Dossiers cliniques de l’IGLI : Les hallucinations colorimétriques de Roch de C.

Présenté à un maroquin bleu sombre, le patient répond bleu nuit-Pétersbourg et parle de réminiscence impériale. Un veau brun devient goupil, un maroquin rouge un gevrey chambertin dont il perçoit les tanins. Le rapport, déposé le 3 septembre 2025, retient la substitution lexicale compulsive.

Docteur Achille Dandillot, médecin-inspecteur attaché à la section clinique de l’IGLI.

Amis bibliophiles, bonjour.

Préambule

Les cliniciens attachés à la section pathologique de l’IGLI sont régulièrement confrontés à des affections étranges, où l’amour des livres se transmue en troubles de la perception, de la mémoire ou du jugement. Mais il est rare que ces dérèglements touchent directement au registre des couleurs. Le cas que nous soumettons aujourd’hui, consacré à Roch de C., en constitue un exemple éminemment instructif : son trouble — qu’on a pris l’habitude d’appeler dans nos cercles le syndrome de Roch — ne consiste pas à nier la couleur, mais à la transfigurer par le langage, au point d’en bouleverser toute nomenclature bibliophilique… et sans aucun doute à laisser une trace singulière dans l’histoire du livre.

Pantone personnel codifié de Roch de C.

Observation clinique

L’examen du patient révèle une impossibilité presque pathologique à employer les désignations ordinaires des maroquins. Là où le catalographe consciencieux se contente d’un « maroquin rouge », notre sujet se voit contraint, avec une constance inébranlable, à substituer des expressions poétiques, œnologiques, botaniques ou minérales.

Soumis à une batterie d’épreuves, il n’a pas dérogé à sa ligne :

  • Présentation d’un maroquin bleu sombre : il s’écria aussitôt « bleu nuit-Pétersbourg », ajoutant que la teinte contenait « une réminiscence impériale ». (Hélas?… pour qui le connaît un peu)
  • Face à un veau coloré d’un simple brun, il rectifia avec assurance : « goupil » ; et d’insister que l’on y distinguait « la fourrure rousse du renard efflanqué dans les halliers ».
  • Confronté à un maroquin rouge, il déclara qu’il s’agissait d’un « gevrey chambertin », non sans préciser qu’on en percevait les tanins et la charpente vineuse; tel « Charles Duchemin » des temps modernes (cf L’aile ou la cuisse, film de Claude Zidi).

La répétition de tels écarts nous amène à conclure qu’il s’agit d’un trouble permanent, structurel, et non d’une fantaisie isolée.

Le dossier se poursuit sur le site : les cinq symptômes relevés par la section pathologique, le ventre de loutre et la châtaigne de Brocéliande portés au catalogue, et le protocole de rééducation chromatique, qui a échoué.


Symptômes

Nous avons pu établir une typologie des manifestations cliniques :

  1. Substitution lexicale compulsive : incapacité d’user des couleurs usuelles. Chaque teinte est rebaptisée par une appellation inédite, souvent imagée.
  2. Synesthésie bibliophilique : la couleur n’est pas seulement vue, mais goûtée (gevrey chambertin, fraise des bois), sentie (safran, oronge des Césars), ou même habitée d’une texture animale (poil de buffle, ventre de loutre, suricate).
  3. Élaboration œnologique : on relève une prédilection marquée pour les comparaisons vinicoles (gevrey chambertin, saint-émilion), comme si l’œil du bibliophile se muait en palais de dégustateur.
  4. Tendance florale ou minérale : le bleu devient « lapis lazuli », le vert « sinople », le brun « châtaigne de Brocéliande ». La reliure cesse d’être cuir pour se changer en pierre, en plante ou en fruit.
  5. Conviction « délirante » : le patient affirmerait que ces dénominations ne sont pas inventions, mais « vérités cachées » qu’il a l’humble privilège de restituer, comme si les relieurs du passé avaient consigné une palette secrète que lui seul saurait réveiller.

Illustrations symptomatiques

Afin d’offrir au lecteur un tableau probant de la pathologie, nous reproduisons ci-après quelques échantillons relevés dans ses catalogues.

