Dossiers cliniques de l’IGLI: Le livre qui rougissait

Signalé au début de l’hiver par Célestin Varenne, marchand de livres singuliers à Paris, le cas porte la référence R.V.L. 4. Le rouge n’a pas été imprimé : il survient au voisinage immédiat d’une sollicitation que le papier juge trop directe. Ni encre qui vire, ni procédé typographique.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de pudeur matérielle et les réactions vaso-bibliologiques localisées.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il n’est pas exact de dire que les livres n’ont pas de pudeur. Il est seulement inexact de croire qu’ils la manifestent comme nous. L’homme rougit du regard d’autrui, du souvenir d’une faute, d’un désir mal tenu, d’un compliment trop juste ou d’un ridicule soudainement aperçu. Le livre, lui, rougit plus rarement, plus localement, et souvent à propos de ce qu’on pensait lui voir supporter sans peine. Il ne s’empourpre ni de doctrine ni de morale, encore moins d’innocence. Il lui arrive en revanche de manifester, à certains endroits très précis de son corps, une sorte de gêne matérielle, assez discrète pour échapper aux ignorants, mais suffisamment nette pour alarmer le praticien.

L’IGLI range ces phénomènes dans la catégorie des réactions vaso-bibliologiques localisées, sous-classe des rougeurs de regard. Il s’agit, pour le dire sans jargon excessif, de ces cas où le papier semble se colorer au voisinage immédiat d’une sollicitation qu’il juge trop directe.

Je précise d’emblée, afin d’éviter les sottises habituelles, qu’il ne s’agit ni d’encre qui vire, ni d’un procédé typographique spécial, ni d’une fantaisie de chimiste, ni d’une de ces opérations chromatiques du XVIIIe siècle par lesquelles certains auteurs – tels Caraccioli – voulurent prouver que la couleur pouvait instruire le lecteur autant que le texte. Ici, le rouge n’est pas imprimé. Il survient.

Le cas ici rapporté, classé sous la référence R.V.L. 4rougeur vaso-bibliologique localisée, quatrième espèce documentée — nous fut signalé au début de l’hiver par M. Célestin Varenne, marchand de livres singuliers à Paris, homme d’ordre et de réticence, dont la boutique, connue d’un petit nombre d’amateurs, présente l’intérêt rare d’être à la fois très bien tenue et très mal fréquentée.

On y croise, selon les heures, des érudits de bon ton, des collectionneurs de secrets, des magistrats à mine distraite, des médecins trop curieux, des vieillards précis, et toute une faune de messieurs qui demandent d’une voix basse des ouvrages qu’ils seraient fort surpris de voir cités en société.

La lettre de Varenne était concise, ce qui le distinguait agréablement de bien des témoins. “J’ai en main, écrivait-il, un exemplaire de Justine qui se comporte avec une décence variable. Le texte supporte tout. Les planches, non. Les pages en regard des gravures prennent, à l’examen, une nuance rouge de confusion que je ne puis rapporter ni au maroquin, ni à l’éclairage, ni au vice ordinaire des amateurs.” La formule était suffisamment nette pour justifier un déplacement.

Le dossier se poursuit sur le site : l’exemplaire de Justine en maroquin blond, la conduite exacte des pages placées en regard des gravures, et le traitement prescrit, qui tient en quelques feuilles de calque.

J’acceptai la mission et me rendis chez lui accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, dont la réserve à l’égard des Curiosa est d’un type particulier. Peutre n’est pas pudibond ; il est administratif. Cette disposition, moins ridicule qu’on ne croit, nous a souvent rendu service.

L’ouvrage litigieux était un exemplaire de Justine ou les Malheurs de la vertu, en édition ancienne, bien imprimé, d’une tenue remarquable, enrichi de gravures dont la qualité, sans être extravagante, était suffisante pour émouvoir à la fois l’amateur de livres et le lecteur mal intentionné. La reliure, en maroquin blond du temps, avait cette fermeté un peu hautaine des volumes qui savent très bien dans quelles armoires ils ont vécu. Le papier, beau, sonore, d’une fraîcheur presque offensante, se conservait sans rousseur notable. Rien, au premier examen, n’indiquait l’embarras.

Varenne nous exposa les faits avec ce calme qu’ont les hommes accoutumés à vendre des choses qu’ils ne commentent pas. Le volume se montrait parfaitement stable lorsqu’on le feuilletait sans insister. Le texte, même aux endroits les plus sévèrement compromettants, ne provoquait aucune altération visible. En revanche, dès qu’un client s’arrêtait trop longtemps sur une gravure, ou pire encore lorsqu’il tournait la page pour examiner de près le feuillet lui faisant face, le papier prenait peu à peu, sur cette page en regard, une teinte rosée très légère, d’abord diffuse, puis plus sensible, qui s’effaçait ensuite au repos.

— Vous êtes sûr qu’il s’agit de la page en regard, et non de la gravure elle-même ? demandai-je.
— Absolument, répondit-il. La planche ne bronche pas. C’est le voisin qui a honte.

