D’actualité: la bibliodépression ou la quasi fin du monde pour le Bibliophile

Chers lecteurs du blog du Bibliophile,

L’histoire que je vais vous conter est en un sens banale, mais non moins importante. Il y a quelques mois j’ai décelé chez le créateur du blog du Bibliophile, Hugues pour le nommer, les symptômes inquiétants d’un mal qui peut ici tous nous ronger un jour : La terrible, l’affreuse, la redoutée bibliodépression. Je sais que le sujet est tabou, que beaucoup préfèrent ignorer la maladie et la cacher sous une douce garde moirée comme on enfouit un secret honteux sous le tapis moelleux du salon et croyez bien que j’ai peine à l’aborder; mais il m’a semblé judicieux d’enfin crever cet abcès qui a mis au tapis des bibliothèques entières et ruiné des réputations jusqu’alors sans tâche.
Le statut d’amateur dont je m’honore ne m’empêchant pas de dévoiler des secrets que les professionnels s’interdisent de divulguer, je vais parler. Pour les jeunes générations bien sûr, mais aussi pour les plus âgés, car, quand le mal frappe tardivement, il se révèle souvent des plus insidieux et il est parfois trop tard pour y remédier.
L’auteur au chevet du rédacteur du Blog du BibliophileHugues me pardonnera, je le souhaite, de dévoiler son intimité dans ce qui va suivre. Il est, je le sais, mal avisé de tirer des conclusions générales d’un cas particulier, aussi ne voyez en Hugues qu’une froide et clinique illustration du grand mal. La seule limite que je ne franchirai pas sera celle de la bibliothèque à coucher, car le sujet n’est pas ici de dévoiler les maroquineries orgiaques dans lesquelles notre bon ami se livre à corps perdu et dont on ne saurait finalement lui tenir rigueur. C’est là une bien maigre perversion. 
J’ai commencé à m’inquiéter à son sujet il y a plusieurs mois de cela. Rien de bien grave, juste quelques signaux étranges au détour de quelques conversations. Aussi l’ai-je entendu prononcer quelques bizarreries telles que « Capé finalement, c’est pas si mal… », « Elle claque cette reliure en veau non ? », ou encore un « Ah non je ne suis pas au courant de cette vente ». Bien bon me disais-je, rater une vente prestigieuse, cela arrive, Capé, passe encore, et même si le veau m’avait davantage inquiété, je ne voyais là qu’une de ces normales interrogations pouvant saisir n’importe quel bibliophile au sujet de l’orientation de sa bibliothèque, bref, une tocade, une simple fièvre passagère dont on se remet vite.
Hélas, je crois que déjà à ce moment, la bête immonde et impie s’était emparée de lui, et ce que je prenais pour de pardonnables faux-pas (bien que je fusse parfois choqué, pensez, du veau !) étaient en fait les prémices de ce mal sournois, la bibliodépression. Elle répandait déjà ses miasmes dans l’intellect de mon délicat ami et je ne fus pas long à établir un indiscutable diagnostic. Ah ! Je me souviens de ce samedi comme d’hier, nous écoutions un enregistrement pirate d’un concert de Nirvana, que j’avais fait, jadis, lors d’un périple intellectuel aux USA, la divine patrie des reliures abimées et chères. Accompagnés par cette douce mélopée, tout absorbés moi par une bière fraîche, lui par une austère tisane – mais ensemble par un beau catalogue – j’entendis sortir de sa bouche une phrase qui me fit comme un électrochoc, jugez plutôt : « Et si je m’étais trompé ? Si les reliures d’époque étaient en fait le seul choix qui s’impose ? Lortic et Marius Michel ne sont que des erreurs temporelles sur des ouvrages du XVIIIe ! »    
Cette réflexion parfaitement incongrue de sa part, lui qui avait construit sa bibliothèque précisément sur cette -contestable même si je n’ai jamais rien dit – faille spatio-temporelle, fut le point de départ de semaines et de mois hallucinés. Tout y passa, un engouement subit pour les incunables « Les plus beaux livres du monde, mais rends toi compte un peu ce livre a plus de 500 ans ! », suivi d’un brusque rejet des reliures signées jugées trop snob, puis une passion dévorante pour la basane accompagnée de cris lugubres qui résonnent encore en moi : »La basane ! La reliure du peuple ! ». Des théories loufoques : Un rejet du marché traditionnel du livre -il ne faisait plus que les petits vides greniers de campagne, persuadé d’y trouver la perle de sa collection-, et puis soudain une brusque ruade, prêt à dépenser la fortune de son foyer dans une vente pour un Pompadour ! (Dont je le dissuadais finalement sur le fil du rasoir). 
L’abattement aussi, souvent, rejetant pratiquement tous les exemplaires qui jadis pouvaient le faire rêver, ne faisant plus aucune acquisition, levant à peine le sourcil sur un mirifique La Fontaine relié en maroquin par Lortic et jamais passé sur le marché. Il envisagea un temps de passer sa bibliothèque au fil pour recommencer à zéro une collection d’Elzevier, « la noblesse de nos ancêtres bibliophiles, le retour aux sources ! » disait-il. Un soir qu’il était au plus mal, terrassé par cette obscure gangrène, je l’entendis déblatérer à moitié conscient sur la possibilité théorique d’une collection en peau de Martiens d’ici l’horizon 2060…

