Cahiers de la Guilde, Les Bibliophiles Français du XIXe Siècle, une renaissance du goût

La Société des Bibliophiles français naît en 1820 à la bibliothèque de l’Arsenal, autour de Charles Nodier. Viendront les Cent Bibliophiles et les Amis des Livres en 1874, les Bibliophiles contemporains en 1889. Entre-temps, la Révolution avait dispersé les bibliothèques des princes et des prélats.

Par un bibliophile français, membre de la Guilde des Bibliopolicés, et membre imaginaire de la Société des Amis du Livre

Amis bibliophiles, bonjour,

« Une bibliothèque bien composée est une galerie de portraits moraux ; c’est l’âme des siècles précieusement conservée. » écrivait Octave Uzanne en 1888 dans Le Miroir du Monde. Cette formule dit tout de l’esprit qui anima la bibliophilie française au XIXᵉ siècle, âge d’or d’une passion transfigurée. Après les bouleversements révolutionnaires, la France vit émerger une génération d’amateurs éclairés qui, dans leurs cabinets feutrés ou leurs salons bruissant de conversations érudites, redéfinirent l’art de collectionner. Plus qu’un simple goût, ce fut une véritable renaissance du culte du livre, un art de vivre autant qu’un acte de résistance à l’industrialisation croissante de l’imprimé.

Héritiers des Lumières et enfants du romantisme

La Révolution avait dispersé les grandes bibliothèques aristocratiques ; les ventes publiques de la fin du XVIIIᵉ et du début du XIXᵉ permirent aux nouveaux amateurs de constituer leurs collections. Ceux-ci n’étaient plus des princes fastueux ou des prélats fortunés, mais des hommes de loi, des écrivains, des hauts fonctionnaires ou de riches bourgeois. Le livre devint à la fois instrument de distinction sociale et refuge intime.

Charles Nodier en incarne le modèle le plus éclatant. Ce romantique fervent, bibliothécaire de l’Arsenal, réunit autour de lui un cénacle où se pressaient jeunes poètes, artistes et érudits. On y respirait l’odeur du vieux maroquin et l’on y célébrait l’édition originale des grands textes modernes : Hugo, Lamartine, Musset. Nodier n’aimait pas seulement les livres, il savait les faire aimer, et sa passion pour les exemplaires rares marqua durablement la sensibilité bibliophilique française.

Dans son sillage se formèrent les premières sociétés bibliophiliques structurées : la Société des Bibliophiles français, fondée en 1820 autour de Nodier à la bibliothèque de l’Arsenal, avec la participation de grands érudits comme Antoine-Augustin Renouard. Le libraire-éditeur Joseph Techener, bien qu’il n’en soit pas le fondateur, y prit rapidement place et y joua un rôle de premier plan. Plus tard vinrent les Cent Bibliophiles (1874), les Amis des Livres (1874) et les Bibliophiles contemporains (1889), autant de cercles où l’on échangeait tirages de luxe et éditions restreintes, souvent accompagnées de gravures originales.

Le reste du cahier passe aux ateliers : les in-octavo de Damase Jouaust taillés à la manière des Elzéviers, les doublures de maroquin de Trautz-Bauzonnet et de Lortic, et la bibliothèque de Paul Gallimard, dont les ventes du XXᵉ siècle ont donné le prix.

Les artisans d’un goût nouveau : libraires, imprimeurs et relieurs

La bibliophilie du XIXᵉ ne saurait être comprise sans les figures de passeurs que furent les libraires et imprimeurs spécialisés. Joseph puis Léon Techener donnèrent à leur maison du Palais-Royal une aura considérable, rééditant des textes rares en tirages élégants. Damase Jouaust, quant à lui, fondateur de la Librairie des Bibliophiles, fit revivre l’esprit des Elzéviers, ressuscitant l’art du petit in-octavo raffiné et soigné. Ambroise Firmin-Didot, héritier d’une dynastie typographique, poussa plus loin encore la recherche de perfection matérielle, publiant de splendides éditions illustrées et se passionnant pour l’histoire de l’imprimerie.

