Bibliophilie et Sciences: c’est la rentrée… discussion autour d’une bouteille

Amis Bibliophiles bonsoir,
« – Tiens, c’est cool de te revoir, t’as passé de bonnes vacances?- Tranquilles, et toi, et ce matin… alors t’as qui?- Martin en allemand, je suis contente… Barrière en français, la galère.- Aie… t’es peut-être avec moi en latin, ça serait top, j’ai Textor.- Ah ouais, trop bien. Et en sciences?- En maths je sais pas, mais en physique j’ai Bernard.- Bernard! Tas trop de chance… »
En 1745, le Hollandais Andreas Cuneus, ressent une violente douleur en essayant d’accumuler de l’électricité dans une bouteille remplie d’eau. Il relate la chose à Pétrus Van Musschenbroeck, professeur de physique à Leyde (voir un précédent article) qui s’empresse de réitérer l’expérience … et subit lui aussi une forte commotion.


Un modèle de Bouteille de Leyde avec feuilles d’or .

Musschenbroeck relate cette découverte extraordinaire à Réaumur dans une lettre le 20 avril 1746 :
« Je veux vous communiquer une expérience nouvelle mais terrible, et que je ne vous conseille pas de tenter vous-même. Je faisais quelques recherches sur la force de l’électricité. Pour cet effet, j’avais suspendu à deux fils de soie bleue un canon de fer qui recevait par communication l’électricité d’un globe de verre que l’on faisait tourner rapidement sur son axe, pendant qu’on le frottait en y appliquant les mains ; à l’autre extrémité pendait librement un fil de laiton dont le bout était plongé dans un vase de verre rond, en partie plein d’eau, que je tenais dans ma main droite ; avec l’autre main, j’essayais de tirer des étincelles du canon de fer électrisé. Tout d’un coup, ma main droite fut frappée avec tant de violence que j’eus tout le corps ébranlé comme d’un coup de foudre… Le bras et tout le corps sont affectés d’une manière terrible ; en un mot, je croyais que c’en était fait de moi. »
Il s’agissait de la première électrocution observée en laboratoire. La bouteille appelée depuis « bouteille de Leyde » est l’ancêtre du condensateur. Ce phénomène relança en France les recherches sur l’électricité, en particulier celles de l’abbé Nollet. En 1745, celui-ci présente à l’Académie des sciences, un long mémoire ayant pour titre Conjectures sur les causes de l’électricité des corps. L’année suivante  il publie son premier ouvrage d’électricité où il développe une nouvelle théorie qui, selon lui, explique le phénomène de commotion électrique.


Essai sur l’électricité des corps.Paris, Frères Guérin. 1746. 1 volume in-12 ; frontispice, XX, (4), 227, (1) pp, 4 pl.
Les travaux de Nollet sont rapidement critiqués , en particulier par trois auteurs, dont deux anonymes.
– Le premier est un jeune homme de 22 ans, Claude François Félix Boullanger (ou Boulanger) (1724-1758), seigneur de Rivery, membre de l’Académie d’Amiens. Son mémoire ne compte que 24 pages :

Mémoire sur l’électricité.Paris, Vve David. 1746. 1 volume in-12 ; 24 pp.
Ce rare ouvrage est souvent attribué, à tort,  à Jean Baptiste Secondat, fils de Montesquieu. Boullanger y critique les matières affluentes et effluentes de l’Abbé Nollet. Nollet consacre deux pages, à la fin de son Essai, au Mémoire de Boullanger : « Depuis que cet ouvrage est achevé d’imprimer, il m’est tombé entre les mains une brochure qui a pour titre Mémoire sur l’Electricité ; à Paris, chez la Veuve David, rue Dauphine. L’Auteur qui ne se nomme point, et qui paraît être dans le dessein de faire une suite à son Ouvrage, annonce dans la préface, qu’il s’est souvent écarté de mon système d’explications ; et je m’en suis bien aperçu en lisant son écrit. »  En 1750, l’auteur développera sa théorie dans son  Traité de la cause et des phénomènes de l’électricité.
– Le second, Antoine Louis (1723-1792), n’a que 24 ans. Son ouvrage est plus étoffé :

