Les anti-relieurs, les non-relieurs et autres profanateurs de reliures sous la Révolution

Amis Bibliophiles bonsoir,
Louvet de Couvray, l’auteur des « Amours du Chevalier de Faublas », fils d’un papetier, et plus tard membre de la Convention, écrivait dès le mois de décembre à la « Chronique de Paris » pour demander que l’on convertît en dons pratiques « ces gros almanachs royaux, reliés en maroquin rouge avec le l’or anti-patriotique sur tous les bouts ».
Temps troublés que ceux de la Révolution ou d’aucuns rivalisent de sentiments patriotiques, poussant l’amour de la Patrie aux confins de la bêtise. Quel bibliophile n’a pas croisé un ouvrage défiguré à cette époque? Le plus souvent, il s’agissait d’effacer les traces de l’Ancien Régime, en grattant les armes, mais dans certains cas, des tentatives furent également lancées pour récupérer l’or des reliures. Avec le recul, cela prête à sourire, et on s’interroge sur la rentabilité d’une telle opération. Il est plus probable que les instigateurs de cette méthode cherchaient plus à se légitimer par tous les moyens auprès des nouveaux maîtres.

Il y eu même des relieurs qui « ne rougirent pas de solliciter, comme une faveur, d’être employés à une telle besogne ». Un certain Jolivet se vantait ainsi dans sa lettre d’être non-relieur, (ne serait-ce pas Honoré-François Jollivet qui, en 1781, avait succédé à Pierre-Antoine Lesclapart comme « marchand relieur-papetier-colleur et en meubles privilégié suivant la Cour »?), et offrit à la Convention d’enlever l’or des armoiries sur les volumes de la Bibliothèque Nationale, moyennant deux sols par volume. 
Un autre, Antoine Durand, maître depuis l’année 1765, qui avait eu les titres de Relieur des livres de la Bibliothèque du Roi et de Relieur du Clergé de France, écrivit aux « Citoyens de la Commission des Arts » nommée dans son sein par la Conventions la lettre suivante exhumée tout récemment :
« Citoyens, Comme il est question de chercher les moyens de faire disparaître tous les titres de la féodalité et qu’il s’en trouve un grand nombre à la Bibliothèque Nationale, le citoyen Durand, relieur de cette Bibliothèque depuis 28 ans, connoît parfaitement tout ce qui dépend de son art. Il a sçu dans les temps apposer des armes sur les livres. Il sçaura dans ce moment les enlever sans dégrader les ouvrages précieux renfermés dans ce célèbre monument.
Le citoyen Durand a déjà son atelier à la Bibliothèque… Il est tout prêt d’exécuter les ordres qu’on lui donnera et il est très jaloux de servir la République dans cette partie, étant attaché de père en fils depuis quatre-vingts ans comme relieur pour cette Bibliothèque. – Les citoyens gardes de la Bibliothèque Nationale peuvent attester que le citoyen Durand a la capacité et les connoissances de son état pour conserver les livres les plus précieux à la nation par la manière et les procédés qu’il se propose d’employer.
Il présente un essai qu’il prie d’examiner. »
Mais la plus curieuse de ces propositions émane d’un doreur nommé Pierre Baz, et – proh pudor ! – d’un membre de l’illustre famille des Padeloup. Cette lettre, publiée pour la première fois par Léon Gruel, lui avait été communiquée aussi par Germain Bapst.
« Législateur,
Le citoyen Padeloup et le Citoyen Bazin, désirant être utile à la République, ont trouvé le moyen d’auter l’or de dessus le maroquin dont envoisie les échantillons. Comme la Bibliothèque national est imense par le nombre des livres, il propose un projet d’économie que serat plus de moitier, cette à dire 25 feuilles content actuellement que 41.l0 s., à l’époque de 1775 ses 25 feuilles ne contait que 2 l; si la Convention veut nous faire avoir l’or au même prix qu’en 1775, nous choisiront des batteurs d’or qui nous le fourniront aux prix de l’année 1775.- Comme nous avons différents frais, tant que pour otté l’or que poure l’huille,- les bland doeuf, le charbon et différente affaire relatif à l’état, nous proposons d’ entreprendre cette ouvrage à raison de 15 1. par jour.Padeloup, relieur,Rue de Cluny 599, Place Beaurepaire.Pierre Bazin, doreur,Rue des Cosse Saint-Hilaire, 5 (d’Ecosse) »
Et oui, on peut avoir le nez dans les livres sans être très fort en orthographe… 

Cette hideuse émulation abouti à l’arrêté de l’an II, portant défense, d’un côté de faire tirer des armoiries et des fleurs de lys dorénavant sur les reliures et cartonnages, et, de l’autre côté, de détruire les insignes des livres anciens.
C’était la fin des non-relieurs, ou des anti-relieurs de la période révolutionnaire.
H

La lettre du bibliophile

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Registre des Faux Auteurs et des Vrais Pseudonymes, Maître Reliquet dit « le Relieur des Ombres »