Aux côtés de ces éditeurs, les relieurs donnèrent au XIXᵉ siècle certaines de ses plus hautes réussites. Trautz-Bauzonnet, Lortic, Chambolle-Duru, Marius-Michel rivalisèrent de virtuosité. Leurs reliures mosaïquées, leurs dos richement ornés, leurs doublures de soie ou de maroquin firent de chaque volume une œuvre d’art unique. Le bibliophile ne se contentait pas d’acquérir : il commandait, il transformait, il « habillait » son livre comme un aristocrate habille un invité d’honneur. Le livre devint ainsi le miroir du goût personnel, parfois jusqu’au maniérisme.

Figures emblématiques : collectionneurs et érudits

Aux côtés de Nodier et d’Uzanne, une pléiade d’amateurs marqua le siècle. Ernest Quentin-Bauchart, demeure l’un des érudits les plus remarqués de son temps. Eugène Paillet, magistrat et collectionneur, rassembla des incunables et des éditions gothiques, affirmant la continuité d’un intérêt pour le Moyen Âge. Paul Gallimard, mécène et ami des impressionnistes, réunit une somptueuse bibliothèque d’illustrés modernes et de manuscrits littéraires, dont la réputation brilla jusque dans les ventes du XXᵉ siècle.

Et comment oublier Paul Lacroix, dit le « Bibliophile Jacob », conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal après Nodier ? Polygraphe infatigable, vulgarisateur de génie, il sut mettre à la portée d’un large public les trésors de l’histoire du livre, tout en cultivant ses propres manies d’amateur. Il affirmait, non sans ironie, que « les livres modernes sont le triomphe du commerce, mais les livres anciens sont le triomphe du goût » — une formule qui résume bien la méfiance d’alors face à la production industrielle envahissant les étals.

Octave Uzanne, l’esthète fin-de-siècle

Nul mieux qu’Octave Uzanne n’incarne la métamorphose de la bibliophilie en art total. Éditeur raffiné, écrivain aux chroniques mordantes, fondateur des Bibliophiles contemporains, il fit collaborer artistes et graveurs de premier plan : Rops, Grasset, Mucha. Ses livres, tirés à très petit nombre, soignés jusqu’au fétichisme, marient texte, illustration et typographie dans un ensemble raffiné, parfois précieusement décadent. Uzanne voyait dans le livre l’équivalent d’un bijou, un objet de luxe destiné à séduire l’œil autant que l’esprit.

Ses Caprices d’un bibliophile ou son Paroissien du célibataire sont autant de manifestes d’une bibliophilie nouvelle, teintée d’humour, d’érotisme feutré et de dandysme. Le bibliophile ne se contente plus de vénérer les grands textes : il s’invente comme créateur, critique, styliste de sa propre passion.

Pratiques et rites de possession

Ce qui distingue la bibliophilie du XIXᵉ, c’est l’importance accordée à la matérialité et à la mise en scène. L’édition originale devient un fétiche : on recherche le premier tirage des grands romantiques, l’exemplaire sur papier de Hollande ou de Chine, lavé, non rogné, enrichi d’un envoi. Les collectionneurs s’attachent aux provenances, aux ex-libris, aux reliures d’époque. Certains vont jusqu’à composer des exemplaires uniques, en réunissant illustrations originales, lettres autographes, gravures intercalées.

La vente publique devient le théâtre privilégié de cette passion. Les catalogues de vente, rédigés avec un luxe de détails, sont eux-mêmes collectionnés, annotés, reliés. Ils forment aujourd’hui une documentation essentielle pour l’histoire des bibliothèques privées. Un bibliophile du XIXᵉ ne se contentait pas d’acheter : il assistait, il commentait, il faisait partie d’une société discrète où chacun observait le goût des autres.

Entre résistance et modernité

Le XIXᵉ siècle est un moment charnière : d’un côté la nostalgie des grandes bibliothèques d’Ancien Régime, dispersées mais toujours rêvées ; de l’autre, la montée en puissance d’un marché moderne, animé par les ventes, les libraires spécialisés et les sociétés bibliophiliques. La production industrielle, avec ses millions de volumes standardisés, suscita chez les amateurs le besoin d’affirmer une contre-culture de l’exception.

