Dossiers cliniques de l’IGLI : Thierry B., l’homme qui comptait les livres qu’il n’achetait pas

Dix livres achetés dans l’année 2026, et mille sept cent quatre-vingt-quinze laissés échapper. Thierry B. tient ce décompte dans un carnet Exacompta et l’a déclaré par écrit le 26 août. Le service a examiné les termes de cette déclaration, et quatre d’entre eux appellent commentaire.

Service spécial de surveillance zoobibliologique — Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Amis bibliophiles, bonjour.

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.

Le service a été saisi par une déclaration écrite, faite spontanément, en marge d’une fable publiée par M. Philibert Cramoisi sur facebook. Elle est reproduite ici dans son intégralité, sans correction ni coupure :

« Je tiens à jour avec application dans un petit carnet Exacompta le décompte exact de tous les livres que je n’achète pas. Et bien imaginez-vous, monsieur Cramoisi, que pour la seule année 2026 je n’en ai acheté que 10 et laissé échapper 1795. Ce qui fait exactement 1795 regrets. »

Thierry B., le 26 août 2026.

M. Cramoisi a transmis la pièce au service, estimant avec raison qu’elle relevait moins de la fable que de la clinique.

L’examen des termes est sur le site : le carnet Exacompta, réglé en colonnes comme un registre de commerce, le verbe de chasse par lequel le sujet décrit ses 1 795 évasions, et le mot où la déclaration bascule.

Mlle Lépine ayant recopié la pièce au registre, le service en a examiné les termes. Quatre appellent commentaire.

« avec application » — le sujet qualifie lui-même sa diligence, et la qualifie favorablement. Il ne rapporte pas un travers : il rapporte une tenue. Le service souligne l’absence complète de honte, marqueur habituel des formes installées.

« un petit carnet Exacompta » — la précision de la marque est volontaire. Le sujet n’a pris ni journal intime, ni cahier de notes, ni l’un de ces carnets de moleskine où les amateurs consignent leurs désirs. Il a pris un registre de commerce, réglé en colonnes. Il ne se confie pas. Il tient les comptes.

« laissé échapper » — vocabulaire de chasse. Le verbe suppose que la proie était à portée, qu’elle a bougé, et qu’elle est partie. Le service observe que le sujet ne dit pas renoncé, ni écarté, ni jugé trop cher : il décrit 1 795 évasions.

« exactement 1795 regrets » — c’est ici que la déclaration bascule. Le sujet ne compte plus des livres, il compte des regrets.

Observations

Sur les 239 jours écoulés de l’exercice 2026 :

  • volumes acquis : 10
  • volumes laissés échapper : 1 795
  • total des volumes examinés : 1 805

Le taux de renoncement s’établit à 7,5 volumes par jour, dimanches compris. Le demi-volume résiduel a été porté au compte des dépareillés.

Le rapport d’acquisition est de 1 pour 179,5. Le service ne connaît, dans le département, aucune collection vivante présentant un taux de rejet de cette hauteur ; les livres n’y survivraient pas. C’est précisément ce qui nous a retenus.

Mlle Lépine a soulevé, avec la fermeté qu’on lui connaît, une objection de procédure.

Le registre des entrées n’admet que des entités pourvues d’une cote. Or les 1 795 volumes du carnet ne sont entrés dans aucune collection, n’ont reçu aucun ex-libris, n’ont fait l’objet d’aucune adhésion propriétaire. Ils n’ont ni dos, ni rayon, ni propriétaire. Ils ne relèvent d’aucune juridiction connue du service. Cette bibliothèque des regrets et une non-bibliothèque.

Après examen, le Bureau tranche comme suit.

Un livre qu’on regrette, daté, numéroté et porté en colonne, existe suffisamment pour tomber sous notre juridiction. Ces entités seront classées sous la dénomination libri praetermissi — les volumes passés outre — et ouvriront une série distincte au registre. La cote leur sera attribuée sans mention de localisation, la case demeurant vide.

Mlle Lépine a signé en ajoutant au crayon, dans la marge, qu’elle exécutait mais ne partageait pas. Le service verse la mention au dossier.

Diagnostic

Neurosis bibliocomputatrix privativa — névrose computatoire privative, forme bénigne, évolution lente.

À ne pas confondre avec la bibliomanie ordinaire, dont elle est l’exact revers. Le bibliomane accumule ce qu’il possède et se ruine. Le sujet accumule ce qu’il ne possède pas et ne dépense rien. Sa non-bibliothèque compte 1 795 volumes qu’il n’a pas.

Le sous-inspecteur Peutre, chargé du constat, fait observer qu’il s’agit à ce jour de la seule collection du département ne posant aucun problème de conservation : ni poussière, ni acidification, ni rousseurs, ni vers, ni contrainte d’hygrométrie, ni rayonnage, ni succession litigieuse. Le service reconnaît la remarque exacte et la juge déplacée.

Pronostic et recommandations

Le pronostic est favorable, sous les réserves suivantes.

1. Le carnet sera maintenu. Le service met en garde contre toute tentative bien intentionnée de l’entourage visant à le supprimer : le regret non compté ne disparaît pas.

2. Il est prescrit au sujet Thieery B., d’acquérir, dans les 6 mois, 1 volume tiré au hasard parmi ceux qu’il a laissés échapper, à charge d’en consigner l’effet. Le service souhaite déterminer si la possession soulage ou aggrave. Il incline pour l’aggravation.

