L’ex-libris « oublié », qui fît passer un ouvrage de 8 900 euros à 150 000 euros… ou les magouilles du libraire (de la LILA)

Le 8 juin 2011, l’étude Chausson, à Toulouse, adjuge 8 900 euros une Divina Proportione de 1509 incomplète, à l’ex-libris manuscrit « Barget ». Dix mois plus tard, la Libreria Antiquaria Mediolanum, à Milan, propose 150 000 euros un exemplaire complet, au même ex-libris. Sa notice n’en dit rien.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

On dit volontiers que le libraire est l’ami du bibliophile. La formule rassure l’acheteur, flatte le vendeur et ne coûte rien à personne. Elle tient jusqu’au jour où l’on pose deux notices l’une à côté de l’autre.

Voici les deux.

Le 8 juin 2011, l’étude Chausson mettait en vente à Toulouse, au lot 6, la Divina Proportione de Luca Paccioli de Borgo. Venise, 1509. Un in-folio de 198 × 273 mm, relié en demi-basane du XIXe siècle. Le livre est célèbre, il est beau, et une partie de ses illustrations est traditionnellement attribuée à Léonard de Vinci.

L’exemplaire, hélas, était incomplet, et le catalogue le disait d’ailleurs sans détour. Il compte 79 planches sur 87 et 15 planches de lettres de l’alphabet sur 23. Les défauts sont énumérés : deux feuillets manquants au début de la première partie, huit lettres absentes (B, C, D, E, K, L, M, N), des trous à deux planches de polyèdres, des traces de mouillure aux vingt premiers et aux dix derniers feuillets. Huit planches de polyèdres, de XIIII à XXI, sont en double. Dans les marges, des notes manuscrites d’époque en italien. Sur la page de titre, un ex-libris manuscrit qui rend le volume reconnaissable : « Barget régnant Louis XII Roi de France ». Retenez bien cela, Barget.

La notice du lot 6 de la vente Chausson, le 8 juin 2011, avec la mention de l'ex-libris.
La notice du lot 6 de la vente Chausson, le 8 juin 2011, avec la mention de l’ex-libris.

Voilà un livre qu’on identifie à la première page. Retenons-le.

Estimation : de 7 000 à 10 000 euros. Adjudication : 8 900 euros, à un acheteur étranger. Le marteau tombe, le livre quitte la salle, on passe au lot suivant. Grazie mille!

Fin de l’épisode toulousain. L’épisode suivant a lieu dix mois plus tard.

À la mi-avril 2012, la Libreria Antiquaria Mediolanum, basée à Milan, propose à un bibliophile, en avant-première de la Book Fair de New York, une Divina Proportione de 1509. Même édition. Exemplaire complet, avec ses 87 planches, dont les 23 lettres de l’alphabet. Plein parchemin du XVIIIe siècle, 190 × 263 mm. Prix : 150 000 euros.

La notice de Mediolanum avait aussi ses qualités. Elle déclare deux déchirures sans gravité restaurées dans la marge blanche du titre, de petites traces de vers restaurées en marge des feuillets des grandes lettres B, C, D et E, des consolidations aux marges hautes de quelques feuillets, et précise que les feuillets restaurés ont été lavés. Un lavage, on peut le soupçonner, que justifierait une différence de papier trop importante ; je pose la question, je n’ai pas la réponse. Pour le reste, la description ne mentionne rien d’autre.

Il fallait ouvrir le livre pour s’en apercevoir. Et oui, patatras, la Guilde avait un agent à New York : sur la page de titre, un ex-libris manuscrit. Un ex-libris français. « Barget régnant Louis XII roi de France ». Le texte de celui de Toulouse, que la notice de Milan ne mentionne pas.

La notice de la Libreria Antiquaria Mediolanum, avril 2012. L'ex-libris Barget n'y figure pas.
La notice de la Libreria Antiquaria Mediolanum, avril 2012. L’ex-libris Barget n’y figure pas. La fiche complète, avec l’en-tête de la librairie (Word).

Regardons la différence de traitement. L’étude toulousaine avait décrit cet ex-libris dans son catalogue. Une étude de province, une vente de juin, un lot parmi d’autres : elle a vu la marque et l’a écrite.