Ainsi, tandis que la grande édition populaire triomphait, le bibliophile cultivait la rareté, la singularité, l’ornement. Son geste était en un sens conservateur : sauver le beau livre dans un monde qui tendait à l’homogénéité. Mais il fut aussi moderniste : par le recours à des illustrateurs contemporains, par le goût des éditions à tirage limité, par l’attention portée à l’objet en tant qu’œuvre d’art autonome.

Héritage vivant

L’influence des bibliophiles du XIXᵉ siècle demeure aujourd’hui tangible. Les grandes institutions publiques — la Bibliothèque nationale de France, la Mazarine, l’Arsenal — doivent beaucoup aux collections dispersées de ces amateurs. Leurs ventes, leurs catalogues annotés, leurs exemplaires enrichis forment une mémoire matérielle que l’historien du livre ne cesse de consulter.

Plus profondément, leur conception du livre comme objet d’art, comme miroir du goût, continue de hanter la bibliophilie contemporaine. L’édition originale, la reliure de créateur, le tirage restreint, l’illustration originale : autant d’exigences qui demeurent vivaces. Et la figure d’Uzanne, toujours redécouverte, rappelle que le bibliophile peut être à la fois érudit, créateur et styliste.

Les bibliophiles français du XIXᵉ siècle ne furent pas de simples amateurs du passé. Ils incarnèrent une renaissance, en élevant le livre au rang d’œuvre d’art et en affirmant, face à la standardisation, la primauté du goût et de la rareté. Ils furent des héritiers, certes, mais aussi des inventeurs. Leur legs n’est pas seulement constitué de reliures somptueuses et d’exemplaires uniques : il réside dans une manière de regarder le livre comme un être vivant, susceptible de refléter l’âme des siècles.

Qu’un jour encore la reliure retrouve sa noblesse, que l’édition originale conserve son prestige, que l’objet-livre garde son aura de mystère et de beauté, et nous pourrons dire que ces poètes du papier n’ont pas collectionné en vain.

Cote de la Guilde : HIST-BIB-19E-001
(Dossier historique sur les bibliophiles français du XIXᵉ siècle)

La lettre du bibliophile

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Notices de l’IGLI #2: Procédure d’urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

Notices de l’IGLI #2: Procédure d'urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

En octobre 2016, un in-folio de 1623 tournait deux feuillets par vingt-quatre heures, seul, dans une réserve. En février 2022, à Saint-Wulfran, trois volumes in-12 du XVIIIe siècle ont disparu. L’Inspection classe ces cas sous la procédure d’urgence type Z-4.

Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI

Amis bibliophiles, bonjour,

La bibliobiologie, discipline encore contestée par les esprits courts, étudie les livres lorsqu’ils cessent d’avoir tout à fait le bon goût de demeurer inertes. Elle s’occupe des volumes qui respirent, des reliures qui frémissent, des in-folios qui lisent seuls ou des in-quarto qui mangent leurs voisins. Science de frontière, elle exige à la fois des nerfs solides, de bons yeux, et le refus absolu de rire trop tôt.

Il arrive, quoique rarement, qu’un agent de l’IGLI soit confronté à un volume présentant des signes de vie ne pouvant raisonnablement être imputés ni à l’usure, ni au climat, ni à la vermine ordinaire. Ont ainsi été signalés, dans divers dépôts, cabinets, réserves et arrière-boutiques, des battements sourds sous les ais, des frémissements périodiques de coiffe, une respiration discrète entre les cahiers, des variations thermiques localisées au dos et, dans les cas les plus nets, une tendance du livre à se rouvrir de lui-même à certaines pages auxquelles il paraît attaché.

Ces manifestations, que le profane qualifie volontiers de fantaisistes avant de reculer de trois pas, relèvent pourtant d’un protocole parfaitement établi, classé par l’Inspection sous l’intitulé : Procédure d’urgence type Z-4 – Spécimen bibliobiologique actif.

Identification préliminaire

Dès l’apparition d’un doute sérieux, l’agent doit s’abstenir de tout contact direct et procéder à une première évaluation visuelle. Il s’agira de déterminer si l’ouvrage relève de la catégorie des vivants reliés — catégorie encore contestée par certains services mais reconnue de fait par la jurisprudence interne — ou s’il convient de l’attribuer à un phénomène annexe : pullulation entomologique, moisissure en expansion, infiltration murine, fermentation de colle animale, ou simple agitation due à un collectionneur nerveux.

