Une conversation imaginaire avec Octave Uzanne

Claire Delmas, chercheuse en littérature, lectrice des signes, des bibliothèques et des questions laissées ouvertes pour la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.

J’ai rêvé d’Octave Uzanne.

Il était dans une pièce pleine de livres, de reliures et de petits objets choisis avec trop de soin pour être innocents. Rien d’austère. Rien d’universitaire. On sentait qu’ici le goût comptait autant que le savoir, et peut-être parfois davantage. Une odeur de papier ancien, de cuir et de poudre légère flottait dans l’air. Uzanne était assis très droit, parfaitement à sa place, comme un homme qui n’a jamais séparé les livres du décor, ni le décor de la séduction.

Je n’avais évidememnt avec lui ni souvenir personnel ni scène ancienne à réparer. J’avais seulement ses livres, son ton, sa réputation, et cette curiosité qu’il laisse derrière lui, mélange d’agacement et de plaisir. Le rêve, plus obligeant que l’histoire, me donnait accès à la conversation.

Je commençai par la question la plus simple.

— Pourquoi aimez-vous tant les livres ?

Uzanne sourit avec cette satisfaction des hommes qui trouvent enfin une question digne d’eux parce qu’elle leur permet de parler d’eux-mêmes sans avoir l’air de le faire.

— Parce qu’un livre ne vaut jamais seulement par ce qu’il dit. Il vaut aussi par la manière dont il se présente. J’aime qu’un volume ait de la tenue, de la grâce, un peu de coquetterie même. Un beau texte mal vêtu entre dans l’esprit avec moins d’éclat.

Il prit un petit volume sur la table, le regarda comme on regarde un objet qu’on connaît assez pour le flatter sans excès.

— Beaucoup de gens parlent des livres comme s’ils n’étaient faits que pour l’intelligence. C’est une conception pauvre. Le livre s’adresse aussi à la main, à l’œil, au goût. Il a une démarche. Il peut plaire avant même d’avoir convaincu. Et je tiens que ce plaisir préliminaire n’est pas une frivolité. C’est une politesse.

— Donc vous aimez les livres comme d’autres aiment les étoffes, les gants ou les bibelots ?

— Certainement. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait en rougir. Les esprits les plus lourds ont inventé cette hiérarchie grossière selon laquelle l’idée serait noble et sa forme presque coupable. C’est une sottise de gens mal élevés. Une civilisation se lit dans ses détails. Elle se lit dans la coupe d’un vêtement, la courbe d’un meuble, la façon de graver un frontispice, de choisir un papier, de dorer un dos. Le livre n’échappe pas à cette loi.

— Vous aimez donc autant le livre que ce qui l’entoure ?

— Oui, car ce qui l’entoure fait partie de lui. La reliure n’est pas un manteau jeté après coup sur un texte nu. Elle est une interprétation. Le papier est une nuance de pensée. Le format est déjà une manière de parler. Le bibliophile qui prétend n’aimer que l’esprit du texte se trompe sur son propre plaisir.

Je passai alors au sujet qui, chez lui, m’avait toujours arrêtée.

— Et les femmes ? Pourquoi reviennent-elles si souvent chez vous ?

Cette fois, son sourire se fit plus mobile, plus fin.

— Parce qu’elles furent longtemps les grandes praticiennes du détail. Les hommes ont écrit des systèmes et des lois. Les femmes ont gouverné une part du monde par une science bien plus subtile : celle des signes légers. Une manche, un ruban, un parfum, une façon de tenir un éventail, et voilà déjà toute une diplomatie.

— Vous les admirez, donc.

— Beaucoup.

— Et pourtant vous en parlez souvent comme d’un spectacle.

Il eut la franchise élégante des hommes qui savent qu’ils ne sortiront pas de l’accusation.

— C’est exact. J’appartiens à un monde qui admire en enfermant. Nous avons regardé la femme comme un chef-d’œuvre de surface, ce qui était à la fois un hommage et une prison. Je ne prétendrai pas avoir échappé à mon siècle.

— Vous êtes donc misogyne ?