La remarque me parut excellente.

L’examen préliminaire confirma le caractère très localisé du trouble. Nous ouvrîmes le volume à trois gravures successives. Rien n’apparut d’abord qu’une parfaite correction matérielle. Les planches se tenaient bien ; les feuillets voisins aussi. Mais lorsqu’un jeune amateur, que Varenne nous avait obligeamment conservé dans la boutique sous prétexte d’un devis en attente, demanda s’il pouvait “voir un peu mieux”, la réaction se produisit avec une netteté presque douloureuse. Le feuillet en regard de la gravure se teinta, non pas d’un rouge franc, mais de cette nuance de confusion que prend parfois la peau claire quand elle voudrait n’avoir pas été surprise. Peutre, qui suivait l’affaire d’un œil sec, dit seulement :
— Il se démonte.

Je corrigeai :
— Non. Il rougit.

La distinction importe. Un livre qui se démonte souffre d’un désordre mécanique. Un livre qui rougit manifeste une pudeur.

Mlle Lépine, qui approcha la main du papier sans le toucher, observa une légère élévation thermique, très discrète, au centre du feuillet, comme si la réaction colorée s’accompagnait d’une émotion de surface. Nous répétâmes l’expérience avec un autre visiteur, plus âgé, plus silencieux, et de toute évidence plus compétent dans l’examen des planches libertines. Cette fois, la rougeur fut plus rapide encore. Le papier, sous son regard, sembla se colorer avec cette résignation outrée qu’ont les personnes bien élevées forcées d’assister à ce qu’elles avaient pourtant prévu.

Je fis sortir les amateurs et refermai le volume.

Le phénomène devait être distingué de plusieurs troubles voisins. Le premier est la simple altération chimique localisée, bien connue des restaurateurs consciencieux et des marchands moins consciencieux encore. Elle tient au papier, à l’encre, au contact, au stockage, parfois à la reliure. Le second est le syndrome de contamination iconographique, par lequel une planche forte finit par imprégner son voisinage matériel au point de produire des ombres, des reports, voire une fatigue générale du cahier. Le troisième, plus rare, est la réaction d’exhibition, où ce n’est pas la pudeur mais au contraire une sorte de satisfaction qui colore le feuillet. Nous n’étions ici dans aucun de ces cas. La réaction était trop fine pour être chimique, trop ciblée pour être un report, trop retenue pour être complaisante. Nous avions affaire à une pudeur matérielle authentique.

La question, naturellement, était de savoir pourquoi un Justine rougirait. Le lecteur simple, s’il en reste, pourrait croire qu’un ouvrage érotique devrait supporter sans embarras les images qu’il contient. C’est mal connaître les livres et beaucoup d’autres créatures. Rien n’est plus fréquent que la gêne au sein même de l’habitude. Certains volumes licencieux supportent très bien d’être licencieux, mais fort mal qu’on les regarde comme tels. Le texte leur semble relever de la littérature, ou de la philosophie, ou de la corruption ordonnée ; l’image, surtout lorsqu’elle arrête l’œil, les expose plus brutalement à leur propre matière.

Je formulai devant Varenne l’hypothèse suivante : le volume ne rougissait pas d’être obscène ; il rougissait d’être vu l’être.

Peutre approuva d’un grognement administratif, ce qui, chez lui, équivaut à l’enthousiasme.

Nous procédâmes alors à une série d’épreuves comparatives selon le protocole Pud. 3, applicable aux ouvrages affectés de rougeur de représentation. Une première lecture fut conduite par Varenne lui-même, homme de métier, calme, précis, incapable de lubricité démonstrative. Le volume ne manifesta rien. Une seconde, par un jeune médecin aux curiosités trop appliquées : le feuillet en regard de la première gravure prit une teinte visible en moins de trente secondes. Une troisième, par une veuve cultivée, excellente lectrice, venue pour un in-12 janséniste mais fort disposée à se laisser détourner : rien au texte, rougeur légère à la planche, puis dissipation rapide. Une quatrième, par un collectionneur de Curiosa bien connu des services pour sa capacité à humecter l’air autour de lui d’intentions peu littéraires : rougeur vive, presque vexée, accompagnée d’un très léger resserrement du mors.

Mlle Lépine nota alors un point décisif :
— Il ne rougit pas devant le scandale. Il rougit devant l’insistance.

C’était parfaitement dit.

Le dossier prit une tournure plus intéressante encore lorsque nous comparâmes les différentes gravures. Toutes ne provoquaient pas la même réaction. Certaines scènes, quoique fort peu recommandables, laissaient le volume relativement calme ; d’autres, à peine plus hardies, faisaient rougir la page en regard avec une régularité presque touchante. Ce n’était donc pas la seule obscénité qui faisait symptôme, mais une certaine qualité de regard. Les planches les plus narratives, les plus regardables, si j’ose dire quansd on évoque Sade, étaient celles qui compromettaient le plus le feuillet voisin. Le livre ne souffrait pas tant de l’indécence que de la fixation.

