Amis Bibliophiles Bonsoir,
Il faut bien l’avouer, tous les livres rejoignent nos bibliothèques ne sont d’une lecture aisée et agréable. J’aimerais vous parler aujourd’hui d’un ouvrage acquis il y a quelque temps et que je viens de terminer: le célèbre « De la sagesse », de Pierre Charron. L’ouvrage n’est pas rare et a été réédité de nombreuses fois.
Pierre Charron (1541 – 1603) était le fils d’un libraire qui eut 25 enfants. Après des études de philosophie et de droit, il exerça la profession d’avocat avant d’entrer dans les ordres et de devenir le prédicateur de Marguerite de Navarre. Ses prêches connurent un grand succès et il voyagea à travers la France avant de devenir vicaire général de Bordeaux où il fait la connaissance de Montaigne qui en fait son héritier spirituel et qui lui permettra de porter son blason après sa mort. Charron reconnut ce témoignage d’affection et d’estime en instituant par la suite le beau-frère de Montaigne son légataire universel.
Il est vrai que le maître bordelais l’influencera profondément, ce qui conduit certains spécialistes à écrire qu’en fait le XVIIème a beaucoup lu Montaigne à travers Charron, comprenant le « Que Sais-Je? » du premier comme le « Je Ne Sais » du second.
C’est bien « de la sagesse » qui lui assurera la gloire. L’ouvrage paraît en 1601 à Bordeaux. Charron y classe les divers types de sagesses: la sagesse humaine et philosophique d’un côté, la sagesse mondaine et enfin la sagesse divine. Ce qui intéressant dans ce livre c’est que bien que daté de 1601, l’auteur s’affranchit des dogmes religieux. Il va même plus loin, quand bien que prédicateur, il affirme qu’une morale fondée sur la religion conduit à l’intolérance et au fanatisme. Ce qui doit conduire à séparer la morale de la religion. Vous devinez la suite… l’ouvrage sera mis à l’index en 1605.
Il deviendra un des manifestes du libertinisme. En effet, les libertins lisent De La Sagesse parce que le traité est presque totalement dénué de références religieuses.
Charron quitte Bordeaux en 1595 et rejoint Paris où il devient député du clergé et secrétaire de cette assemblée. Il mourut d’apoplexie à Paris en 1603, soit deux ans avant que son ouvrage majeur ne soit mis à l’index.
Mon exemplaire est très sensiblement postérieur à l’EO puisqu’il date de 1783 (même si le texte est rigoureusement identique), mais il présente un double intérêt puisqu’en plus d’être agréablement relié en plein maroquin rouge du 18ème (format in-8), il contient un rapprochement des thèses de Montaigne et de Charron, mais également une biographie de l’auteur qui ne figure nulle part et que vous ne retrouverez pas dans les sources documentaires habituelles.
On y apprend ainsi que Charron était fort mécontent de la manière dont son ouvrage avait été imprimé à Bordeaux profita de son retour à Paris en 1603 pour y faire donner une nouvelle édition. Il n’eut pas la satisfaction de la voir terminée, puisqu’il décéda d’une apoplexie « pour n’avoir pas suivi le conseil du célèbre Marescotn médecin de son temps, qui l’avait engagé à se faire saigner. On essaya inutilement toutes les ressources pour le rappeller à la vie; son corps fût même gardé deux jours entiers, et on ne l’enterra que quand on aperçu des signes certains de sa mort ».
Quelques autres détails inédits? « Pierre Charron avait une taille médiocre, assez frais et replet, le visage toujours riant et gai… sa voix était forte, son langage mâle, nerveux, hardi… le tempérament sanguin ». Bref, un homme que j’aurais eu envie de connaître!
Quelques extraits? Sur la profession militaire: « l’art et l »expérience de nous entretuer semble desnaturé, venir d’aliénation de sens ». Sur l’amour charnel « cette action donc en soy n’est point honteuse ny vicieuse, puisque naturelle et corporelle… ».