— Un peu, sans doute, mais d’une misogynie décorative, si j’ose dire, non brutale. Je n’ai ni la franchise grossière des ennemis des femmes, ni la justice moderne de ceux qui veulent les comprendre sans les mettre en scène. J’ai pour elles ce mélange assez fatigant d’adoration, de curiosité et de condescendance qui caractérise fort bien ma fin de siècle.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

— C’est une manière bien commode de vous définir vous-même.

— Mais très exacte. Le XIXe siècle finissant a beaucoup aimé les femmes à condition de les styliser. Il les a entourées de fleurs, de satins, de métaphores et d’interdits. Il les a regardées avec ferveur, mais rarement avec simplicité. Vous voudriez que j’échappe à cela ? Ce serait me demander d’être moins intéressant.

La réponse était insupportable et presque charmante, ce qui résumait assez bien Uzanne.

Je revins aux livres.

— Qu’est-ce qu’un bon bibliophile ?

Il prit le temps de considérer la question.

— Ce n’est pas un homme qui accumule. Il y a beaucoup de gens qui entassent des raretés comme d’autres amassent des pièces d’or. Ils possèdent, mais n’habitent rien. Le bibliophile, le vrai, met du goût dans sa passion. Il ne collectionne pas seulement des titres ; il compose un monde.

— Cela veut dire qu’une bibliothèque dit quelque chose de celui qui la forme ?

— Évidemment. Une bibliothèque est toujours un autoportrait, mais un autoportrait plus indiscret que son propriétaire ne l’imagine. Elle montre ses fidélités, ses vanités, ses manies, ses insuffisances, ses rêves de distinction. L’homme qui ne jure que par les grands papiers, les exemplaires non rognés, les reliures héroïques et les provenances illustres n’exprime pas seulement un goût ; il formule une morale. Le choix des livres n’est jamais innocent.

— Et vous, que regardez-vous d’abord dans un exemplaire ancien ?

— Son ton.

Je répétai le mot.

— Son ton ?

— Oui. Je ne parle pas seulement du texte. Je parle du ton matériel de l’objet. Il y a des exemplaires qui ont de la présence et d’autres non. Certains ont traversé le temps sans perdre leur esprit. D’autres sont morts debout, trop parfaits pour être touchants. J’aime un livre ancien qui a vécu sans être défiguré. Une note en marge, une couture refaite, une reliure un peu postérieure, un ex-libris légèrement vaniteux, tout cela peut le rendre plus éloquent qu’une perfection sans biographie.

— Vous ne sacralisez donc pas l’état parfait ?

— Je m’en méfie. L’état parfait est une grande tentation des âmes étroites. Qu’on me comprenne : j’aime les beaux exemplaires, les marges saines, les papiers frais, les reliures intelligentes. Mais dès qu’on transforme la conservation en religion, on commence à perdre le livre pour ne plus adorer qu’une hygiène. Les amateurs de pureté absolue sont souvent des gens qui aiment moins les livres que l’idée d’être irréprochables à leur sujet.

Puis, avec un sourire en coin :

— La bibliophilie a ceci d’amusant qu’elle donne à certains maniaques l’occasion de se prendre pour des prêtres.

Je pensai alors à quelques catalogues récents, à certaines notices écrites comme des actes de canonisation, et je me tus.

— Vous semblez aimer les ridicules du collectionneur presque autant que les livres eux-mêmes.

— Mais bien sûr. Sans ridicule, il n’y a pas de bibliophile ; il n’y a qu’un fonctionnaire du papier. Ce qui m’amuse, ce n’est pas seulement l’objet, c’est la déformation légère qu’il inflige à son amateur. Voyez comme un homme par ailleurs raisonnable devient soudain féroce pour une rognure, lyrique pour une provenance, soupçonneux pour un lavis, doctrinal pour un veau blond. Il parle d’un fleuron comme d’une affaire d’honneur. Tout cela est très comique, et très humain.

— Vous êtes cruel.

— Non. Je suis exact. Les grandes passions deviennent intéressantes au moment où elles prennent une petite forme de folie spécialisée.

Je lui demandai alors :

— Et le décor ? Vous n’avez jamais séparé les livres du décor.

