L’Argent de Zola et celui des bibliophiles: petite enquête sur les prix, les libraires et les illusions du marché

Une enquête d’Alcide Raturon, Inspecteur occasionnel des écarts tarifaires et survivant de plusieurs catalogues, membre correspondant de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

L’argent est un sujet vulgaire, ce qui explique sans doute qu’il soit presque toujours traité avec hypocrisie. En bibliophilie comme ailleurs, on l’enveloppe volontiers de gaze morale, on le parfume à l’esthétique, on lui met des gants blancs, et l’on feint ensuite de s’étonner qu’il revienne, le bougre, par la caisse, par la facture, par l’adjudication, par l’étiquette au crayon sous le contreplat.

Il revient toujours.

On a beau répéter, avec Pierre Bérès, que la bibliophilie est cosa mentale, elle demeure aussi, parfois, cosa bancaire. Il suffit d’un catalogue un peu trop séduisant, d’une provenance un peu plus noble que les autres, d’un maroquin bien allumé, d’un nom de relieur qui vous chuchote à l’oreille, et l’esprit le plus ferme commence à vaciller. Le bibliophile, qui se croyait homme de goût, découvre soudain qu’il est aussi homme de prix. Il compare, il hésite, il calcule, il s’indigne, il rationalise, il se promet de ne pas céder, puis cède; ou bien il n’achète pas, ce qui est encore une manière douloureuse de payer.

Car le livre ancien n’a pas un prix: il a des prix.
Un prix rêvé.
Un prix affiché.
Un prix obtenu.
Un prix supportable.
Et, ce qui complique tout, un prix que l’on accepte parce qu’on désire.

C’est là que commencent les ennuis.

Il fut un temps où l’on pouvait encore se raconter que la boutique donnait le ton, que la salle donnait la vérité, et que le hasard faisait le reste. Internet a dissipé cette innocence. Il n’a pas rendu le marché simple; il l’a rendu visible. Nuance immense. Les incohérences existaient déjà; le réseau les a simplement placées sous une loupe brutale, en permettant au bibliophile de passer, dans la même heure, du catalogue prestigieux à la petite annonce mal peignée, de la maison de ventes au libraire scrupuleux, du relieur signé à la reliure douteuse, et de l’exemplaire très honnête à l’exemplaire délirant.

Or, dès que plusieurs prix apparaissent pour un objet apparemment comparable, le poison du doute entre dans la pièce.

Prenons un cas d’école, et même un cas providentiel, puisque le titre porte déjà son commentaire: L’Argent, d’Émile Zola.

Ce roman a pour lui d’être un bon livre, un grand Zola, un livre sur la spéculation, et un objet bibliophilique très praticable en édition originale, avec ses exemplaires sur grand papier, ses reliures plus ou moins ambitieuses, ses états plus ou moins frais, ses provenances plus ou moins bavardes. C’est donc un parfait terrain d’observation pour qui veut examiner non seulement le prix des livres, mais la psychologie du marché.

En 2017 déjà, l’exemplaire sur Hollande me servait de sonde. Je le reprends en 2026, et le thermomètre n’est pas devenu plus lisible.

Car voici ce que montre, à cette date, un rapide examen des offres et résultats encore visibles.

D’un côté, un exemplaire sur Hollande, relié en demi-maroquin bleu nuit signé Bernasconi, est proposé 3 500 euros par la Librairie Vignes. Le livre est présenté comme un des 250 exemplaires sur Hollande, en belle condition, avec trois ex-libris gravés.

Chez Koegui, un autre exemplaire sur Hollande, relié différemment, figurait déjà à 3 500 euros dans un catalogue de 2024; et la librairie a, par ailleurs, vendu d’autres exemplaires sur Hollande, notamment en reliure Affolter ou Lanoë.

Nous sommes donc, en librairie, dans une zone psychologique très nette: 3 500 euros semble être un palier de présentation tout à fait assumé pour un bel exemplaire sur Hollande.

