Dossiers cliniques de l’IGLI : Les hallucinations colorimétriques de Roch de C.

Présenté à un maroquin bleu sombre, le patient répond bleu nuit-Pétersbourg et parle de réminiscence impériale. Un veau brun devient goupil, un maroquin rouge un gevrey chambertin dont il perçoit les tanins. Le rapport, déposé le 3 septembre 2025, retient la substitution lexicale compulsive.

Docteur Achille Dandillot, médecin-inspecteur attaché à la section clinique de l’IGLI.

Amis bibliophiles, bonjour.

Préambule

Les cliniciens attachés à la section pathologique de l’IGLI sont régulièrement confrontés à des affections étranges, où l’amour des livres se transmue en troubles de la perception, de la mémoire ou du jugement. Mais il est rare que ces dérèglements touchent directement au registre des couleurs. Le cas que nous soumettons aujourd’hui, consacré à Roch de C., en constitue un exemple éminemment instructif : son trouble — qu’on a pris l’habitude d’appeler dans nos cercles le syndrome de Roch — ne consiste pas à nier la couleur, mais à la transfigurer par le langage, au point d’en bouleverser toute nomenclature bibliophilique… et sans aucun doute à laisser une trace singulière dans l’histoire du livre.

Pantone personnel codifié de Roch de C.

Observation clinique

L’examen du patient révèle une impossibilité presque pathologique à employer les désignations ordinaires des maroquins. Là où le catalographe consciencieux se contente d’un « maroquin rouge », notre sujet se voit contraint, avec une constance inébranlable, à substituer des expressions poétiques, œnologiques, botaniques ou minérales.

Soumis à une batterie d’épreuves, il n’a pas dérogé à sa ligne :

  • Présentation d’un maroquin bleu sombre : il s’écria aussitôt « bleu nuit-Pétersbourg », ajoutant que la teinte contenait « une réminiscence impériale ». (Hélas?… pour qui le connaît un peu)
  • Face à un veau coloré d’un simple brun, il rectifia avec assurance : « goupil » ; et d’insister que l’on y distinguait « la fourrure rousse du renard efflanqué dans les halliers ».
  • Confronté à un maroquin rouge, il déclara qu’il s’agissait d’un « gevrey chambertin », non sans préciser qu’on en percevait les tanins et la charpente vineuse; tel « Charles Duchemin » des temps modernes (cf L’aile ou la cuisse, film de Claude Zidi).

La répétition de tels écarts nous amène à conclure qu’il s’agit d’un trouble permanent, structurel, et non d’une fantaisie isolée.

Le dossier se poursuit sur le site : les cinq symptômes relevés par la section pathologique, le ventre de loutre et la châtaigne de Brocéliande portés au catalogue, et le protocole de rééducation chromatique, qui a échoué.


Symptômes

Nous avons pu établir une typologie des manifestations cliniques :

  1. Substitution lexicale compulsive : incapacité d’user des couleurs usuelles. Chaque teinte est rebaptisée par une appellation inédite, souvent imagée.
  2. Synesthésie bibliophilique : la couleur n’est pas seulement vue, mais goûtée (gevrey chambertin, fraise des bois), sentie (safran, oronge des Césars), ou même habitée d’une texture animale (poil de buffle, ventre de loutre, suricate).
  3. Élaboration œnologique : on relève une prédilection marquée pour les comparaisons vinicoles (gevrey chambertin, saint-émilion), comme si l’œil du bibliophile se muait en palais de dégustateur.
  4. Tendance florale ou minérale : le bleu devient « lapis lazuli », le vert « sinople », le brun « châtaigne de Brocéliande ». La reliure cesse d’être cuir pour se changer en pierre, en plante ou en fruit.
  5. Conviction « délirante » : le patient affirmerait que ces dénominations ne sont pas inventions, mais « vérités cachées » qu’il a l’humble privilège de restituer, comme si les relieurs du passé avaient consigné une palette secrète que lui seul saurait réveiller.

Illustrations symptomatiques

Afin d’offrir au lecteur un tableau probant de la pathologie, nous reproduisons ci-après quelques échantillons relevés dans ses catalogues.