Observations sur l’électricité, où l’on tache d’expliquer son mécanisme et ses effets sur l’économie animale ; avec des remarques sur son usage.Paris, Delaguette. 1747. 1 volume in-12 ; (2), XXIV, 175, (1) pp.
Dans ce très rare ouvrage sur l’électricité, Louis critique certaines théories de l’abbé Nollet exposées dans son  Essai. Nollet se moque de ce jeune prétentieux qui ose entrer en joute avec un académicien ! Louis publie une réponse amère :

Lettre à M. l’abbé Nollet de l’académie royale des sciences…[Paris]. 1749. 1 brochure in-12 ; 19 pp.
« Ce n’est point ainsi que M. de Réaumur vous a formé, monsieur.  Ce grand homme sait trop combien l’opprobre avilit l’âme et flétrit le courage. Il sait que cinq ou six touches aussi vives que la sortie que vous faites sur moi vous eussent révolté, dégoûté des sciences, et eussent privé la France d’un bon physicien. »
Nollet réplique violemment dans la troisième édition de son Essai ( page 246) : « En vain Mr Louis s’imagine toucher ses lecteurs, en disant qu’il est jeune et qu’il ne fait que commencer on lui répondra que c’est une raison de plus pour être modeste et circonspect. »
Antoine Louis abandonnera la physique et sera chirurgien. Il est connu surtout pour avoir amélioré l’instrument inventé par Guillotin pour décapiter les condamnés à mort. Il remplace le couperet en forme de croissant par un couperet en forme de trapèze. L’Assemblée constituante décrète la construction de la machine en 1792. La « Louisette » se révèle être efficace et instantanée. Les journalistes parlementaires, mécontents du docteur Guillotin qui, à l’Assemblée, leur demandait de bien se tenir, la baptisèrent «guillotine».
– Le troisième, Jean Morin (1705-1764), était professeur de philosophie au Collège de Chartres et déjà l’auteur, en 1735,  d’un Abrégé du mécanisme universel.

Nouvelle dissertation sur l’électricité des corps…Chartres, Vve J. Roux. 1748. 1 volume in-12 ; 200, (16) pp.
Ici encore, l’auteur ose critiquer Nollet qui réplique immédiatement. « Il résulte de tout cela que je n’ai pas l’avantage d’entendre les écrits de Mr Morin, que son style n’est point à ma portée, que je ne puis ni ne dois disputer contre lui ».
En 1752, Nollet rencontrera un adversaire moins facile en la personne de Benjamin Franklin, dont la théorie de l’électricité positive ou négative supplantera la sienne. 
Comme souvent, les échanges entre scientifiques étaient assez rudes. Il peut sembler  étonnant que des jeunes gens entrent en lisse avec des académiciens. Beaucoup de savants étaient très jeunes. Par exemple Clairaut a présenté, à 12 ans, un premier mémoire à l’Académie des Sciences au sein de laquelle il est admis à 18 ans ! 
Merci Bernard.H

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Portrait d’un scientifique bibliophile, ou d’un bibliophile scientifique : Bernard.

Portrait d'un scientifique bibliophile, ou d'un bibliophile scientifique : Bernard.

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Quittons un moment le capitaine James Cook pour revenir à un autre domaine de prédilection des bibliophiles, les ouvrages scientifiques. Je vous propose en effet ce soir le joli portrait d’un bibliophile qui vient presque quotidiennement sur le blog : Bernard. Je sais que vous êtes plusieurs à vous passionner pour les ouvrages scientifiques, et je ne doute pas que ce portrait vous intéressera autant que moi. On sent bien que Bernard est à la fois passionné et un vrai connaisseur.

Bonjour Bernard, pourriez-vous nous parler un peu de vous et de votre bibliothèque?

Je suis un « ancien » professeur de physique-chimie, depuis peu à la retraite. Le cœur de ma bibliothèque est constitué actuellement de plusieurs centaines de livres de physique du XVIIème au XIXème siècle. Cette bibliothèque a été constituée pendant une quarantaine d’années.
Quelques livres de ma bibliothèque.
Planches du début du XVIIIème représentant des expériences de physique ; on reconnaît la fameuse expérience des hémisphères de Magdebourg prouvant la pression atmosphérique.

Depuis quand la passion de la bibliophilie s’est-elle emparée de vous?

