentent bibliophilie.com depuis septembre ou même depuis 2007 sauront mieux que moi si ce déplacement a produit un climat réel, ou seulement son apparence.

Je serais curieux de le savoir.

La seule chose que je sais, c’est que je vous remercie de prêter votre attention à mes divagations.

Hugues

PS: 2007 – 2026, c’est peu et c’est beaucoup à la fois, et j’ai bien sûr une pensée pour ceux qui nous ont quittés en chemin, en particulier Pierre B., et Ugo P.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Des lecteurs et autres amoureux du livre qui se pensent bibliophiles

Lecteurs et amateurs de livre ancien

Christian Galantaris refuse les définitions molles : dire qu’un bibliophile est quelqu’un qui aime les livres ne suffit pas. Le lecteur veut Les Fleurs du mal, peu lui importe l’exemplaire. Le mot circule aujourd’hui sous des piles de romans et des couvertures toilées, où il ne désigne plus rien.

Mathieu Lenoir, membre de la Guilde des Bibliopolicés par auto-cooptation, pourfendeur d’idées reçues et moraliste des vanités bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des mots que notre époque élargit jusqu’à les rendre inutiles. Bibliophile est en train de devenir l’un d’eux.

On le voit partout. Sous des photographies de piles de romans. Dans des biographies de réseaux sociaux. Dans des intérieurs beige clair où trois livres de poche, une tasse et une bougie suffisent à produire une identité culturelle complète. Il suffit désormais d’aimer lire, d’acheter quelques livres, de publier sa pile du mois, de respirer avec émotion devant une couverture toilée, pour se dire bibliophile. Le mot ne désigne presque plus rien. Il flatte. Il décore. Il caresse.

C’est précisément pour cela qu’il faut le reprendre.

Non pour humilier les lecteurs. Non pour poser un poste de douane à l’entrée des bibliothèques privées. Non pour distribuer des brevets de légitimité à une petite aristocratie de carton et de maroquin. La question n’est pas morale. Elle est lexicale, intellectuelle, presque hygiénique. Un mot ancien n’a pas à être aimable. Il a à être exact.

Or appeler bibliophilie tout attachement au livre revient à dissoudre un terme précis dans une sentimentalité générale. Il y a déjà une dignité entière à être lecteur. Il y en a une autre à être amateur de livres. Vouloir baptiser bibliophilie toute forme d’affection pour l’imprimé n’honore pas davantage la lecture ; cela brouille simplement les distinctions utiles.

La suite du partage est sur le site : le lecteur qui veut Baudelaire et se moque du volume, l’amateur qui aime le climat d’une bibliothèque, et le bibliophile qui exige une édition, un état, une provenance.

Sur ce point, Christian Galantaris reste plus solide que bien des improvisateurs contemporains. Son mérite est simple : il refuse les définitions molles. Dire qu’un bibliophile est “quelqu’un qui aime les livres” ne suffit pas. C’est une formule de dictionnaire pour gens pressés. Elle ne tranche rien. Elle met sous la même étiquette le lecteur passionné, le décorateur lettré, l’acheteur compulsif, le collectionneur méthodique, et le véritable amateur d’exemplaires.

Or ces figures ne se confondent pas.

La distinction de base est simple, et il faut la poser franchement.

Le lecteur veut lire un texte.
L’amateur de livres aime la présence des livres.
Le bibliophile cherche un exemplaire.

Tout est là.

Le lecteur veut lire Les Fleurs du mal. Il veut Baudelaire. Peu lui importe souvent que le volume soit de poche, de club, de réimpression, d’occasion, fatigué, ou annoté par un inconnu qui soulignait lourdement les adjectifs tristes. Il cherche l’œuvre. Il cherche le texte. Son rapport au livre passe par la lecture. C’est une relation parfaitement honorable, parfois plus noble que bien des collections vantardes.

L’amateur de livres, lui, aime autre chose. Il aime les rayonnages, le papier, les couvertures, l’odeur, le voisinage des volumes, la bibliothèque comme climat mental. Il vit bien parmi les livres. Il aime les offrir, les ranger, les regarder, parfois les sauver. Son attachement peut être délicat, profond, sincère. Mais il reste général. Il aime les livres au pluriel. Il aime une atmosphère.

Le bibliophile commence quand cette relation cesse d’être générale.

Il ne dit plus : j’aime les livres.
Il dit : je cherche cette édition, dans cet état, sur ce papier, avec cette provenance, si possible sans cette mutilation, et certainement pas sous cette reliure absurde.

