Et si votre libraire adoptait les usages des commissaires-priseurs ?

Sur l’étiquette d’une reliure, deux cents euros ; à la caisse, on en réclame deux cent soixante-huit. Trente pour cent de frais de librairie, puis un pour cent pour la carte. Le reste est écrit en corps six, dans quatre pages affichées près de la porte.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

On se plaint beaucoup des libraires.

Ils sont trop chers. Ils gardent leurs livres trop longtemps. Ils prennent des marges qu’on juge indécentes. Ils font la moue quand on négocie. Ils vous vendent en trois minutes un exemplaire qu’ils ont mis trois ans à trouver, et ils osent y gagner quelque chose.

C’est la conversation ordinaire des salons et des groupes de discussion. Le libraire est le personnage qu’on aime accabler, parce qu’il est le seul du marché à avoir un visage.

Je propose donc une expérience.

Imaginons un libraire qui, fatigué d’être mal aimé, décide de changer de méthode. Il ne va pas baisser ses prix. Il ne va pas devenir plus aimable. Il va simplement adopter, point par point, les usages d’une profession voisine que personne ne songe à critiquer : celle qui vend les livres au marteau.

La visite entière est sur le site : les deux cent soixante-huit euros que coûte à la caisse un livre étiqueté deux cents, la réserve ouverte du mardi au jeudi de dix heures à midi, et les deux euros par jour et par volume que rapporte votre hésitation.

Voici sa boutique.

Vous entrez. Une reliure vous arrête. L’étiquette indique deux cents euros.

Vous allez à la caisse. On vous demande deux cent soixante euros.

Vous vous étonnez. On vous explique, avec une patience infinie, que deux cents euros était le prix du livre, et que le reste correspond aux frais de librairie. Trente pour cent. C’est écrit dans les conditions générales de vente, affichées près de la porte, en corps six, sous un cadre.

Vous n’aviez pas lu les conditions générales de vente. C’est votre faute.

Elles font quatre pages. Personne ne les lit jamais. C’est bien le principe.

Vous payez par carte : ajoutez un pour cent de frais techniques. Vous aviez repéré le livre sur le site avant de venir : ajoutez trois pour cent de frais de consultation en ligne, puisque vous avez utilisé un outil mis à votre disposition.

Le livre à deux cents euros vous en coûte deux cent soixante-huit.

Vous trouvez cela absurde. Vous avez raison. Mais notez bien : vous ne trouvez pas cela absurde quand c’est un marteau qui tombe.

Vous payez. Vous tendez la main. Impossible.

Le livre n’est pas ici. Il est en réserve. La réserve se trouve dans un autre arrondissement, ouverte du mardi au jeudi, de dix heures à midi, sur rendez-vous pris quarante-huit heures à l’avance. Vous devrez présenter votre bordereau, une pièce d’identité et une patience considérable.

Si vous ne venez pas dans les quatorze jours, des frais de garde commencent à courir. Deux euros par jour et par volume. Ce n’est rien, deux euros. Multipliez par soixante jours d’hésitation et par les cinq volumes de votre édition, et vous découvrirez que votre livre a produit une rente.

Le calcul n’est pas fait pour vous nuire. Il est fait pour que l’attente rapporte.

Vous protestez qu’un libraire vous aurait mis le paquet sous le bras en trente secondes.

C’est exact. C’est même précisément ce qu’un libraire fait tous les jours, sans le facturer, sans le nommer, sans en tirer gloire.

Gravure d’Abraham Bosse montrant les boutiques de la Galerie du Palais à Paris, dont une librairie aux rayons garnis, vers 1637.
Abraham Bosse, La Galerie du Palais, vers 1637-1638, eau-forte. La librairie occupe la boutique de gauche. Source : BnF / Gallica, ark:/12148/btv1b84035726 — domaine public.

Vous habitez loin. Vous demandez un envoi.

Le libraire vous répond qu’il ne pratique pas l’expédition. Il vous remet une feuille avec deux noms : The Packengers, Mail Boxes Etc. Débrouillez-vous avec eux.

Vous écrivez. On répond quatre jours plus tard. Un devis arrive : soixante-cinq euros pour un in-octavo de six cents grammes, hors assurance, hors emballage renforcé, hors passage en boutique relais.

Trois semaines plus tard, le livre arrive dans un carton trop grand, calé avec du papier bulle, avec un mors fendu que personne n’assumera.