— Pourquoi l’aurais-je fait ? Les gens sérieux opposent toujours ce qu’ils ne savent pas unir. Pour moi, un intérieur, une reliure, un bibelot, un éventail, un livre illustré, tout cela participe d’une même civilisation du regard. Vous appelez cela décor ; j’y vois une intelligence du cadre. Les objets parlent entre eux. Une bibliothèque nue est souvent une bibliothèque qui se croit vertueuse. Elle est surtout pauvre en imagination.

— Vous aimez donc la mise en scène ?

— J’aime qu’elle soit fine. La vulgarité ne commence pas avec l’ornement ; elle commence avec l’ornement qui crie. Le raffinement, lui, suggère. C’est pourquoi je préfère la coquetterie au luxe lourd, l’esprit au faste, la nuance à la démonstration.

Il marqua une pause, puis ajouta :

— Le goût est une manière de retenir la main au dernier moment.

Je trouvai cette phrase meilleure que beaucoup de ses poses.

— Et Paris ? Quel rôle joue-t-il dans tout cela ?

— Un rôle immense. Paris a longtemps été le théâtre où le livre pouvait cesser d’être seulement un véhicule de pensée pour devenir un objet de désir. Le bibliophile parisien est parfois insupportable, mais il a compris une chose que le provincial vertueux ignore souvent : le goût est aussi un monde social. On ne choisit pas un livre tout seul dans le désert. On le choisit dans une conversation, une vitrine, un salon, un quai, une rivalité. La bibliophilie est une société secrète qui fait semblant de ne parler que de textes alors qu’elle parle sans cesse de hiérarchie.

— C’est très sévère.

— C’est très vrai. Les bibliophiles aiment les livres, certes ; ils aiment aussi être ceux qui les aiment mieux que les autres. C’est faible, mais fécond. Beaucoup de belles collections sont nées de cette vanité-là.

Je compris alors qu’il me fallait une dernière question.

— Au fond, qu’est-ce qui vous rend encore séduisant aujourd’hui, alors même que vous êtes si daté ?

Uzanne reçut la question comme un hommage un peu piquant, ce qui lui convenait parfaitement.

— Sans doute précisément cela : je suis daté avec éclat. Les auteurs qui collent trop bien à leur siècle finissent par se dissoudre avec lui. Moi, j’en ai gardé les parfums, les manies, les préciosités, les injustices, les délicatesses et les travers. Je suis contestable, je l’admets, mais je ne suis jamais terne. Or la postérité pardonne beaucoup aux écrivains qui demeurent vivants dans leurs défauts mêmes.

Puis revint ce sourire de causeur satisfait.

— Et j’ajouterai ceci : j’ai aimé les livres avec assez d’excès pour qu’on me pardonne mes rubans.

Le rêve reculait déjà. La pièce, les reliures, les petits objets, tout se remettait à distance avec une lenteur courtoise. Je compris en me réveillant qu’Uzanne n’était pas un modèle, encore moins un guide sûr. Il est trop précieux pour cela, trop ornemental, trop inégal, trop injuste aussi dans sa manière de mettre les femmes en scène tout en les réduisant souvent à cette scène. Mais il demeure un témoin très pur d’un moment où le livre, le goût, la mode, la séduction et la bibliophilie parlaient encore la même langue.

C’est une langue un peu datée, bien sûr. Mais elle a gardé des inflexions qu’on entend encore.

GUILDE · UZA.IV.17 · PARIS.FDS.2

La lettre du bibliophile

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LA BIBLIOTHEQUE OCCULTE DE STANISLAS DE GUAITA – 2ème partie: Distinguo des deux bibliothèques

LA BIBLIOTHEQUE OCCULTE DE STANISLAS DE GUAITA – 2ème partie: Distinguo des deux bibliothèques