Voilà la frontière.

Le bibliophile ne se contente pas d’une œuvre ; il veut savoir sous quelle forme elle a paru, dans quel état elle survit, quels exemplaires se distinguent, quelles provenances éclairent son parcours, quelles singularités font passer un volume du rang d’objet imprimé à celui d’exemplaire véritablement désirable.

Autrement dit, la bibliophilie ne commence pas dans la chaleur du sentiment. Elle commence dans la précision du désir.

C’est ici que Galantaris redevient utile. Quand il rappelle que le bibliophile n’est pas seulement celui qui aime les livres, mais celui qui aime et recherche les livres rares et précieux, il redonne au mot son ossature. Le terme décisif n’est même pas “aime”. C’est “recherche”. La bibliophilie est moins une émotion qu’une poursuite. Moins une humeur qu’une pratique.

Et une pratique exigeante.

Car le bibliophile distingue, choisit, écarte, hiérarchise. Il sait qu’un livre très célèbre peut être bibliographiquement banal. Il sait qu’un volume d’apparence modeste peut être remarquable par sa provenance. Il sait qu’une édition originale n’est pas une formule magique. Il sait qu’un grand papier ne rachète pas tout. Il sait qu’une reliure brillante peut magnifier un exemplaire ou le défigurer. Il sait surtout qu’un livre ancien n’est pas bibliophilique par simple ancienneté. L’âge n’a jamais suffi à produire la rareté, ni le goût.

Le bibliophile n’aime donc jamais les livres tout à fait “en général”. Il les aime au cas par cas.

C’est une nuance capitale, parce qu’elle sépare la culture d’ambiance du goût formé.

Notre époque, au contraire, confond tout avec une générosité ravageuse. Les réseaux sociaux ont beaucoup fait pour cela. Ils ont transformé le livre en signe visible de sensibilité. Le livre y sert à construire une personne autant qu’à nourrir un esprit. On se photographie avec ses lectures, on expose sa pile mensuelle, on met en scène son coin de lecture comme autrefois on composait un portrait moral. Tout cela n’a rien de scandaleux. Mais cela produit un effet précis : le mot bibliophile est devenu une récompense symbolique accordée à quiconque témoigne d’un attachement public au livre.

C’est trop large.

Sur les réseaux sociaux, on rencontre beaucoup de lecteurs qui se disent bibliophiles, comme on rencontre beaucoup de gourmets qui photographient leur assiette. L’enthousiasme est réel. La qualification, elle, demande un examen plus sévère.

Qu’on comprenne bien ce point : refuser le mot impropre n’est pas diminuer la personne. Le lecteur fervent n’est pas amoindri parce qu’on ne l’appelle pas bibliophile. Le grand lecteur n’a pas besoin de ce costume. L’amateur de livres non plus. Il y a déjà beaucoup de mérite à lire beaucoup, à lire bien, à transmettre, à conseiller, à aimer les œuvres, à vivre parmi elles. Pourquoi faudrait-il gonfler ce titre simple pour le rendre présentable sur internet ?

Le lecteur n’a pas besoin d’un mot trop grand pour lui.

Le bibliophile n’est pas supérieur au lecteur. Il est autre.

Sa passion porte non seulement sur l’œuvre, mais sur la matérialité singulière de l’œuvre imprimée. Il ne cherche pas seulement Baudelaire. Il cherche tel Baudelaire. Il ne veut pas seulement Montaigne. Il veut cet exemplaire de Montaigne, ou du moins un exemplaire répondant à certaines conditions qu’il est capable d’énoncer.

Cette capacité à énoncer des raisons précises est d’ailleurs un excellent test. Celui qui aime les livres en général parle souvent d’émotion, de beauté, d’odeur, d’atmosphère, de plaisir de lecture. Le bibliophile parle aussi de tout cela, parfois. Mais tôt ou tard il en vient à autre chose : édition, état, papier, tirage, provenance, reliure, marges, enrichissements, défauts, restauration, collation. Son vocabulaire n’est pas décoratif ; il est discriminant. Il ne sert pas à produire une image de soi. Il sert à choisir.

Galantaris insiste d’ailleurs sur un point souvent négligé : la bibliophilie suppose une part de science du livre. Le mot de science fera sourire ceux qui confondent goût et spontanéité. Il est pourtant juste. Il faut ici de la mémoire, de la comparaison, de l’information, une habitude des nuances, une capacité à repérer les différences utiles. Sans cela, il n’y a pas bibliophilie, mais sympathie culturelle.