Egaré, pour ne dire perdu, laissant stagner sa bibliothèque dans un demi coma, vendant parfois sur un coup de tête, n’achetant plus rien… Tel était-il devenu. Horrifié, oui, je l’étais, peiné surtout. La passion des livres le quittait petit à petit. Ne sachant plus pourquoi il possédait des livres, il était devenu incapable d’en avoir de nouveaux, et encore moins de choisir lesquels. La frontière entre le tout et le rien est frêle, une peau fragile prompte à se rompre. Il est facile de se perdre dans les livres, sous les livres, de ne plus voir en eux qu’un vain parcours vers ce qu’on sait ne jamais pouvoir atteindre, sentiment douloureux, qui fait de nos livres jadis aimés des ennemis qui nous tourmentent. Leur attribuer une signification plus grande que leur simple existence physique et matérielle ne leur donne pas… en faire autre chose que des objets, les transcender, tout cela est aussi noble et passionnant que risqué.
Il était en proie à ces affres qu’aucun d’entre nous ne peut avoir la certitude de ne pas éprouver un jour, et c’est tant mieux, la perspective inverse serait moins dangereuse mais bien fade. Cependant, il faut savoir s’en prévenir je crois, sous peine d’irrémédiable catastrophe.
Si il n’avait plus le goût des livres, il fallait lui redonner le goût d’un livre. Une bibliothèque, du moins est-ce mon idée, ne peut être que l’addition d’un exemplaire, d’un autre exemplaire et encore d’un autre. Ce ne sont pas des livres, jamais, ce sont un livre à chaque fois. Et une bibliothèque composée d’un seul exemplaire ne me paraîtrait pas farfelue, pourquoi pas ? Juste un.
L’appétit venant en mangeant, je décidai alors de procurer à mon bon ami un objet illustrant au propre comme au figuré cet adage plein de bon sens. 

Tout doucement, il recouvrit son appétit. J’avais pris soin d’ouvrir sur le lutrin quelques exemplaires qu’il affectionnait, accompagnés de quelques tartines sur lesquelles il n’est jamais présomptueux d’étaler sa confiture. Il pouvait ainsi s’adonner à son vice pour les boissons non alcoolisés tout en caressant d’élégantes peaux, passant délicatement ses doigts sur le creux des fers en fermant les yeux – cette joie de pouvoir identifier un fer à l’aveugle, tel un joueur d’échec maîtrisant à la perfection son échiquier mental – n’ayant sous les yeux qu’un livre, un seul à la fois. Libre était-il d’en tourner les pages.
Et il finit par tourner la page, la noire. Je m’en rendis compte lorsqu’il fit l’acquisition d’un joli petit maroquin comme il en existe tant, mais qui ne sont pourtant qu’un. Il le rangea dans sa bibliothèque avec une certaine nonchalance et il est vrai peu d’entrain. Le lendemain il le reprit en main, le soupesant, le faisait tourner entre ses doigts. Ce petit manège dura une semaine; il le feuilletait au passage, repérant quelques petits défauts et des qualités, la première étant probablement qu’il avait la conviction que ce serait un livre qu’il n’oublierait pas.
Je cessais alors de m’inquiéter.
Nicolas.

