Aux ventes Aristophil du 14 au 16 novembre 2018, l’État a préempté 32 pièces, dont 21 pour la Bibliothèque nationale de France. Le manuscrit autographe des Mémoires d’un fou, de Flaubert, a été acquis pour 364 000 €. Le droit qui le permet date de la loi de finances du 31 décembre 1921.
Amis bibliophiles, bonjour.
Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.
Dans la salle, un conservateur du bureau du Patrimoine, au ministère de la Culture, attend que le commissaire-priseur dise « adjugé » et abatte son marteau. Il ne lève jamais la main. La préemption lui interdit d’enchérir, puisque l’État se glisse à la place de l’adjudicataire une fois la vente prononcée. Il déclare alors, d’une voix sans éclat, que l’État se réserve le lot pour le compte d’une bibliothèque qu’il nomme. Dans sa poche, il tient la demande signée du directeur de cet établissement, avec le numéro du lot et la somme maximale, hors frais, que la bibliothèque peut y consacrer. Le ministère décrit lui-même la scène ainsi, dans un exposé aux bibliothécaires du 5 mars 2015, et je n’y ai rien ajouté de mon cru, ce qui devrait m’attirer l’indulgence du lecteur.
Cette mécanique a beaucoup servi à l’automne 2018, quand la collection Aristophil a été dispersée en cinq ventes confiées à Aguttes, Artcurial, Drouot et Ader, pour un total de plus de 8,8 millions d’euros. Aux séances du 14, du 15 et du 16 novembre, l’État a préempté 32 pièces. La Bibliothèque nationale de France en a reçu 21, dont le manuscrit autographe de 1838 des Mémoires d’un fou, de Flaubert, acquis pour 364 000 €, et le scénario de Quai des brumes, que Jacques Prévert a écrit en 1937, acquis pour 117 000 €. La Maison de Chateaubriand en a pris trois, de 5 590 € à 35 100 €, dont des pages des Mémoires d’outre-tombe. Livres Hebdo a rendu les comptes le 22 novembre. Je n’ai trouvé nulle part où sont allées les 8 autres pièces, et je préfère le dire que l’inventer.
Le second acte dure quinze jours, et les habitués de la salle l’oublient. Le ministère l’écrit noir sur blanc : l’État bénéficie d’un délai de réflexion de 15 jours, et la préemption ne devient définitive que s’il la confirme par un courrier recommandé adressé au commissaire-priseur. L’image du rideau qui tombe deux secondes après le marteau est jolie et fausse. Le préempté passe deux semaines à se demander s’il garde le livre qu’il vient d’emporter.
Le droit est ancien. L’article 37 de la loi de finances du 31 décembre 1921 a donné à l’État la faculté d’exercer, sur toute vente publique d’œuvres d’art, un droit de préemption par lequel il se trouve subrogé à l’adjudicataire. La loi du 10 juillet 2000, puis l’article L. 123-1 du code du patrimoine, ont repris les termes de 1921 en les étendant aux ventes de gré à gré. L’État prend le lot au prix de la dernière enchère et reprend les obligations de l’acheteur, la première étant de payer. Il peut agir pour son compte ou pour celui d’une collectivité, et la Bibliothèque nationale de France peut exercer le droit pour le sien.
Instruisons d’abord à charge, puisque la colère est toujours le premier avocat entendu. Le préempté a joué le jeu de la vente publique : le catalogue, l’exposition, la salle, le prix fait devant témoins. L’État n’a rien levé, rien risqué, et il prend le lot à la dernière enchère, celle que d’autres ont eu le courage de faire. J’appelle cela enchérir en dernier sans avoir enchéri, position que le poker interdit et que le droit consacre. Le grief prend de l’épaisseur avec le moment. Un impôt se prélève sur ce qu’on a ; la préemption se prélève sur ce qu’on vient d’obtenir. Pour le portefeuille, la différence est nulle. Pour l’humeur, elle est entière.
