L’Argent de Zola et celui des bibliophiles: petite enquête sur les prix, les libraires et les illusions du marché

L’Argent d’Émile Zola a été tiré à 250 exemplaires sur Hollande, dont un, relié par Bernasconi, est affiché 3 500 euros. Chez Artcurial, le 9 décembre 2019, un exemplaire venu de la Fondation Napoléon est tombé à 1 643 euros. Même livre, même papier.

Une enquête d’Alcide Raturon, Inspecteur occasionnel des écarts tarifaires et survivant de plusieurs catalogues, membre correspondant de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

L’argent est un sujet vulgaire, ce qui explique sans doute qu’il soit presque toujours traité avec hypocrisie. En bibliophilie comme ailleurs, on l’enveloppe volontiers de gaze morale, on le parfume à l’esthétique, on lui met des gants blancs, et l’on feint ensuite de s’étonner qu’il revienne, le bougre, par la caisse, par la facture, par l’adjudication, par l’étiquette au crayon sous le contreplat.

Il revient toujours.

On a beau répéter, avec Pierre Bérès, que la bibliophilie est cosa mentale, elle demeure aussi, parfois, cosa bancaire. Il suffit d’un catalogue un peu trop séduisant, d’une provenance un peu plus noble que les autres, d’un maroquin bien allumé, d’un nom de relieur qui vous chuchote à l’oreille, et l’esprit le plus ferme commence à vaciller. Le bibliophile, qui se croyait homme de goût, découvre soudain qu’il est aussi homme de prix. Il compare, il hésite, il calcule, il s’indigne, il rationalise, il se promet de ne pas céder, puis cède; ou bien il n’achète pas, ce qui est encore une manière douloureuse de payer.

Car le livre ancien n’a pas un prix: il a des prix.
Un prix rêvé.
Un prix affiché.
Un prix obtenu.
Un prix supportable.
Et, ce qui complique tout, un prix que l’on accepte parce qu’on désire.

C’est là que commencent les ennuis.

Il fut un temps où l’on pouvait encore se raconter que la boutique donnait le ton, que la salle donnait la vérité, et que le hasard faisait le reste. Internet a dissipé cette innocence. Il n’a pas rendu le marché simple; il l’a rendu visible. Nuance immense. Les incohérences existaient déjà; le réseau les a simplement placées sous une loupe brutale, en permettant au bibliophile de passer, dans la même heure, du catalogue prestigieux à la petite annonce mal peignée, de la maison de ventes au libraire scrupuleux, du relieur signé à la reliure douteuse, et de l’exemplaire très honnête à l’exemplaire délirant.

Le relevé est sur le site : les 3 500 euros demandés pour L’Argent de Zola sur Hollande relié par Bernasconi, les 1 643 euros obtenus chez Artcurial le 9 décembre 2019 pour le même papier, et le calcul qui sépare la marge du prix d’autosuggestion.

Or, dès que plusieurs prix apparaissent pour un objet apparemment comparable, le poison du doute entre dans la pièce.

Prenons un cas d’école, et même un cas providentiel, puisque le titre porte déjà son commentaire: L’Argent, d’Émile Zola.

Ce roman a pour lui d’être un bon livre, un grand Zola, un livre sur la spéculation, et un objet bibliophilique très praticable en édition originale, avec ses exemplaires sur grand papier, ses reliures plus ou moins ambitieuses, ses états plus ou moins frais, ses provenances plus ou moins bavardes. C’est donc un parfait terrain d’observation pour qui veut examiner non seulement le prix des livres, mais la psychologie du marché.

En 2017 déjà, l’exemplaire sur Hollande me servait de sonde. Je le reprends en 2026, et le thermomètre n’est pas devenu plus lisible.

Car voici ce que montre, à cette date, un rapide examen des offres et résultats encore visibles.

D’un côté, un exemplaire sur Hollande, relié en demi-maroquin bleu nuit signé Bernasconi, est proposé 3 500 euros par la Librairie Vignes. Le livre est présenté comme un des 250 exemplaires sur Hollande, en belle condition, avec trois ex-libris gravés.

Chez Koegui, un autre exemplaire sur Hollande, relié différemment, figurait déjà à 3 500 euros dans un catalogue de 2024; et la librairie a, par ailleurs, vendu d’autres exemplaires sur Hollande, notamment en reliure Affolter ou Lanoë.

