La restauration d’un coin, par Eric

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Je vous présente ce soir un bien drôle de couple de bibliophiles: elle a les talents culinaires nécessaires pour être restauratrice, mais préfèrerait être relieure, alors que lui de son côté, pourtant peu versé dans ce genre de cuisine, pourrait être qualifié d’excellent restaurateur (du coin).

Enfin bref, Eric se propose de vous expliquer, en images, comment restaurer le coin d’une reliure ancienne. Un beau travail (je rappelle de plus qu’Eric est un « amateur » et non un professionnel de la reliure), qui me laisse pantois, et émerveillé. Je suis incapable de me lancer dans ce genre d’exploit!

Eric, à toi la parole: je vous propose aujourd’hui un article sur la conservation et la restauration des livres anciens, en commençant par le moins difficile et le plus gratifiant : la restauration des coins.
La restauration d'un coin, par Eric En préambule :

J’ai commencé à vouloir restaurer les livres anciens, lorsque bibliophile amateur, j’ai acheté à bon prix des ouvrages en mauvais état. Quelle mauvaise idée !
Sans même compter les couteuses années d’apprentissage et le matériel nécessaire, l’opération est rarement rentable. Le temps nécessaire pour restaurer un livre est très important. Patience, minutie, reprise du travail lorsque celui-ci n’est pas satisfaisant sont les données indispensables d’une restauration réussie.

Avant d’envisager une restauration, je vous conseille donc d’envisager sérieusement la vente de votre ouvrage en état plus ou moins médiocre, et le rachat du même livre en bon état. Un tour rapide sur www.vialibri.net vous permettra en effet de découvrir que votre précieux ouvrage n’est, souvent, pas si rare que cela.

Autre point important : souvent un simple entretien suffit à rendre un livre très acceptable visuellement. Mieux vaut de bonnes mesures de conservation plutôt qu’une mauvaise (et parfois aussi une bonne) restauration.

Etape 0 :
Entretien du livre. Permet de protéger le livre lors des étapes de restauration
– Si nécessaire (et possible), nettoyage du livre au savon Brecknell. Cette opération parfois critiquée nécessite d’être réalisée avec précaution. Les risques principaux sont d’abîmer les dorures, de laisser des traces de savon et de foncer le cuir.
o Matériel nécessaire : Eponge naturelle, savon Brecknell
§ Mouiller l’éponge pour la ramollir
§ Essorer l’éponge au maximum (l’eau fonce le cuir !)
§ Mettre du savon sur l’éponge en quantité raisonnable et nettoyer le livre (attention, la vigueur du nettoyage dépendra fortement de l’état du livre et des dorures en particulier) sur les plats, le dos et les coupes
§ Rincer l’éponge et l’essorer au maximum
§ Enlever le reste de savon du livre

– Encollage à la Klucel G è cette opération permet à la cire de rester à fleur et d’avoir un effet visuel prolongé. Je n’effectue pas cette étape lorsque le cuir est trop desséché.
o Matériel nécessaire : Pinceau, Klucel G, Chiffon, sèche-cheveux
§ La Klucel G se présente sous forme de poudre et doit être diluée avec de l’alcool pur (>98%) (en effet, l’eau mouille et tache le cuir). La texture doit être un peu plus liquide que du sirop d’érable.
§ Appliquer la Klucel sur un plat avec un pinceau.
§ Masser avec la main bien à plat
§ Enlever le surplus avec le chiffon
§ Sécher au sèche-cheveux
§ Répéter l’opération sur le dos et l’autre plat

– Application d’une cire de conservation è Il y deux cires en circulation : la cire 213 de la BNF et la cire British Museum. D’aucuns critiquent la cire BNF. Celle-ci est en effet très liquide et à tendance à foncer les cuirs. Ceci dit, cet effet s’estompe avec le temps. Pour ma part, je trouve que la cire British Museum est trop grasse et ne pénètre pas suffisamment le cuir. Au final, j’utilise essentiellement la BNF, sauf pour les veaux blonds et les basanes « duveteuses ».

o Matériel : De la cire, un chiffon doux
§ Appliquer la cire sur l’ensemble du cuir. Ne pas mettre trop de cire (pour éviter de laisser des traces avec la BNF, ou d’avoir un livre collant avec la British Museum)

– Epoussetage des tranches
o Matériel : chiffon doux
§ Passer très délicatement le chiffon sur les tranches. Ne pas chercher un résultat parfait, cela n’est pas possible. Si l’on frotte trop fort, le risque est d’incruster la crasse dans la tranche, se qui sera pire que de ne rien faire
Et voilà. Le résultat est souvent saisissant et satisfera la plupart d’entre nous.