On peut aimer le vin sans savoir distinguer un cépage d’une étiquette. On peut même en parler avec chaleur. Mais l’amateur sérieux finit par devoir nommer ce qu’il boit. Il en va de même des livres. Le bibliophile ne flotte pas dans un vague attachement à l’objet imprimé. Il sait au moins un peu pourquoi tel volume importe plus qu’un autre.

Il faut aussi préciser une autre confusion commode : celle qui oppose le lecteur pur au collectionneur matérialiste. Cette vieille opposition rassure les vertueux. Elle leur permet de croire que l’intérêt pour le papier, la reliure, le format, l’état, la provenance, relèverait d’une faiblesse mondaine, tandis que l’amour du texte garderait à lui seul toute la noblesse. La distinction est plus paresseuse qu’intelligente.

Un homme qui lirait de grands textes dans n’importe quels exemplaires avachis, incomplets ou défigurés n’en deviendrait pas bibliophile pour autant. Il serait lecteur. Très bien. Mais lecteur.

Inversement, un amateur attentif au papier, au format, à la reliure, aux marges, aux gravures, aux provenances, n’est pas pour cela condamné à la bibliomanie. Tout dépend de ce qu’il comprend et de ce qu’il cherche. Le bibliophile véritable ne sépare pas brutalement le texte de l’objet. Il aime leur rencontre. Il sait qu’une œuvre imprimée existe aussi dans une forme, dans une date, dans un état, parfois dans une aventure éditoriale entière.

Une édition originale de Baudelaire n’est pas seulement un contenant plus chic pour Les Fleurs du mal. C’est une date, un état du texte, parfois une histoire de censure, parfois une dédicace, parfois une provenance, parfois une reliure ancienne ou moderne qui infléchit le regard que l’on porte sur elle. Le bibliophile comprend que l’œuvre imprimée ne se réduit pas à son contenu verbal. Elle a une histoire matérielle. Et cette histoire compte.

Ainsi comprise, la bibliophilie n’est pas un luxe stérile. C’est une forme plus attentive de lecture, prolongée par l’objet. Elle n’est pas ennemie du texte ; elle est lecture épaissie par la matière, par la trace, par l’exemplaire.

Encore faut-il rappeler qu’elle demande autre chose qu’un enthousiasme verbal.

Le bibliophile attend. Il compare. Il enquête. Il renonce souvent. Il revient. Il lit un catalogue comme d’autres lisent un rapport de police. Il sait reconnaître, dans une notice paresseuse, le détail décisif qu’un autre laissera passer. Il n’achète pas seulement parce qu’il aime ; il achète parce qu’il a identifié. C’est là une discipline de l’attention autant qu’un plaisir de possession.

Sur ce point encore, Galantaris est juste lorsqu’il résume la disposition de l’amateur par trois qualités : la passion, la patience et la rapidité de décision. La formule vaut qu’on s’y arrête. Sans passion, on ne cherche rien. Sans patience, on ne trouve rien. Sans décision, on laisse le livre partir chez un autre. Toute chasse bibliophilique tient dans cet équilibre.

Il faut d’ailleurs dire un mot de la possession, sujet un peu embarrassant pour une époque qui aime les sentiments sans trop aimer les aveux. Oui, le bibliophile veut posséder. Non par simple grossièreté fétichiste, mais parce que la fréquentation d’un exemplaire, sa présence durable, sa comparaison avec d’autres, produisent une connaissance qu’un simple emprunt ne donne pas. On n’habite pas de la même manière un livre consulté et un livre possédé. L’exemplaire que l’on garde, que l’on reprend, que l’on replace dans un ensemble, finit par livrer autre chose que son texte : sa personnalité matérielle, sa manière d’être là, son histoire silencieuse.

C’est pourquoi le bibliophile ne se définit pas seulement par ce qu’il lit, mais par ce qu’il sait chercher, reconnaître, choisir et conserver.

À ce stade, il faut enfoncer le clou. Sans méchanceté, mais sans mollesse.

Aimer lire ne suffit pas.
Acheter beaucoup ne suffit pas.
Aimer l’odeur des vieux livres ne suffit pas.
Posséder une belle bibliothèque visible ne suffit pas.
Publier des photos de couvertures avec une tasse à côté ne suffit évidemment pas davantage.

