Sur la brochure des Très Riches Heures, l’éditeur barcelonais Moleiro annonce un tirage mondial limité à 550 exemplaires. Son fondateur n’aime pas le mot fac-similé et lui préfère « clones » ou « quasi-originaux ». Le groupe italien Panini a annoncé en 2025 un autre fac-similé des mêmes Très Riches Heures, prévu pour 2026.
Amis bibliophiles, bonjour.
Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.
La brochure dit : « Appelez dès maintenant pour réserver votre édition. » Elle vient de Barcelone, elle porte sur les Très Riches Heures du duc de Berry, le manuscrit conservé à Chantilly sous la cote Ms. 65, et elle annonce un tirage mondial strictement limité à 550 exemplaires. Un numéro de téléphone, une adresse électronique, un nom à demander. Le manuscrit original ne se commande pas par téléphone. Sa reproduction, si.

La même brochure parle d’une « première et unique édition fac-similée intégrale ». Le mot y figure. Son éditeur n’en veut plus. Dans la revue Plume (de sinistre mémoire…), fin 2013, Manuel Moleiro déclare qu’il n’aime pas parler de fac-similés et qu’il préfère « clones » ou « quasi-originaux ». Dans Forbes, en 2021, il explique avoir pris ses distances avec le terme parce que le métier s’est rempli de reproductions médiocres, et il propose à la place « reproduction identique » ou « nouvel original » (je traduis).
Quand un fabricant change ainsi le nom de son produit, le client a le droit de demander ce qu’il achète. Demandons à l’Académie française. Dans sa neuvième édition, elle fait venir le mot du latin fac simile, « fais une chose semblable », et elle l’emploie pour la reproduction exacte d’un document, d’un dessin ou d’un tableau. Pour un livre, elle écrit « réédition à l’identique ». Le mot est entré en français au XIXe siècle. Il ne promet qu’une ressemblance.
Un bibliophile n’aime pas (seulement) un texte. Le texte se lit partout, et presque gratuitement. Il n’aime pas non plus une image, que n’importe quelle bibliothèque numérique offre en haute définition. Il aime un exemplaire. Ce livre-ci, avec sa reliure, son ex-libris, sa mouillure au coin, la note à l’encre d’un lecteur mort depuis longtemps.
Un exemplaire, c’est un texte plus un voyage. Le fac-similé reproduit le texte, il reproduit l’image, et il reproduit même une partie du voyage.
Il le fait parfois très bien. Interrogé en 2005 par une revue italienne, Alumina, Moleiro dit refaire jusqu’aux trous, aux taches de cire, aux traces d’usure, aux grattages et aux coutures de l’original. Non, vous je rêvez pas. La tache de cire de l’original est tombée d’une chandelle, un soir, sur la page d’un lecteur. Celle du fac-similé a été photographiée, puis imprimée. Les deux se ressemblent. Une seule a une histoire.
Il offre aussi ce que l’original ne peut pas offrir. Pour un codex conservé dans une cathédrale espagnole, dont le dernier cahier du troisième volume a fini à la Morgan Library, à New York, Moleiro affirme dans Forbes que son édition rétablit le manuscrit dans son état initial. Aucun exemplaire ancien ne peut se recoller de la sorte.
Alors, simili ? En français, simili désigne l’imitation qui se donne pour mieux qu’elle n’est : le simili-cuir, le simili-marbre, le simili-simili-similiblick (il tient dans la main… c’est pour voir s’il y en a qui suivent). Le fac-similé honnête ne se cache pas. Il porte un numéro, un tirage déclaré, souvent un colophon moderne, un volume de commentaire signé de spécialistes. Moleiro fait même authentifier ses exemplaires par un notaire, toujours d’après Forbes. Ce livre-là ne fait semblant de rien. Il n’est donc pas simili.
Il n’est pas non plus de la bibliophilie, au sens où l’entend le libraire qui vend un incunable. C’est une bibliothèque de lecture et de consultation, qui a ses mérites. Les manuscrits que reproduit Moleiro dormaient dans des bibliothèques, trop fragiles pour être exposés, rappelait Le Figaro Magazine en 2012, et leur reproduction se feuillette. L’Institut de France avait lui-même commandé, en avril 1981, une reproduction des Très Riches Heures. L’éditeur de Lucerne Faksimile Verlag l’a emportée face à plusieurs concurrents européens, selon le récit de cet éditeur, et l’édition est sortie en 1984. Panini (oui, vous avez bien lu ; vous n’avez peut-être pas récupéré toutes les vignettes de l’album du Mondial 1982 pour rien) a annoncé en 2025, au moment de l’exposition du Musée Condé à Chantilly, une nouvelle reproduction du même manuscrit, prévue pour 2026, avec le groupe Universal Art Group. Personne n’a crié au simili.
Le scandale, s’il y en a un, commence avec l’argent.