  • Bleus : bleu céruléum, bleu des profondeurs, bleu Claudine, bleu ciel d’hiver, lapis lazuli, bleu-gris mésangé, bleu nuit-Pétersbourg.
  • Rouges et roses : gevrey chambertin, cerise Montmorency, framboise écrasée, vieux rose, safran, saint-émilion, fraise des bois, rose aurore, feux du couchant, lèvres émues, sang jaillissant.
  • Oranges et bruns : Sienne, goupil, poulain marbré, feuillage d’été, châtaigne, châtaigne native, châtaigne de Brocéliande, chevrette crème, orange crapie, oronge des Césars, poil de buffle.
  • Verts : sinople, olive, kiwi, col vert, lierre.
  • Autres/mystérieuses : trompette de la mort, bouton de fusain, cœur de pensée, Suchard, ventre de loutre, suricate.

Pour tout autre catalographe, ces mots paraîtraient incongrus, voire impraticables. Chez Roch de C., ils forment un véritable système.


Analyse médicale

Il ne s’agit pas ici de daltonisme, ni de simple caprice stylistique. Nous diagnostiquons une hyper-esthésie chromatique bibliophilique, forme particulière de dysmorphopsie poétique. Le patient ne supporte pas la crudité des termes usuels, qu’il juge indignes de la beauté des reliures. Son cerveau substitue immédiatement à la donnée optique brute une image analogique, plus suave, plus séduisante.

En d’autres termes, le maroquin rouge n’existe pas pour lui ; il est toujours déjà gevrey chambertin ou sang jaillissant. De même, le vert n’est jamais « vert », mais sinople ou col vert.

Nous devons ici noter une dimension quasi missionnaire : Roch de C. prétend « sauver » les couleurs de la banalité, comme si le bibliophile devait, par ses mots, relever la dignité des cuirs.


Conséquences bibliophiliques

Cette affection n’est pas sans conséquences pratiques :

  • Lisibilité compromise : ses catalogues séduisent par leur style, mais désorientent les amateurs non initiés. L’acheteur qui lit « maroquin suricate » s’interroge longuement sur la nuance exacte.
  • Conflits aux enchères : on rapporte plusieurs incidents à Drouot où, entendant « maroquin vert », il corrigea bruyamment : « Non, monsieur, kiwi ! » ou encore « Ce n’est pas bleu, c’est bleu Claudine ! ».
  • Classement impossible : sa bibliothèque est désormais organisée selon ses catégories personnelles. Chercher un volume en « veau blond » est peine perdue : il faut demander l’étagère des « chevrette crème » ou des « poulain marbré ».

Ainsi se dresse devant nous la question cruciale : faut-il considérer Roch de C. comme « malade »? NON! Nous ne pouvons nous y résoudre – , ou comme innovateur, poète des catalogues, révélant une dimension occultée de la bibliophilie ?


Tentatives thérapeutiques

Nous avons soumis le patient à divers protocoles :

  1. Isolement chromatique : placé dans une chambre peinte uniformément en gris neutre, il affirma qu’il s’agissait d’un « gris cendre de reliquaire », ruinant l’expérience.
  2. Thérapie pigmentaire : exposé à un nuancier Pantone, il rebaptisa chaque teinte d’un nom inédit, rendant la séance impraticable.
  3. Hypnose corrective : sous suggestion, il accepta un instant de nommer « rouge » un carré écarlate, mais aussitôt après ajouta : « rouge… cerise Montmorency ».
  4. Rééducation catalographique : tentative de l’amener à décrire un livre avec la terminologie sobre (auteur, format, date, maroquin rouge). Résultat : il inséra malgré lui « en maroquin feux du couchant ».

Toutes ces tentatives confirment la chronicité du syndrome.


Pronostic

Il serait illusoire d’espérer une guérison complète. Le patient demeurera toute sa vie sous l’emprise de cette compulsion colorimétrique. Nous devons cependant nuancer notre jugement : loin d’appauvrir la bibliophilie, ce trouble lui confère un surplus de charme.

Les catalogues de Roch de C. sont lus non seulement pour les livres qu’ils décrivent, mais pour la volupté de leurs appellations. Certains amateurs les collectionnent comme des poèmes en prose, indépendamment des ventes elles-mêmes.