Restauration des coins :

– Etape 1 : Renforcement des cartons (ou comment passer d’un coin en chou fleur à un coin restructuré)
§ Matériel : Marteau, tas à battre, pinceau dur, tylose
§ Battage au marteau pour redresser les coins abimés (attention, à ne surtout pas faire si le coin n’est pas abimé (avec manque de cuir), sinon, sous la pression, le cuir du coin va exploser.
§ Appliquer de la tylose avec le pinceau sur le carton
§ Pincer avec les doigts et sécher au sèche-cheveux
§ Le résultat correspond à la première photo

– Etape 2 : Restauration du carton è Si nécessaire ; mais en fait, cela l’est très souvent.
§ Matériel : Buvard, Elasta N, pinceau, Marteau + tas à battre, Cutter, plaque de coupe, macule, plioir, scalpel
§ Positionner et coller sur le carton du plat, une attelle de papier buvard
· Déchirer une bande de papier buvard en faisant une grande frange (pour ne pas faire de surépaisseur) et suivant « en gros » le contour de la restauration.
· Coller le buvard sur le carton (pas le cuir, le carton)
· Appliquer avec le plioir
La restauration d'un coin, par Eric (2) § Positionner, par couches successives, du papier buvard (des morceaux déchirés à la main, surtout pas aux ciseaux) le long du coin
· Il est parfois nécessaire d’appuyer légèrement sur le carton pour ne pas laisser de trou
§ Une fois l’épaisseur du carton atteinte, positionner une deuxième attelle sur le contre plat, coller, appliquer au plioir
§ Battre au marteau
§ Laisser sécher puis couper
§ Réaliser les finitions :
· Arrondir les angles. Le coin restauré doit prolonger exactement le carton ancien
§ Battage au marteau
· On ne doit pas sentir de démarcation entre le cuir et le buvard. Si c’est le cas : combler avec du buvard. Ne comptez pas sur les étapes suivantes pour rattraper un travail mal fait maintenant
· Elagage du cuir, réalisation des béquets
o Le biseau doit être très fin pour obtenir par la suite une bonne incrustation
La restauration d'un coin, par Eric (3) § Etape 3 : choix du cuir
· On restaure du veau et de la basane avec du veau. Du maroquin avec de la chèvre sans grain
· Couleur : prendre une couleur proche (en ayant conscience que le cuir foncera ensuite) du cuir originel § Etape 4 : préparer la pièce de cuir de comblage
· Matériel : feuille de polyester, feutre permanent, ciseaux, cuir, couteau et pierre à parer
· On délimite la partie à restaurer, on rajoute 5 mm coté plat et coupe et 1 cm + épaisseur des plats pour faire les remplis
· On découpe une pièce de cuir correspondante
· On pare le cuir
o Pas de secret :
§ un couteau bien affuté
§ une coupe de biais
§ des heures d’entraînement
o Sur les bords : le plus fin possible (comme pour une mosaïque) et un peu plus épais au centre
La restauration d'un coin, par Eric (4)La restauration d'un coin, par Eric (5) · On cire le cuir : le cuir étant très fin, il fonce. Il faut donc mettre très peu de cire (ici la British Museum est préférable) et on appuie peu.
o La cire protège des projections de colle
o La teinte obtenue permet d’avoir un fond proche de celui du cuir ancien
§ Etape 5 : Positionner le cuir
· Matériel : scalpel, 2 plioirs, Elasta N, paire de ciseaux
· On met de la colle (Elasta N) sur le cuir neuf
· On positionne le cuir neuf sur le plat
· On applique au plioir
La restauration d'un coin, par Eric (6)· On met de la colle sur le dessus du cuir neuf
· On applique le cuir ancien sur le cuir neuf au plioir
· Battage au marteau pour assurer une bonne incrustation
· Confection des coins
o On découpe l’angle droit du cuir neuf, à une demi épaisseur de carton pour les livres 16° et à un peu plus d’une épaisseur de carton pour les livre 17°.
o Livre 16° : on rabat l’angle puis les remplis
o Livre 17° : on confectionne l’angle en positionnant le rempli de tête puis en faisant un petit triangle sur le rempli de gouttière
§ Etape 6 : estompage de la restauration (dépends fortement de la nature du cuir)
· On reprend les filets à froids.
· On vieillit le cuir neuf en tapotant au pinceau. Pour obtenir la granulosité de mon vieux cuir, j’ai collé un peu de poussière. Voilà le résultat
La restauration d'un coin, par Eric (7)La restauration d'un coin, par Eric (8)· Je ne l’ai pas fait ici, mais pour obtenir un meilleur résultat, j’aurais dû effectuer une reprise de teinte pour retrouver le fond un peu orangé de mon cuir ancien.

Et voilà. En relisant mon article, déjà trop long, je m’aperçois qu’il manque encore plein d’informations. Difficile de décrire des gestes !

