Rabelais, dit Alcofribas Nasier

Amis Bibliophiles Bonsoir,

La réponse à l’énigme (trop facile semble-t-il) de vendredi était bien sûr François Rabelais, ou Alcofribas Nasier, puisque c’est de cet anagramme qu’il signa ces premiers livres.
François Rabelais est né en 1494 près de Chinon, et sera l’une des grandes figures de la littérature française du 16ème siècle. Paradoxalement, si le grand public le connaît surtout pour l’adjectif « rabelaisien » (gaillard, gaulois, truculent, aime la bonne chair, etc.), le début de la vie de François fût beaucoup plus clame, puisqu’il entre à l’adolescence comme novice chez les franciscains. C’est là qu’il se passionne pour le grec, langue dans laquelle (avec le latin) il entretient une correspondance avec Guillame Budé.

Néanmoins, les habitudes du jeune François correspondent mal à la rigueur de l’ordre franciscain et celui-ci obtient l’autorisation de passer chez les Bénédictins, aux règles moins strictes en 1525.

Dès lors, il voyage beaucoup, prend l’habit de prêtre et s’installe en 1530 à Montpellier où il étudie la médecine. En 1532 on le retrouve à Lyon où il est nommé médecin de l’Hotel-Dieu et où il publie Pantagruel sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier. Le livre est rapidement condamné par la Sorbonne mais Rabelais bénéficie de la protection de Jean Du Bellay.

En 1534, toujours sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier, il publie Gargantua. Il quitte le froc, retourne à Montpellier et passe son doctorat, ce qui va faire de lui l’un des grands médecins du Royaume. Il est notamment connu pour pratiquer la dissection des cadavres, encore peu répandue à l’époque. Il devient « maître des requêtes du Roi » et obtient en 1545 un privilège qui lui permet d’imprimer librement ses livres pendant 10 ans.
Il va donc publier le Tiers Livre en 1546, mais sa critique virulente de l’Eglise et de la Sorbonne, qui a condamné ses deux premiers livres, l’oblige à quitter Paris et il se réfugie dans la belle ville de Metz, où il devient le médecin de la ville.

En 1552, le nouveau Roi lui accorde également un privilège pour la réimpression de ses livres. Rabelais publie le Quart Livre en 1552, condamné lui aussi, mais par le Parlement, cette fois.

Il s’éteint à Paris en 1553.

Que dire? Tous les livres de Rabelais ont été condamnés lors de leur publication, ce qui illustre a posteriori le manque d’ouverture des autorités de l’époque (mais pas des souverains, qui protégèrent Rabelais, que ce soit François 1er ou Henri II), et confirme les débats que nous avons déjà tenus ici sur la censure.

Rabelais aura laissé quatre ouvrages :
– Les horribles et espoventables faictz et prouesses du très renommé Pantagruel Roy des Dipsodes, filz du Grand Géant Gargantua, composez nouvellement par maistre Alcofribas Nasier (1532).
– La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel (1534) par Alcofribas Nasier.
– Le Tiers Livre (1546).
– Le Quart Livre (1548-1552).

On lui attribue parfois Le Cinquième Livre, paru en 1564, mais l’attribution à Rabelais demeure incertaine.

Les Bibliophiles retiendront plusieurs choses de ce grand homme de la Renaissance, notamment : Le Tiers Livre est le premier signé par Rabelais de son vrai nom. L’ouvrage marque un tournant dans la vie de l’auteur, qui quitte les imprimeurs lyonnais pour Wechel à Paris, humaniste et réputé pour la qualité de ses impressions, ce qui vaudra au Tiers Livre d’être imprimé dans un beau caractère italique.