  • Bleus : bleu céruléum, bleu des profondeurs, bleu Claudine, bleu ciel d’hiver, lapis lazuli, bleu-gris mésangé, bleu nuit-Pétersbourg.
  • Rouges et roses : gevrey chambertin, cerise Montmorency, framboise écrasée, vieux rose, safran, saint-émilion, fraise des bois, rose aurore, feux du couchant, lèvres émues, sang jaillissant.
  • Oranges et bruns : Sienne, goupil, poulain marbré, feuillage d’été, châtaigne, châtaigne native, châtaigne de Brocéliande, chevrette crème, orange crapie, oronge des Césars, poil de buffle.
  • Verts : sinople, olive, kiwi, col vert, lierre.
  • Autres/mystérieuses : trompette de la mort, bouton de fusain, cœur de pensée, Suchard, ventre de loutre, suricate.

Pour tout autre catalographe, ces mots paraîtraient incongrus, voire impraticables. Chez Roch de C., ils forment un véritable système.


Analyse médicale

Il ne s’agit pas ici de daltonisme, ni de simple caprice stylistique. Nous diagnostiquons une hyper-esthésie chromatique bibliophilique, forme particulière de dysmorphopsie poétique. Le patient ne supporte pas la crudité des termes usuels, qu’il juge indignes de la beauté des reliures. Son cerveau substitue immédiatement à la donnée optique brute une image analogique, plus suave, plus séduisante.

En d’autres termes, le maroquin rouge n’existe pas pour lui ; il est toujours déjà gevrey chambertin ou sang jaillissant. De même, le vert n’est jamais « vert », mais sinople ou col vert.

Nous devons ici noter une dimension quasi missionnaire : Roch de C. prétend « sauver » les couleurs de la banalité, comme si le bibliophile devait, par ses mots, relever la dignité des cuirs.


Conséquences bibliophiliques

Cette affection n’est pas sans conséquences pratiques :

  • Lisibilité compromise : ses catalogues séduisent par leur style, mais désorientent les amateurs non initiés. L’acheteur qui lit « maroquin suricate » s’interroge longuement sur la nuance exacte.
  • Conflits aux enchères : on rapporte plusieurs incidents à Drouot où, entendant « maroquin vert », il corrigea bruyamment : « Non, monsieur, kiwi ! » ou encore « Ce n’est pas bleu, c’est bleu Claudine ! ».
  • Classement impossible : sa bibliothèque est désormais organisée selon ses catégories personnelles. Chercher un volume en « veau blond » est peine perdue : il faut demander l’étagère des « chevrette crème » ou des « poulain marbré ».

Ainsi se dresse devant nous la question cruciale : faut-il considérer Roch de C. comme « malade »? NON! Nous ne pouvons nous y résoudre – , ou comme innovateur, poète des catalogues, révélant une dimension occultée de la bibliophilie ?


Tentatives thérapeutiques

Nous avons soumis le patient à divers protocoles :

  1. Isolement chromatique : placé dans une chambre peinte uniformément en gris neutre, il affirma qu’il s’agissait d’un « gris cendre de reliquaire », ruinant l’expérience.
  2. Thérapie pigmentaire : exposé à un nuancier Pantone, il rebaptisa chaque teinte d’un nom inédit, rendant la séance impraticable.
  3. Hypnose corrective : sous suggestion, il accepta un instant de nommer « rouge » un carré écarlate, mais aussitôt après ajouta : « rouge… cerise Montmorency ».
  4. Rééducation catalographique : tentative de l’amener à décrire un livre avec la terminologie sobre (auteur, format, date, maroquin rouge). Résultat : il inséra malgré lui « en maroquin feux du couchant ».

Toutes ces tentatives confirment la chronicité du syndrome.


Pronostic

Il serait illusoire d’espérer une guérison complète. Le patient demeurera toute sa vie sous l’emprise de cette compulsion colorimétrique. Nous devons cependant nuancer notre jugement : loin d’appauvrir la bibliophilie, ce trouble lui confère un surplus de charme.

Les catalogues de Roch de C. sont lus non seulement pour les livres qu’ils décrivent, mais pour la volupté de leurs appellations. Certains amateurs les collectionnent comme des poèmes en prose, indépendamment des ventes elles-mêmes.

Ainsi, ce qui (n’est point) maladie pour l’IGLI devient littérature pour le bibliophile.


Conclusion

Le cas de Roch de C. illustre à merveille les frontières incertaines entre pathologie et génie. La manie qui le pousse à rebaptiser les maroquins d’épithètes raffinées rend impossible tout classement objectif, mais elle ouvre un univers imaginaire où les reliures cessent d’être matière pour devenir rêve.