3. Au rythme constaté, la pagination de l’Exacompta sera saturée avant l’hiver 2031. Le service recommande d’ouvrir dès à présent un second volume et de le faire relier en veau, afin que la collection des absents ait au moins un dos.

VISA

Dr. Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées — examen et diagnostic
Mlle Berthe Lépine, au registre — sous réserve inscrite en marge
Sous-inspecteur Achille Peutre — constat sur place et vérification des colonnes
Pour la Guilde des Bibliopolicés.

Cote : IGLI/SSSZ/CI/[N] — Libri praetermissi

Document classé : diffusion restreinte — Guilde IGLI.
Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité.

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À lire ensuite

Dossiers cliniques de l’IGLI : Le syndrome de la tranche dorée

Un in-octavo en chagrin rouge, doré sur les trois tranches, est retrouvé chaque matin décalé de quelques millimètres vers la fenêtre. Son propriétaire, un amateur du XVIe arrondissement, a observé le phénomène pendant trois semaines avant d’appeler l’IGLI. Le volume sort de quarante ans de vitrine à Saint Germain des Prés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Service spécial de surveillance zoobibliologique. Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI). Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.

Dossier ouvert à la demande de : M. B., amateur, XVIe arrondissement, propriétaire inquiet.

Entité concernée : volume in-octavo du milieu du XIXe siècle, plein chagrin rouge, dos à nerfs orné, tranches dorées sur les trois faces, très bel état général. Par discrétion clinique, nous l’appellerons le Patient doré.

L’entité a passé, selon le registre de provenance, quarante ans dans la vitrine d’une librairie du quartier latin, exposée plein jour, avant son acquisition par M. B. en vente publique. Depuis son installation chez ce dernier (rayonnage d’angle, position médiane, voisinage honorable), l’entité manifeste des troubles du comportement que le propriétaire décrit, avec l’imprécision touchante des non-spécialistes, comme « une bougeotte ».

Les faits ont été consignés sur trois semaines par le propriétaire, puis vérifiés par le service. Chaque matin, l’entité est retrouvée décalée de quelques millimètres vers l’extrémité éclairée du rayonnage, du côté de la fenêtre. Repoussée à sa place, elle récidive. Lors de l’inspection à domicile, Mlle Lépine, mon assistante, a relevé au sol de fins dépôts d’or en poudre traçant un chemin d’environ quatorze centimètres, ce que le service, dans sa nomenclature, appelle une traînée de vanité. Les volumes voisins, deux honnêtes demi-basanes sans dorure, présentent un tassement latéral anormal, comme des voyageurs de métro aux heures d’affluence. Ils font de la place. Les entités modestes font toujours de la place.

Placée en observation au service, dans nos rayonnages calibrés, l’entité a confirmé le tableau : orientation systématique des tranches dorées vers la source lumineuse, quelle que soit la position initiale ; reflets qualifiés par le personnel de « provocants » aux heures de fort ensoleillement ; et refus caractérisé de l’obscurité. Placée en réserve fermée à titre d’épreuve, l’entité a développé en une nuit un début de ternissement que nos dorures témoins, stockées dans les mêmes conditions, n’ont pas présenté. Elle se ternit exprès. Nous avons affaire à un chantage.

Le service pose le diagnostic de syndrome de la tranche dorée, forme classique de l’héliotropisme vaniteux (Splendor compulsivus, variété vitrinae nostalgicus) : photophobie inversée acquise, consécutive à une exposition prolongée en vitrine durant les années de formation. L’entité a passé quarante ans à être regardée ; elle a contracté la maladie des devantures, qui est de confondre la lumière avec l’amour. Le rayonnage domestique, avec sa pénombre égalitaire où un Elzévir vaut un maroquin, constitue pour elle une déchéance sociale que son organisme refuse. Diagnostic différentiel : nous avons écarté le simple glissement mécanique (l’étagère est de niveau, Mlle Lépine y a posé le sien, qui ne pardonne pas) ainsi que l’intervention d’un chat, hypothèse toujours avancée par les propriétaires et presque toujours calomnieuse.

Recommandations

  1. Ne pas céder au chantage à la vitrine. L’exposition permanente aggraverait le syndrome et, accessoirement, décolorerait le chagrin — la vanité punie par où elle pèche, ce qui est moralement satisfaisant mais bibliographiquement regrettable.
  2. Rotation d’estime : quinze jours par trimestre sur le présentoir du salon, annoncés à l’entité à l’avance. Les entités dorées supportent tout, sauf l’improvisation.
  3. Thérapie de voisinage : placer à sa gauche un Elzévir du XVIIe en vélin ivoire, modeste et parfaitement imprimé. Le contact prolongé des gloires discrètes est le seul traitement de fond connu de la vanité — chez les livres. Chez les propriétaires, le service ne promet rien.
  4. Suivi : nouvelle inspection dans six mois. Mlle Lépine tiendra le registre des déplacements, qu’elle a d’ailleurs déjà ouvert, coté et paginé sans qu’on le lui demande, comme à son habitude.

Pronostic favorable. L’entité n’est pas méchante ; elle a simplement été aimée en public trop jeune.

GUILDE · FC/VITRINE

Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité. Document classé : diffusion restreinte.

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