Miscellanées de Monsieur H.: quelques mots sur la manipulation, quelques mots sur une beauté vénitienne

Amis Bibliophiles bonjour,
Avant tout, quelques éléments autour de la manipulation que j’ai présentée sur le blog il y a 3 jours et qui a généré de nombreux commentaires. 
Pour être bref, après une très très longue hésitation, j’ai décidé de pas préciser le nom du libraire parce que ceci ne m’a hélas semblé n’être qu’un exemple supplémentaire de ce type de pratique. Elle n’est ni l’apanage des libraires français, puisque nous le savons, les libraires français ont également donné dans ce genre de pratiques (et donnent encore), ni l’apanage des libraires d’aujourd’hui. Ce qui est arrivé à cet ouvrage est un exemple parmi d’autres, certainement plus maladroit (ou naïf) à une époque où les gens voyagent plus aisément et ont un accès plus rapide à l’information. Comme l’a souligné Jacques, ceux parmi vous qui souhaitent vraiment identifier ce vendeur peuvent le faire avec les quelques éléments donnés dans le message (et visiblement, vous êtes plusieurs à l’avoir fait, et effectivement, en quelques clics la réponse se profile…), mais à part si vous voulez acheter un Divina Proportione, est-ce important? C’est la pratique que je souhaitais dénoncer, et une certaine idée de la librairie aussi, mais sans donner de leçon de morale et sans bien sûr dénigrer nos amis libraires étrangers (ou français) qui font bien leur travail. Et ils sont heureusement infiniment plus nombreux. 
La manipulation des ouvrages n’est pas rare, l’exemple cité du Rabelais de Renouard le démontre, encore faut-il faire la différence entre le bibliophile qui « combine » quelques ouvrages pour s’en confectionner un plus beau (même si personnellement je déteste cela) et un libraire qui se livre à la manipulation, qui truque et dissimule son trucage… pour un intérêt financier… ce que, à la limite, je comprendrais, si cela était précisé dans la notice. 
O tempora, o mores. C’est la dissimulation qui à mon sens relève de l’escroquerie, alors que la manipulation, elle, est plus une question de morale, ou de bon goût. Et là, il m’est difficile de juger, même si j’ai bien sûr un avis personnel. A part un commentaire qui m’a je dois le dire un peu effrayé, vos commentaires vont je crois dans le même sens.
Autre sujet, autre merveille… J’avais il y a quelque temps (enfin, c’était 2008 quand même, il y a quatre ans, que le temps passe vite… http://bibliophilie.blogspot.fr/2008/09/un-monument-de-la-bibliophilie-les.html) la bibliothèque des Pillone. C’est comme pour la Divina Proportione, on ne croise pas un Pillone tous les jours mais cela arrive de temps en temps. A la vente Bérès bien sûr, puisque Bérès est fût en quelque sorte « l’inventeur » moderne, mais aussi il y a quelques jours à la vente Reiss und Sohn à Munich. En effet, si vous aviez 50 000 euros sur vous (mais a-t-il été vendu?), soit 3 fois moins qu’un Divina Proportione douteux, vous pouviez repartir de Bavière avec un Pillone dans votre valise. En voici la description et quelques images. 

Tomai, T. Historia di Ravenna. Nella quale oltre le cose notabili di questa Republica, brevemente si trattano prencipalißime guerre di diverse nationi… revista in Roma, & di nuovo ristampata. Ravenna, F. Tebaldini, 1580. 4to (20:13 cm). Mit kl. Wappenholzschnitt auf dem Titel. 6 Bll., 214 S. Flex. Prgt. d. Zt. mit Federzeichnungen von Cesare Vecellio auf beiden Deckeln, marmoriertem Kopf- u. Fußschnitt sowie farbig bemaltem Vorderschnitt von Vecellio; kl. Schließbandreste, gering fleckig, Vorderdeckel mit wenigen kl. Wurmlöchern, in mod. Plexiglas-Kassette.