En attendant un prochain article sur la restauration des mors ou des coiffes, comme vous préférez, ceux qui s’intéressent à la restauration de livres peuvent me contacter à restauration@z1k.com

Eric. Merci!Hugues

Foire aux questions sur la restauration de coin de reliure

Pourquoi restaurer les coins d’une reliure ancienne ?

Les coins sont les parties les plus exposées à l’usure. Restaurer un coin abîmé évite l’aggravation des dégâts (déchirure, perte de matière) et améliore l’aspect général.

Peut-on restaurer un coin soi-même ?

Pour les petits travaux (recoller un cuir décollé), oui avec de la colle de pâte amidonnée. Pour refaire un coin (ajout de carton, recouvrement cuir), il vaut mieux confier à un professionnel.

Quel matériel utiliser ?

Colle de pâte (à base d’amidon de blé), papier japon pour les renforts, chutes de cuir assorties au cuir d’origine, plioir en os pour le marouflage. Tout est disponible chez les fournisseurs de relieurs.

Pour aller plus loin

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

L’identification des cuirs utilisés en reliure

L'identification des cuirs utilisés en reliure

Amis bibliophiles Bonsoir,

Je vous propose de poursuivre notre route sur le chemin de la reliure avec aujourd’hui un superbe article de Xavier, sur l’identification des cuirs utilisés en reliure. Merci beaucoup à lui pour ces précisions, si cela vous semble compliqué, c’est normal, pour les peaux, rien ne sert plus que de les avoir eu en main une fois pour les reconnaître ensuite.

Les parties en gras et en italiques ont été ajoutées par moi, simples transitions.
L'identification des cuirs utilisés en reliure Avant toute chose, il est nécessaire de maîtriser le vocabulaire spécifique de la reliure, je laisse la parole à Xavier :

Côté chair : Face intérieure de la peau qui adhérait à la chair de l’animal. Côté opposé à la fleur

Côté fleur : Face extérieure de la peau qui portait le poil de l’animal. Sur cette face se situent les follicules aidant à l’identification des peaux. On utilise également le terme « côté poil. »

Follicule : Petite formation arrondie au sein d’un tissu, d’un organe, délimitant une cavité ou une substance particulière

Tan : Ecorce de chêne pulvérisée utilisée pour la préparation des cuirs

Sumac : Mot Français d’origine Arabe, arbuste aux nombreuses variétés; sumac des teinturiers, des corroyeurs, vénéneux, radicant, vernis du Japon (fournissant une gomme-résine utilisée pour les vernis, la tannerie, etc.)

Noix de galle : Excroissance riche en tanin de la galle du chêne, utilisée pour la fabrication de teintures et d’encres.

Tannage : est l’opération qui consiste à transformer la peau en cuir grâce à des tanins, substances de différentes natures (végétale, minérale comme les sels de chrome, organique) qui permettent de passer d’une peau putrescible, sensible à l’eau chaude et très hydratée à une matière imputrescible, résistante à l’eau chaude et peu hydratée. La transformation des peaux se fait par les tanneurs quand il s’agit de vachette, de veau, de croco ou d’autruche… et par les mégissiers pour la chèvre et le mouton.

Galuchat : nom de l’inventeur, décédé en 1774, obtenu après traitement de la peau de certains poissons sélaciens (squales, raie)

Alun : Sulfate double de potassium et d’aluminium hydraté, utilisé en teinture, mégisserie, médecine (astringent et caustique). L’alun est tiré en partie de l’alunite

Comme pour les papiers, il y a une hiérarchie entre les cuirs , dont voici les principaux:

1 – Le maroquin L'identification des cuirs utilisés en reliure (2) Un maroquin2 – Le veau blond
3 – Le veau granité
4 – Le veau de couleur (violet, bleu)
5 – La basane
6 – Le cuir de Russie
7 – Le galuchat