L’examen s’effectue au moyen d’une lampe froide, de verres grossissants et, lorsque le poste en est pourvu, d’un capteur thermique portatif. Tout bruit assimilable à un soupir, à un raclement intérieur, à une crispation de couture ou à un léger claquement de langue papyracée doit être consigné sans commentaire.

Il est rappelé qu’en pareille matière, l’excès d’esprit nuit au diagnostic. L’agent n’est pas tenu de comprendre ce qu’il observe. Il lui suffit, dans un premier temps, de ne pas mourir de curiosité.

Isolement immédiat

Tout volume suspect doit être placé sans délai dans une enceinte d’isolement à atmosphère neutre. L’IGLI recommande, pour les interventions de première urgence, l’usage de la malle réglementaire dite Sanctorius, munie d’un hygromètre, d’un double système de fermeture et d’un dispositif anti-fuite dont le brevet, déposé en 1911, fut remis en service en 1984 à la suite de l’incident de Moulins, qu’il n’y a pas lieu de rappeler ici.

La manipulation doit être opérée avec des gants souples, non abrasifs. L’ancien usage des gants de parchemin traité est désormais déconseillé dans les services bien tenus, plusieurs spécimens ayant montré, au contact dudit matériau, des réactions ambiguës qu’il serait inutile d’aggraver.

L’ouvrage ne devra en aucun cas être plaqué brutalement, secoué, ouvert de force, ni traité comme un paquet documentaire ordinaire. Les livres vivants, lorsqu’ils existent, supportent mal d’être confondus avec l’administratif courant.

Intervention du Service zoobibliologique

Une fois l’isolement assuré, l’agent requiert l’intervention du Service spécial de surveillance zoobibliologique, composé, selon disponibilité, d’un bibliothérapeute, d’un vétérinaire des entités imprimées et d’un officier de quarantaine. Leur mission consiste :

  1. à confirmer le caractère vivant du spécimen ;
  2. à distinguer l’éveil spontané d’une mutation lente ;
  3. à apprécier son degré de sociabilité ;
  4. à déterminer s’il lit, s’il rumine, ou s’il attend.

Un procès-verbal de constat est établi sur place en double exemplaire, dont l’un est transmis au Bureau des manifestations anormales du Livre, l’autre étant classé sous cote réservée jusqu’à disparition du phénomène, extinction du spécimen ou retraite du rédacteur.

Le protocole entier est sur le site : la procédure d’isolement, les deux cas d’école versés au dossier, un in-folio de 1623 qui tourne ses pages seul et un volume théologique de Saint-Wulfran qui dévore ses voisins de rayon, et les précautions imposées avant tout contact.

Dans les cas de mobilité avérée, il est recommandé de doubler la surveillance humaine d’un relevé minutieux de la position du volume sur la tablette. Il demeure surprenant de devoir écrire cela. Il demeure plus surprenant encore d’avoir eu à le vérifier.

Considérations éthiques

Depuis l’arrêté du 14 mai 1978 relatif au traitement des entités imprimées non inertes, l’IGLI prescrit de privilégier la conservation vivante chaque fois que la coexistence avec les personnes et les collections demeure possible.

En conséquence, sont strictement prohibés :

– tout désassemblage exploratoire ;
– toute ouverture forcée excédant l’angle toléré par l’état de la reliure ;
– toute tentative de lecture intrusive ;
– tout usage d’appâts textuels destinés à provoquer une réaction ;
– toute expérience visant à vérifier si l’ouvrage mord effectivement.

Il est rappelé qu’un livre vivant n’est pas un document capricieux, mais un organisme relié. À ce titre, il ne saurait être ni brutalement consulté, ni feuilleté par curiosité, ni frappé sur le dos pour “voir ce qu’il a dans le ventre”, formule regrettablement relevée dans plusieurs rapports de province.

Premier cas d’école : l’in-folio lecteur

En octobre 2016, l’IGLI fut saisie par un libraire du Quartier Latin au sujet d’un in-folio daté de 1623 qui présentait la particularité de changer, chaque nuit, de page ouverte. L’observation du cycle révéla un rythme d’une régularité remarquable : deux feuillets tournés en vingt-quatre heures, toujours à la même heure, sans intervention extérieure ni courant d’air susceptible d’expliquer le phénomène.