De l’autre côté, les résultats publics rappellent que la gravité terrestre existe encore. Chez Artcurial, un exemplaire sur Hollande relié en demi-maroquin bordeaux à coins par Alix, provenant de la Fondation Napoléon, estimé 1 500 à 1 800 euros, a été vendu 1 643 euros le 9 décembre 2019 (certes).

Chez de Baecque, un exemplaire sur Hollande en demi-maroquin cerise à coins, relié par Moscovitz et surtout enrichi d’une carte de visite de Zola avec envoi manuscrit, a atteint 1 500 euros.

Et l’on trouve aussi, chez Ader, un exemplaire sur Hollande relié par Affolter adjugé 400 euros, ainsi que chez Mirabaud-Mercier un autre sur Hollande, en demi-maroquin bleu à coins, adjugé 400 euros également.

Le plus piquant est que ce paysage de 2026 ne contredit pas tant celui de 2017 qu’il ne le prolonge en le durcissant.

En 2017, on voyait déjà:

  • un exemplaire sur Hollande, en plein maroquin signé David, proposé 1 500 euros en librairie;
  • un exemplaire sur Hollande en demi-maroquin signé de Champs, adjugé 1 600 euros chez Alde en 2012;
  • un autre, en demi-maroquin signé de Yseux, adjugé 1 000 euros chez Cornette de Saint-Cyr;
  • et un exemplaire sur Hollande, relié par Affolter, porté jusqu’à 8 000 euros chez PBA en 2010.

Plus savoureux encore: le plein maroquin de David proposé 1 500 euros par le libraire avait, peu auparavant, été adjugé 520 euros chez Ader.

Autrement dit, les écarts qui scandalisaient déjà l’amateur en 2017 n’ont nullement disparu; ils se sont installés, et peut-être même ennoblis.

Hier, le bibliophile hésitait entre 520, 1 000, 1 500 ou 1 600 euros selon les circuits et les exemplaires; aujourd’hui, il voit surgir des 3 500 euros en librairie alors que des adjudications publiques sérieuses continuent de rappeler que la terre ferme n’est pas si haute. Le marché n’a donc pas gagné en cohérence: il a gagné en aplomb.

Qu’en conclure?

D’abord, que le bibliophile qui cherche une loi simple n’aura qu’un chagrin simple. Les prix ne racontent pas une histoire unique. Ils racontent plusieurs histoires à la fois, parfois contradictoires.

Le libraire dira, non sans raison, qu’un prix de vitrine n’est pas une adjudication. Il ajoutera qu’entre la salle et la boutique se glissent des frais, de l’immobilisation, de la description, du tri, du temps, du regard, une garantie morale sinon juridique, bref tout ce qui distingue le stock pensé de la trouvaille brute. Il n’a pas tort. La marge, en elle-même, n’a rien de scandaleux. Elle est la condition même du métier.

Le bibliophile, de son côté, rétorquera, non sans raison également, qu’un livre qui dort cinq ans à un prix héroïque ne prouve pas sa valeur mais l’endurance de son vendeur (mon collègue Barthélémy qui lit par dessus mon épaule, me dit qu’on oublie trop souvent ceci). Là encore, il n’a pas tort. Un prix affiché n’est pas un sacrement. Il n’est même pas toujours une offre sérieuse: il peut n’être qu’un ballon d’essai, un marqueur de prestige, un “on verra bien”, ou cette forme particulièrement française de rêverie marchande qui consiste à placer un livre à un niveau où il ne sera vraisemblablement jamais acheté, mais où il aura l’air de mériter qu’on en parle.

C’est ici qu’il faudrait faire une distinction salubre entre le prix de marché et le prix d’autosuggestion.

Le premier est celui auquel un exemplaire comparable trouve réellement preneur, dans des conditions observables. Le second est celui auquel le vendeur explique au monde ce qu’il aimerait qu’on lui donne pour des raisons qui lui appartiennent: besoin de marge, espoir d’un amateur captif, réputation à soutenir, lenteur voulue de rotation, ou simple goût du panache.

Or le marché du livre ancien abonde en prix d’autosuggestion.