Nous recommandons de maintenir le patient sous observation, mais sans chercher à le « guérir ». Il serait plus opportun d’archiver ses descriptions, d’en dresser un lexique des couleurs de Roch, afin de conserver trace de ce patrimoine poético-chromatique unique.

On pourra aussi citer Hugues : « Roch de Coligny est un personnage singulier. Je ne suis pas balafré, je ne suis pas de Joinville, mais je suis de Lorraine, et c’est à ma guise que je l’apprécie ».

Référence

Dossiers cliniques de l’IGLI, Dossier n°5, cote IGLI-DC-5/196.
Section clinique dirigée par le Dr Achille Dandillot.
Rapport déposé le 3 septembre 2025.

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Le vol dans les bibliothèques

Le vol dans les bibliothèques

À l’automne 2023, près de quatre-vingts volumes russes rares disparaissaient des collections universitaires de Varsovie. Certains avaient été remplacés en rayon par des fac-similés. À Paris, la BULAC était visitée de nuit, après une demande de consultation de Pouchkine déposée la veille.

Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.

Du vol dans les bibliothèques patrimoniales

Il y a, dans toute bibliothèque patrimoniale, une inquiétude sourde que ne dissipent ni les murs épais, ni les alarmes, ni les procédures. Une inquiétude ancienne, presque constitutive de l’institution elle-même : celle de la disparition silencieuse. Le livre ancien, si patiemment conservé, catalogué, restauré, demeure un objet vulnérable. Non parce qu’il est fragile — il l’est — mais parce qu’il est désirable. Et qu’il circule.

L’actualité récente, ponctuée de vols spectaculaires dans des bibliothèques universitaires, nationales ou muséales, ne fait que rappeler une vérité ancienne : le vol de livres – comme celui des couronnes, hélas -, est aussi ancien que le livre lui-même. Il accompagne l’histoire des collections comme une ombre fidèle, changeant de visage selon les époques, mais conservant les mêmes ressorts : la convoitise, la passion, la cupidité, parfois la conviction intime de mieux servir le patrimoine que l’institution qui le conserve.

Une menace contemporaine, un mal ancien

À l’automne 2023, plusieurs affaires rappelaient brutalement que les bibliothèques patrimoniales ne sont pas des sanctuaires inviolables. À Varsovie, près de quatre-vingts volumes rares d’éditions russes disparaissaient des collections universitaires, remplacés pour certains par des fac-similés soigneusement installés sur les rayonnages. À Paris, dans la nuit, une intrusion visait les réserves de la BULAC, où des éditions originales de Pouchkine avaient été demandées en consultation la veille. À Lyon, quelques mois plus tôt, d’autres éditions russes rares avaient déjà disparu. Les bandes de vidéosurveillance établirent rapidement que les mêmes individus circulaient d’un établissement à l’autre.

Ces faits, pris isolément, pourraient sembler relever du fait divers. Ils dessinent en réalité un phénomène plus vaste : celui d’un marché international du livre ancien et du document patrimonial, où certaines pièces circulent sur commande, parfois à l’échelle d’un État, parfois pour satisfaire un collectionneur discret, parfois pour alimenter un commerce parallèle.

Mais réduire le vol en bibliothèque à une criminalité organisée serait une erreur. Car l’histoire montre que les bibliothèques ont été pillées par toutes sortes d’acteurs, et souvent de l’intérieur.

Le reste du dossier est sur le site : le serment qu’on prête encore à Oxford, les vingt-trois mille volumes que Stephen Blumberg disait mettre à l’abri, les pages découpées à la British Library par Farhad Hakimzadeh pour compléter ses propres exemplaires, et le voleur de la Gutenberg de Harvard tombé au bout de sa corde en 1969.

Sorts, chaînes et serments : la longue histoire des parades

Dès l’Antiquité, on tenta de dissuader les voleurs par la menace surnaturelle. Des formules de malédiction, gravées ou copiées dans les manuscrits, promettaient le courroux des dieux à quiconque oserait soustraire un livre. Au Moyen Âge, ces imprécations cédèrent la place à des formules d’excommunication, parfois ajoutées au colophon. On enchaîna les livres aux pupitres, on ferma les armoires, on surveilla les lecteurs.

À l’époque moderne, les bibliothèques firent prêter serment à leurs usagers. Certaines salles de lecture affichaient encore, au XVIIIᵉ siècle, des avertissements solennels rappelant que toute altération ou soustraction serait sévèrement punie. Le célèbre serment exigé à Oxford, toujours en vigueur aujourd’hui sous une forme modernisée, rappelle cette continuité : le lecteur promet de ne pas emporter, mutiler ou endommager les ouvrages qui lui sont confiés.