Après mise en quarantaine et surveillance prolongée, les experts conclurent à un mécanisme d’auto-lecture autonome, possiblement lié à une imprégnation ancienne de spores mnésiques. Le volume fut transféré au Conservatoire des espèces imprimées rares, où il poursuit, à ce jour, une lecture lente, méthodique et parfaitement silencieuse. Aucun signe d’agressivité n’a été relevé. Une certaine impatience fut en revanche notée lorsqu’on tenta de l’interrompre au milieu d’un chapitre.

Ce cas demeure exemplaire en ce qu’il rappelle qu’un livre peut manifester une activité cognitive sans pour autant devenir dangereux. L’erreur commune consiste à supposer que tout livre vivant veuille s’échapper. Quelques-uns, au contraire, demandent seulement qu’on les laisse finir.

Deuxième cas d’école : le volume prédateur de Saint-Wulfran

Le cas dit de Saint-Wulfran, désormais étudié dans les sessions avancées de formation zoobibliologique, demeure l’un des plus instructifs jamais traités par l’Inspection.

L’affaire débuta sans éclat. Au mois de février 2022, le conservateur d’une bibliothèque privée de province signala une série de disparitions qu’aucune cause ordinaire ne permettait d’expliquer. Trois volumes in-12 du XVIIIe siècle manquaient à l’appel. On crut d’abord à un prêt mal noté, puis à un déplacement de rayon, puis, comme il arrive souvent dans les maisons où l’ordre est ancien mais la mémoire mobile, à une distraction du propriétaire lui-même. La chose eût pu en rester là si deux phénomènes annexes n’avaient retenu l’attention.

D’une part, plusieurs ouvrages voisins présentaient des lésions singulières : coins rongés non de l’extérieur vers l’intérieur, comme dans le cas trivial du rongeur, mais selon un mode inverse, comme si la morsure s’était déclarée depuis la marge interne du volume absent. D’autre part, l’on constata, sur les tablettes du troisième rang, une fine poussière noirâtre mêlée de parcelles de papier mâché, de filasse, de colle ancienne et, plus troublant encore, de minuscules fragments de veau fauve que nul relieur consciencieux n’aurait laissés derrière lui.

L’IGLI fut saisie après la disparition d’un quatrième volume, cette fois sous surveillance. Le propriétaire, homme d’un courage relatif mais d’une excellente écriture, affirma avoir entendu, vers deux heures du matin, “un bruit de mastication feutrée, analogue à celui d’une personne bien élevée mangeant des biscottes dans une sacristie”. Cette déposition, jugée d’abord excessive, fut néanmoins versée au dossier.

L’équipe dépêchée sur place comprenait le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de cours en pathologie comparée du dos à nerfs et membre correspondant de la Société protectrice des ouvrages susceptibles ; Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine ; et le sous-inspecteur Achille Peutre, spécialiste des mouvements spontanés de rayonnage et des déplacements non autorisés en bibliothèque close.

L’examen du fonds permit rapidement d’isoler un suspect principal : un fort volume in-quarto de théologie polémique, relié en basane brune, sans grand mérite apparent, mais d’une corpulence anormale pour son contenu réel. Le catalogue le donnait pour complet à trois cent douze pages. Or la pesée révélait une masse correspondant plutôt à un ouvrage de cinq cents pages, reliure comprise. La différence ne pouvait s’expliquer ni par l’humidité, ni par une restauration, ni par le zèle d’un relieur criminel.

Plus remarquable encore : le livre paraissait somnoler le jour, mais montrait, à l’approche du soir, de légers tressaillements de mors. On observait aussi une dilatation intermittente du dos, comme un gonflement digestif. À la lampe froide, des débris de papier vergé furent aperçus entre les tranchefiles, là où aucun papier ne devait se trouver. Mlle Lépine signala enfin, lors d’une écoute prolongée, un froissement interne à rythme lent, suivi d’un bruit discret de déglutition.

