Le 8 juin 2011, l’étude Chausson, à Toulouse, adjuge 8 900 euros une Divina Proportione de 1509 incomplète, à l’ex-libris manuscrit « Barget ». Dix mois plus tard, la Libreria Antiquaria Mediolanum, à Milan, propose 150 000 euros un exemplaire complet, au même ex-libris. Sa notice n’en dit rien.
Amis bibliophiles, bonjour.
Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.
On dit volontiers que le libraire est l’ami du bibliophile. La formule rassure l’acheteur, flatte le vendeur et ne coûte rien à personne. Elle tient jusqu’au jour où l’on pose deux notices l’une à côté de l’autre.
Voici les deux.
Le 8 juin 2011, l’étude Chausson mettait en vente à Toulouse, au lot 6, la Divina Proportione de Luca Paccioli de Borgo. Venise, 1509. Un in-folio de 198 × 273 mm, relié en demi-basane du XIXe siècle. Le livre est célèbre, il est beau, et une partie de ses illustrations est traditionnellement attribuée à Léonard de Vinci.
L’exemplaire, hélas, était incomplet, et le catalogue le disait d’ailleurs sans détour. Il compte 79 planches sur 87 et 15 planches de lettres de l’alphabet sur 23. Les défauts sont énumérés : deux feuillets manquants au début de la première partie, huit lettres absentes (B, C, D, E, K, L, M, N), des trous à deux planches de polyèdres, des traces de mouillure aux vingt premiers et aux dix derniers feuillets. Huit planches de polyèdres, de XIIII à XXI, sont en double. Dans les marges, des notes manuscrites d’époque en italien. Sur la page de titre, un ex-libris manuscrit qui rend le volume reconnaissable : « Barget régnant Louis XII Roi de France ». Retenez bien cela, Barget.
Voilà un livre qu’on identifie à la première page. Retenons-le.
Estimation : de 7 000 à 10 000 euros. Adjudication : 8 900 euros, à un acheteur étranger. Le marteau tombe, le livre quitte la salle, on passe au lot suivant. Grazie mille!
Fin de l’épisode toulousain. L’épisode suivant a lieu dix mois plus tard.
À la mi-avril 2012, la Libreria Antiquaria Mediolanum, basée à Milan, propose à un bibliophile, en avant-première de la Book Fair de New York, une Divina Proportione de 1509. Même édition. Exemplaire complet, avec ses 87 planches, dont les 23 lettres de l’alphabet. Plein parchemin du XVIIIe siècle, 190 × 263 mm. Prix : 150 000 euros.
La notice de Mediolanum avait aussi ses qualités. Elle déclare deux déchirures sans gravité restaurées dans la marge blanche du titre, de petites traces de vers restaurées en marge des feuillets des grandes lettres B, C, D et E, des consolidations aux marges hautes de quelques feuillets, et précise que les feuillets restaurés ont été lavés. Un lavage, on peut le soupçonner, que justifierait une différence de papier trop importante ; je pose la question, je n’ai pas la réponse. Pour le reste, la description ne mentionne rien d’autre.
Il fallait ouvrir le livre pour s’en apercevoir. Et oui, patatras, la Guilde avait un agent à New York : sur la page de titre, un ex-libris manuscrit. Un ex-libris français. « Barget régnant Louis XII roi de France ». Le texte de celui de Toulouse, que la notice de Milan ne mentionne pas.

Regardons la différence de traitement. L’étude toulousaine avait décrit cet ex-libris dans son catalogue. Une étude de province, une vente de juin, un lot parmi d’autres : elle a vu la marque et l’a écrite.
La librairie milanaise, avec son avant-première new-yorkaise et son prix à 150 000 euros, a décrit les déchirures du titre et le lavage des feuillets, et pas l’inscription qui s’y trouve. C’est certain, c’est un oubli, et moi je suis Octave Uzanne.Chacun jugera de quel côté se trouve le professionnalisme.
L’ex-libris n’est pas un détail de décor. C’est la carte d’identité d’un exemplaire. Il dit qu’un livre a un passé, qu’on peut le suivre, le comparer, le retrouver dans une vente antérieure, le tracer. Le taire revient à remettre au bibliophile un livre sans papiers, et à lui laisser l’ouvrage de les reconstituer. Mais ici, bien sûr, ne pas le mentionner permet d’en faire un fantôme et d’occulter le fait que le livre ait été complètement reconstruit, lavé.
Faisons un peu d’arithmétique D’un côté 8 900 euros, de l’autre 150 000. Près de dix-sept fois plus.
Deux hypothèses, donc.
La première : c’est l’exemplaire Barget de Toulouse. Incomplet en juin 2011, il aurait été complété, puis réemboîté dans une reliure en parchemin. Les huit lettres absentes, B, C, D, E, K, L, M, N, retrouvées en dix mois, entre une salle des ventes et une foire new-yorkaise. Les mesures des deux notices diffèrent d’un centimètre environ, 198 × 273 mm d’un côté, 190 × 263 mm de l’autre. Une rognure à la reliure l’expliquerait, ou deux livres différents ; mesurer n’est pas toujours mesurer de la même façon. Je ne dis pas que cela s’est fait ici.
La seconde : c’est un autre exemplaire incomplet, déjà relié en parchemin, auquel il aurait manqué au moins la page de titre. On lui aurait alors greffé celle de Barget. Un livre qui change de visage, mais qui garde l’ex-libris d’un autre. Là encore, je constate seulement que la coïncidence serait belle.