Le mouton est communément appelé Basane. A l’ origine ce terme désignait seulement le mouton tanné au tan (écorce de chêne). Aujourd’hui tannées au sumac ou à la noix de galle. Sa fleur est unie, mais on y décèle des pores visibles et espacés; c’est une peau peu solide, à chair lâche, pour reliures ordinaires; elle a diverses présentations :
Mouton mat, de teinte uniforme L'identification des cuirs utilisés en reliure (3)Un chagrin
Mouton bigarré, raciné, moucheté, suivant l’aspect du coloriage.
Mouton chagriné et maroquiné, avec grainage artificiel à l’imitation de la chèvre (convient surtout à la reliure industrielle). L'identification des cuirs utilisés en reliure (4)Mouton (Basane)Peau sciée, s’obtient par le dédoublage en deux, trois ou quatre d’une peau pleine, en général de mouton. Le côté fleur est plus solide. Elle sert particulièrement aux pièces de titre, et, pour cet usage, est striée en largeur. Le côté chair, teint, en vert, s’utilise pour les coiffes de registre.
Agneau-velours, préparé pour être utilisée côté chair, en « daim »
L'identification des cuirs utilisés en reliure (5) Agneau-veloursLa chèvre a une fleur à grains et une chair serrée beaucoup plus résistante que celle du mouton, elle convient au travail de qualité; suivant les espèces, son grain peut-être rond, carré, du Levant, ou long après un traitement particulier.
Les peaux sont différentes :
Chagrin, chèvre de nos pays, la plus commune, à grains assez petits.
Chèvre Madras, d’origine exotique (Inde), très appréciée pour son petit grain régulier et serré. Se polit très bien.
Maroquin, a très gros grain, peau épaisse provenant d’animaux de grande taille. Importé naguère du Cap (Afrique du Sud) ou du Levant, il est réservé à la reliure de luxe; plus tard un maroquin à grain long d’origine anglaise, plus mince et plus facile à traiter tout en conservant une grande qualité aura tendance à le supplanter. L'identification des cuirs utilisés en reliure (6) Maroquin à gros grain Chèvre à grain long, (en chagrin ou maroquin aminci, passé au laminoir et présentant un grain allongé artificiel) réservé à la reliure de luxe.
Chevreau, plus fine que le Maroquin et à grains peu marqués. Elle convient à des plats auxquels on veut donner une certaine souplesse.
Oasis, chèvre du Niger à grains irréguliers, à l’épiderme élastique.

Le veau.
Peau solide, à fleur très lisse et mate, légèrement satinée, souvent veinée; On peut la rendre polie et brillante, beaucoup plus fine que celle du mouton; Elle sert aux reliures de qualités et est assez délicate à travailler. Il existe plusieurs formes de veau en reliure :
Le box, peau de veau tannée au chrome (et non selon le procédé du tannage végétal pratiqué avant 1890). Le box offre une surface lisse, souple et brillante qui convient à la confection de reliure de luxe. C’est le seul cuir imperméable. L'identification des cuirs utilisés en reliure (7) Un boxLe veau glacé, aspect lisse et luisant obtenu par pressage. L'identification des cuirs utilisés en reliure (8) Un veau racinéLe veau granité, la surface est criblée de très petites tâches noires rapprochées. La basane et le vélin pouvaient, particulièrement, au XVIIe siècle, recevoir le même traitement. L'identification des cuirs utilisés en reliure (9) Chagrin écraséLe veau velours : peau chamoisée, extrêmement souple, très en vogue actuellement pour doubler les reliures de luxe.
Le veau porphyre, peau à l’image du marbre de même nom, a été semée de fines tâches de diverses couleurs.
Le veau raciné, peau ornée de veinures rappelant en principe des racines, mais ressemblant plus souvent à des planches de bois sciées dans le sens des fibres. La marbrure est obtenue selon différentes recettes utilisant des teintures et des produits chimiques souvent corrosifs.
L'identification des cuirs utilisés en reliure (10) Un veau estampé à froidLe veau jaspé, a l’apparence du jaspe qui est une pierre colorée en brun, rouge ou vert. L'identification des cuirs utilisés en reliure (11) Un veau jaspéLe Parchemin.
Il provient ordinairement du mouton (de chèvre ou de veau). L’origine du mot est « Pergame », ville d’Asie mineure renommée dans l’antiquité pour la préparation spéciale des peaux destinées à l’écriture. Il a un aspect blanc et translucide. On l’a utilisé à toutes les époques pour recouvrir les livres.
Côté chair il ressemble à du papier, côté fleur on distingue les pores et des veines de la peau. Pour la reliure on préfère les plus minces. Se méfier des peaux plastifiées dans lesquelles sont imprimés de faux grain.
Mais le parchemin n’est pas à proprement dit un cuir, puisqu’aucune espèce de tannage ne fait partie de sa préparation. On appelle ainsi toute peau qui a été simplement nettoyée, épilée, débarrassée des parties inutiles, enfin étendue, égalisée et desséchée.

Le Vélin.
Il se présente comme un parchemin de belle qualité. Le vélin provient du veau (très jeune, ou mort-né) ou de la chèvre. Dans le parchemin et le vélin, le coté chair est plus lisse que le coté fleur; ce dernier plus dégraissé, se prête mieux à la décoration (peinture, enluminure, dorure ou mosaïque). L'identification des cuirs utilisés en reliure (12) Un vélin
Le vélin souple, répandu au XVII et XVIIIe siècle en Europe occidentale et particulièrement en Italie. La peau de vélin n’était pas collée sur carton, elle était fixée au dos et seulement doublée de papier sur les plats.