J’ai commencé très tôt, et par hasard. J’avais une quinzaine d’années, j’habitais dans un petit village de Franche-Comté et mon milieu ne me prédisposait pas du tout à la bibliophilie. J’assistais un jour à une vente aux enchères dans un village voisin, vente qui dispersait la totalité du contenu de la maison de l’ancien médecin décédé. Lors de la visite j’avais remarqué dans le grenier, une vielle malle en bois qui, nettoyée, serait du plus bel effet dans ma chambre. Cette malle contenait un tas de « vieux livres » très sales. Ce lot n’intéressait personne et je fut le seul enchérisseur. Les « vieux livres » étaient des livres de médecine et de chimie du XVIIème et XVIIIème. Ils étaient « dans leur jus », très poussiéreux et les cuirs très secs. Sans aucune idée de leur valeur je les ai lavés vigoureusement à l’eau savonneuse et graissés à la cire familiale! Ils ont pris une très belle teinte sombre qu’ils ont gardé depuis. J’en frémis encore quand j’y pense. Ils servirent de décoration pendant plusieurs années. Je n’ai lu les ouvrages de chimie que lors de mes études à Paris. Et la, le virus de la collectionnite m’a atteint. Je me mis à fréquenter assidûment les quais de la Seine, et sans complexes les librairies anciennes spécialisées en Sciences à Paris. J’achetais alors essentiellement des ouvrages de physique et de chimie des XVIIème et XVIIIème.

Quels sont vos domaines de prédilection, ou votre approche est-elle éclectique et vous fonctionnez au coup de cœur?

Très rapidement, je me suis rendu compte que le nombre d’ouvrages intéressants était trop important et qu’il fallait se limiter à un thème. J’ai d’abord choisi de m’intéresser au passage du Cartésianisme au Newtonianisme en France entre 1650 et 1750. Puis j’ai recherché tout ce qui concernait les théories successives des « fluides impondérables », c’est à dire le feu, la lumière, l’électricité, la chaleur…Actuellement je cherche à compléter certaines revues scientifiques telles que le Journal des Sçavans (Edition parisienne, partie XVIIème), le Bulletin des Sciences par la Société Philomatique de Paris (Début XIXème), etc.
Je fonctionne très peu au coup de cœur. Chaque ouvrage lu me parle d’autres ouvrages antérieurs et ce sont certains de ces ouvrages que je recherche.

[IMG_0420.JPG] Jean-Baptiste de La Borde (1730-1777), jésuite, construit en 1759 un clavecin électrique, instrument avec clavier qui utilise l’électricité statique pour frapper des cloches avec de petits clapets métalliques. Cette invention marque le début d’un enthousiasme sans précédent pour toutes les formes d’innovations technologiques en rapport avec la musique.
Joachim Dalance [ou d’Alance] (1640-1707). Traitté de l’aiman.Amsterdam, Henry Wetstein. 1687.
Les figures sont dues à Adriaan Schoonebeek (1651-1705).
Voltaire. Elémens de la philosophie de newton, mis à la portée de tout le monde. Amsterdam, Jacques Desbordes et Cie. 1738.
Voltaire découvre Newton lors de son séjour en Angleterre entre 1727 et 1729. A Cirey, où il installe un laboratoire, il se consacre à la physique et y rédige cet ouvrage. Voltaire se propose de convertir les français au newtonianisme.
William Watson (1715-1787). Expériences et observations pour servir à l’explication de la nature et des propriétés de l’électricité. Paris, Sébastien Jorry. 1748.
Jean Paul Marat. Mémoires académiques ou nouvelles découvertes sur la lumière… Paris, N.T. Méquignon. 1788. Selon certaines sources, les figures ont été colorées par Marat.
Jacques Rohault. Traité de physique. Paris, Chez la Veuve de Charles Savreux. 1671.
Jacques Rohault (1620-1675), physicien, donnait à Paris des conférences sur la physique, substituant les nouveautés cartésiennes aux commentaires de la physique aristotélicienne enseignés par les universités.
Pierre Sylvain Régis. Système de philosophie contenant la logique, la métaphysique, la physique et la morale. Paris, Anisson, Posuel et Rigaud. 1690.
[Isaac Newton] – Gabrielle Émilie le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet (1706-1749). Principes mathématiques de la philosophie naturelle…Paris, Dessaint et Saillant. Lambert. 1759.
Marin Cureau de la Chambre. La lumière…Paris, Rocolet. 1657.
Pierre Bouguer.Traité d’optique sur la gradation de la lumière… Paris, Guérin et Delatour. 1760.

