Connaissance de la Reliure: la reliure « à la Lamoignon »

Amis Bibliophiles bonjour,
« Reliure à la Lamoignon ». Cette expression familière n’est pas une invention récente : on la trouve dans les Bibliographical decameron, publiées en 1817 par Thomas Dibdin. Et ce bibliographe n’est pas tendre avec ce style : « De tous les styles du plus mauvais goût, lequel égale la Reliure à la Lamoignon ? », style qu’il qualifie par ailleurs de « Hideous and Tasteless ».
Mazette ! il faut aller voir de plus près.

Etiquette de la bibliothèque Lamoignon.
La bibliothèque Lamoignon, « Bibliotheca Lamoniana », d’après l’étiquette collée sur le contreplat de ses livres, est une des fameuses bibliothèques constituées sur plusieurs générations, par une famille de noblesse de robe : les lamoignon de Bâville.
Pour l’historique de la famille, et de cette bibliothèque fameuse, il faut relire l’article : http://histoire-bibliophilie.blogspot.fr/2013/08/bibliotheca-lamoniana_1.html
Au XVIIIe siècle, la bibliothèque est la propriété de Chrétien-François de Lamoignon (1745-1789). Il ne faut pas le confondre avec son petit cousin Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), défenseur de Louis XVI. Le premier se suicide au début de la Révolution, le second est guillotiné.
Chrétien François a développé la bibliothèque dont il a hérité, et a fait relier ses nouvelles acquisitions, récentes ou non, à son relieur, Enguerrand, suivant ses directives, qui ne sont donc pas du goût de Dibdin.
Après sa mort, la bibliothèque est vendue en 1791, principalement au marchand Thomas Payne, qui la détaillera dans les années suivantes, en France et en Grande Bretagne. Payne édite un nouveau catalogue de cette bibliothèque en 1793. En 1797, un catalogue de la bibliothèque de Lamoignon-Malesherbes est publié par Nyon, dans lequel se trouvent des ouvrages présentant les caractéristiques de la Bibliotheca lamoniana, mais qui ne figurent pas dans le cataloque de 1791.
Quelles sont donc ces caractéristiques qui permettent de repèrer facilement un ouvrage sorti de cette bibliothèque ?
Tout d’abord, assez classiquement, une étiquette de bibliothèque apposée au premier contreplat. Rectangulaire, assez neutre, l’étiquette porte la cote de l’ouvrage, sous la mention « Bibliotheca Lamoniana ».
Ensuite, sur une des premières pages de chaque tome, un tampon avec un L couronné. Ce tampon n’est pas apposé sur la page de titre, mais sur une des premières pages du texte.

Tampon au L couronné, sur une des premières pages des Oeuvres de Règnier, 1746.
Les livres, quand ils sont reliés au XVIIIe siècle, le sont le plus souvent en maroquin, qu’on attribue à la famille Anguerrand ou Enguerrand : soit Pierre, reçu maître en 1726, soit son fils Etienne, maître en 1747, soit encore Pierre-Etienne, reçu maître en 1771.
On les attribue sur des critères logiques : certaines de ces reliures sont signées, pour d’autres on dispose encore de la facture. Pour les autres, c’est plus compliqué : l’activité de ces relieurs a pu être contemporaine ; la date de reliure de certains ouvrages n’est pas connue ; la plupart d’entre elles ne sont pas signées. L’attribution se fait sur la ressemblance, la présence des « caractéristiques Lamoignon », et se limite à « Enguerrand », sans spécifier de quel relieur il s’agit.
Le plus souvent, la reliure est en maroquin, à dos plat. Sur les plats, un double filet doré, avec une rose en coin.

Mably, entretiens de Phocion, in12, 1763. Catalogue Lamoignon, 1791, numéro 3868 (parmi d’autres livres de Mably). Librairie Amélie Sourget.
Jusque là, rien que de très classique. Mais voici donc les fameuses « caractéristiques Lamoignon ».
Outre la pièce de titre en maroquin, on trouve une pièce en queue, toujours en maroquin. Cette pièce porte souvent la date, et peut comporter la cote du livre dans la bibliothèque. Dans certains cas cette cote est dorée dans un caisson au dessus de la pièce portant la date.Pour les livres en plusieurs tomes, la pièce en queue n’est présente le plus souvent que sur le premier tome.