La peau de truie.
Peau de porc, elle n’est pas tannée par les moyens ordinaires qui la fragiliseraient, mais préparée à l’alun, substance qui lui conserve sa résistance naturelle. Elle offre une surface raboteuse et inégale, très élastique, on peut l’utiliser côté chair en « daim ».
Elle ne met pas la dorure en valeur; en revanche elle s’accommode très bien des frappes de motifs ou de plaques à froid.
Les pays de culture germanique l’ont privilégiée, particulièrement au XV et XVIe siècle pour les reliures monastiques.

Le cuir de Russie.
Le cuir de Russie se prépare avec de la peau de cheval, de veau et de chèvre. Pour la reliure, on emploie seulement les veaux minces et les chèvres. Pour matière tannante, on fait usage d’écorce de saule, de pin ou de bouleau, ou d’un mélange de ces trois écorces qui l’immunise contre les moisissures et les insectes. Quant à l’odeur qui le caractérise, on la lui communique en l’imprégnant, du côté de la chair, d’une huile empyreumatique provenant de la distillation de l’écorce de bouleau. Cette huile, qu’on appelle vulgairement huile de Russie, doit elle-même sa propriété aromatique à un principe particulier qui à reçu le nom de bétuline.
Enfin, la couleur roussâtre se donne avec une décoction de santal rouge et de bois de Brésil dans l’eau de chaux. Depuis plusieurs années, on imite à Paris, à Vienne et à Londres, le cuir de Russie, et les imitations sont quelquefois aussi belles et aussi durables que les produits d’origine russe, dont elles ont d’ailleurs les autres propriétés (selon Roret). C’est une matière de luxe.

Le galuchat.
C’est une peau de poisson, requin ou raie qui servait au XVIIIe siècle pour les reliures d’almanachs. Il redevint à la mode en 1925.

La Peau humaine. Introuvable en peausserie…et comme il n’y à plus de bourreau… pourtant la matière première ne manque pas et court les rues!
Les plus anciens livres connus reliés en peaux humaine ne remontent pas au-delà du XVIIIe siècle. L’Angleterre et l’Amérique sont également riches en spécimens de cette nature, mais c’est en Grande-Bretagne que se rencontrent les plus anciens, datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle. La B.N possède une bible du XVIIIe (fond de la Sorbonne), des manuscrits sur peaux de femmes et une Danse de la Mort d’Holbein relié primitivement par Mr Firmin-Didot avec la peau d’un matelot tatoué d’étranges histoires d’amour et des portraits de ses officiers, les coins recouverts avec ses deux seins et les plats avec la peau de sa poitrine.
Bref, de Crauzat consacre quinze pages à ce genre de reliures.

La peau humaine est proche de celle du cochon : le pore du porc (!) est triangulaire, tandis que celui de l’humain forme un quadrilatère, un examen à l’aide d’une loupe permet de les différencier. (Hugues : cette distinction a été apportée par Christian Galantaris lors d’une vente à laquelle j’ai assisté)
Un exemplaire relié en peau humaine est passé en vente en aout 2007, lors des quatre jours de vente à Montignac (je n’ai pas le résultat pour ce lot, l’estimation était de 2500e). (Hugues : j’ai enchéri deux fois sur ce lot, la première fois où il est passé en vente à Versailles et a été remporté par un libraire parisien, pour 1500 euros, la seconde fois lorsque le libraire l’a remis en vente à Montignac, mais je n’ai plus le montant d’ajudication).
Il s’agissait d’un manuscrit in-12 de 56 ff., relié type cuir de Russie havane, dos à nerfs orné, coupe filetés, dentelle intérieure, reliure de l’époque, 56 sentences contrecollés tirées pour la plupart de Sénèque, ou de l’imitation de Jésus-Christ, une étiquette manuscrite de l’époque indique que la reliure serait en peau humaine (Hugues : ayant l’ouvrage entre les mains, je précise que les sentences étaient sur les femmes, et qu’il était précisé très exactement : « reliure en peau de femme »… l’exemplaire parfait, si on ose dire).
A relire également sur le blog : http://bibliophilie.blogspot.com/2007/06/les-reliures-en-peau-brrr-humaine.html

Le chagrin.
C’est une peau de cheval, d’âne sauvage ou de mulet. Pour matière tannante, on se sert de tan de chêne ou d’alun. Enfin, on produit le grain d’une façon assez bizarre. Après avoir ramolli la peau, on l’étend dans un châssis, puis on répand, sur le côté de la chair ; la semence dure et noire de l’Arroche sauvage (Chenopodium album des botanistes), après quoi on la piétine pour y faire bien pénétrer les graines, et l’on fait sécher. Quand la peau est devenue sèche, on la secoue pour en faire tomber les semences ; elle paraît alors criblée de petites cavités produites par la pression des semences. Plus tard, à la suite de certaines manipulations, toutes ces parties déprimées augmentent de volume et, en se soulevant, donnent naissance aux tubercules que l’on veut produire. L'identification des cuirs utilisés en reliure (13)Un chagrinL'identification des cuirs utilisés en reliure (14)Un autre chagrin La fabrication du chagrin existe en Europe, notamment en France, depuis une cinquantaine d’années au moins, mais elle n’y a pris quelque importance qu’après 1830. Elle n’emploie, du moins pour la reliure, que des maroquins ou des moutons maroquinés.