Amis Bibliophiles bonjour, Stanislas de Guaita possédait deux bibliothèques bien distinctes. Une partie des livres était entreposée avenue Trudaine, et l’autre partie au château d’Alteville. Jusqu’à présent, la seule possibilité dont nous disposions pour connaître le nombre d’ouvrages que contenaient l’une et l’autre bibliothèque était de réunir la totalité de la collection Guaita ; entreprise vouée d’avance à l’échec. 
Tentons tout de même de nous approcher de la réalité. Imaginons que nous avons tous les livres devant nous. Ouvrons-les soigneusement un par un. Sur chacun des livres qu’il possédait au moins deux fois, Guaita avait pris soin de noter « exemplaire en double ». Comptons les livres portant cette annotation, ceux-là proviennent d’Alteville. Tous les autres sont les exemplaires parisiens. En théorie, il nous serait possible de dénombrer et de distinguer les uns des autres, mais en théorie seulement. Pourtant, par un moyen détourné, tentons une estimation.


Il s’agit d’abord de s’assurer que les exemplaires en double provenaient bien d’Alteville. Guaita nous a laissé le premier indice, en accompagnant sa petite note d’une parenthèse qui la suit immédiatement. « Exemplaire en double (Bibliothèque pérégrine) ». A Rome, le Pérégrin était un homme libre qui n’était ni citoyen romain ni citoyen latin. A l’image de cet homme, la bibliothèque pérégrine n’aurait été ni parisienne ni lorraine, et dans cet esprit, « pérégrine » destine la bibliothèque à voyager d’un endroit à un autre. Cette idée de déplacement est proche du nom féminin « pérégrination », qui suppose des allées et venues incessantes. Dans la  Clé de la magie noire, Stanislas de Guaita l’utilise d’ailleurs dans ce sens : « C’est la faculté plastique qui élabore et qui adapte à l’âme pérégrine tel corps astral de rechange,… ». 
Les six mois environ qu’il passait au château d’Alteville (30)  étaient destinés à la  méditation et surtout au travail. Les livres étaient indispensables à ses recherches. Prévoyant, il avait acheté certains exemplaires deux fois ; l’un destiné aux rayonnages de la bibliothèque parisienne, et l’autre finalement destiné à la bibliothèque lorraine, immédiatement annoté, puis emballé pour voyager par train. Guaita écrit à Pauline Braig (31) en 1890 :
  « Excusez-moi, je vous en prie, si je quitte Paris sans avoir pu aller vous embrasser : je suis pris par mes déménagements et l’emballage de ma bibliothèque, au point que je ne sais pas même si j’aurai tout terminé pour prendre le train ce soir. » (32)
Le lieu de départ de Paris était la gare de l’Est et la ligne la plus proche d’Alteville était celle qui passait par Avricourt. Le traité de paix conclu avec l’Allemagne, à la suite de la guerre de 1870-1871, avait entraîné la mutilation du réseau de l’Est et lui avait fait perdre de nombreuses lignes. La ligne de Dieuze à Avricourt faisait partie du nouveau réseau. Guaita faisait ainsi arriver les livres jusqu’à sa terre natale et disposait de toute la documentation nécessaire à ses études.
Il était donc prévu que les exemplaires en double finissent à Alteville, et ce fait est clairement établi par Wirth lorsqu’il écrit :
Il y a la question des ouvrages en double qui le préoccupe : « Si j’arrivais à obtenir 30.000 Francs pour les exemplaires de Paris, pensez-vous qu’on nous donnerait les doubles ? » (33)
