Octave Uzanne: Des reliures trop parfaites qui sentent le neuf, ou le soupçon d’un faux luxe

À l’hôtel Drouot, un manuel de savoir-vivre des années 1890 relié de maroquin prune doublé de soie moirée est parti au triple de sa valeur. Le nom du relieur était doré au contreplat. La dorure y file droit, sans hésitation, et le dos n’a jamais été courbé par une lecture.


Par un adepte et à la manière de Octave Uzanne,

Amis bibliophiles, bonjour.

“Ce maroquin rouge sang ? Très impressionnant, en effet. C’est une édition populaire de 1873, sans intérêt, mais gainée comme un évêque à Versailles. Une reliure d’apparat pour un texte de cuisine.”

Il est des livres qui vous regardent de haut. Impeccables, glacés, trop bien mis, ils trônent dans les vitrines comme des gentilshommes poudrés dont le regard dédaigneux semble vous dire : “Touchez-moi, et vous laisserez une empreinte”. Et pourtant, quelque chose cloche. Le cuir est trop rouge, trop tendu. La dorure file droit, trop droit, sans la moindre hésitation humaine. Le dos n’a jamais été courbé par une lecture. Ce livre est trop parfait pour être honnête.

Ce malaise, tout bibliophile chevronné l’a éprouvé : cette impression de se trouver devant un objet de luxe, mais pas devant un livre aimé. On songe aux jeunes gens sortis tout droit d’un tailleur londonien : impeccables, mais dont la main n’a jamais trempé dans l’encre.

La suite se lit sur le site : le manuel de savoir-vivre adjugé à Drouot au triple de sa valeur pour un maroquin prune doublé de soie, le baron et son Hugo de 1912, et l’éloge des exemplaires que la lecture a salis.

Certains libraires – les plus modernes, souvent – se sont pris d’un amour excessif pour la reliure luxueuse. Qu’importe si le texte est une réédition moribonde d’un roman oublié ; un maroquin vert olive, un dos à nerfs et un étui assorti sauront en faire monter le prix comme la fièvre au bal de l’Académie. On en oublierait presque le livre. Et c’est bien là le drame. La reliure devient alors un masque, un vernis d’aristocratie sur un sang de roturier. Ce n’est plus un livre que l’on admire, mais un objet décoratif pour table basse de collectionneur pressé.

J’ai vu, lors d’une vente à l’hôtel Drouot, un banal manuel de savoir-vivre des années 1890, habillé d’un maroquin prune doublé de soie moirée, partir au triple de sa valeur, simplement parce que le relieur avait appliqué son nom en lettres dorées au contreplat. Un acheteur ravi l’emporta, inconscient qu’il venait d’acquérir l’équivalent littéraire d’une belle boîte… vide.

Je me souviens aussi d’une scène dans un salon parisien. Chez Madame L***, un jeudi soir, la conversation glissait sur les achats récents. Un baron, figure imposante du Faubourg, exhiba un volume qu’il tenait comme un enfant prodige :
— Voyez, messieurs, un Hugo relié plein maroquin de Gruel, tranche dorée, mosaïqué aux coins… une merveille.
— Et quel texte ? demandai-je.
— Oh… Les Quatre Vents de l’esprit, édition Charpentier… de 1912.
— En somme, un velours pour habiller une paire de chaussons, murmura le comte de X***.
— Monsieur ! protesta le baron.
— Rassurez-vous, baron : je parle des chaussons de Victor Hugo, pas des vôtres.

Les rires fusèrent, mais le livre resta sur la table, étincelant de cuir et muet d’âme.

Qu’on ne m’accuse pas de mépriser les belles reliures. Non. Je dis seulement que la reliure ne doit pas mentir. Un petit in-12 de poésies délicates, relié modestement en demi-basane, mais orné d’un ex-libris crayonné, d’une annotation au crayon violet et d’un petit billet oublié entre les pages — voilà un livre vivant. Je préfère une tranche effleurée par des générations de doigts, un mors un peu fendu, une coiffe fatiguée, à ces reliures flambant neuves qui n’ont jamais sué sous la lecture.

Ce goût de l’aseptisé mène à une bibliothèque triste, une salle d’exposition, où les livres sont rangés par taille, par couleur, par reliure uniforme — comme dans les appartements de décorateurs de magazine. Le vrai bibliophile, lui, aime les surprises : un in-8 qui penche à droite, une édition manquée sauvée par sa dédicace, un exemplaire sale mais joyeux, enrichi d’un billet d’humeur glissé par un possesseur jaloux. Il m’est arrivé, chez un amateur éclairé, de tirer d’un rayon un petit volume de 1823, taché, roussi, mais renfermant une lettre manuscrite de l’auteur. À côté, des rangées entières de volumes au cuir identique semblaient figés dans l’éternité – beaux comme des mannequins, mais aussi muets.

Je me rappelle encore un échange avec un relieur célèbre :
— Vous me le voulez comment, monsieur ? demanda-t-il.
— Discret, répondis-je. Pas trop neuf.
— Pas trop neuf ? répéta-t-il, étonné.
— Oui. Qu’on sente que le livre a vécu. Que le cuir ait le droit de se rider.
— Mais… ce n’est pas dans l’air du temps.
— Alors, mon cher, c’est l’air du temps qui manque d’oxygène.