Voilà pour la colère. La défense est solide, et je l’expose d’autant mieux que je compte la nuancer. D’abord, l’État paie. Le mot « voleur », qui fleurit dans les travées, est une facilité que je laisse aux déçus du marteau. Le ministère reconnaît même que ses bibliothèques, qui règlent « à service fait », ont parfois du mal à le faire admettre aux sociétés de ventes, et il leur a écrit pour demander qu’elles autorisent l’enlèvement des lots : on ne rencontre pas souvent un voleur qui insiste pour être facturé. Ensuite, la déclaration se fait en salle, au vu de tous, ce qui la rend plus lisible qu’un achat de gré à gré. Enfin, le lot ne disparaît pas. Une fois la préemption confirmée et le prix payé, il entre dans le domaine public de la personne publique qui l’a acquis et reçoit le statut de trésor national, comme le ministère l’écrit dans sa réponse à la députée Caroline Abadie. Le collectionneur perd un livre, et la collection de tous en gagne un.
Où est donc le grief qui tient ? Il n’est pas dans le principe, et mes lecteurs furieux en conviendront, la colère retombée. Il est dans l’exercice, et l’exercice pose trois questions que je verse au dossier.
La première concerne les prix. La préemption tombe après la dernière enchère, jamais avant. L’État laisse donc le marché fixer la somme, et l’on peut soupçonner que des amateurs, sachant l’ombre publique présente dans la salle, renoncent à enchérir sur ce qu’ils convoitent. Je donne l’hypothèse pour ce qu’elle est. Le ministère répond à la députée que le dispositif « n’a pas de conséquence sur les prix du marché », et je consigne la réponse telle quelle. L’hypothèse inverse reste une hypothèse, et je ne la présenterai pas autrement.
La deuxième regarde l’après. Le sauvetage promet la consultation, et la consultation suppose un catalogage, une cote, une salle de lecture. Tout lecteur de bibliothèque a rencontré un jour la mention « en cours de traitement » sur une pièce qu’il demandait. Je n’ai aucune statistique à produire sur la durée de ces traitements et je ne prétends pas qu’elle soit longue pour les pièces préemptées. Je dis seulement que le sauvetage se juge à la sortie de la réserve, pas à l’entrée.
La troisième touche au choix. Pourquoi ce lot, et pas son voisin, que personne n’a réclamé ? La procédure apporte la moitié d’une réponse : le conservateur n’agit qu’avec la demande d’une bibliothèque et le plafond de dépense que son directeur a fixé. La politique d’acquisition tient donc, le jour de la vente, dans un papier signé et un chiffre. J’y vois moins un caprice régalien qu’une comptabilité, et la différence ne console pas l’amateur qui regarde le lot lui passer sous le nez.
Concluons, puisque le titre pose une question. Voleur légal ? Non. L’État se substitue à l’adjudicataire, il paie, il le fait devant témoins, et j’ai connu des acheteurs privés moins présentables. Sauveteur ? Parfois, et avec éclat : 21 pièces sont entrées à la Bibliothèque nationale de France par cette porte en trois jours de novembre 2018, avec un Flaubert de 1838 à 364 000 €, et personne ne soutiendra qu’elles seraient mieux dans un coffre de l’autre côté du monde. La préemption renvoie chacun à l’idée qu’il se fait d’un livre. Pour qui le tient pour un bien, elle sera toujours une avanie. Pour qui le tient pour un bien commun que le présent confie à l’avenir, elle est une politesse un peu brusque. Quant au préempté, il finira par montrer à ses petits-enfants, sous une vitrine publique, le livre qu’on lui a pris, avec une fierté de propriétaire que nul inventaire ne lui contestera. On possède mieux ce qu’on n’a pas eu, et la bibliophilie vit de cette conviction depuis qu’elle existe.
Note de l’auteur : j’ai relu trois fois la formule du conservateur avant de la croire. Elle est plus polie que le marteau, et elle l’emporte sur lui.
GUILDE · ML/PREEMPTION
Aucun lot n’a été préempté pendant la rédaction de cette chronique, faute de lot. Document classé : diffusion restreinte.