Je me permettrai ici une remarque d’ordre général. Beaucoup d’ouvrages réputés libres sont, matériellement parlant, des créatures d’une sensibilité plus vive qu’on ne pense. Ils supportent qu’on les possède, parfois même qu’on les lise, mais beaucoup moins qu’on les détaille. Il y a entre la lecture du vice et l’examen minutieux d’une planche licencieuse une différence analogue à celle qui sépare le péché de la manie.

Le diagnostic fut donc posé comme suit : réaction vaso-bibliologique localisée de pudeur iconographique, avec rougeur sélective des pages en regard des gravures sous l’effet d’une attention insistante.

Je le traduis pour les maisons encore peu versées dans la clinique : le livre supportait ses images, mais non qu’on s’y attardât avec trop d’application.

Restait à savoir si l’on pouvait remédier au trouble sans mutiler l’ouvrage. Varenne, très justement, refusa d’emblée toute solution qui eût relevé de la chirurgie. Il n’était pas question de retirer les planches, de les isoler, ni d’introduire quelque procédé de conservation qui eût transformé un symptôme délicat en barbarie de restaurateur. Peutre proposa, sur le ton de l’irritation, qu’on “réduisît la clientèle”. La suggestion, quoique séduisante moralement, manquait de praticabilité commerciale.

La solution nous vint, comme il arrive souvent, non d’une théorie brillante, mais d’un scrupule de conservation.

Je recommandai l’insertion de feuillets de garde en calque très fin, mobiles, non collés, interposés entre les gravures et les pages en regard, de manière non à cacher l’image, ce qui eût été absurde, mais à ménager une distance. Le principe en était simple : lorsqu’un ouvrage souffre d’une proximité trop immédiate entre la représentation et son voisinage, on crée une zone tampon, un petit espace de pudeur. Le calque n’a pas ici pour fonction de voiler comme ferait une religieuse ; il sert plutôt de paravent discret, comme un ami bien élevé qui comprend qu’il est temps de fermer une porte sans commenter.

Varenne parut d’abord sceptique. Il craignait, non sans raison, l’effet de bibliothèque familiale, d’album de pensionnat, ou de pruderie plaquée sur un livre qui n’en demandait pas tant. Je lui répondis que la pudeur et la pruderie sont deux choses distinctes, y compris chez les volumes. La première protège ; la seconde humilie. Les calques, s’ils étaient bien coupés, bien posés, presque invisibles, relèveraient de la médecine plus que de la morale.

L’essai fut tenté dès le lendemain. Mlle Lépine, dont la main est plus sûre que celle de bien des relieurs honorés, découpa des feuillets d’un calque léger, mat, sans sécheresse sonore, et les plaça entre trois des gravures et leurs pages voisines. Nous attendîmes qu’un client convenable se présentât. Ce fut un magistrat de province, homme d’une correction irréprochable et d’une curiosité visiblement coûteuse. Il examina le volume longtemps. Les planches furent vues, les calques soulevés avec précaution, les pages en regard demeurèrent stables. Une très légère chaleur subsista au toucher, mais aucune rougeur notable n’apparut.

Peutre, déçu qu’un dispositif si simple pût suffire, hasarda que “le livre avait besoin d’un chaperon”. Je répondis qu’en matière de Curiosa, le mot chaperon n’est pas toujours injurieux.

Nous renouvelâmes l’expérience avec deux autres sujets d’observation : un bibliophile sérieux, puis un libertin de cabinet beaucoup moins recommandable. Dans le premier cas, le volume se montra presque reconnaissant. Dans le second, on nota encore une nuance rosée, mais bien moindre qu’auparavant, comme si le livre, protégé par cette mince réserve translucide, supportait mieux l’épreuve du regard. Le traitement devait donc être tenu pour efficace, sinon curatif au sens absolu.

Je prescrivis néanmoins plusieurs mesures complémentaires. D’abord, ne jamais laisser l’ouvrage ouvert trop longtemps sur une planche en exposition. Ensuite, éviter les consultations multiples dans la même journée, surtout par des amateurs de même espèce. Enfin, interdire les commentaires grivois au-dessus du volume. Ce dernier point fit sourire Varenne. Je ne souriais pas. Les livres délicats entendent beaucoup plus qu’on ne croit, surtout lorsqu’on les suppose incapables de décence.

Le cas devait encore connaître un développement instructif. Quelques semaines plus tard, Varenne me fit savoir qu’un grand amateur, fort riche, fort secret, et de ceux qui veulent absolument ce qu’ils sentent difficile, était venu examiner Justine avec l’intention manifeste de l’emporter. Le volume, cette fois, ne rougit presque pas ; mais à la seconde gravure, le collectionneur trouva subitement la mise en place des calques “un peu touchante, presque trop intelligente”, et s’en détourna avec humeur. Le livre ne fut pas vendu ce jour-là. J’avoue n’en avoir ressenti aucune tristesse.