La lettre du bibliophile

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Les Livres qu’on ne vendra jamais

Les Livres qu'on ne vendra jamais

par Hugues O, bibliophile sans fonction, membre de la Guilde par auto-cooptation.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe, dans toute bibliothèque constituée avec soin, une catégorie de livres que l’on ne vendra jamais. Ni par nécessité financière, ni pour faire de la place, ni même à l’approche de la mort. Ces volumes ne sont pas forcément les plus rares, ni les plus beaux, ni les plus précieux selon les critères marchands. Mais ils sont intouchables.

Pourquoi ? C’est la question que je me suis posée en regardant mes propres étagères, un soir d’hiver où je venais de me séparer de plusieurs dizaines de livres qui ne m’évoquaient plus rien. Certains partaient sans regret. D’autres avec un pincement au cœur. Mais il y en avait — une vingtaine, peut-être — que je n’avais même pas envisagé de vendre. Pas par calcul. Pas parce qu’ils étaient invendables. Simplement parce que l’idée même ne m’avait pas effleuré.

Ces livres-là forment le noyau dur de toute collection, d’une vie, donc. Ils sont le cœur vivant de la bibliothèque, ce qui reste quand tout le reste a disparu. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ils ne se définissent pas par leur valeur objective, mais par l’attachement irrationnel qu’on leur porte.

Je vais vous parler de quelques-uns de ces livres, même si les ouvrages eux-mêmes importent moins que le lien spécial qui m’unît à chacun d’eux; des miens, et ceux d’autres bibliophiles que j’ai connus. Parce qu’à travers eux, c’est toute l’intimité de la bibliophilie qui se révèle.


I. Le premier livre : celui qui a tout déclenché

Chaque bibliophile se souvient de son premier livre ancien. Pas nécessairement le premier qu’il a acheté par hasard, mais le premier qu’il a voulu acheter. Celui qui a marqué le début de la collection consciente.

Pour moi, c’était un petit in-12 relié en basane brune, dos à nerfs fatigué, Racine, XVIIIème. Je l’avais trouvé chez un bouquiniste du marché Brassens, un après-midi de juin. Le libraire m’avait demandé cinquante francs. J’en avais quarante. Il avait accepté.

Ce livre ne vaut presque rien. La reliure est médiocre, l’édition courante, l’état moyen. Mais c’est celui-là qui m’a fait basculer. En le tenant dans mes mains, j’ai compris que je pouvais posséder un fragment du XVIIIe siècle. Pas un fac-similé, pas une reproduction : un vrai livre, imprimé il y a plus de deux cents ans, touché par des mains disparues.

Ce jour-là, je suis devenu bibliophile.

Je ne vendrai jamais ce Racine. Même si je devais tout vendre, je le garderais. Parce qu’il ne représente pas seulement un livre, mais une conversion. Le moment où ma vie a pris une direction que je n’avais pas prévue.

J’ai entendu des histoires similaires chez d’autres collectionneurs. Un libraire parisien m’a raconté qu’il gardait précieusement un exemplaire médiocre de Voltaire, acheté à quinze ans avec son argent de poche. « Ce livre m’a appris que je pouvais être propriétaire de quelque chose qui avait traversé les siècles. Depuis, je n’ai jamais arrêté. »

Le premier livre n’est jamais le plus beau. Mais c’est toujours le plus important.


II. Le livre hérité : la mémoire familiale

Certains livres ne se vendent pas parce qu’ils portent en eux une mémoire familiale. Ils ont appartenu à un grand-père, une tante, un parent disparu. Leur valeur n’est pas bibliophilique : elle est affective.

Je possède ainsi un exemplaire des Fables de La Fontaine, édition illustrée de 1880, reliure demi-chagrin. Rien d’exceptionnel. Mais c’était le livre préféré de mon grand-père. Enfant, il me le lisait à voix haute.

Quand il est mort, ce livre m’est revenu. Je ne l’ai jamais ouvert depuis. Mais je sais qu’il est là, sur l’étagère, et qu’il ne partira jamais.