Ainsi, ce qui (n’est point) maladie pour l’IGLI devient littérature pour le bibliophile.


Conclusion

Le cas de Roch de C. illustre à merveille les frontières incertaines entre pathologie et génie. La manie qui le pousse à rebaptiser les maroquins d’épithètes raffinées rend impossible tout classement objectif, mais elle ouvre un univers imaginaire où les reliures cessent d’être matière pour devenir rêve.

Nous recommandons de maintenir le patient sous observation, mais sans chercher à le « guérir ». Il serait plus opportun d’archiver ses descriptions, d’en dresser un lexique des couleurs de Roch, afin de conserver trace de ce patrimoine poético-chromatique unique.

On pourra aussi citer Hugues : « Roch de Coligny est un personnage singulier. Je ne suis pas balafré, je ne suis pas de Joinville, mais je suis de Lorraine, et c’est à ma guise que je l’apprécie ».

Référence

Dossiers cliniques de l’IGLI, Dossier n°5, cote IGLI-DC-5/196.
Section clinique dirigée par le Dr Achille Dandillot.
Rapport déposé le 3 septembre 2025.

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Notices de l’IGLI #2: Procédure d’urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

Notices de l’IGLI #2: Procédure d'urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

En octobre 2016, un in-folio de 1623 tournait deux feuillets par vingt-quatre heures, seul, dans une réserve. En février 2022, à Saint-Wulfran, trois volumes in-12 du XVIIIe siècle ont disparu. L’Inspection classe ces cas sous la procédure d’urgence type Z-4.

Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI

Amis bibliophiles, bonjour,

La bibliobiologie, discipline encore contestée par les esprits courts, étudie les livres lorsqu’ils cessent d’avoir tout à fait le bon goût de demeurer inertes. Elle s’occupe des volumes qui respirent, des reliures qui frémissent, des in-folios qui lisent seuls ou des in-quarto qui mangent leurs voisins. Science de frontière, elle exige à la fois des nerfs solides, de bons yeux, et le refus absolu de rire trop tôt.

Il arrive, quoique rarement, qu’un agent de l’IGLI soit confronté à un volume présentant des signes de vie ne pouvant raisonnablement être imputés ni à l’usure, ni au climat, ni à la vermine ordinaire. Ont ainsi été signalés, dans divers dépôts, cabinets, réserves et arrière-boutiques, des battements sourds sous les ais, des frémissements périodiques de coiffe, une respiration discrète entre les cahiers, des variations thermiques localisées au dos et, dans les cas les plus nets, une tendance du livre à se rouvrir de lui-même à certaines pages auxquelles il paraît attaché.

Ces manifestations, que le profane qualifie volontiers de fantaisistes avant de reculer de trois pas, relèvent pourtant d’un protocole parfaitement établi, classé par l’Inspection sous l’intitulé : Procédure d’urgence type Z-4 – Spécimen bibliobiologique actif.

Identification préliminaire

Dès l’apparition d’un doute sérieux, l’agent doit s’abstenir de tout contact direct et procéder à une première évaluation visuelle. Il s’agira de déterminer si l’ouvrage relève de la catégorie des vivants reliés — catégorie encore contestée par certains services mais reconnue de fait par la jurisprudence interne — ou s’il convient de l’attribuer à un phénomène annexe : pullulation entomologique, moisissure en expansion, infiltration murine, fermentation de colle animale, ou simple agitation due à un collectionneur nerveux.

L’examen s’effectue au moyen d’une lampe froide, de verres grossissants et, lorsque le poste en est pourvu, d’un capteur thermique portatif. Tout bruit assimilable à un soupir, à un raclement intérieur, à une crispation de couture ou à un léger claquement de langue papyracée doit être consigné sans commentaire.

Il est rappelé qu’en pareille matière, l’excès d’esprit nuit au diagnostic. L’agent n’est pas tenu de comprendre ce qu’il observe. Il lui suffit, dans un premier temps, de ne pas mourir de curiosité.