Nous sommes donc, en librairie, dans une zone psychologique très nette: 3 500 euros semble être un palier de présentation tout à fait assumé pour un bel exemplaire sur Hollande.

De l’autre côté, les résultats publics rappellent que la gravité terrestre existe encore. Chez Artcurial, un exemplaire sur Hollande relié en demi-maroquin bordeaux à coins par Alix, provenant de la Fondation Napoléon, estimé 1 500 à 1 800 euros, a été vendu 1 643 euros le 9 décembre 2019 (certes).

Chez de Baecque, un exemplaire sur Hollande en demi-maroquin cerise à coins, relié par Moscovitz et surtout enrichi d’une carte de visite de Zola avec envoi manuscrit, a atteint 1 500 euros.

Et l’on trouve aussi, chez Ader, un exemplaire sur Hollande relié par Affolter adjugé 400 euros, ainsi que chez Mirabaud-Mercier un autre sur Hollande, en demi-maroquin bleu à coins, adjugé 400 euros également.

Le plus piquant est que ce paysage de 2026 ne contredit pas tant celui de 2017 qu’il ne le prolonge en le durcissant.

En 2017, on voyait déjà:

  • un exemplaire sur Hollande, en plein maroquin signé David, proposé 1 500 euros en librairie;
  • un exemplaire sur Hollande en demi-maroquin signé de Champs, adjugé 1 600 euros chez Alde en 2012;
  • un autre, en demi-maroquin signé de Yseux, adjugé 1 000 euros chez Cornette de Saint-Cyr;
  • et un exemplaire sur Hollande, relié par Affolter, porté jusqu’à 8 000 euros chez PBA en 2010.

Plus savoureux encore: le plein maroquin de David proposé 1 500 euros par le libraire avait, peu auparavant, été adjugé 520 euros chez Ader.

Autrement dit, les écarts qui scandalisaient déjà l’amateur en 2017 n’ont nullement disparu; ils se sont installés, et peut-être même ennoblis.

Hier, le bibliophile hésitait entre 520, 1 000, 1 500 ou 1 600 euros selon les circuits et les exemplaires; aujourd’hui, il voit surgir des 3 500 euros en librairie alors que des adjudications publiques sérieuses continuent de rappeler que la terre ferme n’est pas si haute. Le marché n’a donc pas gagné en cohérence: il a gagné en aplomb.

Qu’en conclure?

D’abord, que le bibliophile qui cherche une loi simple n’aura qu’un chagrin simple. Les prix ne racontent pas une histoire unique. Ils racontent plusieurs histoires à la fois, parfois contradictoires.

Le libraire dira, non sans raison, qu’un prix de vitrine n’est pas une adjudication. Il ajoutera qu’entre la salle et la boutique se glissent des frais, de l’immobilisation, de la description, du tri, du temps, du regard, une garantie morale sinon juridique, bref tout ce qui distingue le stock pensé de la trouvaille brute. Il n’a pas tort. La marge, en elle-même, n’a rien de scandaleux. Elle est la condition même du métier.

Le bibliophile, de son côté, rétorquera, non sans raison également, qu’un livre qui dort cinq ans à un prix héroïque ne prouve pas sa valeur mais l’endurance de son vendeur (mon collègue Barthélémy qui lit par dessus mon épaule, me dit qu’on oublie trop souvent ceci). Là encore, il n’a pas tort. Un prix affiché n’est pas un sacrement. Il n’est même pas toujours une offre sérieuse: il peut n’être qu’un ballon d’essai, un marqueur de prestige, un “on verra bien”, ou cette forme particulièrement française de rêverie marchande qui consiste à placer un livre à un niveau où il ne sera vraisemblablement jamais acheté, mais où il aura l’air de mériter qu’on en parle.

C’est ici qu’il faudrait faire une distinction salubre entre le prix de marché et le prix d’autosuggestion.

Le premier est celui auquel un exemplaire comparable trouve réellement preneur, dans des conditions observables. Le second est celui auquel le vendeur explique au monde ce qu’il aimerait qu’on lui donne pour des raisons qui lui appartiennent: besoin de marge, espoir d’un amateur captif, réputation à soutenir, lenteur voulue de rotation, ou simple goût du panache.

Or le marché du livre ancien abonde en prix d’autosuggestion.

Qu’on me pardonne l’impertinence: certains vendeurs ne vendent pas seulement des livres, ils vendent la possibilité de croire qu’ils ont raison. Ils tarifent l’autorité, l’emphase, le décor, parfois même le silence. Et comme le bibliophile est un être impressionnable, il lui arrive de prendre la confiance pour de la justesse.