La librairie milanaise, avec son avant-première new-yorkaise et son prix à 150 000 euros, a décrit les déchirures du titre et le lavage des feuillets, et pas l’inscription qui s’y trouve. C’est certain, c’est un oubli, et moi je suis Octave Uzanne.Chacun jugera de quel côté se trouve le professionnalisme.

L’ex-libris n’est pas un détail de décor. C’est la carte d’identité d’un exemplaire. Il dit qu’un livre a un passé, qu’on peut le suivre, le comparer, le retrouver dans une vente antérieure, le tracer. Le taire revient à remettre au bibliophile un livre sans papiers, et à lui laisser l’ouvrage de les reconstituer. Mais ici, bien sûr, ne pas le mentionner permet d’en faire un fantôme et d’occulter le fait que le livre ait été complètement reconstruit, lavé.

Faisons un peu d’arithmétique D’un côté 8 900 euros, de l’autre 150 000. Près de dix-sept fois plus.

Deux hypothèses, donc.

La première : c’est l’exemplaire Barget de Toulouse. Incomplet en juin 2011, il aurait été complété, puis réemboîté dans une reliure en parchemin. Les huit lettres absentes, B, C, D, E, K, L, M, N, retrouvées en dix mois, entre une salle des ventes et une foire new-yorkaise. Les mesures des deux notices diffèrent d’un centimètre environ, 198 × 273 mm d’un côté, 190 × 263 mm de l’autre. Une rognure à la reliure l’expliquerait, ou deux livres différents ; mesurer n’est pas toujours mesurer de la même façon. Je ne dis pas que cela s’est fait ici.

La seconde : c’est un autre exemplaire incomplet, déjà relié en parchemin, auquel il aurait manqué au moins la page de titre. On lui aurait alors greffé celle de Barget. Un livre qui change de visage, mais qui garde l’ex-libris d’un autre. Là encore, je constate seulement que la coïncidence serait belle.

Dans les deux cas, même verdict. Il y a eu un travail sur le livre, dans un sens ou dans l’autre. Les restaurations de marges sont annoncées, et c’est tout à son crédit. Le reste ne l’est pas : ni le travail éventuel de complétion, ni l’ex-libris qui permettrait de savoir de quel livre on parle. Le bibliophile qui reçoit la proposition, en avant-première de New York, n’en sait rien. Il lit une notice, il voit un chiffre, il fait confiance. Il voit un livre, il achète un Frankenstein.

Ce n’est pas un cas isolé dans son principe, et c’est ce qui me gêne. Réemboîtés, remontés, recomposés : les livres anciens connaissent plusieurs façons de ne plus être tout à fait ce qu’ils étaient. Feuillets refaits. Pages de titre refaites. Colophons refaits. Les faux de toutes pièces sont assez rares dans le livre ancien, pour une raison toute bête, le coût : fabriquer un faux demande du temps et de l’habileté, et sur un livre à quelques centaines d’euros, cela ne rapporte pas.

Sur un livre à 150 000 euros, c’est une autre histoire. Un « travail de restauration » s’y paie largement et laisse une marge très convenable. La tentation grandit avec le prix. Elle ne grandit pas chez tout le monde : je ne parle ici que de certains libraires, une minorité. Ceux-là existent, et les autres en paient la réputation.

Reste la question de l’éthique, qui est simple. Une restauration lourde se signale. Les restaurateurs sérieux que je connais la font figurer sur leurs factures (mais ces factures n’arrivent jamais à l’acheteur final). Ils savent aussi, sans illusion, que cette mention a peu de chances de survivre jusqu’à la description destinée à la vente. La facture sait tout. La notice, une partie seulement. Entre les deux, quelqu’un a décidé de ce qui se dirait.

Je laisse une porte ouverte, parce qu’elle existe : l’étourderie. Il est arrivé à chaque bibliophile, et à chaque libraire, d’oublier en toute bonne foi quelque chose dans la description d’un livre. Un ex-libris manuscrit sur une page de titre, cependant, ne se confond pas avec une tache dans une marge. On le voit en ouvrant le livre. On le voit à la première page. Nan, je déconne.

Si c’est un oubli, il est cher. À 150 000 euros, une inscription qu’on n’a pas décrite sur une page de titre dont on décrit les déchirures devient un poste de dépense. Nan, je déconne encore.

Pour le reste, la leçon n’a rien de nouveau. Le libraire est un commerçant. Il peut être un excellent commerçant, savant, attentif, et même ami. Il reste un commerçant, et la notice qu’il rédige est un argument de vente avant d’être un témoignage. L’amitié commence là où la notice dit tout, y compris ce qui gêne.