Le libraire aurait emballé le volume lui-même. Dans du carton découpé aux dimensions. Avec ce geste que les libraires ont, et qu’ils tiennent d’un autre siècle, de glisser une feuille de papier de soie entre le plat et le carton.

Il ne vous l’aurait pas facturé non plus.

Vous ouvrez le paquet. Le livre n’est pas tout à fait celui que vous croyiez.

La description disait « bel exemplaire, quelques rousseurs éparses ». Vous découvrez un exemplaire lavé, deux feuillets restaurés, une signature manquante en fin de volume et une reliure du début du siècle dernier là où vous attendiez l’époque.

Vous téléphonez. On vous rappelle que le livre était visible avant la vente, pendant l’exposition, qui durait deux après-midi. Vous n’êtes pas venu. Vous avez acheté à distance. Vendu en l’état, sans garantie, sans retour.

Vous n’avez pas de recours. Vous avez un remords.

Comparez. Le libraire qui vous vend un exemplaire collationné vous le reprend s’il s’est trompé. Non par bonté : parce qu’il vous reverra. Parce qu’il tient boutique, et qu’une boutique est un pari sur la durée.

Le marteau, lui, tombe une fois. Il ne parie sur rien.

Jusqu’ici vous n’étiez qu’acheteur. Retournez la scène. Apportez-lui des livres.

Car notre libraire n’achète plus rien. Il prend en dépôt.

Vous lui apportez la bibliothèque de votre oncle. Il ne vous fait pas d’offre. Il vous fait signer un mandat. Il retiendra vingt-cinq pour cent sur le produit de la vente, plus des frais de photographie, plus une participation au catalogue, plus une assurance obligatoire calculée sur une estimation qu’il a fixée seul. L’assurance court dès le dépôt.

Il fixera aussi les prix. Bas, pour que cela parte. Vous n’aurez pas voix au chapitre.

Ce qui ne se vendra pas, vous viendrez le rechercher. À vos frais. Sous quinzaine, faute de quoi les frais de garde reprennent leur office.

Ce qui se vendra vous sera réglé. Dans quarante-cinq jours. Si l’acheteur a payé. S’il n’a pas payé, vous attendrez sans savoir combien de temps, et l’on vous expliquera que l’établissement n’est qu’un intermédiaire.

Faites le compte. Sur un ensemble adjugé mille euros, l’acheteur en aura déboursé mille trois cents. Vous en toucherez sept cents, dans deux mois. Trois cents euros se sont volatilisés en route, et personne n’a pris le moindre risque sur le stock.

Un libraire, lui, vous aurait fait une offre. Un chiffre, tout de suite, plus bas que vos espérances. Il aurait sorti son chéquier et emporté les cartons le jour même.

Cette offre vous aurait vexé. Elle était pourtant la seule où quelqu’un misait son argent.

Cette librairie n’existe pas. Aucun libraire n’y survivrait un trimestre.

Il serait dénoncé partout. On dirait qu’il méprise ses clients, qu’il facture l’air, qu’il a inventé une taxe sur l’envie d’acheter. On aurait raison.

Un usage devient invisible quand il est ancien, collectif et enveloppé d’un peu de cérémonie. Prenez le même usage, retirez la salle, retirez le marteau, retirez le catalogue, posez-le sur le comptoir d’une boutique de quartier tenue par un homme en cardigan : il redevient scandaleux.

Ce n’est donc pas la pratique qui nous choque. C’est le décor qui manque.

Il suffit d’une salle, d’une estrade et d’un catalogue pour rendre respectable ce qui serait, ailleurs, une brutalité de comptoir.

Reste la vraie question. Pourquoi acceptons-nous ailleurs ce que nous ne tolérerions pas ici ?

Parce que l’enchère nous flatte.

Elle nous raconte que le prix n’a pas été décidé par un marchand mais découvert par le marché. Que nous avons emporté quelque chose sur un rival. Que nous avons fait une affaire, même en payant trente pour cent de plus qu’en boutique.

Le libraire ne nous offre rien de tout cela. Il affiche un prix. Ce prix est le sien, assumé, discutable, discuté. Il n’y a ni suspense, ni victoire, ni vaincu. Il n’y a qu’un homme qui a choisi ce livre, l’a payé de sa poche, l’a gardé sur ses rayons pendant deux ans, et vous le propose.