La surveillance nocturne fut organisée selon le protocole Z-4 bis, avec appât documentaire. On disposa à proximité immédiate un lot de brochures sans valeur, deux annuaires fatigués et, à titre comparatif, un exemplaire dépareillé d’almanach administratif. Pendant deux heures, rien ne se produisit. Puis, à une heure dix-sept, le volume de théologie se souleva légèrement de son plat inférieur, pivota d’environ trois centimètres et ouvrit sa couvrure avec une lenteur prudente qui fit écrire plus tard au sous-inspecteur Peutre : “On eût dit moins un livre qu’un crapaud doctrinal sortant de sa torpeur.”

L’attaque fut d’une grande netteté technique. Le volume saisit d’abord l’almanach par le coin supérieur, le rabattit contre lui, puis entreprit une absorption méthodique par inclusion marginale. Il ne déchirait pas : il incorporait. Les feuillets de la victime semblaient se dissoudre au contact des gardes du prédateur, comme attirés par une succion textuelle. En moins de sept minutes, l’almanach avait disparu à moitié. À la neuvième minute, seule subsistait la couverture, rejetée au sol avec une sorte de mépris nutritionnel.

L’intervention eut lieu à cet instant. Le docteur de Cuirac appliqua la couverture de contention réglementaire, doublée de toile grise, pendant que Mlle Lépine détournait l’attention du spécimen au moyen d’un leurre typographique composé de pages non coupées. Le sous-inspecteur Peutre immobilisa l’ensemble avec les sangles de calme, modèle 1932. Le volume manifesta alors une vive résistance, accompagnée d’un claquement sec assimilé par les experts à une protestation plutôt qu’à une agression.

Le diagnostic fut formel : bibliophagie active de type endocatalogique, avec comportement sélectif. Le spécimen ne dévorait pas n’importe quoi. Il privilégiait les ouvrages faibles, les éditions fatiguées, les reliures lâches et, selon toute apparence, les textes qu’il jugeait inférieurs. Deux hypothèses furent avancées : soit une faim purement matérielle, orientée vers le papier ancien et les colles animales ; soit, théorie plus inquiétante, une forme de prédation critique, le livre absorbant ses voisins moins pour s’en nourrir que pour les corriger définitivement.

Transféré en caisson Sanctorius au dépôt de sûreté de l’IGLI, le volume fut soumis à un régime strict de feuillets neutres et de formulaires périmés. Son état se stabilisa au bout de trois semaines. On constate encore, à ce jour, qu’il frémit légèrement lorsqu’on introduit dans son voisinage des ouvrages de dévotion médiocres, des compilations molles ou des réimpressions sans nerf. Pour cette raison, il demeure isolé.

Le cas de Saint-Wulfran a conduit l’Inspection à rappeler une règle trop souvent négligée : dans toute bibliothèque ancienne, l’absence inexpliquée d’un livre n’autorise jamais à conclure trop vite au désordre ; il convient parfois d’envisager qu’un autre livre ait simplement dîné.

Dispositions finales

La découverte d’un livre vivant ne relève ni de l’anecdote, ni de la superstition, ni de l’exagération de cabinet. Elle constitue un événement zoobibliologique de première catégorie, exigeant sang-froid, méthode et respect.

Tout témoin est tenu :

– de signaler immédiatement le cas à l’autorité compétente ;
– de s’abstenir de toute manipulation non prescrite ;
– de maintenir autour du spécimen une distance convenable ;
– de ne jamais supposer qu’un livre immobile soit un livre inerte.

L’IGLI rappelle enfin qu’en pareille matière, la première faute consiste presque toujours à croire que l’on a affaire à un simple livre.

Rapport établi par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI
Docteur en pathologie comparée des reliures nerveuses
Membre titulaire de la Commission des cas d’éveil, de morsure et de locomotion imprimée
Correspondant honoraire de la Guilde des Bibliopolicés

Document classé : Usage interne Guilde & IGLI
Reproduction interdite sans autorisation

Cote de classement : IGLI/SSSZ/Z4/2 bis – Rés. anomal. in-8°
Ex. de service : GdB-Quar./Φ.27


Rapport rédigé sous l’autorité du Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – IGLI

ent classé “Usage interne Guilde & IGLI” – Reproduction interdite sans autorisation

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