Il faut pourtant résister à cette liturgie.

Prenons notre L’Argent sur Hollande. Entre les 400 euros de certains résultats publics et les 3 500 euros observés en librairie pour des exemplaires bien reliés, l’écart est énorme. Bien sûr, il faut tout de suite ajouter ce que les commentaires de jadis avaient eu l’intelligence de rappeler: on ne compare pas mécaniquement deux exemplaires. La reliure compte. Le relieur compte. L’état compte. La fraîcheur compte. La provenance compte. La présence d’un envoi, d’une lettre, d’un ex-libris prestigieux, d’un catalogue joint, compte. Le simple fait qu’un exemplaire soit resté broché ou qu’il ait été confié à Bernasconi, Affolter, Lanoë, Alix, Moscovitz ou Semet et Plumelle déplace déjà la conversation.

Mais cette vérité, qui est incontestable, sert aussi parfois d’écran de fumée. Car à force de rappeler que chaque exemplaire est singulier, certains finissent par laisser entendre qu’aucune comparaison n’est possible. C’est faux. Elle est difficile; elle n’est pas interdite. Et même: elle est indispensable.

Le bibliophile digne de ce nom ne doit pas comparer brutalement; il doit comparer intelligemment.

Il doit se demander:
cet exemplaire est-il simplement plus beau, ou absurdement plus cher?
cette reliure ajoute-t-elle une vraie valeur, ou seulement une allure?
cette provenance éclaire-t-elle le livre, ou meuble-t-elle la notice?
ce prix rémunère-t-il un travail réel, ou une espérance sans base?

Autrement dit, il faut sortir de la superstition du chiffre pour revenir à l’économie du cas.

Les commentaires suscités naguère (en 2017… Sic transit gloria mundi) par ce sujet avaient d’ailleurs mis le doigt sur plusieurs points décisifs. L’un rappelait très justement qu’un exemplaire adjugé 520 euros n’était pas “obtenable” à 520 euros par tout le monde, puisqu’il fallait encore l’emporter. C’est parfaitement exact.

La salle produit des résultats, non des promesses. Le marteau ne garantit rien d’autre qu’un instant. Un autre faisait observer que la confiance envers le vendeur a un prix. C’est encore exact. Un professionnel identifié, précis, stable, engage davantage que le brocanteur de hasard ou que la notice fuyante d’une plate-forme. Un autre enfin rappelait que les petites différences font parfois les grands écarts: et c’est peut-être la phrase la plus bibliophiliquement exacte de toutes.

Mais de ces corrections, il ne faut pas tirer une indulgence générale pour les excès.

Car il existe bel et bien des cas où le vendeur exagère.

J’irai plus loin: il existe des cas où il exagère avec une candeur désarmante.

Quand un exemplaire sur Hollande, bien relié certes, mais ni miraculeux, ni enrichi d’une pièce autographe majeure, ni chargé d’une provenance impériale, s’installe à des niveaux deux ou trois fois supérieurs à ce que montrent plusieurs résultats publics sérieux, on n’est plus dans l’écart normal; on entre dans la prime d’optimisme. Quand cette prime devient systématique, elle cesse d’être une politique de prix pour devenir une morale de l’attente. Le vendeur attend l’acheteur insuffisamment renseigné, ou l’acheteur non contraint financièrement, ou l’acheteur pressé, ou l’acheteur amoureux — ce qui revient parfois au même.

Il ne s’agit pas ici de blâmer la marge; il s’agit de railler l’abus.

La différence est considérable.

Car la marge rémunère un métier.
L’abus rémunère une asymétrie d’information.
La première est légitime.
Le second est un pari.

Et c’est précisément ce pari que l’Internet, malgré tous ses défauts, rend moins confortable qu’autrefois. Non parce qu’il harmonise les prix — il en est encore très loin — mais parce qu’il permet au bibliophile de voir, presque simultanément, le prix demandé, le prix obtenu, l’exemplaire vendu, l’exemplaire toujours disponible, et parfois l’exemplaire retiré discrètement du marché après une longue sieste tarifaire. Ce simple voisinage des chiffres suffit à troubler les belles assurances.

Où donc L’Argent / L’argent est-il le moins cher?

La question paraît simple; la réponse ne l’est pas.