Dans les deux cas, même verdict. Il y a eu un travail sur le livre, dans un sens ou dans l’autre. Les restaurations de marges sont annoncées, et c’est tout à son crédit. Le reste ne l’est pas : ni le travail éventuel de complétion, ni l’ex-libris qui permettrait de savoir de quel livre on parle. Le bibliophile qui reçoit la proposition, en avant-première de New York, n’en sait rien. Il lit une notice, il voit un chiffre, il fait confiance. Il voit un livre, il achète un Frankenstein.
Ce n’est pas un cas isolé dans son principe, et c’est ce qui me gêne. Réemboîtés, remontés, recomposés : les livres anciens connaissent plusieurs façons de ne plus être tout à fait ce qu’ils étaient. Feuillets refaits. Pages de titre refaites. Colophons refaits. Les faux de toutes pièces sont assez rares dans le livre ancien, pour une raison toute bête, le coût : fabriquer un faux demande du temps et de l’habileté, et sur un livre à quelques centaines d’euros, cela ne rapporte pas.
Sur un livre à 150 000 euros, c’est une autre histoire. Un « travail de restauration » s’y paie largement et laisse une marge très convenable. La tentation grandit avec le prix. Elle ne grandit pas chez tout le monde : je ne parle ici que de certains libraires, une minorité. Ceux-là existent, et les autres en paient la réputation.
Reste la question de l’éthique, qui est simple. Une restauration lourde se signale. Les restaurateurs sérieux que je connais la font figurer sur leurs factures (mais ces factures n’arrivent jamais à l’acheteur final). Ils savent aussi, sans illusion, que cette mention a peu de chances de survivre jusqu’à la description destinée à la vente. La facture sait tout. La notice, une partie seulement. Entre les deux, quelqu’un a décidé de ce qui se dirait.
Je laisse une porte ouverte, parce qu’elle existe : l’étourderie. Il est arrivé à chaque bibliophile, et à chaque libraire, d’oublier en toute bonne foi quelque chose dans la description d’un livre. Un ex-libris manuscrit sur une page de titre, cependant, ne se confond pas avec une tache dans une marge. On le voit en ouvrant le livre. On le voit à la première page. Nan, je déconne.
Si c’est un oubli, il est cher. À 150 000 euros, une inscription qu’on n’a pas décrite sur une page de titre dont on décrit les déchirures devient un poste de dépense. Nan, je déconne encore.
Pour le reste, la leçon n’a rien de nouveau. Le libraire est un commerçant. Il peut être un excellent commerçant, savant, attentif, et même ami. Il reste un commerçant, et la notice qu’il rédige est un argument de vente avant d’être un témoignage. L’amitié commence là où la notice dit tout, y compris ce qui gêne.
Je garde une tendresse pour les libraires qui disent tout, y compris le lavage des feuillets et la page de titre réparée. Ils sont ceux dont je recommande les catalogues.
Sinon, je me permettrais de terminer par une boutade… « Amor librorum nos unit », la devise de la LILA, la Ligue Internationale de la Librairie Ancienne, à laquelle le libraire italien revendique fièrement son appartenance, poussant la plaisanterie à en faire figurer les logo sur la fiche de l’ouvrage.
On rappellera pour mémoires certains des articles de la Charte de la LILA:
Article 3 – Description: Les membres s’engagent à décrire avec précision les pièces qu’ils désirent vendre. Ils doivent indiquer clairement aux acheteurs éventuels tous les défauts ou les manques et les importantes restaurations effectuées. Par exemple, bien qu’il ne soit pas faux d’affirmer qu’un exemplaire possède 52 planches, en omettant de dire que celui-ci devrait en posséder 54, le vendeur se rendrait ainsi coupable de cacher certaines informations. Sauf accord contraire, l’acheteur de pièces incorrectement décrites doit pouvoir obtenir le remboursement intégral de la somme versée, y compris les frais de port de re-expédition. L’intention de retourner une pièce doit être manifestée le plus tôt possible, dans un délai préalablement établi et en accord avec les lois locales. Lorsque aucun accord préalable n’a été effectué, l’intention de retour devrait être faite dans un délai de 10 jours au plus après réception des marchandises.
Artcile 6 – Authenticité: Les membres doivent se porter garants de l’authenticité de tout ce qu’ils vendent. S’il a un doute sur l’authenticité, l’acheteur doit pouvoir retourner l’objet et obtenir un remboursement intégral, sauf autre accord préalable. Lorsqu’il est prouvé que certains articles ne sont pas authentiques, qu’ils sont de nature contestée ou douteuse, ils ne seront pas remis en vente tant qu’il subsistera un doute.
Article 22 – Préservation: Les membres s’engagent à préserver les pièces historiques et à ne pas casser des exemplaires intacts et complets de livres ou de manuscrits.
GUILDE · ML/LILA
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Excellent article, mais un peu naif.Pas besoin d’aller à Milan pour trouver des gens qui ne respectent pas leur charte et bidouillent les livres, la France en a autant. Un exemple :un monsieur du Sud de la France casse systématiquement, depuis des années, les volumes reliés de journaux anciens qu’il achète (parfois rares) pour essayer de les vendre à l’unité (souvent en vain), et ce sans se cacher le moins du monde. Pourtant, il a un magnifique macaron du SLAM ! Alors commençons par balayer devant notre porte,non ?