Le nombre de livres dans l’une et dans l’autre des bibliothèques n’a été connu que de Guaita lui-même, puis de Wirth qui en effectua le classement. C’est à partir des estimations de Wirth que nous pouvons essayer de nous approcher le plus possible de la vérité. Pour cela, nous disposons de plusieurs indices, notamment dans la correspondance de Wirth avec P. de Mont. Tout d’abord, nous savons que le classement débuta le 9 mars 1898. Si, au début, le tri mit un peu de temps à trouver sa vitesse de croisière, 300 fiches étaient établies le 20 mars. Enfin, les livres d’Alteville arrivèrent avenue Trudaine dans le courant du mois d’avril et leur catalogage fut terminé le 18 mai. A l’aide de ces éléments, suivons Wirth dans son travail et vérifions si cette cadence de 300 fiches établies tous les dix jours nous mène bien à 2235 ouvrages classés le 18 mai.
10 mars = 0                                                          20 mars = 300 fiches établies                        30 mars = 600 fiches                                10 avril = 900 fiches 20 avril = 1200 fiches    30 avril = 1500 fiches        10 mai = 1800 fiches20 mai = 2100 fiches
Soit environ 2100 fiches pour 2235 ouvrages. Reste donc 135.
S’agissant d’approximation, nous estimons que cette marge d’imprécision de 135 ouvrages, soit 6%, est acceptable. En conséquence, notre raisonnement nous paraît donc valide.Le 20 mars, Wirth écrit à P. de Mont.
« Cher Monsieur, Le travail se poursuit ; 300 et quelques fiches sont établies, ce qui représente environ le quart des livres qui sont ici. »
Si l’on en croit Wirth, la bibliothèque parisienne aurait donc contenue 1200 livres environ, et sur les 2235, un millier d’ouvrages aurait garni les rayonnages d’Alteville. 
Nous ne cachons pas notre étonnement face à ce constat, même s’il ne s’agit que d’approximations. Exprimé en pourcentage, la bibliothèque lorraine aurait représenté 45%, ne laissant que 55% de livres à la bibliothèque parisienne. Le doute est désormais installé. 
Aidé du schéma précédent, tentons d’affirmer ou d’infirmer cette hypothèse de départ. 
En supposant que la bibliothèque parisienne ait bien contenu 1200 ouvrages, classés par Wirth à raison de 300 livres tous les 10 jours, et cela du 10 mars au 20 avril, nous devrions pouvoir faire le  décompte des ouvrages arrivés par la suite d’Alteville, et vraisemblablement classés du 20 avril au 20 mai. 
Entre ces deux dates, le schéma donne 900 fiches environ, à mettre en corrélation avec les 1000 livres virtuels de la bibliothèque d’Alteville, soit 100 ouvrages de différence. Cela va plutôt dans le sens de notre hypothèse, mais cette fois-ci notre marge d’imprécision double pratiquement, passant de 6% à 10%, nous forçant à abandonner une voie qui risquerait de se dérober sous nos pieds si nous nous obstinions à de si nombreuses approximations.
Il ne nous reste plus qu’à prendre une nouvelle direction moins encombrée d’incertitudes, nous condamnant à revenir à une méthode plus orthodoxe, dans l’espoir de déterminer le nombre des volumes qu’a pu renfermer la bibliothèque Lorraine. Etant maintenant convaincu  que les livres en double provenaient bien d’Alteville, il ne nous reste plus qu’à consulter la    « Table des noms d’auteurs » qui se trouve à la fin du catalogue Guaita, et d’y relever le nombre d’ouvrages en double. Là encore, le décompte n’est pas simple, car Guaita possédait aussi des livres en triple ou en quadruple exemplaires. 