Graesse VI/II, 169; EDIT 16, CNCE 35034; BM, STC Italian 675. – Zweite Ausgabe, Kardinal Pietro Donato Cesi gewidmet und mit dessen Wappen auf dem Titel. Erstmals 1574 in Pesaro erschienene Geschichte von Ravenna. Behandelt auch die Verbindung Dantes zur Stadt, der dort die Göttliche Komödie vollendete und seine letzte Ruhestätte fand, sowie Ravennas berühmte Dichter, Juristen, Künstler, Mediziner, Musiker, Philosophen etc. – Einige Bll. mit bräunendem Feuchtigkeitsfleck. 
Aus der einzigartigen Renaissance-Bibliothek der Brüder Pillone in Belluno. Sie ließen den Schnitt und die Einbände ihrer Bücher von Cesare Vecellio (um 1521-1601), einem Schüler und entfernten Verwandten von Tizian, bemalen. Der vorliegendene Band ist einer der wenigen der Pillone-Bibliothek, bei dem sowohl die Deckel als auch der Vorderschnitt figürlich bemalt sind. Die Illustrationen des Einbandes korrespondieren dabei mit dem Inhalt des Werkes: Der Vorderdeckel zeigt die Kirche S. Maria della Rotonda in Ravenna, der Rückdeckel einen Teil der Stadtbefestigung, der Vorderschnitt einen Turm vor grünem Hintergrund, am Fuß der Titel « Ravena ». – Provenienz: Odorico Pillone (1503-1593); Sir Thomas Brooke (1830-1908, Exlibris); Pierre Berès (Bibliothèque Pillone 158).


Second edition, With woodcut arms of the dedicatee, Cardinal Pietro Donato Cesi, on title. History of Ravenna, including Dante’s association with the city in which he finished The Divine Comedy and where his tomb is, and its famous artists, lawyers, musicians, philosophers, physicians, poets etc. – Occasional brownish stain.  Decorated binding from the celebrated library of the Pillone family (for provenance see above), one of the few Pillone books with both decorated vellum-covers and fore-edge. Contemporary limp vellum with original drawings by Cesare Vecellio in ink, the front cover depicts the church of Santa Maria della Rotonda at Ravenna, the back a part of the city ramparts, spine with scrolling decoration and title lettered horizontally, the Vercellio fore-edge painting shows a tower painted on a green ground. Some faint staining, few small wormholes to front cover, remnants of fore-edge ties. Preserved in a modern acrylic glass case.Est. 70 000 € – Résultat. 50 000€
Magnifique, ne trouvez-vous pas? Ce n’est pas mon genre de livres, mais je crois que je pourrai aisément faire une entorse à ma ligne de conduite pour ce genre de beauté fatale… 

H

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Au fil des ventes: offrez-vous le livre (ancien) d’un Saint, le Tiraqueau de Saint François de Sales

Au fil des ventes: offrez-vous le livre (ancien) d'un Saint, le Tiraqueau de Saint François de Sales

Amis Bibliophiles bonjour,
Comme je l’avait écrit il y a longtemps sur le fronton du blog, la lecture des catalogues est l’un des plaisirs les plus doux de la bibliophilie. C’est toujours un moment très apaisant, où l’on découvre des ouvrages dont on ne soupçonnait pas l’existence et où l’on croise parfois des livres exceptionnels ou uniques en leur genre.

