Images autour du livre XVII: dis, c’est quoi des témoins?

Amis Bibliophiles bonsoir,
Ce soir Benoît P. se propose de répondre une bonne fois pour toutes à cette question qui revient souvent sur le blog: que sont les témoins?Et bien voilà, c’est ça:


Tout le monde voit?

Pour mémoire: « On appelle « témoins » en reliure les feuillets les plus petits que le relieur ne doit pas atteindre à la rognure; « dorer sur témoins » un livre aux tranches non rognées, c’est dorer le bord des feuilles inégales sur la tranche…. les témoins sont la différence entre les pages d’un livre lorsque la feuille imprimée et calée par l’imprimeur , ne l’est pas de façon réguliére sur la presse. »

Merci Monsieur Benoît P.

H

La lettre du bibliophile

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Lettre d’un candidat ou l’entrée à Bibliopolis, ou l’histoire de la bibliophilie en une centaine de vers par A. Girard.

Lettre d'un candidat ou l'entrée à Bibliopolis, ou l'histoire de la bibliophilie en une centaine de vers par A. Girard.

Amis Bibliophiles bonjour,

Comment écrire l’histoire de la bibliophilie en une centaine de vers? Voici la lettre d’entrée d’un candidat à l’entrée à Bibliopolis, celle d’A. Girard. J’ai réalisé que ce texte n’était pas disponible sur internet, le voici.



Lettre d’un candidat ou l’entrée à Bibliopolis

L’aurore bien des fois a de ses doigts rosés
Rouvert ses portes d’or dans les cieux embrasés,
Depuis que je languis, moi, devant cette porte,
Porte de bronze, aux clous de fer, épaisse et forte.

Là, demeure un mortel très expert, dont les mains
Voluptueusement palpent les parchemins.
Son nom est Pailletos.
                                      Il règne dans l’enceinte
De Bibliopolis et garde l’arche sainte.
Le Maître a près de lui des compagnons choisis.
Moi, qui depuis des mois et mois veille ici,
J’attends que mes accents l’émeuvent, qu’il découvre
Mon mérite, m’accueille à ses côtés, et m’ouvre
La porte de son temple aux profanes fermé!
Que faire?
                 J’ai – l’esprit de désirs consumé – 
Consulté l’autre jour la sybille delphique;
Et la sybille, dans un accès horrifique,
M’a répondu par cet oracle souverain:
« La clef d’or ouvrira cette porte d’airain. »
Mon esprit flotte, esquif en proie au dur tangage;
« La clef d’or?… »
                      Si c’était la clef d’or du langage!

INVOCATION

O muse au beau front lauré,
Qui charmes le bois sacré
De l’Hélicon, et qui joues
Du luth d’or divinement,
Au point qu’un trouble charmant 
Pâlit et rougit les joues
De qui t’écoute un moment;

O Muse, accours, viens à moi,
Fais plus touchant ton émoi,
Et prête-moi l’harmonie
Qui pénètre dans les coeurs,
Et fait taire les moqueurs;
Oui, prête-moi ton génie
Pour que j’entre ici vainqueur.


LA MUSE

Me voici. Je descends du sublime empyrée
Et veux bien te prêter cette lyre dorée
             Qui charme les lions
Et construit les remparts de la ville rêver,
             Et dont se sert Orphée,
             Et dont use Amphion.

Mortel épris des vieux vélins et des des grimoires,
Où des temps disparus revivent les mémoires,
             Chante, on t’accueillera.
Chant, et, ravi des sons que la muse t’inspire
             Non sans un doux sourire,
             Pailletos t’ouvrira.

Chante les noms aimés des artistes du Livre,
In-quarto, manuscrits aux lourds fermoirs de cuivre,
              Cuirs roux gaufrés de lis,
Missels jadis gravés avec un art suprême,
              Chante la gloire même
              De Bibliopolis.