Où achetez vous vos livres.? Internet, salons, libraires?

J’ai acheté beaucoup chez les libraires et je remercie la plupart d’entre eux d’avoir permis à un amateur débutant de parcourir régulièrement les rayonnages de leurs librairies ; j’ai pu constater que les plus grandes maisons étaient souvent les plus accueillantes. Je fréquente les salons mais y achète peu maintenant. Internet, et plus particulièrement ebay, me permettent d’acquérir de petits ouvrages ou de compléter quelquefois certaines séries. A partir d’un certain prix il faut que je touche et feuillette les livres.

Quel est le ou les livres qui vous font rêver? Et les livres que vous possédez déjà et qui vous sont particulièrement chers?

Je ne rêve plus ! Est-ce le coté scientifique de mes recherches ? Les livres scientifiques ont pour la grande majorité été écrits pour être lus et utilisés pour la recherche ou l’enseignement. Ils sont rarement dotés de superbes reliures et leur utilisation intensive les a souvent abîmés. Les planches déplantes par exemple ont beaucoup souffert. Ce que je recherche, c’est l’exemplaire en meilleur état que le mien. Si je ne devais garder qu’un ouvrage, il devrait contenir le maximum de choses ; je crois que les dictionnaires de Physique, de Chimie et de Mathématiques de l’Encyclopédie Méthodique me suffiraient car ils donnent l’état détaillé des ces sciences au début du XIXéme. Ces dictionnaires ont paru entre 1786 et 1824. Il est très rare de rencontrer une série complète. Ils faisaient l’objet de souscription et la plupart des souscripteurs ont disparu à la révolution.

Vous savez que les lecteurs du blog aiment les histoires, auriez-vous une anecdote à nous raconter, sur une trouvaille, un livre, autre chose qui touche à la bibliophilie?

Une anecdote? A une époque où je m’intéressais particulièrement à Ampère, j’étais « polarisé » par un de ses ouvrages Recueil d’observations électro-dynamiques contenant divers mémoires, notices, extraits de lettres ou d’ouvrages périodiques sur les sciences…
Paris, Crochard. 1822 [1823]. Ce recueil est formé par la réunion de tirages à part des premiers articles relatifs à l’électrodynamique parus, soit dans les Annales de Chimie et de Physique, soit dans la Bibliothèque Universelle de Genève. Au premier jour d’un salon qui avait lieu à la Mutualité, certains libraires terminaient encore leur installation. J’étais dans un stand, devant le rayon «Sciences », une main pose devant moi un livre dont l’étiquette indiquait simplement Ampère. Le livre est resté deux secondes en place puis est passé entre mes mains. Vous avez deviné, il s’agissait du livre tant recherché. Cette fois là, j’ai très peu discuté.
Enfin, vous êtes un visiteur fidèle du blog… qu’en attendez-vous?

Je lis le blog pratiquement tous les jours. La variété des thèmes abordés, le sérieux des textes, et l’humour quelquefois des commentaires rendent ce blog incontournable pour les amateurs de livres anciens. Entre les amateurs de belles reliures, de belles gravures, de grands textes, les obsédés de sciences, de montagne, d’histoire… le courant passe. Que Hugues continue de faire vivre ce blog et que chacun sans complexe y apporte sa pierre. La rubrique identification ou recherche de livres a de l’avenir. Peut-être faudrait-il penser à un moyen pour mettre en contact les bibliophiles ayant des centres d’intérêt communs ?

Oui, bonne idée, n’oubliez pas que si vous souhaitez entrer en contact direct les uns avec les autres, vous pouvez passer par moi, je vous transmettrai vos coordonnées mutuelles.

H

4 Commentaires

  1. L'électrostatique et particulièrement la bouteille de Leyde a donné lieu à quantité de facéties plus ou moins risquées. Mais en cette lointaine époque on ignorait le "principe de précaution" …

    René de BLC

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.