Un autre bibliophile, rencontré lors d’une vente, m’a confié garder un missel de 1850, hérité de sa grand-mère. « Elle ne savait pas lire, m’a-t-il dit. Mais elle regardait les images. Ce livre a accompagné toute sa vie. Je ne peux pas m’en séparer. »

Ces livres-là ne sont pas des objets de collection au sens strict. Ils sont des reliques. Et les reliques, par définition, ne se vendent pas.


III. Le livre trouvé : la chance pure

Il existe des livres qu’on ne vendra jamais parce qu’on sait qu’on ne les retrouvera jamais. Pas parce qu’ils sont introuvables en soi, mais parce que les circonstances de leur acquisition étaient uniques.

J’ai ainsi acheté, il y a quinze ans, un gothique sur la guerre de Troie, pas dans une vente, ni chez un libraire mais presque, par hasard.

Cet exemplaire vaut aujourd’hui plusieurs milliers d’euros. Mais je ne le vendrai jamais. Pas par cupidité — au contraire, je pourrais facilement le revendre avec un profit considérable. Mais parce que cette découverte relève du miracle.

Combien de fois dans une vie trouve-t-on un tel ouvrage en dehors des circuits traditionnels, pour tout vous dire, au coin d’une rue. Une fois, peut-être. Jamais deux.

Ce livre est la preuve matérielle que la chance existe. Que le hasard peut sourire. Que les bibliothèques inattendues existent encore, cachées dans des greniers oubliés. Le vendre reviendrait à trahir cette chance.

Un autre collectionneur m’a raconté une histoire semblable. Il avait trouvé un incunable dans une brocante de village, vendu comme « vieux livre en latin ». « Je ne le vendrai jamais, m’a-t-il dit. Parce que ce livre m’a trouvé, pas l’inverse. Et on ne vend pas ce qui vous a choisi. »


IV. Le livre taché : l’imperfection assumée

Paradoxalement, certains livres qu’on ne vendra jamais sont des exemplaires défectueux. Incomplets, tachés, restaurés maladroitement. Des livres que personne ne voudrait acheter, mais qu’on garde précieusement.

Je possède un petit volume de Ronsard, édition du XVIe siècle, qui porte une large tache d’encre sur la page de titre. Quelqu’un, il y a quatre cents ans, a renversé son encrier. La tache a traversé plusieurs feuillets. L’exemplaire est techniquement « défectueux ».

Mais je l’aime pour cette raison même.

Cette tache me rappelle que les livres anciens n’étaient pas des objets de musée. Ils étaient utilisés, malmenés, tachés. Ils vivaient. Et cette vie-là, avec ses accidents, ses maladresses, ses traces humaines, est précisément ce qui me touche.

Un bibliophile anglais, que j’ai rencontré à Londres, gardait un Shakespeare du XVIIIe siècle dont plusieurs pages étaient brûlées sur les bords. « Un incendie, probablement, m’a-t-il dit. Mais ce livre a survécu. Il a failli disparaître, et il est encore là. Je ne peux pas le vendre. Ce serait comme trahir sa résistance. »

Les livres parfaits impressionnent. Les livres imparfaits émeuvent.


V. Le livre fétiche : celui qu’on relit

Il y a aussi des livres qu’on ne vend pas parce qu’on les relit. Pas pour leur valeur bibliophilique, mais pour leur contenu.

Je possède une édition originale des Fleurs du Mal, qui a appartenu à un grand bibliophile. Même s’il se présente dans une reliure modeste, et même s’il porte quelques annotations anciennes griffonnées au crayon. Cet exemplaire est devenu mon Baudelaire. Il n’est plus seulement un objet de collection, c’est un compagnon de pensée.

Je pourrais (essayer d’) acheter une édition plus belle, plus rare, mieux reliée. Mais ce serait un autre livre. Celui-ci, avec ses coins légèrement émoussés, sa provenance, son texte et ses annotations, c’est le mien.

Un ami bibliophile m’a confié garder un Montaigne qu’il a acheté à vingt ans et qu’il relit depuis trente ans. « Chaque fois que je le rouvre, je retrouve mes anciennes annotations. Je vois ce que je pensais à vingt ans, à trente ans, à quarante ans. Ce livre est devenu une sorte de journal intime. »

Ces livres-là ne sont plus des objets de collection. Ils sont des objets de vie.