H

Images : deux portraits de Rabelais.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

De la Sagesse de Pierre Charron, livre de bibliophile, et livre de liseur

De la Sagesse de Pierre Charron, livre de bibliophile, et livre de liseur

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Il faut bien l’avouer, tous les livres rejoignent nos bibliothèques ne sont d’une lecture aisée et agréable. J’aimerais vous parler aujourd’hui d’un ouvrage acquis il y a quelque temps et que je viens de terminer: le célèbre « De la sagesse », de Pierre Charron. L’ouvrage n’est pas rare et a été réédité de nombreuses fois.
Pierre Charron (1541 – 1603) était le fils d’un libraire qui eut 25 enfants. Après des études de philosophie et de droit, il exerça la profession d’avocat avant d’entrer dans les ordres et de devenir le prédicateur de Marguerite de Navarre. Ses prêches connurent un grand succès et il voyagea à travers la France avant de devenir vicaire général de Bordeaux où il fait la connaissance de Montaigne qui en fait son héritier spirituel et qui lui permettra de porter son blason après sa mort. Charron reconnut ce témoignage d’affection et d’estime en instituant par la suite le beau-frère de Montaigne son légataire universel.

Il est vrai que le maître bordelais l’influencera profondément, ce qui conduit certains spécialistes à écrire qu’en fait le XVIIème a beaucoup lu Montaigne à travers Charron, comprenant le « Que Sais-Je? » du premier comme le « Je Ne Sais » du second.

C’est bien « de la sagesse » qui lui assurera la gloire. L’ouvrage paraît en 1601 à Bordeaux. Charron y classe les divers types de sagesses: la sagesse humaine et philosophique d’un côté, la sagesse mondaine et enfin la sagesse divine. Ce qui intéressant dans ce livre c’est que bien que daté de 1601, l’auteur s’affranchit des dogmes religieux. Il va même plus loin, quand bien que prédicateur, il affirme qu’une morale fondée sur la religion conduit à l’intolérance et au fanatisme. Ce qui doit conduire à séparer la morale de la religion. Vous devinez la suite… l’ouvrage sera mis à l’index en 1605.
Il deviendra un des manifestes du libertinisme. En effet, les libertins lisent De La Sagesse parce que le traité est presque totalement dénué de références religieuses.

Charron quitte Bordeaux en 1595 et rejoint Paris où il devient député du clergé et secrétaire de cette assemblée. Il mourut d’apoplexie à Paris en 1603, soit deux ans avant que son ouvrage majeur ne soit mis à l’index.

Mon exemplaire est très sensiblement postérieur à l’EO puisqu’il date de 1783 (même si le texte est rigoureusement identique), mais il présente un double intérêt puisqu’en plus d’être agréablement relié en plein maroquin rouge du 18ème (format in-8), il contient un rapprochement des thèses de Montaigne et de Charron, mais également une biographie de l’auteur qui ne figure nulle part et que vous ne retrouverez pas dans les sources documentaires habituelles.
On y apprend ainsi que Charron était fort mécontent de la manière dont son ouvrage avait été imprimé à Bordeaux profita de son retour à Paris en 1603 pour y faire donner une nouvelle édition. Il n’eut pas la satisfaction de la voir terminée, puisqu’il décéda d’une apoplexie « pour n’avoir pas suivi le conseil du célèbre Marescotn médecin de son temps, qui l’avait engagé à se faire saigner. On essaya inutilement toutes les ressources pour le rappeller à la vie; son corps fût même gardé deux jours entiers, et on ne l’enterra que quand on aperçu des signes certains de sa mort ».

Quelques autres détails inédits? « Pierre Charron avait une taille médiocre, assez frais et replet, le visage toujours riant et gai… sa voix était forte, son langage mâle, nerveux, hardi… le tempérament sanguin ». Bref, un homme que j’aurais eu envie de connaître!
Quelques extraits? Sur la profession militaire: « l’art et l »expérience de nous entretuer semble desnaturé, venir d’aliénation de sens ». Sur l’amour charnel « cette action donc en soy n’est point honteuse ny vicieuse, puisque naturelle et corporelle… ».

Dans l’ouvrage on découvre également le portrait de Charron, et une belle gravure en frontispice avec sa « devise »: je ne scay ».

Je ne peux que vous conseiller de lire cet ouvrage, soit dans une édition récente, soit dans une édition ancienne. Il y a toujours quelque exemplaire de « De la Sagesse » chez les libraires. L’ouvrage n’est pas rare.