L'identification des cuirs utilisés en reliure (15) Autre chagrinEnfin, il convient de rappeler que le veau est certainement le plus employé de tous les cuirs. Selon sa qualité, il a revêtu différentes apparences, du veau jaspé dont les tâches masquaient les imperfections au superbe veau de couleur de l’époque romantique, en passant par le veau blond, si prisé au XVIIIe siècle.

Des peaux exotiques peuvent êtres employées pour couvrir les livres : telles celle de serpent, de requin, autruche, lézard, phoque, saumon, esturgeon, buffle, caïman, perche du Nil, Julienne, …
L'identification des cuirs utilisés en reliure (16) Reliure en peau de serpentLe stockage des peaux se fait dans du papier, dans un local ni trop chaud ni…trop humide, les peaux grainées roulées côté fleur vers l’intérieur, les peaux lisses côté fleur vers l’extérieur, ou bien dans des tiroirs à plats.

Où acheter des peaux aujourd’hui? Chez des peaussiers, tanneurs, notamment Jullien (42, rue St Jacques, Paris) et Relma qui vend aussi du matériel de reliure (6, rue Danton, Paris)

Sources consultées :
Mme Wolf-Lefranc, Ch. Vermuyse (professeurs à l’école Estienne)-La reliure, J.B Baillière 1979, 3éme édition (il existe une 4éme édition)
Chistian Galantaris-Manuel de bibliophilie, partie dictionnaire, Ed. des Cendres, 1998
Henri Desmars-Histoire et commerce du livre, G.I.P.P.E, 1998
Annie Persuy et Sün Evrard-La reliure, Denoël, 1983
Et aussi, http://www.moulinduverger.com (manuel Roret en ligne)
Pour les reliures en peaux humaines : E.de Crauzat-La reliure Française de 1900 à 1925, 2 volumes Merci Xavier, H

Foire aux questions sur les cuirs de reliure

Comment reconnaître du maroquin ?

Le maroquin est un cuir de chèvre tanné au sumac, originaire du Maroc. On le reconnaît à son grain régulier en relief (petits points serrés et marqués), sa résistance et sa capacité à recevoir une dorure brillante. C’est le cuir noble par excellence des reliures de qualité du XVIIe au XIXe siècle.

Quelle différence entre la basane et le veau ?

La basane est une peau de mouton, plus fragile, à fleur peu marquée, souvent utilisée pour des reliures économiques. Le veau est un cuir plus dense, plus lisse, plus résistant, employé pour des reliures soignées. Le veau a une fleur très fine et mate, presque satinée.

Qu’est-ce qu’un chagrin en reliure ?

Le chagrin est une peau (généralement de chèvre, parfois d’âne) dont on a fait ressortir le grain par une opération mécanique (granitage). Le résultat est un cuir au grain rond et apparent, très utilisé au XIXe siècle.

Comment identifier le cuir d’une reliure ancienne ?

L’identification visuelle se fait sur trois critères : le grain (taille, régularité, profondeur), la texture au toucher (souplesse, granulation), et l’aspect général (mat, brillant, satiné). Avec l’expérience, on identifie un cuir au premier coup d’œil ; pour les débutants, la comparaison côte à côte est la meilleure méthode.

Pour aller plus loin

23 Commentaires

  1. Bonjour,

    J’aurais des alternatives à proposer pour les amateurs qui voudraient se lancer dans la restauration de livre!!

    Tout d’abord, comme l’a souligné Eric, l’Elasta N a une réversibilité toute relative! La mélanger à une colle d’amidon très épaisse (pour minimiser l’apport d’humidité) est déjà une amélioration.
    Je ne saurais que trop vous conseiller l’Evacon!! Colle blanche vynilique complètement réversible à l’eau, en plus d’être neutre! Elle coute un peu plus cher que l’elasta N, mais l’investissement en vaut le coup.

    A propos du savon Breckenelle, à éviter sur les cuirs épidermés, car même après nettoyage du savon, ils laissent des dépôts blancs, c’est du vécu!

    La Klucel G peut également fixer les parties de cuirs épidermés. Et surtout pitié, pas de sèche cheveux, horriblement néfaste sur le cuir!! La Klucel G est une colle à base d’alcool qui sèche déjà relativement vite tout de même. cela vaut pour toutes les opérations: le sèche cheveux accélère la mort de votre cuir!