Il n’est pas automatiquement le moins cher en salle, car la salle suppose disponibilité, réactivité, chance, concurrence limitée ce jour-là, frais en sus, et une certaine résignation à l’imprévu. Il n’est pas automatiquement le moins cher chez le libraire, car le libraire ajoute à juste titre un coût de structure, mais y mêle parfois une dose variable de lyrisme. Il n’est pas automatiquement le moins cher en ligne, où la compétition rapproche parfois les prix de la vérité, mais où l’hétérogénéité des vendeurs, des descriptions et des garanties réintroduit d’autres risques.

L’argent est le moins cher là où l’on paie le moins de fiction autour du livre.

Voilà la seule formule qui me paraisse tenir.

Quand le prix correspond à l’objet, à son état, à sa reliure, à sa provenance, à sa désirabilité réelle, l’argent est bien employé. Quand le prix finance surtout l’illusion qu’un exemplaire banalement beau serait une apparition, l’argent devient soudain très cher.

Il faut donc comparer, oui. Comparer sans mesquinerie, sans fétichisme du “prix cassé”, sans croire qu’un libraire devrait vendre au niveau du marteau nu. Mais comparer tout de même, parce que l’absence de comparaison est l’impôt volontaire du bibliophile impressionnable.

Et s’il fallait tirer de notre petit dossier de L’Argent une morale provisoire, la voici:

Le marché du livre ancien n’est ni rationnel comme l’industrie, ni absurde comme la loterie. Il est local, discontinu, psychologique, sensible à la qualité de l’information, et extraordinairement vulnérable à l’exagération présentée avec aplomb.

Le bibliophile, quant à lui, n’a qu’une défense: regarder de près, lire les notices comme des plaidoyers intéressés, tenir ensemble le désir et la décence, et se souvenir qu’un beau livre trop cher n’est pas moins trop cher parce qu’il est beau.

Au fond, L’Argent de Zola continue d’enseigner la même leçon qu’en 1891: la spéculation commence toujours au moment où l’on confond la valeur d’une chose avec l’assurance de celui qui vous la vend.

Alcide Raturon
Inspecteur occasionnel des écarts tarifaires et survivant de plusieurs catalogues

La lettre du bibliophile

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Petit conte de Noël: la bibliodépression ou la quasi fin du monde pour le Bibliophile