Je garde une tendresse pour les libraires qui disent tout, y compris le lavage des feuillets et la page de titre réparée. Ils sont ceux dont je recommande les catalogues.

Sinon, je me permettrais de terminer par une boutade… « Amor librorum nos unit », la devise de la LILA, la Ligue Internationale de la Librairie Ancienne, à laquelle le libraire italien revendique fièrement son appartenance, poussant la plaisanterie à en faire figurer les logo sur la fiche de l’ouvrage.

On rappellera pour mémoires certains des articles de la Charte de la LILA:

Article 3 – Description: Les membres s’engagent à décrire avec précision les pièces qu’ils désirent vendre. Ils doivent indiquer clairement aux acheteurs éventuels tous les défauts ou les manques et les importantes restaurations effectuées. Par exemple, bien qu’il ne soit pas faux d’affirmer qu’un exemplaire possède 52 planches, en omettant de dire que celui-ci devrait en posséder 54, le vendeur se rendrait ainsi coupable de cacher certaines informations. Sauf accord contraire, l’acheteur de pièces incorrectement décrites doit pouvoir obtenir le remboursement intégral de la somme versée, y compris les frais de port de re-expédition. L’intention de retourner une pièce doit être manifestée le plus tôt possible, dans un délai préalablement établi et en accord avec les lois locales. Lorsque aucun accord préalable n’a été effectué, l’intention de retour devrait être faite dans un délai de 10 jours au plus après réception des marchandises.

Artcile 6 – Authenticité: Les membres doivent se porter garants de l’authenticité de tout ce qu’ils vendent. S’il a un doute sur l’authenticité, l’acheteur doit pouvoir retourner l’objet et obtenir un remboursement intégral, sauf autre accord préalable. Lorsqu’il est prouvé que certains articles ne sont pas authentiques, qu’ils sont de nature contestée ou douteuse, ils ne seront pas remis en vente tant qu’il subsistera un doute.

Article 22 – Préservation: Les membres s’engagent à préserver les pièces historiques et à ne pas casser des exemplaires intacts et complets de livres ou de manuscrits.

GUILDE · ML/LILA

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ?

Relieur amateur et livres anciens

Un exemplaire sur Hollande du Docteur Pascal de Zola, dans une reliure noire, raide, non signée. La couverture brochée a été découpée et incrustée dans le premier plat, comme un papillon sous verre. Le relieur amateur n’a pas conservé un état, il l’a démonté pour le commémorer.

Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe dans le monde du livre ancien une catégorie de criminels que la morale bourgeoise protège encore : les relieurs amateurs pleins de bonnes intentions.

Le lecteur brutal, au moins, a pour lui la franchise. Il corne, tache, casse un mors, oublie un volume près d’un radiateur, glisse un mauvais signet entre deux feuillets. Il est coupable, certes, mais lisible. On comprend son crime. Le relieur amateur, lui, arrive avec des projets. Il veut sauver. Il veut ennoblir. Il veut “mettre en valeur”. Il veut “protéger durablement”. Il aime les livres, dit-il. Et c’est précisément là que le danger commence.

Car on devrait toujours se méfier des gens qui aiment les livres au point de vouloir les améliorer.

J’ai vu récemment un objet qui mérite à lui seul un petit code pénal. Un bel exemplaire sur Hollande de Le Docteur Pascal, de Zola. Pas une épave de trottoir, pas un volume dépenaillé qu’on aurait tiré d’une cave humide, pas une chose à sauver en catastrophe. Non : un exemplaire qui avait déjà une identité bibliophilique, une logique, une tenue, une dignité matérielle. Et que découvre-t-on ? Une reliure noire, raide, épaisse, vaguement funéraire, non signée bien sûr — ce qui est encore la meilleure preuve que son auteur n’était pas entièrement dépourvu de conscience — et, pour couronner l’entreprise, la couverture brochée carrément découpée et incrustée dans le premier plat comme un papillon sous verre.

La suite est sur le site : la reliure noire non signée et ce qu’elle a coûté au broché, les arguments que les relieurs amateurs opposent, et la règle simple qui dit quand ne pas toucher un exemplaire.

Il faut s’arrêter une seconde sur cette dernière délicatesse.