Qu’on me pardonne l’impertinence: certains vendeurs ne vendent pas seulement des livres, ils vendent la possibilité de croire qu’ils ont raison. Ils tarifent l’autorité, l’emphase, le décor, parfois même le silence. Et comme le bibliophile est un être impressionnable, il lui arrive de prendre la confiance pour de la justesse.

Il faut pourtant résister à cette liturgie.

Prenons notre L’Argent sur Hollande. Entre les 400 euros de certains résultats publics et les 3 500 euros observés en librairie pour des exemplaires bien reliés, l’écart est énorme. Bien sûr, il faut tout de suite ajouter ce que les commentaires de jadis avaient eu l’intelligence de rappeler: on ne compare pas mécaniquement deux exemplaires. La reliure compte. Le relieur compte. L’état compte. La fraîcheur compte. La provenance compte. La présence d’un envoi, d’une lettre, d’un ex-libris prestigieux, d’un catalogue joint, compte. Le simple fait qu’un exemplaire soit resté broché ou qu’il ait été confié à Bernasconi, Affolter, Lanoë, Alix, Moscovitz ou Semet et Plumelle déplace déjà la conversation.

Mais cette vérité, qui est incontestable, sert aussi parfois d’écran de fumée. Car à force de rappeler que chaque exemplaire est singulier, certains finissent par laisser entendre qu’aucune comparaison n’est possible. C’est faux. Elle est difficile; elle n’est pas interdite. Et même: elle est indispensable.

Le bibliophile digne de ce nom ne doit pas comparer brutalement; il doit comparer intelligemment.

Il doit se demander:
cet exemplaire est-il simplement plus beau, ou absurdement plus cher?
cette reliure ajoute-t-elle une vraie valeur, ou seulement une allure?
cette provenance éclaire-t-elle le livre, ou meuble-t-elle la notice?
ce prix rémunère-t-il un travail réel, ou une espérance sans base?

Autrement dit, il faut sortir de la superstition du chiffre pour revenir à l’économie du cas.

Les commentaires suscités naguère (en 2017… Sic transit gloria mundi) par ce sujet avaient d’ailleurs mis le doigt sur plusieurs points décisifs. L’un rappelait très justement qu’un exemplaire adjugé 520 euros n’était pas “obtenable” à 520 euros par tout le monde, puisqu’il fallait encore l’emporter. C’est parfaitement exact.

La salle produit des résultats, non des promesses. Le marteau ne garantit rien d’autre qu’un instant. Un autre faisait observer que la confiance envers le vendeur a un prix. C’est encore exact. Un professionnel identifié, précis, stable, engage davantage que le brocanteur de hasard ou que la notice fuyante d’une plate-forme. Un autre enfin rappelait que les petites différences font parfois les grands écarts: et c’est peut-être la phrase la plus bibliophiliquement exacte de toutes.

Mais de ces corrections, il ne faut pas tirer une indulgence générale pour les excès.

Car il existe bel et bien des cas où le vendeur exagère.

J’irai plus loin: il existe des cas où il exagère avec une candeur désarmante.

Quand un exemplaire sur Hollande, bien relié certes, mais ni miraculeux, ni enrichi d’une pièce autographe majeure, ni chargé d’une provenance impériale, s’installe à des niveaux deux ou trois fois supérieurs à ce que montrent plusieurs résultats publics sérieux, on n’est plus dans l’écart normal; on entre dans la prime d’optimisme. Quand cette prime devient systématique, elle cesse d’être une politique de prix pour devenir une morale de l’attente. Le vendeur attend l’acheteur insuffisamment renseigné, ou l’acheteur non contraint financièrement, ou l’acheteur pressé, ou l’acheteur amoureux — ce qui revient parfois au même.

Il ne s’agit pas ici de blâmer la marge; il s’agit de railler l’abus.

La différence est considérable.

Car la marge rémunère un métier.
L’abus rémunère une asymétrie d’information.
La première est légitime.
Le second est un pari.