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Chers lecteurs du blog du Bibliophile,
L’histoire que je vais vous conter est en un sens banale, mais non moins importante. Il y a quelques mois j’ai décelé chez le créateur du blog du Bibliophile, Hugues pour le nommer, les symptômes inquiétants d’un mal qui peut ici tous nous ronger un jour : La terrible, l’affreuse, la redoutée bibliodépression. Je sais que le sujet est tabou, que beaucoup préfèrent ignorer la maladie et la cacher sous une douce garde moirée comme on enfouit un secret honteux sous le tapis moelleux du salon et croyez bien que j’ai peine à l’aborder; mais il m’a semblé judicieux d’enfin crever cet abcès qui a mis au tapis des bibliothèques entières et ruiné des réputations jusqu’alors sans tâche.
Le statut d’amateur dont je m’honore ne m’empêchant pas de dévoiler des secrets que les professionnels s’interdisent de divulguer, je vais parler. Pour les jeunes générations bien sûr, mais aussi pour les plus âgés, car, quand le mal frappe tardivement, il se révèle souvent des plus insidieux et il est parfois trop tard pour y remédier.
L’auteur au chevet du rédacteur du Blog du BibliophileHugues me pardonnera, je le souhaite, de dévoiler son intimité dans ce qui va suivre. Il est, je le sais, mal avisé de tirer des conclusions générales d’un cas particulier, aussi ne voyez en Hugues qu’une froide et clinique illustration du grand mal. La seule limite que je ne franchirai pas sera celle de la bibliothèque à coucher, car le sujet n’est pas ici de dévoiler les maroquineries orgiaques dans lesquelles notre bon ami se livre à corps perdu et dont on ne saurait finalement lui tenir rigueur. C’est là une bien maigre perversion. 
J’ai commencé à m’inquiéter à son sujet il y a plusieurs mois de cela. Rien de bien grave, juste quelques signaux étranges au détour de quelques conversations. Aussi l’ai-je entendu prononcer quelques bizarreries telles que « Capé finalement, c’est pas si mal… », « Elle claque cette reliure en veau non ? », ou encore un « Ah non je ne suis pas au courant de cette vente ». Bien bon me disais-je, rater une vente prestigieuse, cela arrive, Capé, passe encore, et même si le veau m’avait davantage inquiété, je ne voyais là qu’une de ces normales interrogations pouvant saisir n’importe quel bibliophile au sujet de l’orientation de sa bibliothèque, bref, une tocade, une simple fièvre passagère dont on se remet vite.
Hélas, je crois que déjà à ce moment, la bête immonde et impie s’était emparée de lui, et ce que je prenais pour de pardonnables faux-pas (bien que je fusse parfois choqué, pensez, du veau !) étaient en fait les prémices de ce mal sournois, la bibliodépression. Elle répandait déjà ses miasmes dans l’intellect de mon délicat ami et je ne fus pas long à établir un indiscutable diagnostic. Ah ! Je me souviens de ce samedi comme d’hier, nous écoutions un enregistrement pirate d’un concert de Nirvana, que j’avais fait, jadis, lors d’un périple intellectuel aux USA, la divine patrie des reliures abimées et chères. Accompagnés par cette douce mélopée, tout absorbés moi par une bière fraîche, lui par une austère tisane – mais ensemble par un beau catalogue – j’entendis sortir de sa bouche une phrase qui me fit comme un électrochoc, jugez plutôt : « Et si je m’étais trompé ? Si les reliures d’époque étaient en fait le seul choix qui s’impose ? Lortic et Marius Michel ne sont que des erreurs temporelles sur des ouvrages du XVIIIe ! »    
Cette réflexion parfaitement incongrue de sa part, lui qui avait construit sa bibliothèque précisément sur cette -contestable même si je n’ai jamais rien dit – faille spatio-temporelle, fut le point de départ de semaines et de mois hallucinés. Tout y passa, un engouement subit pour les incunables « Les plus beaux livres du monde, mais rends toi compte un peu ce livre a plus de 500 ans ! », suivi d’un brusque rejet des reliures signées jugées trop snob, puis une passion dévorante pour la basane accompagnée de cris lugubres qui résonnent encore en moi : »La basane ! La reliure du peuple ! ». Des théories loufoques : Un rejet du marché traditionnel du livre -il ne faisait plus que les petits vides greniers de campagne, persuadé d’y trouver la perle de sa collection-, et puis soudain une brusque ruade, prêt à dépenser la fortune de son foyer dans une vente pour un Pompadour ! (Dont je le dissuadais finalement sur le fil du rasoir). 
L’abattement aussi, souvent, rejetant pratiquement tous les exemplaires qui jadis pouvaient le faire rêver, ne faisant plus aucune acquisition, levant à peine le sourcil sur un mirifique La Fontaine relié en maroquin par Lortic et jamais passé sur le marché. Il envisagea un temps de passer sa bibliothèque au fil pour recommencer à zéro une collection d’Elzevier, « la noblesse de nos ancêtres bibliophiles, le retour aux sources ! » disait-il. Un soir qu’il était au plus mal, terrassé par cette obscure gangrène, je l’entendis déblatérer à moitié conscient sur la possibilité théorique d’une collection en peau de Martiens d’ici l’horizon 2060…

Egaré, pour ne dire perdu, laissant stagner sa bibliothèque dans un demi coma, vendant parfois sur un coup de tête, n’achetant plus rien… Tel était-il devenu. Horrifié, oui, je l’étais, peiné surtout. La passion des livres le quittait petit à petit. Ne sachant plus pourquoi il possédait des livres, il était devenu incapable d’en avoir de nouveaux, et encore moins de choisir lesquels. La frontière entre le tout et le rien est frêle, une peau fragile prompte à se rompre. Il est facile de se perdre dans les livres, sous les livres, de ne plus voir en eux qu’un vain parcours vers ce qu’on sait ne jamais pouvoir atteindre, sentiment douloureux, qui fait de nos livres jadis aimés des ennemis qui nous tourmentent. Leur attribuer une signification plus grande que leur simple existence physique et matérielle ne leur donne pas… en faire autre chose que des objets, les transcender, tout cela est aussi noble et passionnant que risqué.
Il était en proie à ces affres qu’aucun d’entre nous ne peut avoir la certitude de ne pas éprouver un jour, et c’est tant mieux, la perspective inverse serait moins dangereuse mais bien fade. Cependant, il faut savoir s’en prévenir je crois, sous peine d’irrémédiable catastrophe.
Si il n’avait plus le goût des livres, il fallait lui redonner le goût d’un livre. Une bibliothèque, du moins est-ce mon idée, ne peut être que l’addition d’un exemplaire, d’un autre exemplaire et encore d’un autre. Ce ne sont pas des livres, jamais, ce sont un livre à chaque fois. Et une bibliothèque composée d’un seul exemplaire ne me paraîtrait pas farfelue, pourquoi pas ? Juste un.
L’appétit venant en mangeant, je décidai alors de procurer à mon bon ami un objet illustrant au propre comme au figuré cet adage plein de bon sens. 