VI. Le livre témoin : celui qui a vu quelque chose

Certains livres deviennent intouchables parce qu’ils ont été témoins d’un moment important de notre existence.

Je possède un exemplaire de Flaubert, Madame Bovary, édition de 1857. Je l’avais emporté lors d’un voyage en Italie, il y a vingt ans. Je l’ai lu dans un train, puis sur une terrasse à Florence, puis dans une chambre d’hôtel à Rome. Ce livre a accompagné dix jours de ma vie que je n’oublierai jamais.

Aujourd’hui, quand je le prends en main, je ne vois pas seulement Flaubert. Je revois Florence, la lumière sur l’Arno, la terrasse du café où j’ai suivi Emma. Ce livre est devenu un déclencheur de mémoire.

Je ne le vendrai jamais. Non pas parce qu’il est rare (il ne l’est pas tant que clea), mais parce qu’il porte en lui un fragment de ma propre histoire.

Un autre collectionneur m’a raconté qu’il gardait un livre qu’il avait acheté le jour de la naissance de sa fille. « Ce n’est même pas un bon livre, m’a-t-il dit. Mais je l’ai acheté ce jour-là. Et maintenant, chaque fois que je le vois, je pense à elle. »

Ces livres sont des ancres temporelles. Ils fixent des moments qui, sans eux, se dissoudraient dans l’oubli.


VII. Le livre offert : l’amitié matérialisée

Les livres offerts occupent une place particulière. Ils ne sont jamais vraiment à nous : ils restent liés à celui qui les a donnés.

J’ai reçu, il y a quinze ans, un exemplaire des Rêveries du promeneur solitaire, édition du XIXe siècle, offert par un ami bibliophile aujourd’hui disparu. Une simple dédicace à la page de garde : « Pour Hugues, qui comprend. — J., 2009. »

Ce livre est modeste. Mais je ne le vendrai jamais. Parce qu’il est tout ce qui me reste de cet ami. Quand je le prends en main, je retrouve sa voix, son sourire, nos conversations interminables sur la bibliophilie.

Un autre collectionneur m’a confié qu’il gardait un livre que son père lui avait offert pour ses dix-huit ans. « Mon père n’était pas bibliophile. Il ne comprenait pas ma passion. Mais il a fait l’effort de m’offrir un livre ancien. C’était sa manière de me dire qu’il acceptait ce que j’étais. »

Ces livres-là ne sont pas seulement des objets. Ils sont des preuves d’amour.


VIII. Le livre-projet : celui qu’on garde pour plus tard

Il y a aussi des livres qu’on ne vend pas parce qu’ils représentent un projet futur. Un livre qu’on n’a pas encore lu, mais qu’on va lire. Un jour. Peut-être.

Je possède ainsi un exemplaire de Dante, La Divine Comédie, édition italienne du XVIe siècle, que je n’ai jamais ouvert. Je l’ai acheté il y a dix ans, avec l’idée de le lire en italien. Mais je n’ai jamais trouvé le temps. Ou le courage… d’apprendre l’italien!

Pourtant, je ne le vendrai pas. Parce que ce livre représente une promesse que je me suis faite. Un jour, je le lirai. Et ce jour-là, quelque chose changera.

Un bibliophile parisien m’a raconté qu’il gardait un Proust qu’il n’avait jamais lu. « Je l’ai depuis vingt ans. Je sais que je devrais le lire. Mais tant que je ne l’ai pas lu, je peux encore me dire que je vais le faire. Le vendre, ce serait renoncer. »

Ces livres sont des horizons. On ne les atteint jamais, mais on marche vers eux.


IX. Le livre impossible à remplacer

Enfin, il y a des livres qu’on ne vend pas parce qu’on sait qu’on ne pourra jamais les remplacer. Pas parce qu’ils sont rares en soi, mais parce que l’exemplaire précis qu’on possède est unique.

Je possède un exemplaire de Voltaire, Candide, édition de 1759, avec des annotations manuscrites en marge. Ces notes ne sont pas de Voltaire. Elles sont d’un lecteur anonyme du XVIIIe siècle, qui a commenté le texte avec humour, parfois avec ironie, souvent avec intelligence.