H

5 Commentaires

  1. Bonsoir à toutes et à tous,

    de retour parmi vous (la neige a été bonne, merci), juste en guise de clin d’oeil à Rabelais et à cet article,
    j’avais ce jour dans ma boite à lettres l’ouvrage suivant :

    Rabelais. Exposition organisée à l’occasion du quatrième centenaire de la publication de Pantagruel. Bibliothèque nationale, Galerie mazarine, Editions des Bibliothèques Nationales de Frances, 1933. 1 volumes in-8 carré de 206 pages et 16 planches hors texte, plus de 600 numéros soigneusement décrits, avec un avant-propos de Julien Cain et une introduction de Abel Lefranc.

    Je ne sais pas s’il y a eu quelque chose de plus complet de publié depuis ce magnifique catalogue, mais en tous les cas celui-ci me semble une belle et très bonne documentation que les amateurs de Rabelais possèdent tous sans aucun doute. (24,99 euros sur Ebay).

    Amitiés, Bertrand

  2. Hugues,

    Mon commentaire, un peu froid il est vrai après relecture (mais c’est aussi le sujet qui veut ça), était très amical : ce n’est que partage de l’information vérifiée sur pièces (sauf pour la naissance de Rabelais !)avec tous nos amis lecteurs ! Je n’ai pas la science infuse et j’ai quelques années d’avance sur toi, surtout quand j’ai la chance d’avoir déjà travaillé le sujet : en 1994, j’avais commis dans « Le Bibliophile Rémois » un article intitulé « François Juste, le mystérieux complice de Rabelais ».

    Jean-Paul

  3. J’avais trouvé la réponse, mais cela m’avait aussi semblé bizarre cette histoire d’imprimeur. Ca sent le Hugues vraiment fatigué!
    Reposez vous!
    Etienne

  4. Merci Jean-Paul. Pour l’année de naissance, j’ai choisi de faire confiance à la Bibliothèque Nationale.

    En ce qui concerne « l’imprimeur », il a reçu le privilège de pouvoir imprimer librement ses livres pendant dix ans (1545 de François 1er), ce qui n’est pas la même chose, erreur de ma part en effet, et je m’en excuse… Mais est-ce pour cela que tu n’avais pas trouvé la réponse? Sourire amical! Je n’ose le croire alors que les bonnes réponses ont été (trop) nombreuses!

    Mais je m’incline devant ton savoir. Franchement, je me dis parfois que tu devrais écrire pour le blog. Sourire, malicieux cette fois!

    H

  5. Dans l’intitulé de l’énigme du 11 janvier dernier, on lit : « devenant même imprimeur » !?..
    Rabelais n’a jamais été imprimeur ! Les privilèges obtenus sont des privilèges pour faire imprimer.
    Rabelais est probablement né en 1483 et non en 1494, mais c’est un détail de spécialiste qui ne concerne guère les bibliophiles.
    Rabelais arriva à Lyon en 1532. Il fit imprimer ses ouvrages d’érudition chez Sébastien Gryphius, et « Les grandes et inestimables chronicqs du grant & enorme géant Gargantua » par la veuve de Barnabé Chaussard (petit in-4° gothique dont on ne connaît que 4 exemplaires). La même année, il fit imprimer la première édition connue de « Pantagruel » par Claude Nourry (petit in-4° gothique, le seul exemplaire connu est à la BN et est incomplet). C’est François Juste qui imprima en 1533 la première édition de la « Pantagrueline prognosticatio » (petit in-4° dont on ne connait que l’exemplaire de la BN). En 1534 fut imprimée la plus ancienne édition connue de « Gargantua » (petit in-8° gothique un seul exemplaire connu, à la BN)par François Juste.
    L’édition princeps du « Tiers Livre » fut imprimée à Paris par Chrétien Wechel en 1546 (in-8°, caractères italiques) où figure pour la première fois le nom de Rabelais au titre.
    C’est Pierre de Tours, à Lyon, qui imprima en 1548 la première édition du « Quart Livre » (in-16, caractères romains : le texte s’arrête au milieu d’une phrase, et Rabelais ne s’adressera plus jamais à cet imprimeur). La version authentique du « Quart Livre » parut en 1552 à Paris, chez Michel Fezandat, et à Lyon, chez Baltazar Aleman, successeur de Pierre de Tours.
    Rabelais mourut en 1553. L’édition sans lieu du « Cinquième et dernier livre » de 1564 qui passe pour la première fut probablement antidatée et copiée sur celle sans lieu de 1565.

    Jean-Paul

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