Historiae Augustae. Catalogue lamoignon, numéro 4357. Librairie George Bayntun.
Ceci donne un aspect inhabituel à ces reliures ; on est habitué à trouver la date sur un dos de reliure, d’ailleurs pas sur une pièce de maroquin, mais la règle dans ce cas est de conclure que la reliure n’est pas d’époque : le plus souvent il s’agit d’un maroquin du XIXe, d’un grand atelier, sur un livre (beaucoup) plus ancien. Voici donc une exception à cette règle.

Voiage de Gautier Schouten aux Indes Orientales. Amsterdam, 1708. Catalogue Lamoignon 1791, numéro 3709. Vente Christie’s du 9 décembre 2014, Paris. Lot 52, adjugé 3600 euros avec les frais. Librairie Hérodote.
Ces livres, dispersés dès la Révolution, ne sont pas rares : le catalogue de 1791 comptait environ 6000 numéros, auxquels il faut ajouter quelques titres du catalogue Malesherbes de 1797. Des titres présentant ces caractérisques apparaissent plusieurs fois par an dans les grandes ventes aux enchères, et figurent au catalogue de librairies réputées.


Curiosité : les numéros 2716 (oeuvres de Régnier, édition de 1733) et 2717 (oeuvres de Régnier, édition de 1746) sont passées en vente à quelques mois d’intervalle, chez Sotheby’s (Paris), le 6 novembre 2014 pour le premier, et De Baecque (Lyon) pour le second.
Calamar

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Une histoire inédite de Poe: scarabée d’or et reliure en peau humaine.

Une histoire inédite de Poe: scarabée d’or et reliure en peau humaine.

Amis Bibliophies bonjour,

Mis à part les livres traitant de sciences occultes et quelques Gothiques à figures français, j’achète peu d’ouvrages en dehors de ces thèmes. L’année dernière, je me suis écarté de cette ligne de conduite : j’ai acheté un livre en apparence anodin.



Jugez plutôt. C’est un petit format, demi-reliure, d’un texte d’Edgar Poe : «Le scarabée d’or». L’édition est de peu d’intérêt (Paris, Dentu, 1892). Sur le fond, il est vrai qu’on passe un agréable petit moment à découvrir cette histoire de trésor, mais il n’y a pas de quoi en faire un objet de collection. Je n’ai pourtant pas hésité une seconde, soutenant les enchères jusqu’au coup de marteau victorieux. La vente avait lieu à San-Francisco l’année dernière.
Edgar Poe étant décédé en 1849, il était impossible que l’exemplaire fût enrichi d’un envoi autographe. C’est bien une note sur un feuillet de garde, d’une autre main, qui en dévoile tout l’intérêt.
Elle est signée C.E.S.W. Pas de doute qu’il s’agit de Charles Erskine Scott Wood (1852-1944), auteur Américain, procureur à Portland, homme politique démocrate, grand ami de Steinbeck.
Il offre le livre à son ami « John » (s’agit-il de Steinbeck ?) lesté de la note suivante :
«  Dear John, what a tribute to the morbid death-loving Poe to bind the « Gold Bug » in human skin, or is it an attempt at a pun ? Poe humani en peau humaine. » C.E.S.W.

Note que l’on peut ainsi traduire : « Cher John, quel hommage rendu à l’attirance morbide qu’avait Poe envers la mort pour faire ainsi relier « le Scarabée d’or » en peau humaine, ou s’agit-il plutôt d’une tentative de calembour ? Poe l’humain en peau humaine. » C.E.S.W.
Wood affirme à son ami que le livre est relié en peau humaine. Au coup d’œil, on se rend bien compte qu’elle n’est pas si ordinaire que cela. Le relieur a pris soin d’orner le dos de motifs inhérents au roman : de l’orbite d’un crâne posé sur une branche pend un fil au bout duquel se balance le scarabée d’or (illustration d’un moment clé de l’histoire), en bas du dos, une faux et une pelle (outils utilisés pour la recherche du trésor).
Le relieur a signé son travail sur le plat intérieur, prenant soin d’indiquer : « Relié en peau humaine. G. Rykers ». Précision absolument unique. Gustave Rykers, de l’Académie royale de Belgique, était maître relieur 18 rue la Paille à Bruxelles à la fin du 19ème siècle.

Même si ce n’est pas d’une netteté confondante, on distingue le dessin en losange sur la peau, signe qu’on est bien en présence de peau humaine et non de peau de truie dont les pores forment des triangles.