Il finit néanmoins par trouver preneur, et dans des conditions acceptables. Une femme médecin, érudite, calme, possédant déjà quelques Curiosa mais les traitant comme des textes avant d’en faire des trophées, acquit le volume avec une réserve qui me parut saine. Varenne lui remit l’ouvrage avec ses calques, après lui avoir expliqué qu’ils relevaient non d’un supplément de morale, mais d’une mesure de conservation. Elle comprit sans rire, ce qui est généralement le signe d’un bon propriétaire.

Le dossier présente plusieurs enseignements que l’IGLI juge utile de rappeler. Le premier est que les livres érotiques n’ont pas nécessairement l’impudence qu’on leur prête. Le second est que la matière d’un volume peut manifester, par des signes très locaux, une gêne que ni le texte ni la reliure ne laissaient prévoir. Le troisième, enfin, est qu’en clinique zoobibliologique les remèdes les plus élégants sont souvent ceux qui n’ajoutent presque rien : un feuillet de calque bien placé suffit parfois à rendre à un ouvrage la distance dont il a besoin pour ne pas se troubler lui-même.

Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort avec une excellente conscience. Qu’ils se rappellent seulement que la pudeur ne choisit pas toujours les objets auxquels on la croit due. Il est des livres fort libres qui n’aiment pas qu’on les regarde fixement, surtout à l’endroit précis où ils sentent qu’ils pourraient n’être plus lus, mais seulement consommés.

Conclusion : les bibliophiles aiment croire que les Curiosa rougissent pour eux. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un livre rougisse simplement pour qu’on le traite avec un peu plus d’égards.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles de pudeur et des réactions iconographiques localisées

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée dans les catalogues illustrés sans nécessité

Cote de classement : IGLI/SSSZ/RVL/4 – Rougeurs localisées, séries iconographiques
Ex. de service : GdB-Cur./Ρ.11

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · JUSTINE-4

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Catalogue Raisonné d’une Bibliothèque Imaginaire

Catalogue Raisonné d'une Bibliothèque Imaginaire

La bibliothèque du comte de Montsoreau aurait été constituée entre 1784 et 1791, puis dispersée sous la Révolution. Aucun de ses volumes n’a jamais été retrouvé. Les notices n’en sont pas moins complètes : collation, reliure, ex-libris, et 180 000 à 220 000 € pour un Diderot jamais imprimé.

Établi par le Comité de Catalogage des Collections Hypothétiques (CCCH), sous la direction du Dr. Anatole Corvinus, bibliographe spéculatif,

Amis bibliophiles, bonjour.


Avertissement méthodologique

Le présent catalogue décrit avec exactitude une bibliothèque disparue. Cette entreprise, qui pourrait sembler paradoxale, voire absurde, répond à une nécessité scientifique et philosophique : établir les normes de description bibliographique pour des ouvrages dont l’existence matérielle demeure, à ce jour, purement conjecturale.

La bibliothèque dite « du Comte de Montsoreau » — du nom de son propriétaire supposé — aurait été constituée entre 1784 et 1791, dispersée lors de la Révolution, et n’aurait survécu que sous forme de mentions fragmentaires dans des correspondances privées, des catalogues de vente incomplets, et une série de notes manuscrites découvertes en 2009 dans les archives d’un notaire provincial.

Aucun des volumes décrits ci-après n’a jamais été retrouvé.

Pourtant, leur description demeure d’une précision troublante.

Ce catalogue en présente un échantillon représentatif, organisé selon les normes bibliographiques contemporaines. Chaque notice suit le protocole ISBD (International Standard Bibliographic Description), adapté aux spécificités des ouvrages anciens et, le cas échéant, aux particularités des volumes n’ayant jamais été imprimés.


Notice n°1 : L’Édition Fantôme de Diderot

DIDEROT, Denis
Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, et la poésie, pour servir de suite aux Salons.
À Amsterdam [Paris], Chez Marc-Michel Rey [sans adresse réelle], 1781.
In-8°, [4]-327-[1] p.

Collation : A⁴ B-Z⁸ Aa-Bb⁸ ; 22 cahiers.

Reliure : Veau marbré d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin rouge, tranches rouges. Petit accroc au mors supérieur. Ex-libris manuscrit au contreplat : Ex bibliotheca Montsoreau, 1785.

Exemplaire décrit : Unique. Avec corrections manuscrites de la main de l’auteur en marges des pages 12, 47, 89, 134, 207 et 291. Note autographe à la page de garde : « Pour M. le Comte, avec mes respects. D.D., mai 1781. »

Particularités : Cet ouvrage, mentionné dans une lettre de Diderot à Sophie Volland (juillet 1781), n’a jamais été publié. Le manuscrit aurait été confié à Marc-Michel Rey, mais aucune trace d’impression ne subsiste dans les archives de l’imprimeur. L’existence de cet exemplaire unique repose sur une description détaillée dans le catalogue manuscrit de Montsoreau (1788), aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié par un bibliographe anonyme au XIXe siècle.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement détruit lors de la dispersion de 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 180 000 – 220 000 €


Notice n°2 : Les Confessions Interdites de Rousseau

ROUSSEAU, Jean-Jacques
Confessions particulières, ou Supplément secret aux Confessions de J.-J. Rousseau, contenant ce qu’il n’a jamais osé dire.
Sans lieu [Genève ?], sans nom [impression clandestine ?], 1778.
In-12, [2]-156 p.