Le relieur amateur, qui n’ose même pas signer, n’a pas seulement relié. Il a découpé. Il a prélevé. Il a cannibalisé la couverture originale pour en faire un ornement. Il n’a pas conservé un état ; il l’a démonté pour le commémorer. Il n’a pas respecté le broché ; il l’a transformé en relique décorative. C’est moins une reliure qu’un petit mausolée de mauvaises intentions.

Ce livre n’a pas été relié. Il a été placé sous tutelle.

On voit tout, dans cet objet, de ce que produit la bibliophilie anxieuse lorsqu’elle passe à l’acte. D’abord, la peur panique du fragile. Un exemplaire broché sur Hollande, cela vit, cela bouge, cela suppose de la délicatesse, une certaine réserve, une certaine idée du non-interventionnisme. Mais pour le relieur amateur, cette vie-là est insupportable. Il lui faut du fixe, du bordé, du tenu, du gainé, du sécurisé. Il confond la conservation avec l’immobilisation. Il ne protège pas le livre : il le neutralise.

Ensuite, il y a le goût très spécial de l’intervention visible. Le mauvais amateur ne se contente jamais d’un travail discret. Il lui faut qu’on voie qu’il s’est passé quelque chose. Qu’il y ait du cuir, de l’épaisseur, du dispositif, de la décision. Le livre d’origine était un volume. Il devient un “objet”. Et comme toujours quand les gens veulent fabriquer de l’objet, ils commencent par abîmer le livre.

La couverture d’origine, au lieu de rester ce qu’elle devait être — une couverture d’origine, avec sa fonction, sa valeur propre, sa logique de papier — a été extraite de son contexte, découpée, enchâssée dans le plat comme une médaille. On a voulu garder la mémoire du broché tout en supprimant le broché. C’est le geste même du vandalisme poli : détruire au nom du souvenir de ce qu’on détruit.

L’amateur de reliure ratée ne tue pas le passé ; il le momifie.

J’entends déjà la défense. Elle arrive toujours avec le même cortège de bons sentiments. “Mais au moins l’exemplaire est protégé.” “Mais la couverture est conservée.” “Mais l’ensemble est propre.” “Mais il vaut mieux cela qu’un broché fragile.” Tout cela est possible. Et presque tout cela est faux. Car protéger un livre ne consiste pas à le faire entrer de force dans une idée rassurante de la protection. Un exemplaire n’est pas mieux traité parce qu’on l’a rendu plus lourd, plus rigide, plus spectaculaire, plus impossible à comprendre dans son état d’origine.

Le grand vice du relieur amateur, ce n’est pas de mal faire. C’est de croire que toute intervention est un progrès.

Or non. En bibliophilie, il existe une vérité que beaucoup d’enthousiastes découvrent trop tard : ne rien faire est souvent un geste de civilisation. Savoir s’arrêter, savoir laisser vivre un exemplaire dans sa vérité, savoir supporter une fragilité originale, savoir préférer la justesse à l’apparat — voilà qui demande davantage de goût qu’une petite opération de chirurgie cuirassée sur un pauvre Zola qui n’avait rien demandé.

Le bibliophile brutal arrache, tache, plie, égare.

Le relieur amateur, lui, améliore. C’est pire.

Pire, parce que sa violence vient gantée de vertu. Pire, parce qu’elle s’exerce avec application. Pire, parce qu’elle se croit légitime. Pire encore, parce qu’elle fabrique ensuite des objets embarrassants : ni exemplaires d’origine, ni vraies reliures, ni restaurations honnêtes, ni créations assumées. Des entre-deux. Des solutions. Des livres passés par la zone grise du zèle personnel.

L’objet que j’ai sous les yeux résume admirablement ce travers. Le dos noir, sévère, triste comme un portefeuille notarial. Les plats massifs, sans grâce. L’intérieur aux contreplats sombres, d’un brun lie-de-vin légèrement dépressif. Et cette couverture d’origine plaquée sur le premier plat comme une pièce à conviction. On sent tout de suite qu’un homme a voulu faire bien. C’est toujours mauvais signe.

Un vrai relieur peut produire une métamorphose. Un amateur, lui, produit souvent une décision.