La bibliophilie commence avec la rareté reconnue, la recherche délibérée, la préférence formée, la conscience de l’édition et de l’exemplaire. Elle commence quand le goût cesse d’être une ambiance pour devenir un choix. Elle commence quand on ne veut plus seulement des livres, mais certains livres, pour des raisons assez précises pour être formulées.

Cette précision ne suppose pas nécessairement la richesse. Voilà encore une confusion qu’il faut balayer. On peut posséder cinq mille volumes et n’être qu’un entrepôt. On peut n’en avoir que cinquante et former déjà une bibliothèque. La bibliophilie n’est pas une question de métrage linéaire. Elle est une question de discernement. Un petit ensemble cohérent, bâti avec patience et intelligence, vaut mieux qu’une accumulation de livres achetés à la tonne parce que l’effet d’étagère était séduisant.

Galantaris distingue avec justesse le curieux, l’amateur et le collectionneur. Le curieux papillonne, cherche l’insolite, goûte les singularités. L’amateur approfondit un goût, apprend à choisir, construit une cohérence. Le collectionneur donne à cette passion une architecture. Le bibliophile peut emprunter quelque chose aux trois. Mais il ne se confond exactement avec aucun. Il peut être curieux, amateur ou collectionneur ; ce qui le définit surtout, c’est la qualité précise de son rapport au livre rare, beau ou significatif.

On peut être collectionneur sans être bibliophile, si l’on accumule sans comprendre. On peut être bibliophile avec une bibliothèque modeste, si chaque choix répond à une ligne ferme. Là encore, la clarté vaut mieux que les flatteries.

Le problème de notre temps est moins l’amour des livres que l’inflation du vocabulaire. Nous voulons des mots plus nobles que nos pratiques. Nous appelons passion ce qui est souvent préférence. Nous appelons expertise ce qui est parfois familiarité. Nous appelons bibliophilie ce qui relève souvent de la lecture, de l’achat, de la décoration, du goût culturel, ou d’un attachement sincère mais général au livre. C’est humain. C’est même assez sympathique. Mais ce n’est pas exact.

Or les vieux mots méritent mieux que la sympathie.

Je proposerais donc, après Galantaris et sans lyrisme inutile, une définition simple :

Le bibliophile est un amateur savant et actif qui recherche, choisit, comprend et conserve des livres rares, précieux ou singuliers, non seulement pour leur texte, mais pour leur édition, leur exemplaire, leur provenance, leur histoire et leur beauté matérielle.

Cette définition a un avantage : elle clarifie sans mépriser.

Elle laisse au lecteur sa noblesse.
Elle laisse à l’amateur de livres son charme.
Elle réserve au bibliophile sa précision.

Et s’il fallait finir par une formule plus sèche encore, ce serait celle-ci :

Le lecteur veut lire.
L’amateur veut vivre parmi les livres.
Le bibliophile veut le bon livre, sous la bonne forme, dans le bon état, et pour de bonnes raisons.

Le reste relève de la sympathie imprimée.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ML/IDEES RECUES · BIBLIOPHILIE · 03

4 Commentaires

  1. Hugues, vos billets presque quotidiens, comme auparavant votre blog, font un bien fou ! 2007-2025, ça y est la majorité est atteinte ! J’apprécie tout particulièrement Mathieu Lenoire et ses délicats coups de pied dans la fourmilière bibliophilique. Mais je vous rassure, j’aime toute l’équipe rédactionnelle et je les félicite d’ailleurs pour leur style inimitable.

  2. Hugues, merci pour ce vent de fraicheur qui vient tourner quelques pages empoussiérées de nos univers bibliophiliques. Et répondre à Mathieu Lenoire quel plaisir, longtemps que ma page n’avait été aussi réveillée…plus de 300 réactions et 50 partages, ce sans sponsorisation cela devient très rare…comme quoi il y a encore des irréductibles, un univers vivant autour du livre ancien, mais pas grand monde pour le bousculer et le faire bouger, merci d’être de ceux là.

  3. Soyez assuré que, vu de l’extérieur, cette joyeuse république bibliophilique stimule autant la réflexion qu’elle éclaire l’univers du livre ancien. C’est toujours un plaisir que de recevoir une notification annonçant la parution d’un nouvel article. Et vos hésitations, loin de diminuer la qualité du site, rajoutent au contraire de l’intérêt pour cette aventure. Mille mercis

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