Dans l’ouvrage on découvre également le portrait de Charron, et une belle gravure en frontispice avec sa « devise »: je ne scay ».
Je ne peux que vous conseiller de lire cet ouvrage, soit dans une édition récente, soit dans une édition ancienne. Il y a toujours quelque exemplaire de « De la Sagesse » chez les libraires. L’ouvrage n’est pas rare.
H
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Pierre Moreau, calligraphe, graveur, imprimeur.


Les manuels de calligraphie de Pierre Moreau ne comprennent que quelques planches, assez élégantes, d’écritures italiennes (bâtardes et rondes) ou de financière. Outre ces trois traités, Moreau publie aussi des livres de dévotion, entièrement gravés : Les Saintes prières de l’âme chrestienne (1631, 8°, 106 ff.), les Devotes prières (1634) et les Heures chrestiennes (réemploi du texte gravé des Saintes Prières).
Après ces débuts dans l’écriture manuscrite, Moreau se lance dans un projet encore plus ambitieux. Conscient que les pratiques manuscrites ont changé depuis le XVe siècle et que l’italique et le romain ne sont plus en phase avec l’écriture de l’époque, Moreau décide d’imiter les écritures cursives françaises de son temps. Il grave donc les poinçons de cinq fontes typographiques : deux rondes (moyen et petit modules) et trois bâtardes (gros, moyen et petit modules).
Ses caractères sont parmi les plus étonnants, les plus innovants et les plus beaux de l’époque. Les écritures sont superbes, bien équilibrées. Aux cinq corps de caractères sont associés un certain nombre d’ornements supplémentaires : arabesques flottantes, fleurons de traits « entortillés », grandes lettrines gravées sur cuivre.
Conscient de la valeur de sa création, Moreau se protège de la contrefaçon en obtenant un privilège du roi pour les « caractères de son invention ». Ce privilège sera respecté, et Moreau sera seul à utiliser ses nouvelles « lettres », ce qui limitera considérablement leur diffusion. Entre 1644 et 1648, date de la mort de l’imprimeur, Moreau n’aura le temps de produire que 33 impressions (dont plusieurs petites brochures). À sa mort, ses caractères tomberont dans l’oubli, et ne seront ressuscités qu’éphémèrement par Fournier dans son Manuel typographique (1764), comme représentants de la « Ronde ». Quelques uns des poinçons originaux sont conservés, aux côtés des « Grecs du Roi », dans le cabinet des poinçons de l’Imprimerie nationale.
Les photographies qui accompagnent cet article sont tirées de l’Énéide de Virgile (1648, in-4°), dernier livre imprimé par Pierre Moreau et avec ses caractères. L’édition bilingue est dédiée à Mazarin, avec une carte dépliante et un frontispice. Ce livre est un véritable bijou bibliophilique : trois artistes importants du XVIIe siècle s’y croisent. D’abord, Pierre Moreau, notre calligraphe/imprimeur de talent. Ensuite, Pierre Perrin, poète un peu oublié, mais assez talentueux, théoricien de l’opéra avant Lully et Quinault, qui donne ici la traduction du texte. Enfin, Abraham Bosse qui inaugure chaque chapitre avec une gravure en demi page. Pierre Moreau n’aura malheureusement pas le temps d’achever cette publication, et seul le premier tome, contenant les six premiers chants, paraîtra avant sa mort. Le deuxième tome ne sera publié que dix ans plus tard, en 1658, chez Loyson, avec la suite des gravures d’Abraham Bosse, mais dans une typographie en romain, Loyson n’étant pas parvenu à obtenir les caractères de Pierre Moreau.
Mon exemplaire, photographié ici, ne comporte que le tome 1 seul, auquel il manque le majestueux frontispice (il reste, maigre consolation, la page de titre et la carte dépliante). Je m’en contente, et j’espère que les photographies vous aideront à me comprendre !
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