Combien coûte un clone ? Dans Forbes, en 2021, Moleiro donnait un prix moyen de 4 500 euros, pour un tirage de 987 exemplaires (faute de goût, tout nombre de trois chiffres qui commence par un 9 doit se terminer par un 11) par titre, et une promesse : on ne recommence pas. Un revendeur de Ratisbonne, Ziereis, range aujourd’hui les titres de Moleiro par tranches : de 1 000 à 3 000 euros pour l’Atlas Miller, de 3 000 à 7 000 pour le Beatus de Cardeña ou les Heures de Louis d’Orléans, de 7 000 à 10 000 pour le Beatus de Silos. En 2012, Le Figaro Magazine citait une fourchette de 1 000 à 20 000 euros, et en 2013 la revue Plume 15 000 euros pour la Bible de Saint Louis. Ces sommes paient un objet très bien fait et la parole de l’éditeur, qui jure que le tirage s’arrêtera là.
Et sur le marché de l’occasion ? Prenons le fac-similé des Birds of America d’Audubon, les grandes planches d’oiseaux de l’édition Havell, parue de 1827 à 1838. L’éditeur amstellodamois Theatrum Orbis Terrarum l’a refaite en 1971-1972, avec l’éditeur new-yorkais Johnson Reprint Corporation : 250 exemplaires, par souscription, vendus 5 500 $ l’exemplaire en 1972. Le 4 mai 2022, la salle de ventes Hindman, à Chicago, a adjugé un exemplaire de souscripteur d’origine 18 750 $, frais compris, pour une estimation de 15 000 à 20 000.
Entre les deux dates, le prix a plus que triplé en dollars courants. En dollars de 2022, les 5 500 $ de 1972 en valent environ 38 500, d’après l’indice américain des prix à la consommation. L’exemplaire a donc perdu à peu près la moitié de sa valeur réelle, tout en ayant l’air de bien se porter.
Le palmarès annuel d’Abebooks, lui, range en 2021 un fac-similé de 1972 des Birds of America à 36 635 $, devant l’Euclide de 1516 listé la même année. C’est presque le double du prix de Hindman un an plus tard. Je suppose qu’il s’agit de l’édition d’Amsterdam. J’ignore si les deux exemplaires se valent par la reliure, par la provenance, par l’état.
Les planches détachées donnent la mesure d’un autre écart, celui qui sépare le prix demandé du prix payé. Un marchand américain réclame 2 500 $ du Cormoran de Floride, planche 252 de l’édition d’Amsterdam, sur la plateforme 1stDibs. Le 6 mars 2019, chez Heritage Auctions, à Dallas, un lot de 19 reproductions d’Audubon, presque toutes de cette même édition, dont une chromolithographie de 1860 et un tirage de 2002, est parti pour 812,50 $. Cela fait environ 43 $ la planche. Un prix demandé n’est pas un prix payé. Cet automne, deux de ces planches passaient en vente à New York : le Vautour de Californie estimé de 950 à 1 780 $ le 8 octobre 2026, le Cormoran de Floride de 2 000 à 3 750 $ le 6 octobre, estimations dont je n’ai pas vu les résultats.

Un exemplaire ancien se revend parce qu’il n’en existe pas d’autre. Un tirage de 987 exemplaires se revend tant que l’éditeur tient sa parole de ne pas recommencer et qu’il reste quelqu’un pour en vouloir. La rareté de l’un repose sur le temps. La rareté de l’autre repose sur un engagement.
Il y a pire que la perte, et je l’ai lu dans ActuaLitté. Fin octobre 2025 s’est ouvert à Berlin, devant la 33e chambre du Landgericht, le tribunal régional, le procès de cinq hommes de 27 à 51 ans, poursuivis pour 41 faits dont une fraude en bande organisée. Leur méthode : joindre des gens qui avaient déjà acheté des fac-similés, la plupart âgés, et leur promettre un rachat très avantageux, contre une provision à verser d’abord. Il y avait des rendez-vous à domicile, des bureaux loués, un centre d’appels. Des victimes ont emprunté pour payer, jusqu’à 99 000 € pour l’une d’elles. Le préjudice retenu atteint 738 000 €. À l’une on avait présenté un fac-similé comme capable de rapporter 450 000 €. Selon ActuaLitté, ces ouvrages n’avaient ni tirage limité ni marché de revente.
Voilà où le fac-similé devient simili. Pas dans l’atelier de Barcelone ni dans celui de Lucerne, où l’on fait honnêtement ce qu’on dit. Il le devient dans la bouche de celui qui promet de le racheter plus cher. Le livre ne ment pas. Le discours qui l’entoure ment quand il y trouve son compte.
Que faire, alors ? Acheter un fac-similé comme on achète un beau livre d’étude, pour l’usage et pour le plaisir, au prix qu’on paierait sans espérer le revoir. Exiger le numéro, le tirage déclaré, l’engagement de ne pas rééditer, le volume de commentaire. Se méfier, dans l’ordre, de quiconque parle de placement, de quiconque propose de racheter, et de quiconque vous appelle.
Si le téléphone sonne pour vous racheter votre fac-similé, raccrochez. Et prenez garde sur Catawiki 😉
Remarque personnelle : je n’ai pas retrouvé le jugement du procès de Berlin. Les chiffres viennent de l’article d’ActuaLitté du 23 novembre 2025. Je n’ai pas non plus trouvé d’exemplaire complet de l’édition d’Amsterdam vendu depuis celui de Hindman, en 2022.
GUILDE · ML/CLONES
Le présent texte n’est ni numéroté ni tiré à 987 exemplaires, et personne ne vous le rachètera. Document classé : diffusion restreinte.
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