Isolement immédiat

Tout volume suspect doit être placé sans délai dans une enceinte d’isolement à atmosphère neutre. L’IGLI recommande, pour les interventions de première urgence, l’usage de la malle réglementaire dite Sanctorius, munie d’un hygromètre, d’un double système de fermeture et d’un dispositif anti-fuite dont le brevet, déposé en 1911, fut remis en service en 1984 à la suite de l’incident de Moulins, qu’il n’y a pas lieu de rappeler ici.

La manipulation doit être opérée avec des gants souples, non abrasifs. L’ancien usage des gants de parchemin traité est désormais déconseillé dans les services bien tenus, plusieurs spécimens ayant montré, au contact dudit matériau, des réactions ambiguës qu’il serait inutile d’aggraver.

L’ouvrage ne devra en aucun cas être plaqué brutalement, secoué, ouvert de force, ni traité comme un paquet documentaire ordinaire. Les livres vivants, lorsqu’ils existent, supportent mal d’être confondus avec l’administratif courant.

Intervention du Service zoobibliologique

Une fois l’isolement assuré, l’agent requiert l’intervention du Service spécial de surveillance zoobibliologique, composé, selon disponibilité, d’un bibliothérapeute, d’un vétérinaire des entités imprimées et d’un officier de quarantaine. Leur mission consiste :

  1. à confirmer le caractère vivant du spécimen ;
  2. à distinguer l’éveil spontané d’une mutation lente ;
  3. à apprécier son degré de sociabilité ;
  4. à déterminer s’il lit, s’il rumine, ou s’il attend.

Un procès-verbal de constat est établi sur place en double exemplaire, dont l’un est transmis au Bureau des manifestations anormales du Livre, l’autre étant classé sous cote réservée jusqu’à disparition du phénomène, extinction du spécimen ou retraite du rédacteur.

Le protocole entier est sur le site : la procédure d’isolement, les deux cas d’école versés au dossier, un in-folio de 1623 qui tourne ses pages seul et un volume théologique de Saint-Wulfran qui dévore ses voisins de rayon, et les précautions imposées avant tout contact.

Dans les cas de mobilité avérée, il est recommandé de doubler la surveillance humaine d’un relevé minutieux de la position du volume sur la tablette. Il demeure surprenant de devoir écrire cela. Il demeure plus surprenant encore d’avoir eu à le vérifier.

Considérations éthiques

Depuis l’arrêté du 14 mai 1978 relatif au traitement des entités imprimées non inertes, l’IGLI prescrit de privilégier la conservation vivante chaque fois que la coexistence avec les personnes et les collections demeure possible.

En conséquence, sont strictement prohibés :

– tout désassemblage exploratoire ;
– toute ouverture forcée excédant l’angle toléré par l’état de la reliure ;
– toute tentative de lecture intrusive ;
– tout usage d’appâts textuels destinés à provoquer une réaction ;
– toute expérience visant à vérifier si l’ouvrage mord effectivement.

Il est rappelé qu’un livre vivant n’est pas un document capricieux, mais un organisme relié. À ce titre, il ne saurait être ni brutalement consulté, ni feuilleté par curiosité, ni frappé sur le dos pour “voir ce qu’il a dans le ventre”, formule regrettablement relevée dans plusieurs rapports de province.

Premier cas d’école : l’in-folio lecteur

En octobre 2016, l’IGLI fut saisie par un libraire du Quartier Latin au sujet d’un in-folio daté de 1623 qui présentait la particularité de changer, chaque nuit, de page ouverte. L’observation du cycle révéla un rythme d’une régularité remarquable : deux feuillets tournés en vingt-quatre heures, toujours à la même heure, sans intervention extérieure ni courant d’air susceptible d’expliquer le phénomène.

Après mise en quarantaine et surveillance prolongée, les experts conclurent à un mécanisme d’auto-lecture autonome, possiblement lié à une imprégnation ancienne de spores mnésiques. Le volume fut transféré au Conservatoire des espèces imprimées rares, où il poursuit, à ce jour, une lecture lente, méthodique et parfaitement silencieuse. Aucun signe d’agressivité n’a été relevé. Une certaine impatience fut en revanche notée lorsqu’on tenta de l’interrompre au milieu d’un chapitre.