GIRARDOS

Eh bien! je chanterai, puisque l’on m’y convie,
Ceux-là qui, confiant aux signes leur esprit,
Firent le Livre, doux passe-temps de la vie
Où pour l’éternité brille le Verbe écrit.

Moines au front rasé, penchés dans vos cellules
Sur le parchemin blanc, ô bons bénédictins,
Je vous vois composant de nobles majuscules,
Avec la plume d’oie, aux horaires latins.

La lettrine en couleurs est compliquée et large;
Dessinée au trait rouge, elle éclate dans l’or
Et semble, débordant, superbe, sur la marge
Une fleur oubliée et toute fraîche encor.

Et voici Jean Fouquet, oeuvrant le livre d’Heures
Du contrôleur royal Etienne Chevalier,
Peignant Agnès Sorel qu’un léger voile effleure,
Charles VII et René, piétons et cavaliers.

Puis, voici Bourdichon pour Anne de Bretagne,
Figurant tour à tour de son subtil pinceau
La fleur, le fruit qui sur le rameau l’accompagne,
Et Jésus et les saints, et l’insecte et l’oiseau.

Memling, Van Eyck, d’un trait sûr, d’une touche vive
Immortalisent l’art flamand sur le vélin.
Puis des Italiens la Renaissance arrive
Et de l’enluminure apporte le déclin.

L’on taille dans le bois de menus caractères,
On les presse, enduits d’encre, à plat sur le papier,
C’est la xylographie. Enfin, sortant de terre,
L’Imprimerie avec Gutenberg va briller.

Pour envahir le monde, elle est née à Mayence.
Wolgemuth, Schongauer, vieux maîtres allemand,
Albert Dürer, au fin buron plein de vaillance,
Par elle ont reproduit leurs caprices charmants.

Venise à ce moment rayonne sur le monde,
Manuce fait régner son ancre et son Dauphin.
Après Vostre et Vérard, chez nous le livre abonde;
Dans Paris est Estienne et dans Anvers Plantin.

Au gothique pointu succède l’italique,
Les Elzevier à Leyde impriment Cicéron,
Cependant que Callot, au crayon satirique,
Précède Abraham Bosse au trait moelleux et rond.

La Régence caresse un livre maniable,
Où la vignette est due au délicat Watteau;
Cochin le fils y montre un talent agréable,
Boucher sait y graver des nymphes sans manteau.

Eisen ajoute encore aux vers de La Fontaine,
Moreau le jeune illustre et Molière et Rousseau,
Donne entre tous au livre une gloire certaine,
Et d’un siècle galant y met l’éternel sceau.

Dirai-je les Didot? La gloire du Racine?
Deveria gravant des fronts mystérieux!
Borel et les sujets macabres qu’il dessine,
Et Prudon révélant Chloé nue à nos yeux;

Meissonier façonnant des clichés impeccables,
Et Traviès et Daumier amusant le Journal,
Gavarni, caricaturiste infatigable,
Et Granville voyant l’homme dans l’animal;

Et Doré, ce Michel-Ange de la vignette,
Et l’éditeur Curmer? Et ceux-là, moins connus,
Dont le nom se déchiffre aux pages qu’on feuillette,
Dont les talents divers jusqu’à nous sont venus?

Non, je me dois encore aux belles reliures:
Soit que l’ivoire y soit patiemment taillé,
Ou que la perle y brille au milieu des dorures
Et de la riche étoffe et du cuir travaillé.

Voici les coins ferrés des évangéliaires
Vêtus de soie ou de velours ou de damas;
Les psautiers de drap d’or, livres nobiliaires
De diverse épaisseur et de divers formats.

Grolier avec amour couvre le dos des livres
De rinceaux somptueux; il décore les plats
De fleurons azurés. Le Gascon va le suivre
Et combine à son tour d’élégants entrelacs.