    Si vous êtes intéressés pour plus de conseil, contactez moi:

    ewendil@hotmail.com

    Morgane.

  2. Désolé pour la réponse tardive, je découvre ce soir votre commentaire. J’utilise toujours du cuir neuf pour la restauration. Le cuir ancien me semble trop fragile pour une restauration solide et durable. Par contre je récupère les papiers anciens pour les restaurations de papier, idem pour le papier marbré.

    Eric

  3. Bonsoir Eric
    Mes félicitations pour votre article.
    Bien complet…j’attends les autres que vous avez promis !
    Est-ce que vous utilisez toujours de cuir neuf dans vos restaurations, ou, si par hasard, vous avez des morceaux de cuirs anciens (détachés d’anciennes reliures, qui parfois on les fait relier à nouveau) vous les préférez ?
    Je suis en trop petit amateur, mais toutefois que possible, j’ai petits morceaux de cuirs anciens et je les utilise pour faire des petits restaurations (comme par exemple un coin).
    Cordialement,
    rui

  4. Bonjour, les techniques et produits utilisés sont réversibles (et concernant le PH, le N de Elasta N signifie Neutre).
    Il faut cependant être lucide sur la réversibilité. L'utilisation de produits réversibles est certes un devoir, mais le cuirs anciens (souvent friable) ne résiste pas toujours à l'opération.

    Je suis vivement intéressé par un échange sur nos pratiques respectives ==> peux-tu m'envoyer tes schémas et explications à restauration@z1k.com ?

    Merci,

    Eric

  5. Felicitation pour cette restauration !
    cependant je souhaiterai faire une petite remarque a propos du marteau… Il n’est a utiliser QUE sur le carton, jamais a meme le cuir! Il est aussi tres important de n’utiliser que des materiaux reversibles et surtout de PH neutre ! Pensez aux autres personnes qui voudront restaurer a nouveau votre livres dans plusieurs annees…
    Je pense qu’il est aussi important de connaitre les differents « coupes » du cuirs quand il est question d’en incruster un nouveau, si cela interesse quelqu’un, je suis toute disposee a fournir les shemas et explications.

    M.
    Psychedelikk@hotmail.fr

  6. J'évite de trop toucher le cuir ancien et je choisi donc de laisser un dos insolé tel quel. Ceci dit, je pense que ton problème vient du fait que les teintures sont souvent translucides. Il te faut un opacifiant (par exemple de l'aquarelle).
    Certains utilisent carrément de l'acrylique, mais là même en faisant semblant d'y croire au revoir la réversibilité ==> à proscrire sur le cuir ancien.

    Eric

  7. Et j’ai une autre question : je viens d’acheter un beau livre avec une reliure agréable, signée par un certain « M. Ben Larbi, rue de Poitiers, Rabat ». Le livre date de 1950, la reliure doit être dans les mêmes zones. Quelqu’un connaît ?

    Merci !

  8. Bonjour,

    Très belles restauration ! J’aimerais pouvoir en faire autant.

    J’ai une question pour Eric : lorsqu’un cuir a été longuement insolé et est très clair alors que les plats sont sombres, comment récupérer la chose ? J’ai déjà essayé la teinture pour cuir mais ça ne fonctionne pas du tout, le cuir semblant incapable d’absorber la teinture.

    Merci d’avance !

  9. Je cite : « Avant d’envisager une restauration, je vous conseille donc d’envisager sérieusement la vente de votre ouvrage en état plus ou moins médiocre, et le rachat du même livre en bon état. »
    C’est oublier bien vite que la restauration est un plaisir pour celui qui la pratique… Bien qu’élève à l’école de l’apprentissage par essai-erreur (merci à Eric de me permettre d’en sortir !), je ne suis pas peu fier de quelques chirurgies esthétiques.
    Et puis « Radio-Classique » en bricolant… c’est divin !
    Pour info, j’entretiens mes reliures avec un produit bien moins onéreux que la cire BNF ou la British muséum. Il s’agit d’un baume cuir rénovateur « AVEL » disponible en surface de bricolage. Le résultat convient à l’amateur que je suis, mais je reconnais que cela n’est pas académique.
    Cordialement. Pierre

  10. Encore un article, et ses commentaires, à imprimer ! Que de papier consommé ! Et dire qu’il y en a encore pour ditre que c’est la fin du livre papier !