Et la décision, en matière de livre, est un genre esthétique redoutable. Elle coupe, elle redresse, elle plaque, elle recouvre, elle simplifie. Elle a horreur des demi-teintes. Elle ne comprend pas qu’un broché sur Hollande n’a pas besoin d’être “résolu”. Il n’est pas un problème. Il est une forme. Et cette forme avait déjà sa grâce : celle d’un exemplaire né dans un régime de publication précis, avec une couverture imprimée qui fait partie de son identité, avec une relation spécifique entre son papier, son état, sa matérialité légère et son histoire éditoriale.

Le relieur amateur, lui, ne voit pas une forme. Il voit une insuffisance.

C’est là qu’il devient dangereux. Parce qu’il ne supporte pas qu’un livre soit plus fin que lui. Il lui faut du renfort, de la structure, de la “présentation”. Il croit honorer le volume en lui donnant une carrure de meuble. Il méprise sans le savoir ce qu’il prétend aimer : la logique matérielle propre d’un exemplaire.

Soyons clairs : toute reliure tardive n’est pas un crime. Toute intervention n’est pas absurde. Il existe de grandes reliures sur des exemplaires brochés. Il existe des habillages admirables. Il existe des relieurs capables de comprendre un livre, de dialoguer avec lui, de l’accompagner sans le violenter. Mais précisément : ces gens-là savent qu’on ne découpe pas une couverture pour la ficher dans un plat comme un trophée de chasse. Ils savent qu’un respect réel du volume commence par le respect de sa physiologie. Ils savent qu’un exemplaire n’est pas un support à bonnes idées.

Ce qui rend cette affaire si irritante, c’est qu’elle touche à un vice très répandu : la bibliophilie de surprotection. On y rencontre des amateurs qui aiment tant les livres qu’ils les enferment. Ils mettent sous chemise, sous étui, sous emboîtage, sous surveillance presque. Ils veulent des gardes, des renforts, des gainages, des dispositifs. Ils respireraient mieux si le livre cessait tout à fait d’être un organisme. Leur rêve secret est un volume parfaitement conservé qui n’aurait plus la fatigue de devoir être un livre.

À force de vouloir empêcher le livre de souffrir, on l’empêche surtout d’exister.

Et le relieur amateur est souvent l’exécutant manuel de cette angoisse. Il n’est pas toujours vulgaire. Il est parfois même touchant. Il a acheté de beaux matériaux. Il a sans doute passé des heures sur sa couture. Il s’est appliqué à sa tranchefile multicolore dont il est probablement assez fier. Il a le sentiment d’avoir travaillé. Je ne le lui retire pas. Mais le travail n’est pas la question. Les prisons aussi demandent du travail.

La grande faiblesse de ce genre d’entreprise est qu’elle ne comprend jamais la hiérarchie des valeurs. Elle met de l’énergie là où il fallait du tact. Elle apporte de la matière là où il fallait de la retenue. Elle confond la dépense d’effort avec la qualité du résultat. En un mot, elle travaille contre le livre avec la conscience d’œuvrer pour lui.

Le pire ennemi d’un bel exemplaire n’est pas toujours le lecteur brutal. C’est parfois le protecteur inquiet.

Je dirais même qu’il existe un rapport assez intime entre le relieur amateur et une certaine forme de snobisme technique. On n’ose pas signer, mais on agit. On n’a pas tout à fait l’autorité du métier, mais on s’accorde le pouvoir sur l’objet. On ne sait pas vraiment s’il fallait intervenir, mais on intervient d’autant plus qu’on sait faire certaines choses avec ses mains. Dès qu’un amateur acquiert un savoir-faire, il cherche une victime sur laquelle l’exercer.

Le livre ancien est alors traité comme un terrain d’application.

Or un exemplaire sur Hollande n’est pas un exercice. Il n’est pas un prétexte à démonstration artisanale. Il n’est pas une surface sur laquelle un propriétaire ou son ami habile viendrait résoudre ses angoisses de conservation en donnant libre cours à ses ambitions de petit atelier. Le rôle du bibliophile n’est pas de transformer chaque objet fragile en chantier.

Il faudrait le redire plus souvent : la bibliophilie n’est pas l’art de faire quelque chose aux livres. C’est d’abord l’art de savoir quand les laisser tranquilles.

Cela n’empêchera pas les amateurs actifs de se récrier. Ils diront qu’ils restaurent, qu’ils sauvent, qu’ils empêchent la dispersion, qu’ils redonnent une tenue, qu’ils rendent manipulable, qu’ils évitent les pertes. À quoi l’on peut répondre très simplement : fort bien, commencez donc par ne pas découper une couverture d’origine pour la transformer en décoration de plat. Si l’on en est déjà là, il est difficile de parler de salut.