Et nos contemporains, quelle illustre phalange!
Trautz, Padeloup, Cuzin et Marius Michel,
Et Derome… Chacun dans mes rythmes se range,
Gruel, Lortic… Chacun répond à mon appel.

Beraldi plein d’humour, Brunet, Brivois, Uzanne
Chevauchant la chimère en vol vers l’idéal.
Leloir peignant Manon, suave courtisane,
Grasset campant les fils Aymon sur leur cheval.

Avril, Delors, Rudaux, pleins de charme et de grâce.
Rochegrosse les yeux éblouis d’Orient;
Adam, Merson fixant le passé qu’il embrasse,
Et Flammeng, et Toudouze, et Beaumont, et Le Blant.

L’inimitable Rops peint la femme charnelle,
La prêtresse d’Eros. Le crayon de  Forain
Apporte à la satire une forme nouvelle;
Vidal voit d’un autre oeil l’amour contemporain.

Bons graveurs, imprégnant vos cuivres de votre âme,
Boisson, Bida, Boilvin, Champollion, Jacquet,
Gaujean, Lalauze, tous, la gloire vous réclame.
Puis vous dont la vitrine a des trésors, Conquet,

Aimable et souriant, Ferroud, homme olympique;
Boussos, que les badaus lorgnent au boulevard;
Jouaust trop abondant, Mame l’évangélique,
Et trop vite partis!… Vous Launette et Testard!!!

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Et Girardos ému devant la maison close
De Pailletos chantait. Et le nuage rose,
Et l’arbre vert debout sur le chemin, l’oiseau
Qui s’enfuit, et le vent qui courbe le roseau,
Le nid qui chante et l’eau des ruisseaux qui murmurent,
Tout l’écoutait.

                         Alors les huis de fer s’émurent,
Et l’on vit comme un père au-devant de son fils
Apparaître le Chef de Bibliopolis.


Albert Girard.

Les images sont tirées de l’exemplaire n°73 de l’édition originale et unique, imprimée pour Girard en 1896 par Chamerot et Renouard, avec les compositions de Paul Avril. Exemplaire de De Claye, relié par Carayon, avec envoi de l’auteur.


18 Commentaires

  1. Les témoins apparaissent fréquemment pour les exemplaires dit "sur grand papier" – grand par la qualité mais souvent aussi par le format. L'imprimeur tire un certain nombre d'exemplaires sur un papier ordinaire d'édition et un nombre plus restreint sur un ou plusieurs "grands papiers" : pour ceux-ci l'impression est forcément décalée par rapport à celle des "petits" papiers. Lors de tirages soignés, la forme est réimposée pour les grands papiers et dès lors le décalage disparait ; on trouve, dans la justification du tirage, l'expression "sur japon réimposé" p. ex.
    Quand on parle de tranches dorées sur témoins, l'expression devrait être considérée comme incorrecte car ce ne sont pas les témoins qui sont dorés – ce qui serait impossible – mais bien les pages qui ont été rognées soigneusement. Cette opération oblige le relieur à combler provisoirement les "trous" au niveau des témoins pour mener à bien la dorure : travail de fourmi comme tout ce qui concerne la reliure d'ailleurs !

    Quant à décider si la conservation des témoins relève d'un certain snobisme ou déviationnisme, c'est une question de goût personnel. Mais il faut bien avouer que cela frise parfois le ridicule.

    René

  2. Je lis, Pascal, votre commentaire; c'est vrai que les feuilles sont calées une par une. Et pas toujours bien, puisque des différences se font voir ici ou là.
    Au moment du pliage, il faut que tous les blocs textes soient superposés. C'est ce qui prime.
    Qui imprime? qui compose? Qui cale?
    Le typographe. Soyons prècis.
    L'article de Bertrand fait état de doléances des relieurs ect… ect… En reliure soignée, on replit les cahiers pour avoir en tête et en fonds un alignement parfait, si tant est qu'il ne l'est pas déjà, pour des éditions de luxe prévues pour des bibliophiles collectionneurs. On en revient toujours à 3 notions:
    – le côut à la base de l'édition du livre à la vente (justification)
    – le cout de fabrication reel
    – le plus ou moins bon ouvrier consciencieux, sensible ou mal embouché, qu'il soit le relieur, le brocheur ou le typo.