Je ne puis me résoudre à faire une analyse afin de répondre à la question : est-ce bien de la peau humaine ? Deux raisons à cela. La première : les indices suffisent à me convaincre qu’elle est authentique. La seconde, il faudrait effectuer un prélèvement susceptible d’endommager la reliure.
Alors enfin, me direz-vous, pourquoi avoir acheté un tel livre ? Il y a sûrement plusieurs raisons. Voilà un objet de haute curiosité, certes morbide, que j’aime laisser un moment sans rien révéler de sa nature entre les mains perplexes de mes amis qui viennent découvrir ma bibliothèque. Il est plaisant de scruter leur réaction quand je leur avoue ce qu’ils ont en réalité entre leurs doigts, les visages surpris, et au final, la curiosité satisfaite.
Combien de peau frôlons-nous chaque jour ? N’avez-vous jamais touché un défunt ? Est-ce parce qu’elle nous est si familière que nous pouvons trouver choquant d’en recouvrir un livre ? Son contact, vous pouvez me croire, laisse une sensation étrange. Le livre est détourné. Il s’incarne. Il revêt une peau qui n’est pas la sienne mais qui est nôtre. Inconsciemment, voilà peut-être ce qui choque vraiment, qu’un morceau de vie puisse être ainsi détourné à la création d’un objet inanimé. Ceci dit, je ne crois pas que le relieur fut animé d’une intention si profonde, agissant à l’égal d’un dieu donnant la vie à ce qui ne vie point. J’y vois simplement, comme Wood, l’expression curieuse d’un jeu de mot : une reliure en « peau humaine » sur un livre « d’Edgar Poe ».
F.

8 Commentaires

  1. C'est le n°1820 de la vente Rahir. Vendu 200 fr.
    "Joli édition, en format portatif,avec les notes de Brossette; elle reproduit exactement celle de 1729. Bel exemplaire provenant le la bibliothèque Lamoignon"

    Même avec un RIB, il faut en plus une copie de la pièce d'identité!
    Pourquoi pas une caution du grand-père tant qu'on y est!
    Comme ça faisait trois fois qu'ils me faisaient le coup (sans prendre en compte les informations que j'avais déjà données), j'ai laissé tomber, ça m'énervait trop!
    Mais je vois qu'il est tombé dans de bonnes mains apparemment!
    Félicitations!
    Wolfi

  2. Reliure remarquable, belle provenance et joli dos ! Un livre qui raconte une histoire…

    Comme Wolfi, et sans avoir d'explications à donner, j'ai remarqué que les commissaires-priseurs étaient devenus très procéduriers sur le règlement des ouvrages mis aux enchères. Sans la carte-gold, pas de sésame ! J'ai le souvenir de règlement par simple chèque. Aujourd'hui on me connait mieux mais je dois venir avec mon livret de famille, une facture d'électricité datant de moins de trois mois et un certificat de vaccination anti-variolique à jour… Pierre

  3. oui, il y a apparemment (souvent ? toujours ?) une cote à l'intérieur, rectifiée. Sur le Régnier 1746 on trouve 3 m 488 (rayé) 1526.
    Et l'ex a l'exlibris de Rahir, mis à la place de l'étiquette Bibliotheca Lamoniana, qui a été arrachée. D'où sans doute l'absence de mention de l'origine dans la vente.
    Le livre a figuré aussi dans le bulletin mensuel de Morgand et Fatout, en 1908, avec l'origine bien indiquée ; il était au prix de 120 francs.
    Mais je n'ai pas les catalogues des ventes Rahir ; je n'en sais donc pas plus.

  4. On trouve assez souvent la côte modifiée à l'intérieure des volumes : la bibliothèque a dû grossir et les emplacements bouger.
    Bibliothèque de premier ordre n'en déplaise à Thomas Dibdin.
    Et je trouve que les annotations sur les dos sont très utiles lorsque ce sont des oeuvres complètes.
    Exemple le Moliere de 1734.
    Voir : http://www.bibliorare.com/vente-pierre_beres17.pdf
    n°121. On ne voit pas grand chose mais l'on pourra jeter un coup d'oeil avantageusement sur les catalogues de vente où est passé l'exemplaire.

    L'acquéreur du Regnier de 1746 a fait une affaire, il était sympathique (il venait de chez Rahir également).
    Pour déposer un ordre d'achat chez De Baeque, il faut donner des justificatifs sur 12 générations. Ca décourage du monde forcément…

    Cordialement,

    Wolfi

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