Le catalogue de la vente Bremens-Belleville qui se tiendra à Lyon le 26 janvier propose justement un lot assez exceptionnel puisqu’on pourrait quasiment le qualifier de relique (selon le dictionnaire « restes du corps, ou objet personnel, d’un martyr ou d’un saint »), le lot 46, dont la provenance, excusez du peu, remonte à Saint François de Sales. Un Saint donc, un vrai de vrai. C’est l’expérience bibliophilique que vous pouvez vivre pour une dizaine de milliers d’euros, poser vos mains sur les siennes, ou presque. Mystique. Mythique.
Mais qui est donc ce Saint? François de Sales (1567–1622) est né au château de Sales près de Thorens-Glières (ville du duché de Savoie ; et aujourd’hui commune du département de Haute-Savoie). Issu d’une famille noble, il choisit le chemin de la foi en consacrant sa vie à Dieu, il renonça à tous ses titres de noblesse. Il devint l’un des théologiens les plus considérés au sein du christianisme. Ce grand prêcheur accéda au siège d’évêque de Genève et il fonda l’ordre religieux de la Visitation. Il exerça une influence marquante au sein de l’Église catholique mais également envers les détenteurs du pouvoir temporel que furent, entre autres, ses souverains, les ducs Charles-Emmanuel Ier et Victor-Amédée Ier de Savoie et les rois Henri IV et Louis XIII de France.
Homme d’écriture, il laissa une somme importante d’ouvrages, témoignage de sa vision de la vie. Il est considéré par l’Église catholique comme étant le saint patron des journalistes et des écrivains, et cela en raison de son usage précoce du progrès que constituait l’avènement de l’imprimerie. Ses publications imprimées comptent parmi les tout premiers journaux catholiques au monde.
Auteur, il était également lecteur et il a très probablement lu cet ouvrage, un traité de la noblesse, sujet qui devait forcément lui parler. Pour peu qu’il l’ait lu pendant son adolescence, cela pourrait presque expliquer une partie de sa vocation et de son renoncement à la noblesse.
La fiche est assez précise et détaillée:
4 6-  TIRAQUEAU, André.  De nobilitate, et iure primigeniorum.  Lyon, Guillaume Rouillé, 1573.  In-folio, vélin rigide, dos à nerfs (reliure de l’époque)Baudrier, IX, 343 ; Sybille von Gültlingen, X, 785.Troisième édition, corrigée et augmentée.Ouvrage orné d’un beau titre architectural gravé sur bois ; portrait de l’auteur au verso.Ce traité de la noblesse est l’un des principaux ouvrages d’André Tiraqueau, en latin  Andreas Tiraquellus  (1488-1558), juriste et humaniste vendéen qui fréquenta, au Cénacle de Fontenay-le-Comte, Guillaume Budé, Pierre Lamy et surtout Rabelais –  le Tiers livre  est  en  grande  partie  inspiré  de  son De legibus. Tiraqueau contribua à réorganiser les institutions juridiques françaises, à la frontière du droit commun et du droit coutumier. Théodore de Bèze, qui admirait son esprit et son savoir, le surnomma «le Varron de son siècle».
Dans une note manuscrite en latin  –  quatre  lignes  à  l’encre brune tracées au-dessus de l’encadrement du titre gravé  –  un  sieur  Bouard  nous  apprend  que l’exemplaire, provenant de la bibliothèque personnelle de l’auteur de l’Introduction à la vie dévote, lui a été offert par le frère de François de Sales, JeanFrançois (1578-1635), qui succéda à son aîné sur le siège épiscopal de Genève. Sous la signature de Bouard se trouve celle de l’un de ses héritiers, Hyacinthe Bouard ou Bovard, avocat à Annecy au début du XVIIIe siècle.

Un traité juridique de la noblesse  et du droit d’aînesse trouvait tout naturellement sa place sur les tablettes de l’étudiant François de Sales, jeune aristocrate savoyard que son père destinait à la magistrature et qui, vers 1578, «montait» à Paris pour y étudier les «exercices de la noblesse» : rhétorique, latin, grec, hébreu, philosophie, théologie. On connaît la suite : la passion pour la théologie, le trouble causé par le débat sur les doctrines de la grâce et la prédestination, la crise mystique. C’est encore pour plaire à son père que François part étudier le droit – et la théologie – à Padoue, où il obtient en 1592 le doctorat des mains de son maître, le célèbre Guido Panciroli. L’année suivante, il est ordonné prêtre et renonce à son droit d’aînesse. La carrière juridique rêvée par Monsieur de Boisy n’est plus qu’un souvenir.Autres provenances : Chevrey, chanoine à Chambéry, avec note manuscrite à l’encre sur une garde : «Outre la matière dont il traite et le nom de son auteur, ce livre est remarquable, surtout par ce qu’il a appartenu au grand St François de Sales, comme l’atteste l’inscription ci-contre. Il m’est agréable de le faire passer en propriété à la Bibliothèque déjà si précieuse des RR. PP. Capucins de cette ville. Chambéry 1er Mars 1842». –  Bibliothèque  des  capucins  de  Chambéry (étiquette imprimée sur les premiers contre plats et deux cachets au bas du titre). –  La  note manuscrite  en  latin mentionnant  deux  autres  ouvrages  de  Tiraqueau (quatre lignes à l’encre noire sur le premier contre plat) est peut-être aussi de la main de saint François de Sales.Coins émoussés, mors supérieur fendu en tête ; quelques taches sans gravité. 8000/12000
Rare pour ne pas dire unique, j’irai peut-être le regarder d’un peu plus près à l’exposition pour vérifier si y une simple apposition de mes mains sur l’ouvrage peut au choix, soit me guérir de quelques maux, soit ressouder son mors. Dans ce dernier cas, je serai alors en bonne voie de rejoindre Sainte Wiborade, la Sainte patronne des bibliophiles.
H

1 Commentaire

  1. C'est drôle de citer P Bérès dans cet article, il fut en son temps un très grand manipulateur…allant même jusqu'a maquiller/embellir des envois (Baudelaire à Verlaine…).

    On pourrait résumer ce comportement par une expression: lA TENTATION DU LIBRAIRE!

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