Registre des Faux Auteurs et des Vrais Pseudonymes, Maître Reliquet dit « le Relieur des Ombres »

par Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers, spécialiste du classement bibliophilique dans les ordres réguliers et enquêteur sur les ateliers de reliure apocryphes

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est des noms qui hantent les catalogues comme des spectres : Maître Reliquet appartient à cette catégorie de fantômes typographiques. Ce “Relieur des Ombres”, censé avoir exercé son art au XVIIᵉ siècle, apparaît régulièrement dans les descriptions de maroquins prestigieux : « Reliure de Reliquet, maroquin noir, fers inconnus ». Or, après enquête, il appert que nul “Reliquet” n’a jamais existé. Nous avons affaire à un pur artefact de catalogue, à un ornement de langage devenu, par contagion, une autorité en soi.


I. Fiche signalétique

Nom enregistré : Reliquet, Maître (dit “Relieur des Ombres”)
Lieu supposé : Paris, quartier Saint-Jacques, 1620–1650
Spécialité : maroquins noirs, dorures mystérieuses, plats “assombris”
Particularité : cité dans des catalogues du XIXᵉ siècle comme “relieur ancien reconnu”
Statut : entité fictive, née d’un malentendu philologique et nourrie par le goût romantique de l’ombre.


II. Genèse du fantôme

L’origine probable réside dans une méprise typographique. Vers 1835, un catalogue mentionna une « Reliquet, maroquin noir, dos orné », au lieu de « Reliure, maroquin noir, dos orné ». Le mot mal imprimé fut lu comme un nom propre, et bientôt les libraires, trouvant la formule élégante, l’accréditèrent comme celui d’un relieur ancien.

Très vite, les amateurs romantiques, épris de mystères, surent exploiter ce patronyme involontaire. L’imaginaire fit le reste : on parla d’un relieur secret, travaillant dans la pénombre, utilisant des fers “oubliés”, produisant des volumes “assombris”. Les notices des catalogues, relayées sans vérification, bâtirent la carrière posthume de ce personnage inexistant.


III. Témoignages et illusions

Un Catalogue de la Librairie Martin, Paris, 1847, annonçait ainsi :

« Reliure de Reliquet, en maroquin d’un noir profond, décorée de fers mystérieux. L’ouvrage, ainsi enveloppé, semble avoir traversé les ténèbres d’un sanctuaire ou les profondeurs d’une crypte. »

Un bulletin de vente de 1852, chez Techener, notait :

« On doit signaler la rareté de cette reliure attribuée à Reliquet, relieur peu connu mais dont les travaux, empreints d’une gravité singulière, rappellent la sévérité gothique. »

Charles Nodier, dans une note manuscrite retrouvée dans son exemplaire du Dictionnaire bibliographique, griffonna :

« Ce Reliquet me hante. J’ai vu de ses maroquins à la Bibliothèque de l’Arsenal : volumes qui sentent la nuit, le cloître et le sépulcre. Reliquet, qui êtes-vous ? »

Jacques-Joseph Techener, dans un catalogue facétieux de 1856 :

« Reliquet, le Relieur des Ombres, ne relia point pour les princes ni les prélats, mais pour les spectres et les mélancoliques. »

Enfin, Octave Uzanne, dans une lettre datée des années 1880, adressée à un confrère :

« J’eus hier soir le plaisir de dîner chez M. Techener, en compagnie de quelques autres amateurs. La conversation roula longuement sur les relieurs anciens, et notre hôte me montra plusieurs volumes en maroquin noir qu’il attribue au fameux Maître Reliquet. Il travaille, paraît-il, à réunir ses notes pour une étude sur ce mystérieux artisan du quartier Saint-Jacques.
Ces reliures, d’une austérité remarquable, portaient des fers singuliers, dont certains me rappelaient la sévérité d’ouvrages conventuels. J’avoue avoir été frappé par l’uniformité de ce noir si profond, que M. Techener juge caractéristique de cet atelier.
Vous conviendrez qu’il serait fort intéressant de voir cette recherche publiée ; elle jetterait quelque clarté sur une figure trop longtemps laissée dans l’ombre. »

Ces témoignages, authentiques ou rapportés, nourrirent la croyance. Peu importait la véracité : l’idée d’un relieur clandestin, tapi dans l’ombre, travaillant le cuir noir comme un prêtre l’hostie, séduisit une génération de bibliophiles romantiques en mal de mystère.


IV. L’imaginaire des Ombres

L’engouement pour Maître Reliquet s’inscrit pleinement dans l’esthétique romantique. Le XIXᵉ siècle chercha dans les reliures la trace d’un artisan secret, d’un “moine du maroquin” qui aurait su mêler silence, fer et cuir. Reliquet devint ainsi l’emblème d’une “reliure nocturne”, opposée aux fastes solaires de Padeloup ou Derome, ces orfèvres de la clarté dorée.