Collation : π¹ A-G¹² H⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin noir à grain long, dos lisse orné de filets dorés, dentelle intérieure dorée, tranches dorées. Reliure attribuée à Derome le Jeune (non signée). Étui moderne en demi-maroquin.

Exemplaire décrit : Un des trois exemplaires supposés. Aucune mention de tirage. Papier vergé, filigrane non identifié (couronne surmontée d’une étoile). Fers aux armes de Montsoreau frappés au centre des plats.

Particularités : Texte évoqué dans une lettre du bibliophile Antoine-Auguste Renouard (1825), qui mentionne « un supplément inavouable » aux Confessions de Rousseau, dont il aurait vu « une copie manuscrite chez un vieux libraire genevois ». Aucun exemplaire n’a jamais été catalogué dans une vente publique. Le contenu présumé traite de relations amoureuses que Rousseau n’aurait pas osé inclure dans la version publiée.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : brûlé par Montsoreau lui-même en 1789, selon une note sibylline retrouvée dans ses papiers personnels.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 250 000 – 300 000 €


Notice n°3 : Le Traité d’Alchimie de Lavoisier

LAVOISIER, Antoine-Laurent
Traité élémentaire de transmutation, ou Réfutation méthodique des principes de l’ancienne chimie.
À Paris, Chez Cuchet, Libraire, 1785.
In-4°, xliv-412-[4] p., 14 planches dépliantes gravées sur cuivre.

Collation : π² ã-ẽ⁴ A-Z⁴ Aa-Zz⁴ Aaa-Eee⁴ ; 54 cahiers.

Reliure : Basane racinée, dos à nerfs orné de caissons dorés, pièce de titre en maroquin fauve, tranches mouchetées. Coiffes restaurées. Quelques rousseurs éparses.

Exemplaire décrit : Avec envoi autographe signé : « Au Comte de Montsoreau, avec mes hommages respectueux. Lavoisier, 1785. » Annotations marginales à l’encre brune, probablement de la main du destinataire.

Particularités : Cet ouvrage aurait constitué une version préliminaire, jamais publiée, du célèbre Traité élémentaire de chimie (1789). Selon les notes de Montsoreau, Lavoisier y défendait encore, par provocation intellectuelle, certaines thèses alchimiques qu’il réfuterait publiquement quatre ans plus tard. Le texte aurait été retiré avant publication, jugé « trop ambigu » par l’Académie des Sciences.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention : catalogue de vente Silvestre, Paris, 1823 (lot 47, non adjugé).

Estimation (si l’exemplaire existait) : 120 000 – 150 000 €


Notice n°4 : Le Manuscrit Perdu de Sade

SADE, Donatien Alphonse François, marquis de
Les 150 Journées de Sodome, ou l’École du libertinage. Seconde partie, manuscrite.
Manuscrit autographe, sans lieu, [vers 1785].
In-folio, 287 feuillets écrits recto-verso, encre brune sur papier vergé.

Reliure : Maroquin rouge, dos à nerfs richement orné, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure de l’époque Empire, attribuée à Bozerian. Étui moderne doublé de velours grenat.

Exemplaire décrit : Unique. Manuscrit autographe complet de la seconde partie des 120 Journées de Sodome, jamais achevée dans la version connue. Selon une lettre apocryphe attribuée à Sade (1788), le manuscrit aurait été confié à Montsoreau « pour être soustrait aux yeux indiscrets ».

Six notices suivent, établies selon le protocole ISBD : un Diderot jamais imprimé estimé 180 000 à 220 000 €, un supplément aux Confessions relié par Derome et brûlé en 1789, un Sade de 287 feuillets, et un atlas Cassini des places fortes tiré à cinq exemplaires.

Particularités : Ce manuscrit prolongerait le récit initial, portant les « journées » de 120 à 150, avec une progression narrative vers des excès encore plus extrêmes. Aucune trace matérielle ne subsiste. Sa mention dans les papiers Montsoreau pourrait relever d’une affabulation du Comte lui-même, amateur connu de littérature clandestine.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit volontairement par un héritier scandalisé au XIXe siècle.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Au-delà de 500 000 €.


Notice n°5 : L’Atlas Secret de Cassini

CASSINI DE THURY, César-François
Atlas topographique et militaire du Royaume de France, comprenant les cartes secrètes des places fortes et des frontières.
À Paris, De l’Imprimerie Royale, 1780.
In-folio oblong, [6] p. de texte, 89 cartes gravées sur cuivre, aquarellées à la main.

Collation : π³ suivi de 89 cartes montées sur onglets.