« I hereby undertake not to remove, deface, or injure in any way, any volume, document, or other object belonging to it or in its custody; not to bring into the Library, or kindle therein, any fire or flame; and not to smoke in the Library. And I promise to obey all rules of the Library.

En français:

« Je m’engage par la présente à ne retirer, dégrader ou endommager de quelque manière que ce soit aucun volume, document ou autre objet appartenant à la bibliothèque ou placé sous sa garde ; à ne pas introduire dans la bibliothèque ni y allumer aucun feu ou flamme ; à ne pas fumer dans la bibliothèque ; et je promets de respecter l’ensemble des règles de la bibliothèque.« 

Ces dispositifs, pourtant, n’ont jamais empêché les vols. Ils rappellent seulement que la conscience du danger est ancienne, et que la bibliothèque n’a jamais été un espace naïf.

Le livre : un objet d’art volable

Contrairement au tableau ou à la sculpture, le livre ancien présente une particularité troublante : il n’est que rarement unique. Un exemplaire volé peut être remplacé par un autre de la même édition, parfois sans que la perte soit immédiatement détectée. Pire : il peut être transformé. On change une reliure, on coupe des marges, on efface des cachets, on recompose un volume à partir de feuillets dispersés.

Cette plasticité explique en grande partie l’attrait du livre pour les voleurs. Elle permet le camouflage, la dilution, la réintégration sur le marché. Les affaires récentes l’ont montré : certains voleurs n’hésitent pas à substituer des copies aux originaux, retardant la découverte du vol parfois de plusieurs années.

Passion, bibliomanie et pulsion de possession

Tous les voleurs de livres ne sont pas mus par l’appât du gain. L’histoire bibliophilique est jalonnée de figures ambiguës, où la passion pour le livre se transforme en justification du vol.

Le cas de Stephen Carrie Blumberg demeure emblématique (https://bibliophilie.com/stephen-carrie-blumberg-bibliophile-et-voleur-de-haut-vol/). Pendant plus de quinze ans, il pilla près de trois cents bibliothèques nord-américaines, dérobant plus de vingt-trois mille ouvrages et manuscrits. À son arrestation, il se présenta non comme un criminel, mais comme un sauveur : selon lui, les institutions ne protégeaient pas suffisamment leurs trésors, et il ne faisait que les mettre à l’abri. Cette rhétorique du « sauvetage » revient avec une constance troublante dans les procès de voleurs bibliomanes.

En France, l’affaire du Mont Sainte-Odile révéla un autre profil : celui d’un lecteur solitaire, passionné d’ouvrages anciens, qui profita d’un passage secret pour s’approprier plus d’un millier de volumes, dont plusieurs incunables. Il ne revendait rien. Il conservait. La bibliothèque publique devenait le réservoir de sa collection privée. (https://bibliophilie.blogspot.com/2007/05/un-arsne-lupin-bibliophile.html)

Compléter sa bibliothèque aux dépens des autres

Chez certains collectionneurs, la tentation est plus insidieuse encore. Ils fréquentent assidûment les bibliothèques, notent les manques de leurs propres exemplaires, puis découpent, feuillet par feuillet, ce qui leur fait défaut.

L’affaire Farhad Hakimzadeh, à Londres, est à cet égard exemplaire. Pendant des années, il découpa avec une précision chirurgicale des pages dans des ouvrages rares de la British Library et de la Bodleian Library. Les pages volées servaient à compléter ses propres livres. La découverte de l’affaire ne fut possible que grâce à l’examen minutieux des particularités d’exemplaire : taches, défauts, dorures de tranches, petites marques invisibles à l’œil non exercé.

Ici, le vol ne détruit pas seulement le patrimoine : il le fragmente, le disperse, le rend presque impossible à reconstituer.

Le lucre et le spectaculaire

D’autres affaires relèvent d’une criminalité plus classique, parfois teintée d’une audace presque théâtrale. La tentative de vol de la Bible de Gutenberg à Harvard, en 1969, reste l’une des plus célèbres. Caché dans les toilettes, le voleur tenta de s’échapper par une corde improvisée, avant de s’effondrer, grièvement blessé, sous le poids des volumes. Ironie cruelle : il ne fut jamais condamné.

