Un relieur anglais au travail: Roger Payne (1739 – 1797)

Amis Bibliophiles bonjour,

La lecture du très beau catalogue de la vente Tissot-Dupont chez Piasa était riche en émotions: ouvrages magnifiques, reliures parfaites, envois de choix… mais ce n’est pas l’un de ces lots qui a retenu mon attention.

Non, c’est le lot 442 (PFINTZING, Melchior [Theuerdank]. Die Geuerlicheiten und Einsteils der Geschichten des loblichen streyt paren und hochberumbten helds und Rit) que j’ai gardé en mémoire pour en faire un petit billet sur le blog.
En effet, à la lecture de la description de ce très bel ouvrage, on découvrait des informations intéressantes concernant la reliure: « RELIURE ANGLAISE DE LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE RÉALISÉE PAR ROGER PAYNE. Cuir de Russie, filets dorés en encadrement, dos à nerfs orné, tranches dorées, entièrement réglé à l’encre rouge : “washing, ruling and binding by Roger Payne” (note de Michael Wodhull sur la garde) ».
La reliure avait donc été réalisée par Roger Payne, relieur anglais, qui en avait d’ailleurs profité pour laver et régler l’ouvrage (…).

Le bibliophile qui fit l’acquisition de l’ouvrage à l’époque, ajouta une illustration, un portrait gravé de Robert Payne par S. Harding, daté de 1797 (soit un an après l’acquisition de l’exemplaire par Michael Wodhull), contrecollé sur la dernière garde (270 x 197mm). C’est ce portrait (que m’a également signalé mon ami Patrice Goy, relieur de l’atelier Moura de Lyon) qui est je trouve intéressant.
Il est rare de voir un relieur de l’époque au travail, sur une gravure contemporaine.

J’aime beaucoup cette gravure, elle est très expressive. On y entrevoit à peine l’atelier, mais c’est l’expression du relieur qui interpelle. Il semble presque avoir été frappé d’une malédiction, est-ce de toujours devoir courber le dos, ou est-ce la fatigue liée aux discussions avec ses clients bibliophiles!? On ne le saura jamais.

On remarquera aussi les bords élimées du pantalon et de la veste de Payne, signe que le métier ne rendait déjà pas riche au XVIIIe, même pour l’un des meilleurs relieurs anglais de son époque.
Le regard… Ce regard!


H

Le catalogue Tissot-Dupont est ici: http://www.piasa.fr/sites/default/files/Catalogue_Bibliotheque_Tissot_Dupont_3.pdf

La lettre du bibliophile

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Connaissance de la reliure: les reliures à l’Apollon et Pégase de Maestro Luigi, Nicolas Fery et Marcantonio Guillery

Connaissance de la reliure: les reliures à l'Apollon et Pégase de Maestro Luigi, Nicolas Fery et Marcantonio Guillery

Amis Bibliophiles bonjour, Le billet d’Hugues qui annonçait la disparition d’Anthony Hobson  m’a donné l’idée de ce petit mot.
 Nous devons à Anthony Hobson (fils de cet autre bibliographe Geoffrey D. Hobson) une étude exhaustive sur un type de reliure romaine à décor à froid baptisé  Apollon et Pégase*.
 Dans la vogue des reliures italiennes à décor, de la première moitié du XVIe dites à médaillon ou « à camée », il s’agit d’un groupe de reliures de la Renaissance frappées au centre des plats d’un emblème représentant Apollon menant son char vers l’ascension du mont Parnasse où l’attend Pégase. 
Cet emblème se trouve dans un médaillon ovale vertical (sur les in-folio) ou horizontal (sur les autres formats). Le décor est rehaussé de couleurs à la main. Un ou deux filets dorés enchâssant une devise dorée en grec « droit et sans détours »  entourent le médaillon.  Le titre doré du volume, parfois dans un cartouche doré, surmonte le médaillon. Un décor doré fait d’entrelacs géométriques et de fleurons encadre les plats de façon variable. Les volumes sont reliés en maroquin olive ou bruni par le temps (pour les auteurs anciens) ou rouge (pour les auteurs italiens modernes).
Ces reliures étaient auparavant attribuées  à Canevarius (d’où parfois l’appellation de reliure romaine « Canevari »), ou à un membre de la famille Farnèse, le cardinal Alessandro Farnèse ou Pier-Luigi Farnèse (dont les livres sont pareillement ornés d’un emblème en médaillon, un aigle survolant la mer, et de sa devise). 