Ce cas demeure exemplaire en ce qu’il rappelle qu’un livre peut manifester une activité cognitive sans pour autant devenir dangereux. L’erreur commune consiste à supposer que tout livre vivant veuille s’échapper. Quelques-uns, au contraire, demandent seulement qu’on les laisse finir.

Deuxième cas d’école : le volume prédateur de Saint-Wulfran

Le cas dit de Saint-Wulfran, désormais étudié dans les sessions avancées de formation zoobibliologique, demeure l’un des plus instructifs jamais traités par l’Inspection.

L’affaire débuta sans éclat. Au mois de février 2022, le conservateur d’une bibliothèque privée de province signala une série de disparitions qu’aucune cause ordinaire ne permettait d’expliquer. Trois volumes in-12 du XVIIIe siècle manquaient à l’appel. On crut d’abord à un prêt mal noté, puis à un déplacement de rayon, puis, comme il arrive souvent dans les maisons où l’ordre est ancien mais la mémoire mobile, à une distraction du propriétaire lui-même. La chose eût pu en rester là si deux phénomènes annexes n’avaient retenu l’attention.

D’une part, plusieurs ouvrages voisins présentaient des lésions singulières : coins rongés non de l’extérieur vers l’intérieur, comme dans le cas trivial du rongeur, mais selon un mode inverse, comme si la morsure s’était déclarée depuis la marge interne du volume absent. D’autre part, l’on constata, sur les tablettes du troisième rang, une fine poussière noirâtre mêlée de parcelles de papier mâché, de filasse, de colle ancienne et, plus troublant encore, de minuscules fragments de veau fauve que nul relieur consciencieux n’aurait laissés derrière lui.

L’IGLI fut saisie après la disparition d’un quatrième volume, cette fois sous surveillance. Le propriétaire, homme d’un courage relatif mais d’une excellente écriture, affirma avoir entendu, vers deux heures du matin, “un bruit de mastication feutrée, analogue à celui d’une personne bien élevée mangeant des biscottes dans une sacristie”. Cette déposition, jugée d’abord excessive, fut néanmoins versée au dossier.

L’équipe dépêchée sur place comprenait le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de cours en pathologie comparée du dos à nerfs et membre correspondant de la Société protectrice des ouvrages susceptibles ; Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine ; et le sous-inspecteur Achille Peutre, spécialiste des mouvements spontanés de rayonnage et des déplacements non autorisés en bibliothèque close.

L’examen du fonds permit rapidement d’isoler un suspect principal : un fort volume in-quarto de théologie polémique, relié en basane brune, sans grand mérite apparent, mais d’une corpulence anormale pour son contenu réel. Le catalogue le donnait pour complet à trois cent douze pages. Or la pesée révélait une masse correspondant plutôt à un ouvrage de cinq cents pages, reliure comprise. La différence ne pouvait s’expliquer ni par l’humidité, ni par une restauration, ni par le zèle d’un relieur criminel.

Plus remarquable encore : le livre paraissait somnoler le jour, mais montrait, à l’approche du soir, de légers tressaillements de mors. On observait aussi une dilatation intermittente du dos, comme un gonflement digestif. À la lampe froide, des débris de papier vergé furent aperçus entre les tranchefiles, là où aucun papier ne devait se trouver. Mlle Lépine signala enfin, lors d’une écoute prolongée, un froissement interne à rythme lent, suivi d’un bruit discret de déglutition.

La surveillance nocturne fut organisée selon le protocole Z-4 bis, avec appât documentaire. On disposa à proximité immédiate un lot de brochures sans valeur, deux annuaires fatigués et, à titre comparatif, un exemplaire dépareillé d’almanach administratif. Pendant deux heures, rien ne se produisit. Puis, à une heure dix-sept, le volume de théologie se souleva légèrement de son plat inférieur, pivota d’environ trois centimètres et ouvrit sa couvrure avec une lenteur prudente qui fit écrire plus tard au sous-inspecteur Peutre : “On eût dit moins un livre qu’un crapaud doctrinal sortant de sa torpeur.”