L’époque aimait les noms nimbés de mystère. Déjà, Le Gascon, dont la signature d’outils est incertaine, servait de modèle à toutes les hypothèses. Boyet, Macé Ruette furent convoqués dans cette galerie d’artisans aux contours flous. À chacun son halo : certains reliaient “pour les anges”, d’autres “pour les ombres”.

Reliquet, lui, fut bientôt décrit comme un “faiseur de deuils bibliophiliques”. Ses maroquins noirs, uniformes, dépourvus d’or éclatant, semblaient faits pour couvrir des pensées sombres. On imagina des ateliers souterrains, des fers trempés dans la suie, des dorures éteintes à dessein. Un chroniqueur de 1861 nota, non sans componction :

« Reliquet demeure le seul relieur qui ait su donner à ses volumes la couleur exacte du silence. »

Ce “silence du cuir” séduisit des amateurs raffinés : des bibliophiles collectionnèrent ces reliures anonymes en croyant y voir la main du maître invisible. L’un d’eux, le comte de Sauvigny, les fit ranger dans un meuble distinct, sobrement étiqueté : “Reliquet : section noire”.

L’illusion se renforça par le marché : dans les ventes publiques, des “lots Reliquet” apparurent. Un marchand rusé, observant le goût croissant pour les attributs romantiques, inscrivit même sur un dos : “Reliquet fecit”, imitant la manière des relieurs du Grand Siècle. Dès lors, l’école Reliquet prit consistance — non par la main d’un homme, mais par la crédulité d’une époque.


V. Analyse bibliopolicée

Le dossier Reliquet, examiné par la Guilde, révèle la mécanique classique de la génération d’un “fantôme” bibliophilique. Trois ingrédients suffisent :

  1. une coquille typographique ;
  2. une imagination érudite ;
  3. un marché friand d’autorités nouvelles.

L’erreur initiale — reliquet pour reliure — fut la graine. L’esprit romantique, en quête d’artisans maudits et de traditions souterraines, fournit l’humus. Enfin, les libraires arrosèrent le tout par intérêt commercial.

Le phénomène n’est pas isolé. L’histoire du livre en compte plusieurs. Ainsi, le nom de “Le Gascon”, relieur du XVIIᵉ, repose partiellement sur des conjectures stylistiques plus que sur des preuves ; nul acte, nul contrat n’atteste formellement sa personne. De même, des relieurs réels — Macé Ruette, Florimond Badier — ont vu leurs noms prêtés à des œuvres d’autrui. Et que dire des “reliures à la manière de Derome” !

Reliquet appartient donc à cette catégorie d’êtres nés d’un besoin de classement. Les catalogues du XIXᵉ siècle, enivrés de précision, ne supportaient plus l’anonymat : il fallait baptiser chaque style, même d’un nom inventé. Là où la prudence eût dicté un “reliure d’époque incertaine”, la plume préféra écrire “Reliquet, vers 1630”.

Ce glissement révèle un trait de la mentalité bibliophilique : le plaisir de nommer l’inconnu. Donner un nom, c’est posséder. Maître Reliquet, né d’une coquille, offrait à chacun l’illusion d’avoir identifié un mystère.

La Guilde a établi, par recoupement, que la première occurrence imprimée du mot Reliquet provient d’un catalogue de la Librairie Beauvais, daté 1835 ; l’erreur y fut reproduite dans l’édition suivante, corrigée seulement à moitié — ce qui accrut encore la confusion. Dès lors, les notices s’enchaînèrent : “Reliquet, relieur de Paris” (Martin, 1847) ; “Reliquet, école Saint-Jacques” (Techener, 1852) ; puis, plus tard, “Reliquet (le Gascon noir)” dans un article de 1868.

Tout cela témoigne de la puissance du langage. Une simple lettre ajoutée transforma un substantif en personnage, un terme de métier en légende. C’est là le ressort même du mythe bibliophilique : la foi naïve dans les marges du catalogue.


VI. Conclusion et verdict

Après examen, la Guilde conclut que Maître Reliquet n’a jamais existé que dans les marges imprimées et les conversations de bouquinistes. Il n’a laissé ni adresse, ni fer, ni facture ; seulement des reliures sombres que le commerce, par jeu, lui attribua.

Cependant, on ne saurait lui retirer son utilité : il incarne le goût d’une époque pour la pénombre, pour la reliure comme art de l’ombre portée. Dans la mythologie du cuir, il tient la place du négatif photographique — le reflet inversé des orfèvres dorés.

Aussi, la Guilde, après délibération, inscrit définitivement :

Reliquet, Maître
Alias : le Relieur des Ombres
Statut : né d’une coquille, devenu “école” apocryphe.
Note : symbole du romantisme bibliophilique, qui préféra inventer un relieur nocturne plutôt qu’avouer une erreur de typographe.

Reg. FAVP / 1847 / M.R. – 58

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