Cet exemplaire n’est pas rare, il se trouve régulièrement en vente. Mais ce Candide-là, avec ces annotations-là, est unique. Si je le vends, il disparaîtra. Pas matériellement : quelqu’un d’autre le possédera. Mais pour moi, il sera perdu.

Un autre collectionneur m’a confié qu’il gardait un livre avec une dédicace manuscrite de l’auteur à un lecteur inconnu. « Cette dédicace ne vaut rien sur le marché. L’auteur n’est pas célèbre. Mais elle témoigne d’un moment, d’une rencontre, d’une vie. Si je vends ce livre, cette trace disparaît. »

Ces livres sont irremplaçables non pas par leur rareté, mais par leur singularité.


X. Conclusion : l’attachement irrationnel

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : les livres qu’on ne vendra jamais ne se définissent pas par des critères objectifs. Ils ne sont ni les plus rares, ni les plus beaux, ni les plus précieux.

Ils sont ceux auxquels on est attaché.

Et cet attachement est fondamentalement irrationnel.

On peut tenter de le justifier : « Ce livre a une histoire », « Il appartenait à mon grand-père », « Je l’ai trouvé par hasard ». Mais au fond, ces justifications sont secondaires. L’essentiel, c’est qu’on ne veut pas s’en séparer. Point.

La bibliophilie rationnelle, celle qui calcule, compare, évalue, a sa place. Mais elle s’arrête devant ces livres-là. Parce qu’ils relèvent d’un autre ordre : celui de l’affection, de la mémoire, du lien intime.

Charles Nodier écrivait, dans ses Mélanges (1829) : « Un bibliophile possède deux bibliothèques. Celle qu’il montre, et celle qu’il cache. La première impressionne. La seconde le constitue. »

Les livres qu’on ne vendra jamais forment cette bibliothèque cachée. Celle qu’on ne montre à personne, parce qu’elle est trop personnelle. Celle qui dit qui nous sommes, bien mieux que nos plus beaux maroquins.

J’ai enfin… un ouvrage auquel je suis « irrationnellement » attaché… un Cazin qui est le seul objet sur lequel mon chiot avait choisi d’exercer ses jeunes canines. Mon golden retriever a désormais 5 ans, nous avons encore une dizaine de belles années devant nous, mais un jour la vie nous séparera, et logiquement, il partira avant moi.

Je sais déjà qu’après son départ, quand je regarderai ce petit livre, quelques larmes couleront. Il faut « avoir » un animal pour comprendre cela. Ce petit livre nous relie à jamais, ce jeune chien et moi. Je ne le vendrai jamais… ceci, il n’est pas certain que je te trouve un acheteur, les marges sont un peu courtes 🙂

Reconstitution de la scène de crime

Épilogue : et pourtant, un jour…

Il faut pourtant dire une dernière chose.

Un jour, tous ces livres seront vendus.

Pas par nous. Mais par nos héritiers, ou les leurs, qui ne comprendront pas pourquoi nous les gardions. Pour eux, ces volumes ne seront que des objets anciens, sans histoire, sans mémoire. Ils les vendront, ou les donneront, ou les jetteront.

Et c’est normal.

Parce que l’attachement ne se transmet pas. On peut transmettre un livre, pas l’amour qu’on lui portait.

Alors, profitons-en. Gardons ces livres tant que nous sommes vivants. Relisons-les, touchons-les, regardons-les. Souvenons-nous pourquoi nous ne voulons pas nous en séparer.

Et quand viendra le moment où nous ne serons plus là, qu’ils partent. Qu’ils trouvent d’autres mains, d’autres regards, d’autres attachements.

Car un livre qu’on ne vendra jamais, c’est un livre qu’on ne vendra jamais soi-même.

Après, l’histoire continue.

Hugues

GUILDE · MS · MÉD · XXII · s.l. · s.d.

Bibliographie évoquée :

  • NODIER, Charles. Mélanges tirés d’une petite bibliothèque, Paris, Crapelet, 1829.
  • UZANNE, Octave. La Reliure moderne, artistique et fantaisiste, Paris, Rouveyre, 1887 (sur l’attachement aux objets-livres).

Note finale :
Après avoir écrit ce texte, j’ai regardé à nouveau mes étagères. J’ai compté : vingt-trois livres que je ne vendrai jamais. Peut-être vingt-quatre. Demain, peut-être vingt-cinq. L’attachement grandit avec le temps.