Reliure : Veau fauve, dos à nerfs orné aux armes royales (déférées), tranches dorées. Reliure d’époque, attribuée à Monnier. Gardes en papier marbré. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Un des cinq exemplaires présumés, destinés aux maréchaux de France et aux conseillers du Roi. Cartes détaillant les fortifications, les passages secrets, les réserves d’eau potable et les points faibles défensifs. Estampille Bibliotheca Montsoreau au verso de la première garde.

Particularités : La Carte de Cassini officielle, publiée entre 1756 et 1789, ne comportait aucune indication militaire sensible. Cet atlas secret, évoqué dans des mémoires d’officiers, n’a jamais été catalogué publiquement. Son existence repose uniquement sur une mention dans l’inventaire manuscrit de Montsoreau et sur une allusion cryptique dans une dépêche diplomatique autrichienne (1782).

Localisation actuelle : Inconnue. Vraisemblablement confisqué et détruit en 1793 pour raisons de sécurité nationale.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 200 000 – 250 000 €


Notice n°6 : Le Faux Incunable de Gutenberg

GUTENBERG, Johannes (attribué à)
Ars moriendi [L’Art de bien mourir].
[Mayence, vers 1465-1470].
In-4°, [24] feuillets non foliotés, imprimés recto-verso, caractères gothiques, initiales peintes à la main en rouge et bleu.

Collation : a-f⁴ ; 6 cahiers.

Reliure : Ais de bois recouvert de basane estampée à froid, traces de fermoirs disparus. Reliure monastique d’époque. Dos refait au XVIIIe siècle en veau brun.

Exemplaire décrit : Unique. Exemplaire enluminé, avec 12 initiales peintes à la main par un atelier non identifié. Provenance supposée : abbaye bénédictine de Saint-Wandrille, puis collection Montsoreau (1787).

Particularités : Cet incunable, décrit avec force détails dans le catalogue Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de l’Ars moriendi. Les spécialistes modernes estiment qu’il s’agit soit d’une édition fantôme, soit d’un faux créé au XVIIIe siècle pour enrichir une collection prestigieuse. L’attribution à Gutenberg est hautement douteuse. Néanmoins, la précision de la description laisse penser qu’un objet matériel a bien existé — même s’il n’était pas ce qu’il prétendait être.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière trace : mention dans un catalogue de libraire parisien (1802), sans suite.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 80 000 – 100 000 € (en tant que faux historique de qualité).


Notice n°7 : Les Maximes Secrètes de La Rochefoucauld

LA ROCHEFOUCAULD, François, duc de
Maximes posthumes et sentences morales que l’auteur n’a point voulu publier de son vivant.
À La Haye [Paris], Chez Pierre Marteau [fausse adresse], 1681.
In-12, [8]-84 p.

Collation : ã⁴ A-G⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin olive, dos à nerfs orné de fleurons dorés, filet doré sur les plats, tranches dorées. Reliure du XVIIIe siècle, non signée, mais attribuée à Padeloup le Jeune. Infimes frottements aux coins.

Exemplaire décrit : Exemplaire avec ex-libris gravé de Montsoreau. Nombreuses notes manuscrites en marge, probablement de sa main, contestant certaines maximes ou les prolongeant.

Particularités : Cette édition clandestine, publiée un an après la mort de La Rochefoucauld, contiendrait des maximes jugées trop cyniques ou trop amorales pour être publiées du vivant de l’auteur. Aucun exemplaire n’a jamais été retrouvé dans les bibliothèques publiques. Son existence repose sur une note du bibliographe Jacques-Charles Brunet (1860), qui mentionne « une édition suspecte, peut-être controuvée ».

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu lors du pillage de la bibliothèque Montsoreau en 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 60 000 – 80 000 €


Notice n°8 : Le Codex Interdit de Paracelse

PARACELSUS [Theophrastus Bombastus von Hohenheim, dit]
De occulta philosophia libri tres, cum supplemento secretissimo.
[Bâle], [sans nom d’imprimeur], 1570.
In-folio, [12]-348-[4] p., 7 planches dépliantes gravées sur cuivre (figures hermétiques).

Collation : π⁶ A-Z⁶ Aa-Zz⁶ Aaa-Ddd⁶ ; 46 cahiers.

Reliure : Vélin souple d’époque, dos lisse avec titre manuscrit à l’encre brune : Paracelsus secretus. Traces d’attaches en cuir (disparues). Gardes en papier bleu. Taches d’humidité anciennes.

Exemplaire décrit : Unique. Avec annotations alchimiques manuscrites en latin et en allemand, attribuées à un disciple inconnu de Paracelse. Ex-libris manuscrit : Pertinet ad Biblioth. Montsoreau, 1784.

Particularités : Cet ouvrage, décrit dans les papiers Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de Paracelse. Le titre évoque le célèbre De occulta philosophia d’Agrippa, mais le contenu décrit serait radicalement différent : recettes alchimiques, grimoire opératoire, formules de transmutation. Les historiens modernes estiment qu’il s’agit probablement d’un apocryphe du XVIe siècle, attribué à Paracelse pour accroître sa valeur marchande.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit lors de l’autodafé de livres « superstitieux » ordonné par le clergé révolutionnaire en 1794.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 000 – 180 000 €


Notice n°9 : L’Édition Corrigée des Pensées de Pascal

PASCAL, Blaise
Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Édition revue et corrigée par l’auteur, 1659.
À Paris, Chez Guillaume Desprez, 1660.
In-12, [16]-487-[1] p.