    Les professionnels des métiers
    -du façonnage (papetier, imprimeur,typographe, brocheur) et,
    -de l'assemblage (doreur, relieur, décorateur ) travaillent depuis toujours, chacun dans leur coin.
    Quelques uns ont compris que travailler en bon intelligence était mieux: doreur, pareur, marbreur, certains relieurs communiquent, mais très rarement.
    Tout depend de la synergie qui peut exister à un moment donné.
    ces métiers là ont tellement évolué au cours des 19ème, 20ème et 21ème.
    Maxime A.

  3. Merci Calamar. À l'époque je ne connaissais pas encore le blog de Bertrand et n'avais pas lu cet article, effectivement très instructif.
    Je vais décidément continuer à piocher la question.

  4. De toutes façons, c'est une par une que chaque feuille passe sous la presse où, ne serait-ce que pour assurer le repérage (le registre), elle est censée être calée au quart de poil près.
    Quant au rapport entre imposition et sens du papier, c'est un sujet complexe où j'essaye actuellement de me retrouver. Mais je ne crois pas trop m'avancer en disant que, dans les formats usuels, il n'y a traditionnellement guère que l'in-8° à pouvoir être imposé dans le bon sens sans trop de perte de papier.

  5. Ne pourrait-on pas imaginer que la battée arrive chez l'imprimeur, qu'un premier comptage du nombre d'exemplaire se fait et que pour des raisons pratiques l'ouvrier décale les feuilles pour maîtriser son compte de feuilles justes. Quand au mauvais sens du papier, des raisons d'économie et de rapport texte/ espaces/ utilisation maximale/réduction du nombres de pages = plus pour moins cher, semblent justifier le choix des imprimeurs, qui sont depuis toujours hommes d'argent.
    Maxime A.

  6. Merci René de BLC : l'explication aurait dû me sauter aux yeux, mais le fait est que c'est la première fois que je la lis et la première fois que je m'en avise.
    Mais, à observer par exemple mes Contes de La Fontaine en petit format de chez Jouaust, je continue à y voir une part de snobisme XIXe. On dirait que le pliage (la ployure) est volontairement mal fait, de façon à ce que les témoins soient particulièrement visibles. (Au surplus, en raison du format, l'imposition du vergé reste faite dans ce que tout relieur appellera le mauvais sens.)

  7. Normalement, les témoins montrent le bord du papier, plus ou moins ondulé, réalisé dans la forme et "témoignent" ainsi qu'il s'agit d'un papier à la cuve et non d'une production industrielle.
    Sous réseve d'erreur évidemment.

    René de BLC

  8. Les laisser sur un livre relié… Grande question… Les exemplaires dont j'ai envoyé des photos ne le sont pas bien sûr, mais je dois dire que pour certains grands textes, littéraires notamment, la notion "relié sur brochure, témoins conservés", n'est pas pour me déplaire… J'ai notamment des réimposés de la NRF (un des 109 au format in-4 tellière pour les fans), pour lesquels je suis heureux que les relieurs aient conservé toute la structure, et donc les témoins… Tout cela n'est "que" fétichisme… Certes 😉

  9. Bonjour Pascal,

    En fait la réponse avait déjà été apportée sur le blog:

    "On appelle "témoins" en reliure les feuillets les plus petits que le relieur ne doit pas atteindre à la rognure; "dorer sur témoins" un livre aux tranches non rognées, c'est dorer le bord des feuilles inégales sur la tranche…. les témoins sont la différence entre les pages d'un livre lorsque la feuille imprimée et calée par l'imprimeur , ne l'est pas de façon réguliére sur la presse."

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