L’attaque fut d’une grande netteté technique. Le volume saisit d’abord l’almanach par le coin supérieur, le rabattit contre lui, puis entreprit une absorption méthodique par inclusion marginale. Il ne déchirait pas : il incorporait. Les feuillets de la victime semblaient se dissoudre au contact des gardes du prédateur, comme attirés par une succion textuelle. En moins de sept minutes, l’almanach avait disparu à moitié. À la neuvième minute, seule subsistait la couverture, rejetée au sol avec une sorte de mépris nutritionnel.

L’intervention eut lieu à cet instant. Le docteur de Cuirac appliqua la couverture de contention réglementaire, doublée de toile grise, pendant que Mlle Lépine détournait l’attention du spécimen au moyen d’un leurre typographique composé de pages non coupées. Le sous-inspecteur Peutre immobilisa l’ensemble avec les sangles de calme, modèle 1932. Le volume manifesta alors une vive résistance, accompagnée d’un claquement sec assimilé par les experts à une protestation plutôt qu’à une agression.

Le diagnostic fut formel : bibliophagie active de type endocatalogique, avec comportement sélectif. Le spécimen ne dévorait pas n’importe quoi. Il privilégiait les ouvrages faibles, les éditions fatiguées, les reliures lâches et, selon toute apparence, les textes qu’il jugeait inférieurs. Deux hypothèses furent avancées : soit une faim purement matérielle, orientée vers le papier ancien et les colles animales ; soit, théorie plus inquiétante, une forme de prédation critique, le livre absorbant ses voisins moins pour s’en nourrir que pour les corriger définitivement.

Transféré en caisson Sanctorius au dépôt de sûreté de l’IGLI, le volume fut soumis à un régime strict de feuillets neutres et de formulaires périmés. Son état se stabilisa au bout de trois semaines. On constate encore, à ce jour, qu’il frémit légèrement lorsqu’on introduit dans son voisinage des ouvrages de dévotion médiocres, des compilations molles ou des réimpressions sans nerf. Pour cette raison, il demeure isolé.

Le cas de Saint-Wulfran a conduit l’Inspection à rappeler une règle trop souvent négligée : dans toute bibliothèque ancienne, l’absence inexpliquée d’un livre n’autorise jamais à conclure trop vite au désordre ; il convient parfois d’envisager qu’un autre livre ait simplement dîné.

Dispositions finales

La découverte d’un livre vivant ne relève ni de l’anecdote, ni de la superstition, ni de l’exagération de cabinet. Elle constitue un événement zoobibliologique de première catégorie, exigeant sang-froid, méthode et respect.

Tout témoin est tenu :

– de signaler immédiatement le cas à l’autorité compétente ;
– de s’abstenir de toute manipulation non prescrite ;
– de maintenir autour du spécimen une distance convenable ;
– de ne jamais supposer qu’un livre immobile soit un livre inerte.

L’IGLI rappelle enfin qu’en pareille matière, la première faute consiste presque toujours à croire que l’on a affaire à un simple livre.

Rapport établi par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI
Docteur en pathologie comparée des reliures nerveuses
Membre titulaire de la Commission des cas d’éveil, de morsure et de locomotion imprimée
Correspondant honoraire de la Guilde des Bibliopolicés

Document classé : Usage interne Guilde & IGLI
Reproduction interdite sans autorisation

Cote de classement : IGLI/SSSZ/Z4/2 bis – Rés. anomal. in-8°
Ex. de service : GdB-Quar./Φ.27


Rapport rédigé sous l’autorité du Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – IGLI

ent classé “Usage interne Guilde & IGLI” – Reproduction interdite sans autorisation

2 Commentaires

  1. Moi, j’adore :
    « Maroquin feux du couchant, sur le premier plat & finissant au second, châle sévillan de maroquin yeux-andalous agité de quatre filets dorés & tombant en franges dorées & brunes sur une composition musicale mosaïquée (guitare, éventail & castagnettes), filet doré & large filet bruni traversant le quart inférieur des plats, dos lisse titré à l’or, chasses rembordées filetées d’or & ponctuées de quatre pois de maroquin vert, quatre segments de filet doré butés sur la continuation du large filet bruni, secondes gardes de papier tourmenté dans l’harmonie, double feuillet d’habillage » sur un exemplaire de La Femme et le Pantin relié par Esther Founès

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