Collation : ã⁸ A-Z¹² Aa-Qq¹² ; 34 cahiers.

Reliure : Maroquin rouge à grain long, dos à nerfs orné de motifs géométriques dorés, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure du XVIIIe siècle, attribuée à Derome le Jeune (non signée). Petite restauration au mors inférieur.

Exemplaire décrit : Exemplaire unique comportant des corrections manuscrites de la main de Pascal. Note autographe au contreplat : « Exemplaire annoté par M. Pascal lui-même, quelques jours avant sa mort. Acquis par Montsoreau, 1786. »

Particularités : Pascal mourut en 1662, deux ans après la date supposée de cette édition. L’édition princeps des Pensées ne parut qu’en 1670, huit ans après sa mort, et fut très largement remaniée par les éditeurs de Port-Royal. L’existence d’une édition antérieure, corrigée par Pascal lui-même, relève de la légende bibliographique. Aucune preuve matérielle ne subsiste.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention dans un inventaire notarié de 1825.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 000 – 400 000 €


Notice n°10 : Le Traité Perdu de Fermat

FERMAT, Pierre de
Demonstratio mirabilis theorematis de numeris, quam marginis exiguitas non cepit.
Manuscrit autographe, [Toulouse, vers 1637].
In-quarto, 42 feuillets écrits recto, encre noire sur papier vergé.

Reliure : Vélin rigide, dos lisse avec pièce de titre en maroquin brun. Reliure du XVIIIe siècle. Gardes en papier dominoté. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Manuscrit autographe complet de la fameuse démonstration du « dernier théorème de Fermat », que le mathématicien affirma posséder mais ne publia jamais. Selon une note de Montsoreau, ce manuscrit lui aurait été transmis par un descendant de Fermat en 1789.

Particularités : Le « dernier théorème de Fermat » ne fut démontré qu’en 1994 par Andrew Wiles, après plus de trois siècles de recherches. L’idée qu’une démonstration aurait existé dès le XVIIe siècle, rédigée par Fermat lui-même, relève de la pure spéculation. Aucun historien sérieux ne croit à l’existence de ce manuscrit. Pourtant, sa description dans les papiers Montsoreau est troublante de précision : nombre de pages, type d’encre, structure argumentative…

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement n’a jamais existé.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Plusieurs millions d’euros.

Notice n°11 : Le Manuel du Relieur Amateur

[ANONYME]
Instruction familière pour relier soi-même ses livres, sans maître ni atelier.

À Paris, sans nom d’imprimeur, 1762.

In-16, [4]-96 p.

Collation : A-F⁸ ; 6 cahiers.

Reliure : Cartonnage d’attente d’époque, papier marbré bleu, dos muet. Usures marquées, coins émoussés.

Exemplaire décrit : Exemplaire de travail, abondamment annoté à la mine de plomb et à l’encre. Traces de colle ancienne sur les gardes. Une note manuscrite au verso du dernier feuillet indique : « Essais peu concluants, mais instructifs ».

Particularités :
Petit traité pratique, vraisemblablement destiné à un public bourgeois éclairé, désireux de réparer ou relier sommairement ses volumes. Aucun auteur n’est revendiqué.
Le texte, d’un style simple et parfois maladroit, décrit des techniques élémentaires aujourd’hui jugées rudimentaires. Il est mentionné dans les papiers Montsoreau comme « curiosité technique sans valeur littéraire ».
Son intérêt réside davantage dans le témoignage qu’il offre sur les pratiques domestiques du livre que dans son contenu proprement bibliophilique.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu ou détruit du fait de son caractère utilitaire.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 – 250 €

Notice n°12 : Traité inutile mais opiniâtre

DUBOIS, Étienne-François (attribué à)
Essai sur l’art de classer les livres que l’on ne lira jamais.

À Paris, Chez l’Auteur, 1772.

In-12, [4]-118 p.

Collation : A-H¹² I⁶ ; 9 cahiers.

Reliure : Veau fauve d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin vert. Tranches rouges. Reliure solide, peu usée.

Exemplaire décrit : Exemplaire portant l’ex-libris manuscrit de Montsoreau. Nombreuses annotations marginales, parfois ironiques, de la main du Comte.

Particularités :
Ce traité, d’un sérieux imperturbable, propose une méthode systématique pour classer les livres que leur propriétaire reconnaît ne jamais avoir l’intention de lire.
L’auteur distingue notamment :

  • les livres respectés mais redoutés,
  • les livres achetés par réputation,
  • les livres achetés par erreur,
  • et les livres achetés pour meubler.

L’ouvrage ne connut aucun succès, sans doute parce que ses lecteurs potentiels s’y reconnurent trop fidèlement.