Anthony Hobson grâce à un recensement de 143 reliures de ce type perça les mystères de cet ensemble. A l’aide d’une condamnation portée sur le dictionnaire de langue latine de Robert Estienne par l’inquisition (exemplaire Esmérian première partie, n°42), il identifie le possesseur de ces reliures en la personne de Giovanni-Baptista Grimaldi. Héritier de financiers génois, celui-ci est proche de Claudio Tolomei érudit et familier du cardinal Alessandro Farnèse. Tolomei aurait constitué la bibliothèque de Grimaldi et créé son emblème.
Trois relieurs exerçant à Rome ont participé à la réalisation de cet ensemble, Maestro Luigi, Niccolὸ Franzese (Nicolas Fery de Reims) d’origine française et Marcantonio Guillery fils de l’imprimeur originaire de Lunéville Etienne Guillery.  
 
Cette bibliothèque, sorte de bibliothèque idéale, a été constituée toute entière entre 1545 et 1548 sans jamais être enrichie par la suite par son propriétaire. Actuellement, un peu moins de 170 volumes seraient identifiés, dispersés dans les collections publiques et privées de la planète.

Il circulerait cependant un certain nombre d’ouvrages anciens frelatés qui ont reçu a posteriori l’emblème au médaillon.

Voici quelques exemplaires passés en ventes publiques ou non :

-Vente Couppel du Lude n° 28
Virgile, Opera, Lyon, Gryphe, 1545, in-8° reliure de Marcantonio Guillery, vente 23 novembre 2009, 75 000 €.
-Vente Wittock (qui écrivit un article à ce sujet dans le bulletin du bibliophile 1998)
Sénèque, Lucius Annaeus, Lyon, Gryphe, 1541, in-8° reliure de Marcantonio Guillery, vente 7 juillet 2004, 69 310 £.
-Vente Wittock, Pindare, Olympia…, Bâle, 1535, in-4°, reliure de Niccolὸ Franzese,  vente 7 juillet 2004 (non vendu ?).
-Vente Bérès, Dionisus Halicarnasseus, Delle cose antiche della città di Roma, Venise, 1545, in-4°, reliure de Maestro Luigi, catalogue Bérès 2004 et vente 16 décembre 2005, adjugé 77 500 €.
-Trésors de Mariemont, collection de la bibliothèque,  Hygin, Fabularum liber […], Bâle, Johann Herwagen, 1535, in folio, reliure de Niccolὸ Franzese,  acquisition vente Robert Hoe 1912.
-Vente Audap et Mirabaud, Ovide. Metamorphoseon libri XV. Lyon, Gryphe, 1543 ; in-8, reliure Marcantonio Guillery, (exemplaire Esmérian, qui en possédait trois) vente 26 juin 2014,  66 000 €.

Lauverjat

6 Commentaires

  1. Il est clair, d'après le lien fourni par Calamar que c'était un grand alcoolique, ce qui peut expliquer la négligence de son atelier, et une certaine folie du regard. Il se querellait avec son associé et finit dans la misère. Néanmoins un génial artisan.

  2. Avec un étau aussi bas, il avait sans doute un lumbago, qui lui rendait le regard noir 😉 ou alors effectivement le graveur a voulu signifier une certaine déchéance, en appui titubant sur son étau, avec des chausses pas fermées ; quel relieur digne de ce nom laisserait des ouvrages au sol, et un certain désordre ambiant ?

    Daniel B.

  3. oui, Payne était considéré comme l'un des meilleurs, sinon le meilleur relieur. A noter que ce portrait est peut-être posthume, ce qui pourrait expliquer son étrange regard ; en effet Payne est mort le 20 novembre 1797. Il est dit de lui "qu'il préférait le boire au manger", et qu'il ne vécut que de la charité publique ses huit dernières années…
    Voir https://books.google.fr/books?id=ojp-CgAAQBAJ&pg=PT119&lpg=PT119&dq=bonders+kalthoeber+payne&source=bl&ots=6mHitHs1rO&sig=PUn5GzO3u83k19ftAW_Fxj-4aBI&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwi3s_eSgozQAhVCqxoKHcD8A0YQ6AEIHTAA#v=onepage&q=payne&f=false

  4. La notice dit plus exactement : "On y découvre qu’à la fin du XVIIIe siècle,
    en Angleterre, le prix du livre équivalait celui de sa reliure par un grand maître"…

    Payne était-il considéré comme un grand maître ? J'avoue mon ignorance en matière de reliure anglaise…

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