La lettre du bibliophile
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« Donatien de Sade ne rejetait ni la violence ni la perversité. Nul doute qu’il aurait apprécié la sourde bataille qui fait aujourd’hui rage autour du manuscrit des Cent Vingt Journées de Sodome. Une histoire de vol, de passion, d’argent bien sûr. Une lutte qui, n’en déplaise au Divin Marquis, pourrait trouver une issue heureuse. Deux familles de collectionneurs et la Bibliothèque nationale de France (BNF) tentent de trouver un terrain d’entente afin de mettre fin à vingt-cinq ans de conflit, en France et en Suisse, et de faire entrer le document dans les collections nationales. Une négociation à gros budget – plusieurs millions d’euros – et à haut risque – d’autres prédateurs rôdent – que l’institution parisienne estime pourtant « bien engagée ». L’histoire du manuscrit est à la hauteur de ce texte, le premier mais aussi le plus extrême rédigé par Sade. Incarcéré en 1777 à Vincennes puis à la Bastille pour les traitements infligés à plusieurs jeunes filles, le marquis croupit en cellule depuis huit ans quand il se décide à faire œuvre littéraire. Seul et privé de ses fantasmes, ou plutôt de leur satisfaction, il se rattrape à travers ses héros : quatre hommes de 45 à 60 ans, « dont la fortune immense est le produit du meurtre et de la concussion ». Enfermés en plein hiver dans un château de la Forêt-Noire, avec quarante-deux filles et garçons livrés à leur pouvoir absolu, ils font subir pendant quatre mois, aux jeunes oies blanches, une succession de six cents perversions. Insoutenable pour la plupart (même Georges Bataille jugeait sa lecture pénible), génial pour quelques-uns, le texte a de quoi choquer. Meurtres, tortures, humiliations : le texte n’épargne ni Dieu, ni les hommes, ni même les bêtes. Pour ne citer qu’un extrait, choisi par l’écrivain Chantal Thomas en exergue du chapitre consacré aux Cent Vingt Journées dans son livre Sade (Le Seuil, 1994) : « Il encule un cygne en lui mettant une hostie dans le cul, et il étrangle lui-même l’animal en déchargeant. » Une douceur, faut-il préciser, par rapport à d’autres « perversions » décrites dans le texte. De quoi susciter, aujourd’hui encore, de vives réprobations. Il y a quelques jours, la Corée du Sud a ainsi ordonné son interdiction en raison de son « extrême obscénité » et ordonné la mise au pilon de tous les exemplaires du livre nouvellement traduit. En 1785, le détenu Sade ne risque qu’une chose : la confiscation. Les feuilles de brouillon prennent trop de place. Du 22 octobre au 28 novembre, à raison de trois heures par jour, il couvre donc, d’une écriture minuscule, les deux côtés de petits feuillets de 12 centimètres de largeur. Il assemble ensuite les folios en un rouleau de 12,10 mètres de long, qu’il dissimule entre les pierres de sa cellule. Le document y restera plus de trois ans. Jusqu’aux fameuses journées de juillet 1789. L’épisode est resté célèbre : dès le 2 du mois, Sade est à la fenêtre. De derrière les barreaux, il harangue la foule, lui intime de brûler la prison. L’administration royale le déplace à l’asile de Charenton. La légende le décrit nu au cours du transfert. Il laisse en tout cas derrière lui ses effets, dont le précieux manuscrit. Lorsque la Bastille est détruite, le rouleau et ses brouillons partent en fumée. Du moins, c’est ce dont le marquis est convaincu. Jusqu’à sa mort, en 1814, il regrettera la perte de son chef-d’oeuvre, affirmant avoir versé « des larmes de sang ». Il ignore que, lors de l’assaut, le frêle objet a été récupéré par le citoyen Arnoux de Saint-Maximin, qui l’a vendu au marquis de Villeneuve-Trans. Resté dans cette famille pendant trois générations, le manuscrit est cédé en 1900 à Iwan Bloch. Dermatologue et psychiatre, inventeur de la sexologie, le médecin allemand fait éditer le texte en 1904, sous le pseudonyme d’Eugen Dühren. Mais la publication est truffée de milliers d’erreurs. En 1929, le vicomte Charles de Noailles mandate Maurice Heine afin qu’il rachète le rouleau. A l’éditeur et écrivain incombe la charge de négocier, analyser, puis publier le document. L’ancien journaliste s’en acquitte avec un soin exemplaire, qui fait de cette publication, conduite entre 1931 et 1935 et réservée aux « bibliophiles souscripteurs » pour éviter la censure, la version de référence. Les Noailles, de leur côté, financent l’opération et entrent en possession du trésor. Mécènes, Charles et Marie-Laure n’ont peur ni du risque ni du scandale. En 1930, n’ont-ils pas