La même Bible de Gutenberg suscita d’autres convoitises, jusqu’au vol commis à Moscou par d’anciens officiers du renseignement, qui tentèrent de la revendre plusieurs années après l’avoir subtilisée.

Ces affaires spectaculaires fascinent, mais elles masquent une réalité plus banale : la majorité des vols sont discrets, progressifs, presque invisibles.

Quand les professionnels trahissent

L’une des dimensions les plus dérangeantes du vol patrimonial réside dans l’implication de professionnels : libraires, experts, universitaires, bibliothécaires. Leur connaissance intime des collections, des procédures et du marché en fait des acteurs redoutablement efficaces.

Dans les années 1920-1930, un réseau de libraires new-yorkais organisa le pillage systématique des bibliothèques publiques, alimentant un commerce parallèle florissant. Plus récemment, des marchands réputés ont été condamnés pour avoir dérobé cartes, livres ou manuscrits directement en salle de lecture.

Les universitaires ne sont pas exempts de cette dérive. Musicologues, papyrologues, historiens du livre ont parfois cédé à la tentation, revendant à l’étranger des documents qu’ils étaient censés étudier. L’affaire des fragments de papyrus anciens vendus à un musée américain, puis reconnus comme volés, illustre les zones d’ombre où se mêlent recherche, marché et collection privée.

Les bibliothécaires, entre négligence et prédation

Plus douloureux encore est le constat que certaines bibliothèques ont été pillées par ceux-là mêmes qui en avaient la garde. Le XIXᵉ siècle connut le scandale Guglielmo Libri ; le XXᵉ et le XXIᵉ n’ont pas été en reste. (https://bibliophilie.com/laffaire-du-comte-libri-le-biblio-kleptomane/)

Au Danemark, en Suède, en Italie, en France, des conservateurs et des agents ont méthodiquement soustrait des milliers de volumes. À Naples, le cas de la bibliothèque des Girolamini frappa les esprits : des éditions originales de Galilée furent remplacées par des faux d’une qualité telle qu’ils trompèrent longtemps les experts.

À Paris, l’affaire du manuscrit hébraïque exporté frauduleusement révéla combien une signature administrative pouvait suffire à faire disparaître un trésor national.

Il faut aussi évoquer la négligence. Certains vols ne furent découverts que des décennies plus tard, à l’occasion d’une succession ou d’une vente. Des bibliothèques entières ont été amputées sans que personne ne s’en aperçoive.

Illusion technologique et véritables remparts

Caméras, RFID, bases de données, numérisation massive : les bibliothèques contemporaines n’ont jamais été aussi équipées. Pourtant, aucune technologie ne garantit une protection absolue. Les puces ne peuvent être apposées sur les ouvrages anciens sans risque. Les bases de données peuvent être modifiées. Les images ne servent souvent qu’après le vol.

Ce qui s’avère décisif, en revanche, c’est la connaissance fine des exemplaires : relevé systématique des particularités, photographies, conservation des anciens catalogues sur fiches, vérfifications régulières. Là où ces pratiques existent, les voleurs sont plus vite confondus.

Conclusion : une responsabilité partagée

Le vol en bibliothèque ne disparaîtra jamais totalement. Il est le revers sombre de l’amour du livre, de sa valeur symbolique et marchande. Face à lui, aucune parade n’est infaillible. La protection du patrimoine repose sur une vigilance collective : celle des professionnels, des chercheurs, des libraires, mais aussi des lecteurs.

Car le livre ancien n’est pas seulement un objet à conserver : il est un objet à comprendre. Et c’est peut-être là, dans cette compréhension partagée, que réside la meilleure défense contre sa disparition.

IGLI — DPM-XVI-PIG-PEY-1993

2 Commentaires

  1. Moi, j’adore :
    « Maroquin feux du couchant, sur le premier plat & finissant au second, châle sévillan de maroquin yeux-andalous agité de quatre filets dorés & tombant en franges dorées & brunes sur une composition musicale mosaïquée (guitare, éventail & castagnettes), filet doré & large filet bruni traversant le quart inférieur des plats, dos lisse titré à l’or, chasses rembordées filetées d’or & ponctuées de quatre pois de maroquin vert, quatre segments de filet doré butés sur la continuation du large filet bruni, secondes gardes de papier tourmenté dans l’harmonie, double feuillet d’habillage » sur un exemplaire de La Femme et le Pantin relié par Esther Founès

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