Tout doucement, il recouvrit son appétit. J’avais pris soin d’ouvrir sur le lutrin quelques exemplaires qu’il affectionnait, accompagnés de quelques tartines sur lesquelles il n’est jamais présomptueux d’étaler sa confiture. Il pouvait ainsi s’adonner à son vice pour les boissons non alcoolisés tout en caressant d’élégantes peaux, passant délicatement ses doigts sur le creux des fers en fermant les yeux – cette joie de pouvoir identifier un fer à l’aveugle, tel un joueur d’échec maîtrisant à la perfection son échiquier mental – n’ayant sous les yeux qu’un livre, un seul à la fois. Libre était-il d’en tourner les pages.
Et il finit par tourner la page, la noire. Je m’en rendis compte lorsqu’il fit l’acquisition d’un joli petit maroquin comme il en existe tant, mais qui ne sont pourtant qu’un. Il le rangea dans sa bibliothèque avec une certaine nonchalance et il est vrai peu d’entrain. Le lendemain il le reprit en main, le soupesant, le faisait tourner entre ses doigts. Ce petit manège dura une semaine; il le feuilletait au passage, repérant quelques petits défauts et des qualités, la première étant probablement qu’il avait la conviction que ce serait un livre qu’il n’oublierait pas.
Je cessais alors de m’inquiéter.
Nicolas.

7 Commentaires

  1. Article très juste, qui oublie peut-être un détail : lorsque nous achetions,avant Internet, à des libraires,notamment parisiens, le livre était toujours présenté comme  » d’une insigne rareté  » et justifiant donc un prix stratosphérique. Aujourd’hui, fini :le livre rarissime se retrouve en 5 exemplaires sur Abebooks, avec un prix de 1 à 10 parfois, et les margoulins se plaignent. Un exemple vécu :j’ai raté, après avoir procrastiné pendant plusieurs mois, une photo de RAVACHOL sur Ebay à 600 euros,dont personne ne voulait. le « libraire l’a revendu à un confère qui l’affiche depuis à 6000 euros, prix grotesque. Tous les amateurs ont vu ce prix multiplié par 10. Personne n’en voulait à 600 euros (sauf moi) pendant 6 mois sur la planète entière et aujourd’hui un pigeon en donnerait 6000 ? Les prix gonflés à l’hélium vont souffrir dans le futur.Ceux qui sont à plaindre sont ceux qui, comme moi, ont surpayé pendant des années avant Internet à des margoulins.

  2. Je partage l’avis de Calamar, il n’y pas vraiment de juste prix et ce n’est que la préoccupation du marchand. Pour le bibliophile, il y a l’attrait pour un exemplaire et cela ne se mesure pas en euros.

  3. Encore un article fantastique de la Ligue! Quelle écriture, quel rythme de publication, quelle justesse dans les analyses … J’en suis béat … Merci pour toutes ces lectures qui nous font voyager, réfléchir et partager notre passion !

  4. Mais Alcide, on pourrait aussi parler des trajets des exemplaires :

    J’ai eu un livre en mains.
    Adjugé 300 frais compris à un libraire A.
    A n’a pas sur le caser à son client et l’a vendu 400 à un libraire B.
    B l’a fait en partie restaurer. Et l’a vendu 3000 à un libraire C.
    C l’a mis en vente à plus de 10000 après une belle restauration.

    Quel est le vrai prix ?

    • Il m’est arrivé d’acheter un livre à un libraire, moins cher que l’adjudication de ce même exemplaire, quelques semaines plus tôt. Et aussi, d’acheter un exemplaire, 3 ou 4 fois l’adjudication. Et aussi, d’acheter un troisième exemplaire, le cinquième de ce que ce même libraire en voulait 6 mois auparavant… en conclusion, je n’ai pratiquement toujours pas de certitude sur le « juste prix » qu’on pourrait attendre d’un livre ; et il m’arrive de marchander un prix, parfois à l’excès, quitte à froisser le libraire, ce dont je suis désolé…

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