Car enfin, que dit cet objet au-delà de son cas particulier ? Il dit qu’une partie du monde bibliophile aime davantage les signes de protection que le livre protégé. Il dit que la trace visible d’une intervention rassure plus qu’un respect discret de l’exemplaire. Il dit que beaucoup d’amateurs préfèrent une solution grossière mais tangible à une fidélité plus subtile à l’état original. Il dit surtout qu’on supporte très mal qu’un bel exemplaire soit simplement ce qu’il est, surtout s’il est broché, fragile, léger, mobile, un peu vulnérable — c’est-à-dire vivant.

On préfère le livre qui a l’air sauvé au livre qui est resté juste.

Je sais bien que le titre de cet article est injuste. Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Évidemment non. Quoique. Il faut bien leur laisser un peu d’air, quelques cahiers d’exercice, deux ou trois almanachs sans conséquence, éventuellement un missel de famille déjà massacré au XIXe siècle. Mais il conviendrait peut-être d’introduire dans le débat public une règle simple : plus un exemplaire est désirable dans son état d’origine, moins l’amateur doit s’en approcher avec des outils.

Tout le problème est là. Les relieurs amateurs n’exercent pas toujours leurs talents sur des choses indifférentes. Ils veulent du beau, du noble, du papier de choix, du texte connu, de l’exemplaire qui mérite. Et c’est précisément ce qu’il faudrait leur retirer. Un amateur sûr de lui devant un exemplaire sur Hollande me donne à peu près le même sentiment qu’un chirurgien autodidacte devant un Stradivarius : beaucoup de concentration, pas assez de légitimité.

Le massacre bien intentionné est une vieille tradition. Mais il n’est pas obligé de devenir un droit.

Je plaiderais donc pour une morale modeste. Non pas l’interdiction générale, qui priverait le monde de quelques hilarités nécessaires, mais une sorte de principe de précaution bibliophilique. Plus le livre est important dans sa matérialité propre, plus la main doit trembler. Plus l’objet a conservé son intégrité, plus l’intervention doit se faire rare. Plus l’exemplaire a une vérité, moins il faut lui imposer un système. Ce n’est pas très spectaculaire. Ce n’est pas héroïque. Ce n’est même pas très amusant pour ceux qui aiment bricoler du cuir. Mais c’est, de loin, la position la plus civilisée.

L’amateur voudra toujours faire. Le goût, lui, commence souvent par le refus d’agir.

Et je reviens à ce pauvre Docteur Pascal. Il était né broché, il portait sa couverture, il avait son papier, sa logique, son élégance propre. On l’a voulu plus noble. On l’a rendu plus lourd. On l’a voulu plus protégé. On l’a rendu plus faux. On l’a voulu plus bibliophilique. On l’a rendu moins lisible comme exemplaire. Voilà le résultat des bonnes intentions appliquées au mauvais endroit : un livre qui n’est ni mort, ni vivant, ni intact, ni vraiment transformé, mais suspendu dans cette zone pénible où l’angoisse du propriétaire a pris la place du goût.

Il y a des reliures qui servent le texte. D’autres servent surtout l’anxiété du bibliophile. Celle-ci appartient clairement à la seconde catégorie.

Alors faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Je me garderai bien de trancher trop vite. La civilisation nous oblige encore à quelques nuances. Disons seulement ceci : quand un homme n’ose pas signer la reliure par laquelle il vient de découper une couverture originale pour l’incruster dans un plat, il apporte lui-même au dossier le plus solide des témoignages.

La honte est parfois une forme tardive de compétence.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :

GdB — SOC/REL-12

1 Commentaire

  1. Excellent article, mais un peu naif.Pas besoin d’aller à Milan pour trouver des gens qui ne respectent pas leur charte et bidouillent les livres, la France en a autant. Un exemple :un monsieur du Sud de la France casse systématiquement, depuis des années, les volumes reliés de journaux anciens qu’il achète (parfois rares) pour essayer de les vendre à l’unité (souvent en vain), et ce sans se cacher le moins du monde. Pourtant, il a un magnifique macaron du SLAM ! Alors commençons par balayer devant notre porte,non ?

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