Nous conclûmes sur un maroquin havane, à la patine volontairement adoucie, et je crois bien que ce volume devint l’un de mes préférés, non pour sa perfection, mais pour sa vérité.

Je confesse un péché étrange : j’aime les livres un peu sales. Ceux qui portent la trace d’un doigt gras, d’un feuillet mal tourné, d’une tache de lillet (peut-être), d’une rose séchée en exergue. Ces témoins d’un usage, d’une lecture, d’une vie. Ils sentent l’homme, la femme, le lecteur. Ils sentent parfois même un peu la cave — et c’est tant mieux.

Le livre parfait m’ennuie. Il n’a rien à raconter en dehors de sa facture. Il n’a pas connu l’étourderie d’un lecteur distrait, ni l’ardeur de quelqu’un qui l’a lu dans un train cahotant. Le luxe, en bibliophilie, n’est pas dans la dorure, mais dans la vérité du livre. Un maroquin somptueux peut magnifier un chef-d’œuvre — ou dissimuler une platitude. Un papier japon peut sublimer un texte rare — ou camoufler une coquille indigeste.

Le rôle du bibliophile n’est pas de s’éblouir du cuir, mais de deviner ce qui s’agite dessous. Car un livre trop parfait, c’est parfois le silence d’un mensonge cousu à la main.

Cote : Cabinet des Élégances Parallèles – Uzanne – CEP-UZ/17X-1902

La lettre du bibliophile

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Fable pour bibliophiles: L’amateur et le Libraire.

Fable pour bibliophiles: L'amateur et le Libraire.

Dans sa boutique, un libraire grave et silencieux tire d’un rayon un livre modeste et pourtant fort bien fait. L’amateur en examine la reliure et les témoins, puis juge d’une voix circonspecte. Le prix énoncé, il trouve la somme un peu forte. Le libraire ne se trouble pas.

Par Philibert Cramoisi, spécialiste autoproclamé des moralités en vers et des fabulistes mineurs du XVIIIe siècle, membre associé de la Société des Fabulistes négligés, correspondant intermittent de la Guilde.

Amis Bibliophiles bonjour,

L’Amateur et le Libraire

Dans sa boutique un jour, grave, silencieux,
Un Libraire attendait le sort capricieux ;
Le hasard lui menait, selon l’heure et le jour,
Le sincère amateur ou le fat de retour.

Le reste de la fable est sur le site : le prix que le Libraire énonce, le marchandage qui suit, et la morale, qui nomme exactement ce que l’Amateur a payé.

Survint un Amateur, d’un maintien composé,
Qui semblait, en entrant, se croire autorisé
À juger d’un seul mot le veau, le maroquin,
Le papier, le format, le mérite et le grain.

Il dit : « Je cherche un livre estimable et sincère,
Non de ceux qu’en tous lieux vante le vulgaire,
Mais quelque volume enfin, discret, peu connu,
Qui plaise aux gens de goût plus qu’au premier venu. »

Le Marchand, d’un rayon, tira sans trop d’apprêt
Un livre assez modeste, et pourtant fort bien fait.
L’Acheteur l’ouvrit donc, regarda la reliure,
Le papier, les témoins, le tour de l’écriture ;

Puis, après un silence où son goût s’affermit,
Comme un homme prudent qui cède à demi,
Laissa tomber enfin, d’une voix circonspecte,
Un jugement modeste en sa forme, et fort net :

L’autre enfin dit tout bas : « Il n’est point sans mérite ;
Je lui trouve un certain agrément qui m’invite ;
Ce n’est pas là sans doute un foudre de salon,
Mais j’y sens un charme assez rare et fort bon. »

Le Libraire repart : « Vous jugez en personne
Qui voit plus loin que l’œil du vulgaire qui tonne.
Tout le monde n’a pas ce goût sûr et discret
Qui distingue d’abord le bon livre du laid. »

« Combien ? dit-il enfin. » Le prix fut énoncé.
L’homme fit un mouvement discret, mais offensé.
« Le livre est assez beau ; la somme est un peu forte. »
Le Libraire reprit : « Chacun paie à sa porte.

Tel autre, à moins de prix, vous laisserait de froid ;
Celui-ci vous ira. Je m’y connais, je crois.
Il est de ces volumes, assez rares en somme,
Qui ne plaisent pas tant à tout le monde qu’à l’homme. »

Le mot porta. L’Acheteur, flatté dans son orgueil,
Vit déjà le volume au milieu de son seuil,
Montré, loué tout bas, regardé d’un air tendre,
Et deux amis jaloux presque prêts à l’entendre.

Il marchanda pourtant : c’est l’usage, et c’est bien.
Le Libraire céda quelque chose, ou bien rien ;
Bref, l’argent fut compté, le livre mis sous bande,
Et chacun se trouva content de la demande.

Le Clerc dit : « Ce volume a-t-il tant de valeur ? »
Le maître répondit : « Cela tient à l’acheteur ;
Un livre vaut bien moins, en semblable matière,
Par ce qu’il est en soi que par ce qu’on espère. »

Morale

Tel croit payer le livre, et paie avec bonheur
Le plaisir de se croire un homme de valeur.

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