6 Commentaires

  1. La confusion recouvrir/recouvrer est un affreux et malheureux classique. Qui cette fois donne l'occasion de découvrir cette très amusante note de Jules Renard (Merci Alain, c'est savoureux).

    Nicolas

  2. N'étant pas bibliophile je lis et même je relis mes livres, comme par exemple en ce moment, le remarquable et imposant ouvrage "Histoire de la photographie" de Lécuyer.
    La photographie a vécu quelque chose de similaire au phénomène décrit dans le billet de Nicolas.
    Au tout début, il y eu Niepce et Daguerre, le premier voulant imiter la gravure et le second voulant atteindre la perfection dans la netteté des images. Celui-ci et ses successeurs l'emportèrent pendant un certain temps, jusqu'à ce que des esthètes viennent troubler la sérénité, discréditant les photographies trop parfaites, pour engendrer un courant de plus en plus "pictorialiste", poussant finalement les choses jusqu'à ce qu'elles ne ressemblent plus à rien. Ceci engendra bien sûr une saine réaction et un retour à la vocation première, constatant qu'on pouvait très bien faire de l'art avec un procédé technique et sans artifices, le graveur utilise bien un burin ou une échoppe et grave sa plaque dans un bain d'acide ; dès lors pourquoi refuser au photographe la liberté d'utiliser son appareil et des procédés purement chimiques pour développer ses clichés.
    Ces préoccupations sont aujourd'hui bien vaines, la photographie numérique ayant complètement bouleversé la donne, l'ordinateur permettant de jouer, au grè des caprices, à Félix Nadar ou à Léonard Misonne.
    Espérons et prions pour que le livre ne termine pas ainsi sa longue carrière, dans le gouffre du numérique, sans couleur, sans odeur et sans la moindre saveur, se passant effrontément du veau, du parchemin, du maroquin et de toute dorure et mosaïque.

    René

  3. Billet très inspiré plein de charme et d’humour.
    Insidieusement une erreur s’y est glissée, échappée à son auteur dans le feu de l’action : la confusion recouvrir/recouvrer. Il recouvrit l’appétit pour il recouvra.

    Dans son journal Jules Renard note :
    « Il recouvrit la raison », écrivait Marcel L’Heureux dans un de ses contes.
    – Il doit y avoir une faute d’orthographe, dit Fénéon. C’est la maison, qu’il voulait dire…

  4. oui, Hugues a tenu des propos inquiétants parfois… "partir en vacances en famille, ou acheter ce Voltaire en maroquin d'époque ?" il faut se reprendre que diable ! les Iles seront toujours là, alors que ce livre, lui…

  5. Merci Nicolas pour ce joli billet. J’avais bien remarqué, moi aussi, que Hugues n’allait pas bien… Il faut dire que je suis bien placé pour repérer précocement les symptômes de cette bibliodépression ; j’en suis, moi-même, touché !

    La maladie est insidieuse et touche aussi les professionnels. Heureusement, c’est à peine si mes clients s’en aperçoivent…
    Les plus grands cliniciens vous diront qu’un des premiers signes de l’affection se traduit par un plaisir immodéré pour le malade à renifler des reliures en skivertex. Chez d’autres, l’amour du cuir ne disparait pas mais se transforme. On m’a parlé, par exemple, d’un bibliophile qui aurait vendu quelques-uns de ses plus beaux maroquins pour s’offrir une paire de richelieus vernis bicolores, noir et blanc, d’une grande marque anglaise…

    Le symptôme le plus classique se traduit cependant, chez l’amateur de livres précieux, par un désintérêt pour les ouvrages qui couvrent les rayonnages de sa bibliothèque et par une élimination de tous les exemplaires inutiles ou superflus sur ses étagères. Certains les jettent ; beaucoup les vendent… Tel des Esseintes, le bibliodépressif concentre alors son reste de passion sur un seul thème ou sur un seul auteur, peu connu de préférence.

    Alors que le bibliophile ne lit pas, le bibliodépressif peut, par contre, se remettre à lire. Personnellement, je passe mes nuits à relire l’ancien et le nouveau testament en espérant qu’avec un miracle, je sois bientôt guéri. Pierre

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