Un Bibliophile un jour porta chez un Relieur
Un livre qu’il prisait beaucoup moins que sa fleur.
C’était certain auteur, discret, sec, fort honnête,
Dont le nom n’a jamais fait grand bruit dans les têtes.
« Je veux, dit l’Amateur, lui donner un habit
Qui sans trop de fracas le relève et l’ennoblît ;
Rien d’éclatant surtout ; je hais la violence ;
Le goût veut de l’accord bien plus que d’opulence. »

Le Relieur, courbé sur le livre apporté,
Regarda le format, le grain, la pauvreté ;
Puis dit : « Pour un tel corps, une peau bien choisie,
Un maroquin discret servirait à merveille. »
« Soit », dit l’autre. On parla des nerfs, puis des filets ;
Puis d’un léger décor qui ne s’impose jamais ;
Puis d’une dentelle ; et puis, pour la doublure,
D’un ton plus noble enfin qui répondît au cuir.
À chaque ajout nouveau l’Amateur résistait,
Puis cédait d’un air fin, comme un homme contraint ;
Et ce livre, d’abord né pour vivre en silence,
Croissait en dignité, du moins en apparence.
On y joignit bientôt des gardes assorties,
Un étui, des témoins, des tranches embellies ;
Bref, tout ce qu’un beau zèle invente avec chaleur
Quand il sert moins un texte qu’il ne sert sa couleur.
Le volume, au retour, brillait comme un ministre ;
Tout y semblait d’un prix auguste et presque illustre.
Le dos portait l’orgueil de ses beaux compartiments ;
La doublure charmait les plus froids connaissants.
L’Amateur le reçut d’une main attendrie,
L’ouvrit, non pour le lire, et l’admira sans bruit ;
Puis dit : « Voilà l’ouvrage enfin mis à sa place.
L’habit en fait sentir la mesure et la grâce. »
Un ami survint lors, homme simple et lecteur,
Qui connaissait surtout les livres par l’auteur.
Voyant ce grand apprêt, il demanda : « Qu’est-ce ?
Quel chef-d’œuvre a reçu pareille politesse ? »
L’autre, avec ce sourire qu’inspire un beau carton,
Lui montra le bijou, l’étui, le dos, le ton ;
Puis nomma l’écrivain. L’ami, d’un air tranquille,
Dit : « Je crus voir ici quelque ouvrage difficile. »
« Cet auteur est fort bon ; mais enfin, entre nous,
On ne le traita point jadis comme un jaloux ;
Et ce luxe surprend pour une prose honnête
Qui ne fit jamais bruit au sortir de sa tête. »
Le Bibliophile alors répondit gravement :
« Monsieur, tout n’est pas dans le texte assurément.
Il est des livres nés pour une autre carrière :
Le goût les augmente où l’auteur les laisse en arrière. »
Le Relieur, qui passait, sourit à ce discours.
Il savait ce qu’ajoute un art patient aux jours :
Non qu’il fît d’un écrit une gloire durable,
Mais il prêtait au peu l’apparence du stable.
Morale
L’écrin superbe ne fait pas le bijou.
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