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 600 – 800 €

Notice n°18 : Catalogue d’une bibliothèque inexistante

[ANONYME]
Catalogue des livres absents de la bibliothèque de M. ***, dressé pour servir d’exemple.

Sans lieu, sans nom, 1769.

In-8°, 36 p.

Collation : A-C¹² ; 3 cahiers.

Reliure : Broché sous couverture papier crème. Dos très fragile.

Exemplaire décrit : Exemplaire incomplet de la page de titre. Une note manuscrite indique : « Projet étrange ».

Particularités :
Petit opuscule humoristique consistant en une liste méthodique de livres que le propriétaire affirme ne pas posséder, mais qu’il juge néanmoins indispensables à toute bibliothèque digne de ce nom.
Chaque notice est suivie d’un commentaire justifiant l’absence : manque de moyens, manque de place, manque de courage intellectuel.
Montsoreau mentionne ce livret comme « plaisanterie sérieuse, plus juste qu’elle ne le croit ».

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 – 400 €


Conclusion provisoire : Réflexions sur l’inexistence

Au terme de ce catalogue partiel — car la bibliothèque de Montsoreau comptait, selon les sources, entre 800 et 1200 volumes — une question s’impose : pourquoi cataloguer des livres qui n’existent pas ?

Trois réponses possibles :

1. La bibliothèque a réellement existé, puis disparu

Hypothèse documentaire : Montsoreau possédait effectivement ces ouvrages, perdus lors de la Révolution. Les descriptions précises s’expliqueraient par l’existence d’un catalogue manuscrit, aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié.

Objection : Aucun de ces livres n’a jamais été mentionné dans une vente publique, un inventaire notarié, ou une bibliographie savante de l’époque.

2. La bibliothèque était fictive, mais délibérément construite

Hypothèse spéculative : Montsoreau aurait inventé une bibliothèque idéale, qu’il décrivait avec tant de soin qu’elle finit par sembler réelle. Une bibliothèque de papier, dont chaque notice constituait un exercice de style bibliographique.

Objection : Pourquoi se donner tant de mal pour inventer des livres que personne ne verrait jamais ?

3. La bibliothèque existe, mais dans un autre mode d’existence

Hypothèse philosophique : Ces livres n’ont jamais été matériellement présents, mais ils ont existé en tant qu’idée. Montsoreau les décrivait comme s’ils existaient, et cette description suffisait à leur conférer une forme de réalité.

Jorge Luis Borges, dans Fictions, évoque des livres qui n’ont jamais été écrits mais qui hantent la littérature. De même, la bibliothèque de Montsoreau hante l’histoire de la bibliophilie.


Post-scriptum : Un aveu nécessaire

Il est temps de lever le voile.

La bibliothèque du Comte de Montsoreau n’a jamais existé.

Le Comte lui-même n’a jamais existé.

Les notices ci-dessus sont des fictions bibliographiques, construites selon les normes exactes du catalogage savant, mais décrivant des objets imaginaires.

Pourquoi cette mystification ?

Parce qu’elle pose une question essentielle à tout bibliophile : qu’est-ce qui fait qu’un livre existe ?

Est-ce sa présence matérielle ? Alors les livres perdus, brûlés, disparus, n’existent plus.

Est-ce sa description dans un catalogue ? Alors les livres que nous venons de décrire existent autant que n’importe quel volume réel.

Est-ce sa lecture ? Alors un livre non lu n’existe pas vraiment.

Ce catalogue était une expérience : créer une bibliothèque par la seule puissance du langage bibliographique. Donner à des objets inexistants la consistance du réel par la précision de leur description.

Et peut-être, après tout, est-ce là le véritable pouvoir du catalogue : non pas décrire ce qui existe, mais faire exister ce qu’il décrit.


Référence archivistique :
IGLI / FICT / MONT-1788
Catalogue raisonné d’une bibliothèque imaginaire : étude sur les limites du catalogage et la fiction bibliographique comme genre littéraire — Dr. Anatole Corvinus (pseudonyme de la Section des Livres Inexistants, Guilde des Bibliopolicés).

Bibliographie consultée (ouvrages réels) :

  • BORGES, Jorge Luis. Fictions, Paris, Gallimard, 1957 (traduction française).
  • BRUNET, Jacques-Charles. Manuel du libraire et de l’amateur de livres, Paris, 1860-1865, 6 volumes.
  • BARBIER, Antoine-Alexandre. Dictionnaire des ouvrages anonymes, Paris, 1822-1827, 4 volumes.
  • CHARTIER, Roger. L’Ordre des livres, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992.
  • ECO, Umberto. De bibliotheca, Caen, L’Échoppe, 1986.

Note finale :
Ce catalogue est une fiction savante. Aucune des notices ne décrit un livre existant. Toute tentative de localisation serait vaine. Mais si vous avez lu jusqu’ici, c’est que ces livres, d’une certaine manière, existent désormais dans votre esprit. Et peut-être est-ce suffisant.

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