Nous lui reprochons exactement ce que nous pardonnons à l’autre : de gagner sa vie.

Un mot encore, avant qu’on me range du côté des dévots.

Il existe des libraires qui rêvent leurs prix, qui recopient des adjudications sans les comprendre, qui décrivent trois lignes là où il en faudrait dix, qui répondent en quinze jours ou jamais. J’en ai croisé qui tenaient boutique comme on tient un grief.

Un libraire n’est pas vertueux par état. Il est simplement exposé. Il vous regarde. Il porte son nom sur sa devanture. Il ne peut pas se réfugier derrière un règlement affiché en corps six.

C’est cette exposition qui le tient. Elle vaut tous les codes de déontologie.

Venons-en au fond.

Nous vivons un moment étrange du marché du livre ancien. Les libraires se raréfient. Les boutiques ferment. Les catalogues s’espacent. Et pendant ce temps, nous continuons de dire, entre nous, qu’ils sont trop chers.

Trop chers par rapport à quoi ?

Par rapport à un système où le prix annoncé est faux de trente pour cent, où l’attente se facture à la journée, où l’emballage vous est renvoyé comme un problème personnel, et où une erreur de description est un aléa dont vous êtes seul comptable.

La prochaine fois que vous achèterez dans une librairie, faites l’exercice.

Ajoutez trente pour cent. Ajoutez les frais de garde. Ajoutez le transporteur. Retirez le collationnement, le conseil, la reprise, le paquet bien fait et la conversation.

Vous verrez ce qui reste.

Le libraire n’est pas notre problème. C’est notre dernier interlocuteur.

GUILDE · ML/MARTEAU

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Peut-on être bibliophile avec 500 € par an ?

Peut-on être bibliophile avec 500 € par an ?

Cinq cents euros par an achètent au mieux deux ou trois livres anciens corrects, parfois un seul si l’on vise juste. En dix ans, une vingtaine de volumes ; en vingt ans, une cinquantaine. Celui qui dispose de 5 000 € par an construit dix fois plus vite, et ne joue pas le même jeu.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Peut-on être bibliophile avec 500 € par an ?

Cinq cents euros par an pour les livres anciens.
C’est moins qu’un dîner dans un restaurant étoilé.
Moins qu’un week-end à l’hôtel.
Moins que ce que certains dépensent en un seul passage chez leur libraire favori.

Et pourtant, je pose la question sans détour : peut-on être bibliophile avec un budget aussi modeste ?

La question dérange. Elle sonne mal. Elle sent l’argent, donc le tabou. Tant mieux. Parce qu’à force de parler de passion, de goût et de transmission, on finit par oublier un détail trivial : la bibliophilie coûte cher. Et parfois beaucoup plus qu’on ne veut bien l’admettre.

Le mythe confortable de la bibliophilie démocratique

On aime raconter que la bibliophilie serait une passion ouverte, accessible à tous, affaire de patience et de flair plus que de moyens. C’est une belle histoire. Elle est largement fausse.

Oui, on peut acheter des livres anciens pour quelques dizaines d’euros. Des éditions populaires du XIXᵉ siècle, des reliures fatiguées, des volumes sans valeur marchande particulière. Mais soyons honnêtes : tout ce qui fait vibrer le discours bibliophilique dominant commence bien au-delà.

Les belles reliures ne se négocient pas à prix doux.
Les éditions originales rares dépassent vite les mille euros.
Les grands livres à figures, les exemplaires de provenance solide, les reliures signées : tout cela se situe hors de portée d’un budget annuel de 500 €.

On peut appeler cela de la bibliophilie modeste. On peut aussi reconnaître qu’il s’agit d’une autre pratique.

Le reste du calcul est sur le site : le nombre de volumes qu’on rassemble en vingt ans à ce rythme, les trois renoncements qu’impose un budget de 500 €, et la seule stratégie qui tienne encore debout à ce prix.

L’arithmétique, cette ennemie de la passion

Faisons un calcul simple.
Avec 500 € par an, on achète au mieux deux ou trois livres corrects. Parfois un seul, si l’on vise juste. En dix ans, une vingtaine de volumes. En vingt ans, une cinquantaine.

C’est respectable. Mais comparons avec un bibliophile disposant de 5 000 € par an. À ce rythme, en dix ans, il aura constitué une bibliothèque dix fois plus dense, plus cohérente, plus spectaculaire.