produit L’Age d’or, de Luis Buñuel et Salvador Dali, déclenchant l’une des plus formidables polémiques de l’histoire du cinéma ? Qui plus est, Marie-Laure, née Bischoffsheim, se trouve apparentée au Divin Marquis. A défaut de nouvelle famille, le précieux manuscrit a trouvé un nouveau refuge. A la mort des époux, c’est leur seconde fille, Nathalie, qui en hérite. En 1982, elle confie le texte à un ami, l’éditeur Jean Grouet, qui souhaite l’étudier, de même que la partition originale des Noces de Stravinsky. Quelques mois plus tard, et à sa demande, il lui restitue le coffret. La légende – encore une – évoque un écrin de forme phallique. Il n’en est rien. L’étui en cuir présente la forme banale d’un parallélépipède. Surtout, il est vide. Jean Grouet a vendu le rouleau le 17 décembre, pour 300 000 francs, au Suisse Gérard Nordmann. Encore un personnage hors norme. Héritier d’une grande chaîne de supermarchés, en Suisse mais aussi en France (il possède alors le Printemps), Gérard Nordmann est un collectionneur multicarte. Avec, par-dessus tout, une passion : les curiosa, autrement dit les objets, représentations ou manuscrits érotiques. Dans cette catégorie, il est inégalé. En 2004, après sa mort, l’exposition de sa collection à la Fondation Bodmer constituera un événement mondial. A la suite de la découverte du vol, le fils de Nathalie de Noailles, Carlo Perrone, contacte le passionné suisse. « Je lui ai proposé de le dédommager intégralement, raconte-t-il. Il m’a répondu que c’était la plus belle pièce de sa collection, qu’il l’avait acquise légalement et qu’il n’était pas question qu’il s’en sépare. » Légalement… Pendant quinze ans, de part et d’autre des Alpes, les tribunaux vont examiner le sujet. Pour la France, la Cour de cassation tranche en juin 1990 : l’œuvre a bel et bien été volée, écrit-elle, et doit être restituée à ses propriétaires légitimes, la famille de Noailles. En Suisse, le tribunal fédéral, qui clôt la procédure en mai 1998, est d’un tout autre avis : pour la haute juridiction helvétique, Gérard Nordmann a acquis le document auprès d’un proche de Mme de Noailles, contacté par l’intermédiaire d’un libraire parisien irréprochable, au prix du marché et en payant par chèque. Sa « bonne foi » est donc constituée. Depuis lors, la situation était gelée. En Suisse, le rouleau pouvait circuler librement, d’où sa présentation à Coligny, sur les bords du Léman, lors de l’exposition de 2004. Mais qu’il passât la frontière et la pièce aurait été saisie et restituée à Carlo Perrone. Situation insupportable pour le fils de Nathalie de Noailles, patron de presse en Italie, mais aussi pour les héritiers de Gérard Nordmann, qui, ne partageant pas la passion paternelle, souhaitaient vendre. Ils disposaient même d’un acheteur. Gérard Lhéritier, collectionneur et créateur du Musée des lettres et manuscrits, à Paris, avait offert 4 millions d’euros pour le joyau. Avant de conclure la vente, au début de l’année, son avocat a toutefois contacté Carlo Perrone, pour connaître ses intentions. « Il m’a dit qu’il le ferait saisir, j’ai donc renoncé », regrette le collectionneur, qui ne « désespère pas » de l’exposer un jour dans son musée. C’est pourtant une autre solution qui se dessine. Et une autre destination : la BNF. Début juillet, son président, Bruno Racine, a fait adopter, par la Commission des trésors nationaux, le « vœu » d’un « retour en France du manuscrit en vue de son entrée future dans le patrimoine national ». Manière d’annoncer que le document pourrait être classé trésor national et bénéficier des avantages fiscaux offerts aux mécènes qui soutiendraient son acquisition. Car c’est une négociation financière qui s’ouvre à présent. Combien la BNF est-elle prête à donner ? Comment se répartiraient les bénéfices entre les héritiers Nordmann et Carlo Perrone ? Contactés par Le Monde, les premiers ont jugé « prématurée toute déclaration ». Carlo Perrone ne souhaite pas davantage se prononcer sur la « clé de répartition » d’une somme globale qu’il évalue « entre 4 et 5 millions d’euros ». Il se dit prêt à « faire des concessions, si c’est pour la BNF. Ma famille a toujours entretenu de bons rapports avec les musées nationaux français. Le manuscrit des Noces, après sa restitution, est allé à la Bibliothèque nationale. » Mais il refuse de voir les Nordmann tirer seuls les profits de ce « vol ». Pour « bien engagée » qu’elle soit, la négociation promet d’être ardue. Nathaniel Herzberg »
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