Prenons par exemple Le comte de Gabalis de Montfaucon de Villard ou bien La physique occulte de Vallemont qu’il possédait à huit exemplaires, de formats et d’éditions différents. 
Ainsi, notre décompte s’effectue de deux façons. Soit l’on considère que Guaita ne déposait dans sa bibliothèque Lorraine qu’un seul double, et nous obtenons 518 livres, soit il ne laissait qu’un exemplaire avenue Trudaine et déposait tous les autres à Alteville, et nous arrivons à 754 livres. Malheureusement, aucun de ces deux chiffres ne reflète la réalité de ce que fut  la bibliothèque d’Alteville, car Guaita n’a pu suivre l’un ou l’autre de ces schémas de façon systématique. La bibliothèque s’étant formée petit à petit, un exemplaire en double déposé dans les rayonnages d’Alteville à très bien pu se montrer rapidement insuffisant aux yeux de Guaita qui avait pu par la suite découvrir une édition plus complète, auquel cas la bibliothèque d’Alteville se garnissait d’un second exemplaire plus important ou plus utile à ses études. Ainsi par ce décompte, le nombre de 600 exemplaires à Alteville en moyenne semble la plus conforme à la réalité.
Réunissons maintenant les éléments les plus probants concernant l’une et l’autre des deux bibliothèques. Prenons le chiffre de 1200 livres à Paris annoncé par Wirth et les 600 exemplaires d’Alteville établis pour le décompte des doubles ; nous arrivons à un total de 1800 livres, alors que Dorbon mit en vente 2235 ouvrages. Nous ne nous attarderons qu’un instant sur cette différence de 427 livres pour ceux que ces chiffres pourraient satisfaire. Ces données n’étant qu’approximatives, la conclusion à en tirer ne saurait être qu’incertaine, à savoir que la bibliothèque de Stanislas de Guaita n’aurait contenu que 1800 ouvrages en tout, et que Dorbon aurait ainsi gonflé le catalogue de vente de plus de 400 livres de sa propre  réserve, profitant ainsi d’un nom prestigieux. Nous rejetons d’emblée cette hypothèse, du moins dans de telles proportions, s’agissant nous le rappelons de chiffres inexacts.
Finalement, notre approche des deux bibliothèques ne pourra être que la plus honnête qu’il se peut, en attendant de nouveaux éléments et de nouvelles données. En conséquence, nous ne retiendrons que deux chiffres dont découleront un troisième et un quatrième. Ce dont nous sommes assuré, c’est que Guaita possédait à Alteville entre 518 et 754 livres, ce qui signifie qu’il y en avait entre 1481 et 1717 dans la bibliothèque parisienne. Faisons une moyenne pour obtenir la photographie la plus fidèle possible de l’une et de l’autre bibliothèque. 
                                              Bibliothèque Mère parisienne : 1600 livres environ                                              Bibliothèque d’Alteville          : 640 livres environ
Si Guaita possédait bien deux bibliothèques, nous ne sommes pas loin de penser qu’il avait envisagé la création d’une troisième. Ce n’est pas la fameuse bibliothèque pérégrine, dont nous avons souligné qu’il ne s’agissait que d’une appellation destinée à faire parvenir les exemplaires en double jusqu’au château d’Alteville, mais une bibliothèque dite « de la Chambre de direction du Suprême Conseil de la Rose-Croix ». Trois livres au moins dans le catalogue Guaita sont estampillés du cachet de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. 
Nous avons relevé deux imprimés et un manuscrit (34). Celui-ci est une pièce tout à fait extraordinaire, enrichi de figures allégoriques alchimiques peintes sur vélin, dont la tradition veut que Nicolas Flamel reçu des mains d’un vieux Juif, à la fin du quinzième siècle un manuscrit énigmatique. Il en fit deux ou trois copies dont la trace fut perdue. C’est au retour de son pèlerinage à Compostelle qu’il rencontra un hermétiste, Maître Canches, qui lui en révéla la signification. L’histoire raconte qu’il trouva ainsi la pierre philosophale et devint le bourgeois le plus prodigue de Paris (35). Les deux livres imprimés, quant à eux, tournent autour des frères de la Rose-Croix ; l’un dénonce leur « faction », l’autre conclut « qu’il n’y a que des imposteurs qui se disent Frères de la Rose-Croix ». Ils n’en sont pas moins des ouvrages de prix contenant de précieux renseignements sur les Roses-Croix, les livres traitant de cette matière étant particulièrement rares. D’autres exemplaires portant le cachet de l’ordre existent (par exemple le livre n° 4218 décrit dans le catalogue Dorbon : Le roman Cabalistique, 1750).
Il semblerait donc que Guaita ait commencé à constituer un fond à la disposition des membres de la Rose-Croix Kabbalistique, peut-être même des seuls membres de la direction du Suprême conseil, et qu’un événement  empêcha de parachever ; nous pensons à la mort du maître. En effet, seuls quelques livres portent le cachet de l’O.K.R.C, alors que d’autres ouvrages de la collection auraient mérité de pouvoir enrichir les études des membres ou les connaissances des dirigeants de l’ordre. 