Et inutile d’évoquer ceux qui disposent de budgets à cinq chiffres. Ils ne jouent pas le même jeu. Ils écrivent l’histoire des collections pendant que les autres la lisent dans les catalogues.

Les compromis permanents

Avec un budget limité, chaque achat est un renoncement. On renonce d’abord à l’état. Les rousseurs deviennent “charmantes”, les coins émoussés “authentiques”. On apprend vite à transformer la contrainte en discours.

On renonce ensuite à la rareté. Les livres vraiment rares ne sont pas seulement rares : ils sont chers. Très chers. Il faut donc viser les marges, les seconds couteaux, les éditions tolérées mais jamais célébrées.

Enfin, on renonce souvent à la cohérence. Avec deux achats par an, difficile de construire une bibliothèque réellement pensée. On achète ce qui passe, ce qui entre dans le budget, ce qui console un peu.

Les stratégies du bibliophile sans argent

Cela ne rend pas la chose impossible. Cela la rend plus exigeante.

Il faut se spécialiser à l’extrême. Non pas “le XVIIIᵉ siècle”, mais un auteur mineur, un imprimeur, un type précis de reliure. Plus le territoire est étroit, plus il devient praticable.

Il faut chasser. Longtemps. Mal. Brocantes, ventes locales, catalogues mal rédigés. Développer un œil fatigué mais attentif. Passer beaucoup de temps pour économiser peu.

Il faut surtout apprendre la patience. Attendre des années pour un seul livre. Renoncer souvent. Savoir dire non, même quand l’envie est là.

Ce n’est pas romantique. C’est une discipline.

Le plaisir est-il proportionnel au prix ?

On aimerait répondre non. On aimerait croire que le plaisir du bibliophile ne dépend pas du montant de la facture. Mais soyons honnêtes : il existe une différence qualitative entre un livre à 30 € et un livre à 3 000 €. Le frisson n’est pas le même. Le rapport à l’objet non plus. La densité matérielle, historique, symbolique est incomparable.

Cela ne signifie pas que le plaisir est réservé aux riches. Mais cela signifie qu’il n’est pas distribué équitablement.

La frustration, cet angle mort

On parle peu de la frustration. Elle est pourtant omniprésente chez le bibliophile aux moyens limités. Cette sensation de toujours arriver trop tard, trop bas, trop court. Les catalogues deviennent des vitrines inaccessibles. Les ventes aux enchères des spectacles cruels. Les réseaux sociaux, un accélérateur de comparaison permanente.

Certains finissent par se convaincre que la richesse corrompt le goût. C’est parfois vrai. Souvent, c’est une consolation.

Peut-on être bibliophile sans posséder ?

C’est la vraie question de fond. La bibliophilie est-elle nécessairement liée à la possession ? On peut aimer les livres anciens sans les acheter. Les étudier, les consulter en bibliothèque, les admirer en exposition. Cette bibliophilie-là est moins spectaculaire, moins reconnue, mais tout aussi réelle.

Le problème est que le milieu valorise la possession. Elle reste le sésame implicite de la légitimité.

Alors oui : on peut être bibliophile avec 500 € par an.
Mais pas sans concessions. Pas sans frustration. Pas sans accepter de rester à la périphérie du jeu.

L’argent compte. Énormément. Le nier, c’est mentir aux débutants. Un bibliophile fortuné aura toujours plus de choix, plus d’accès, plus d’objets désirables. Ce n’est ni immoral ni scandaleux. C’est un fait. La seule liberté réelle du bibliophile modeste est ailleurs : dans le sens qu’il donne à sa pratique. Lire mieux. Choisir plus finement. Refuser la course. Construire lentement, sans illusion.

Conclusion (sans pathos)

La bibliophilie est un monde à deux vitesses.
Ceux qui achètent.
Et ceux qui regardent, attendent, négocient avec leurs limites.

On peut en souffrir.
On peut s’en accommoder.
On peut même en faire une force.

Mais à condition d’être lucide.

Avec 500 € par an, on n’entre pas dans le temple. On circule dans ses couloirs. On écoute. On apprend.
Parfois, on emporte un fragment.

Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas tout.

GdB — ECO/FIN-500

1 Commentaire

  1. Merci pour le récit, c’est très précis. La prochaine fois que j’irai dans les salles de ventes je reviendrai sur l’article. De toute façon, il paraît que les mots Christie’s ou Sotheby’s ont de la magie.

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