  11. Bonjour,

    Merci beaucoup pour vos commentaires.
    Je pense que le métier de restaurateur est différent de celui de relieur. Un de mes anciens professeur qui est un très bon relieur et possédait une bonne technique n’arrivait pas a être un bon restaurateur.
    Je pense d’une part que son souhait de perfection d’une reliure est incompatible avec la nécessité du restaurateur de reproduire les techniques anciennes et qu’il lui était diffile de passer plus de temps à une restauration qu’à refaire une reliure neuve. D’où la tentation de bacler le travail.
    Le problème c’est que certains s’appuie sur la déontologie qui dit qu’une restauration doit être « visible » pour justifier
    un travail tellement disgracieux qu’il tue l’esthétisme de la reliure ancienne.

    On utilise du veau pour restaurer de la basane, car la basane n’a pas une bonne résistance mécanique. Les pièces de cuir ajoutées sont très fines et ne résisteraient pas au temps.
    Sans compter le fait que pour un cuir foncé ancien, il reste difficile de distinguer la basane (présence de folicules) du veau (cuir lisse), le résultat peut dans tout les cas rester très discret.

    Je mets 45 min pour restaurer un coin comme celui-ci (sans compter temps de séchage et de prise des photos !)

    Eric

  12. Qu’ajouter aux autres commentaires qu’un énième BRAVO.

    Oui c’est de la restauration, du bien bel ouvrage dont plus d’un restaurateur en exercice pourrait s’enorgueillir, et pas du charcutage qu’on rencontre bien souvent chez certains relieurs qui se sont autoproclamés restaurateurs. Charcutage que l’on rencontre de plus en plus malheureusement, et officiellement présent sur les salons avec nombre de charlatans fiers de vous présenter leur « book », photos à l’appui de leurs massacres…

    D’ailleurs dans le milieu on appelle le travail de ces derniers des restaurations « agricoles » en raison de leur caractère plus ou moins sauvage (comme les décharges, pareil, beurck!).

    Bon j’arrête là et reviens vers vous Eric, merci pour cet article très didactique, même si je dois avouer ne pas avoir compris grand-chose à la technicité des opérations. Je me contenterai de cirer mes ouvrages…Au fait combien de temps prend la restauration d’un coin comme celle que vous exposez ici ?

    Une autre question : à propos de la restauration de la basane pourquoi employer du veau ? Ne voit-on pas trop la différence ? Question de néophyte mais bon ça m’a interpellé.

    Cordialement,
    Vincent P.

  13. Bravo Eric! Spectaculaire!

    La discussion entamée m’amène à poser une autre petite question: existe-t-il un moyen de « récupérer » une dorure sur tranche encrassée?

    J’ai quelques ouvrages anciens dont la dorure n’est pas aussi « bling bling » (blog blog?) que je le souhaiterai!

  14. J’utilise exclusivement un large pinceau plat et souple pour dépoussiérer les tranches et même l’intérieur des livres, au niveau des coutures. C’est incroyable la poussière que l’on retire. Il faut éviter la gomme qui amincit le papier.

  15. Bravo, le blog dans son entier peut vous donner du travail pendant plusieurs vies…
    Que pensez vous du pinceau et de la soufflette pour les tranches et les tranchefiles et l’intérieur des reliures?
    Lauverjat

  16. Bravo! Ta description du protocole est aussi minutieuse que ton travail. J’aimerais avoir ta patience, car « moi aussi » j’ai des coins émoussés!
    Amicalement
    Bernard

  17. Très belle restauration!
    Il existe aussi des « trucs » assez simple pour effectuer de plus petites réparations. L’injection de colle de pâte dans un coin ramolli, l’utilisation de papier japon pour réparer les déchirures de papier et les petits manques de cuir.

    A.A.A

  18. Eric, je découvre ton superbe travail ce matin seulement (normal, n’est-ce pas les couche-tard ? Bertrand ?). En réalité, tu nous avais caché que tu étais relieur, comme Bergamote ! Cela ma rappelle le temps où, jeune bricoleur et non relieur, je restaurais les coins à la pince et à la colle « Scotch » !
    Encore bravo et merci pour ce passionnant article.

  19. Bravo à mon cher mari pour cet article que je trouve objectivement très réussi ;o)
    J’ai particulièrement aimé le « La texture doit être un peu plus liquide que du sirop d’érable » et le « un coin en chou fleur » m’a bien fait rire.
    Je peux vous dire, pour avoir vu la version « avant », « pendant » et « après », que c’est effectivement bluffant : les photos accentuent légèrement les différences de teinte, en réalité c’est quasiment invisible.
    Valérie.

  20. idem, bluffé !

    Je te confierai en toute confiance les coins de certaines de mes reliures XVIIIè…

    PS : J’admire celui qui peut tout à la fois être « technicien du livre » et bibliophile, pour ma part, je m’en sens totalement incapable (je dois même avouer que la restauration ne m’a jamais tenté ni de près ni de loin) mais j’admire le travail bien fait. Ce qui est le cas ici. Encore bravo !

    A bientôt,

    Bertrand

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