De plus, les exemplaires mentionnés dans le catalogue Guaita étaient probablement dans la bibliothèque d’Alteville ou de l’avenue Trudaine puisqu’ils ont été mis en vente, ce qui implique qu’ils n’étaient pas encore à la disposition des membres de l’Ordre. Nous n’excluons pas que la bibliothèque de l’Ordre ait vraiment existé, et que ces trois ouvrages en aient été retirés pour étude.
Rentrons maintenant un peu plus dans le détail ; cela nous permettra d’y voir plus clair dans le contenu de la bibliothèque (nous parlerons désormais de l’ensemble des livres provenant des deux bibliothèques). Ainsi, nous verrons en quoi « la bibliothèque, c’est l’homme ».

Frédérick Coxe

Notes:

30. C’est généralement vers le mois de juillet que Guaita quittait Paris pour la Lorraine. Il restait à Alteville jusqu’en novembre et, parfois, une bonne partie du mois de décembre, puis il se rendait à Nancy pour passer les fêtes de fin d’année (en 1884, 1885, 1886 et 1887). C’est souvent à cause de ses problèmes de santé qu’il ne respectait pas ce schéma de déplacement que nous avons pu établir avec suffisamment de précision pour les années comprises entre 1883 et 1891. Il nous a été possible d’établir ce schéma grâce aux lettres écrites par Guaita que nous avons pu réunir. La plupart du temps, il précisait  d’où il écrivait avant de dater son courrier. Cette correspondance abondante entre 1883 et 1891 se raréfie progressivement les années suivantes, rendant ainsi notre travail de localisation plus difficile à établir de 1891 à 1897.
31. Pauline Braig, dite aussi sœur Paule ou Adelpha Agura, était membre de la Rose-Croix Kabbalistique de Guaita (membre du troisième degré). Elle se maria à Georges Godde- Montière qui devint secrétaire de Maurice Barrès.
32. Lettre de Guaita à Pauline Braig. ; Juillet-Aout 1890. Collection privée Coxe.
33. Lettre de Wirth à M. De Mont du 5 Mai 1898. Op. Cit. Lettre n°9. 
34. N°687 du catalogue : Manuscrit.  Abraham, Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe, à la Nations des Juifs, répandue dans toute la Gaule par la colère de Dieu, Salut en notre Seigneur J.-C. –Livre de figures hyerogliphiques (sic) avec l’explication des fables des poètes, des mystères du Christianisme, de l’Alchimie et de la Pharmacie suivant les Nombres. In-4, ½ vélin blanc.N°1403 : Garassvs (le P. François). La doctrine cvrievse des beaux esprits de ce temps, ov prétendvs tels. Contenant plvsieurs maximes pernicieuses à l’Estat, à la religion et aux bonnes mœurs. Combattve et renversée. A Paris, chez Séb. Chappelet, 1623, in-4, veau ancien.N°1649 : Navdé (G.), Parisien. Instrvction à la France svr la vériré de l’histoire des Frères de la Rose-Croix. Paris, Fr. Iulliot, 1623, pet in-8, veau ancien, dos orné. 35. Exemplaires connus à ce jour: un à la bibliothèque de l’Arsenal de 12 figures sur papier sans commentaire se situant autour de 1630 (Paris, n° 3047-2518). La bibliothèque Nationale possède deux exemplaires , l’un daté de la fin du 17ème siècle, l’autre avec figures peintes sur vélin, probablement l’exemplaire de Méon décrit au numéro 960 de son catalogue ( une référence n° 14765). Stanislas de Guaita en possédait deux  (n°685 et n°687 de son catalogue). Un exemplaire à l’université de Glasgow, à l’université de Saint Andrews, à l’université de Cambridge (exemplaire Newton), à la bibliothèque de Grenoble, l’exemplaire Bourbon Busset  (vente à Paris du 13 Mars 1987), un exemplaire à la vente de livres sur l’Alchimie du 19 Novembre 1992 (n° 39 du catalogue), qui passa dans la collection de R. A. Schwaller de Lubicz et que nous avons pu contempler. Nous avons feuilleté aussi à la Bibliotheca Philosophica Hermetica d’Amsterdam ( collection de M. Ritman) un exemplaire remarquable, mais nous ne savons pas s’il s’agit d’un exemplaire à ajouter à cette liste ou bien de l’exemplaire Bourbon Busset précédemment cité.

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