Et c’est précisément ce pari que l’Internet, malgré tous ses défauts, rend moins confortable qu’autrefois. Non parce qu’il harmonise les prix — il en est encore très loin — mais parce qu’il permet au bibliophile de voir, presque simultanément, le prix demandé, le prix obtenu, l’exemplaire vendu, l’exemplaire toujours disponible, et parfois l’exemplaire retiré discrètement du marché après une longue sieste tarifaire. Ce simple voisinage des chiffres suffit à troubler les belles assurances.

Où donc L’Argent / L’argent est-il le moins cher?

La question paraît simple; la réponse ne l’est pas.

Il n’est pas automatiquement le moins cher en salle, car la salle suppose disponibilité, réactivité, chance, concurrence limitée ce jour-là, frais en sus, et une certaine résignation à l’imprévu. Il n’est pas automatiquement le moins cher chez le libraire, car le libraire ajoute à juste titre un coût de structure, mais y mêle parfois une dose variable de lyrisme. Il n’est pas automatiquement le moins cher en ligne, où la compétition rapproche parfois les prix de la vérité, mais où l’hétérogénéité des vendeurs, des descriptions et des garanties réintroduit d’autres risques.

L’argent est le moins cher là où l’on paie le moins de fiction autour du livre.

Voilà la seule formule qui me paraisse tenir.

Quand le prix correspond à l’objet, à son état, à sa reliure, à sa provenance, à sa désirabilité réelle, l’argent est bien employé. Quand le prix finance surtout l’illusion qu’un exemplaire banalement beau serait une apparition, l’argent devient soudain très cher.

Il faut donc comparer, oui. Comparer sans mesquinerie, sans fétichisme du “prix cassé”, sans croire qu’un libraire devrait vendre au niveau du marteau nu. Mais comparer tout de même, parce que l’absence de comparaison est l’impôt volontaire du bibliophile impressionnable.

Et s’il fallait tirer de notre petit dossier de L’Argent une morale provisoire, la voici:

Le marché du livre ancien n’est ni rationnel comme l’industrie, ni absurde comme la loterie. Il est local, discontinu, psychologique, sensible à la qualité de l’information, et extraordinairement vulnérable à l’exagération présentée avec aplomb.

Le bibliophile, quant à lui, n’a qu’une défense: regarder de près, lire les notices comme des plaidoyers intéressés, tenir ensemble le désir et la décence, et se souvenir qu’un beau livre trop cher n’est pas moins trop cher parce qu’il est beau.

Au fond, L’Argent de Zola continue d’enseigner la même leçon qu’en 1891: la spéculation commence toujours au moment où l’on confond la valeur d’une chose avec l’assurance de celui qui vous la vend.

Alcide Raturon
Inspecteur occasionnel des écarts tarifaires et survivant de plusieurs catalogues

5 Commentaires

  1. Encore un article fantastique de la Ligue! Quelle écriture, quel rythme de publication, quelle justesse dans les analyses … J’en suis béat … Merci pour toutes ces lectures qui nous font voyager, réfléchir et partager notre passion !

  2. Mais Alcide, on pourrait aussi parler des trajets des exemplaires :

    J’ai eu un livre en mains.
    Adjugé 300 frais compris à un libraire A.
    A n’a pas sur le caser à son client et l’a vendu 400 à un libraire B.
    B l’a fait en partie restaurer. Et l’a vendu 3000 à un libraire C.
    C l’a mis en vente à plus de 10000 après une belle restauration.

    Quel est le vrai prix ?

    • Il m’est arrivé d’acheter un livre à un libraire, moins cher que l’adjudication de ce même exemplaire, quelques semaines plus tôt. Et aussi, d’acheter un exemplaire, 3 ou 4 fois l’adjudication. Et aussi, d’acheter un troisième exemplaire, le cinquième de ce que ce même libraire en voulait 6 mois auparavant… en conclusion, je n’ai pratiquement toujours pas de certitude sur le « juste prix » qu’on pourrait attendre d’un livre ; et il m’arrive de marchander un prix, parfois à l’excès, quitte à froisser le libraire, ce dont je suis désolé…

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