Nous sommes une dizaine en France, trente en comptant les intermittents, payés pour retrouver ce que les catalogues oublient. Arriver avant l’ouverture, fouiller les cartons mal décrits, parler bas au commissaire-priseur. Un industriel lyonnais rappelle tous les trois mois pour un Baudelaire de 1857.
À la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophilques
Amis bibliophiles, bonjour.
On me demande souvent si j’existe vraiment. Question mal posée. Je suis là. Cigarette au bec, lunettes sur le nez, à courir après des livres pour des gens qui confondent passion et placement. Ce qui mérite plutôt d’être demandé, c’est combien nous sommes. Combien de types comme moi, disséminés dans le circuit, à faire le sale boulot : retrouver ce que les catalogues oublient, ce que les bibliothèques ont égaré, ce que les héritiers n’ont jamais compris.
La réponse est décevante. Il n’y a rien de romantique là-dedans.
Les chasseurs de l’ombre : une profession sans nom
En France, on n’a jamais su comment nous appeler. Chasseur de livres sonne comme une couverture de magazine. Expert indépendant sent le CV LinkedIn. Consultant en bibliophilie prête à rire. Courtier, on se croirait dans une banque… Mercenaire, en revanche, fait le travail. On est payé pour chercher. On trouve, ou on disparaît.
Le métier existe depuis que le livre ancien vaut plus que son texte. Au XVIIIᵉ siècle déjà, certains sillonnaient l’Europe pour le compte de grands collectionneurs. On les appelait libraires. C’était un mot commode. Ils étaient déjà ce que nous sommes : des pisteurs.
Le compte exact est sur le site : combien nous sommes en France, ce qu’on apprend en tenant du papier du XVIe siècle entre les doigts, et les vols de bibliothèque dont le marché sait très bien qu’ils sont passés par lui.
Aujourd’hui, le milieu est étroit. Une dizaine en France, peut-être trente si l’on compte les intermittents. On se croise dans les salles de ventes, dans les réserves de bibliothèques, dans les arrière-boutiques du VIᵉ arrondissement. On se salue. On se jauge. On se méprise avec courtoisie.
Le rituel est immuable. Arriver avant l’ouverture. Regarder avant les autres. Fouiller les cartons mal décrits. Parler bas avec le commissaire-priseur. Ressortir avec le livre sous le bras pendant que les amateurs cherchent encore la notice.
Dans les romans, tout cela est brillant. Dans la réalité, ça ressemble à des études notariales de province, à des trains de nuit pour Lyon ou Bordeaux, à des successions qui sentent la poussière et le renfermé. Beaucoup d’attente. Peu de miracles.
L’expertise : ni magie ni mystère
Dans les livres, je reconnais un faux en quelques secondes. Pure fiction. Ou presque.
La vérité, c’est que l’expertise prend du temps. Des années. Des erreurs surtout. Il faut connaître les éditions, les vraies et les mauvaises. Les parisiennes du XVIᵉ, les lyonnaises approximatives, les contrefaçons hollandaises du XVIIᵉ, les impressions clandestines du XVIIIᵉ. Chaque atelier a ses tics, ses caractères, ses ornements.
Et puis il y a le contact. Le vélin a une graisse particulière. Le papier vergé du début du XVIIIᵉ ne sonne pas comme celui de la fin du siècle. Une reliure du Gascon ne ment pas de la même façon qu’une Derome. Ça ne s’apprend pas dans les livres. Ça s’imprime dans les doigts.
Un libraire dijonnais m’a un jour raconté les faussaires. Il y parle de Théodore Hagué, relieur belge du XIXᵉ, spécialiste des armes apocryphes. Il prenait un livre sans intérêt, l’habillait de maroquin prestigieux, y plaçait des armoiries bien choisies. Le bibliophile payait pour posséder l’exemplaire du duc, pas pour lire le texte.
Les faux littéraires sont pires. Thomas Wise, bibliophile modèle, a fabriqué pendant des décennies de fausses éditions originales. Shelley, Tennyson, Ruskin. Datations truquées, papiers convaincants. Il a fallu attendre 1934 pour comprendre. Pendant ce temps-là, tout le monde applaudissait.
Rien de surnaturel. Juste de l’acharnement. Et des erreurs coûteuses.
Les clients : obsessionnels et prévisibles
Vidal Lamarca n’est pas une exception. C’est une moyenne.
J’ai travaillé pour un industriel lyonnais obsédé par Les Fleurs du Mal de 1857, avec les six pièces condamnées, en maroquin rouge. Tous les trois mois, le même appel. Même question. Même réponse. Il savait que si j’avais trouvé, il l’aurait su. Mais l’obsession n’écoute pas la logique.
Un autre ne collectionne que les livres ayant appartenu à la marquise de Pompadour. Pas des textes. Des objets. Des armes, des ex-libris. Il ne lit pas. Il touche. Il possède.
La relation est simple. Il a besoin de mon flair. J’ai besoin de son argent. Ça fonctionne. Jusqu’à l’excès.
Il y a aussi les pénibles. Ceux qui discutent chaque prix en citant Drouot. Ceux qui trouvent toujours la reliure fatiguée, les coiffes frottées, la garde absente. Bien sûr qu’elle est fatiguée. Elle a trois siècles. Ceux-là ne sont jamais rappelés en priorité.
Le marché : zones grises garanties
Le milieu n’est pas propre. Il ne l’a jamais été.
Christie’s a déjà dû retirer une Geographia de Ptolémée volée à la BnF. Même scénario avec un ouvrage de l’Arsenal quelques années plus tard. Les grandes maisons aiment la transparence tant qu’elle ne gêne pas la vente.
L’affaire Peyre reste un cas d’école. Un commissaire de police qui écoule pendant des années des livres rares, dont deux Pigafetta chez Sotheby’s. Deux exemplaires du même ouvrage rarissime en quelques mois. Personne ne pose de questions. Jusqu’à la prison.
On avance avec prudence. On évite de trop demander. Mais on sait qu’un faux pas ruine une carrière.
Les bibliothèques se font dépouiller régulièrement. Feuillets arrachés, gravures découpées, volumes entiers disparus. Certains réapparaissent. D’autres non.
Je ne touche pas à ça. Principe, sans doute. Ou instinct de survie.
La vie quotidienne : romance et prosaïsme
Je prends le train. Je dors mal. Je fouille des bibliothèques poussiéreuses. Exactement ça.
Un mardi, Bordeaux. Succession non inventoriée. Odeur de renfermé. Trois pièces de livres. Quatre heures pour tout passer. Je repars avec six volumes. Dont « un Rabelais de 1534 » promis à la benne.
Le lendemain, Drouot. Réveil à l’aube. Trois cents lots mal décrits. Dans le 247, une plaquette de Verlaine. Édition originale. Estimée vingt euros. Achetée deux cents. Revendue trois mille.
Le surlendemain, appartement haussmannien. Divorce. Évaluation d’une bibliothèque entière. Quinze pour cent de commission.
Voilà le métier. Entre deux éclairs, beaucoup de fatigue.
Les revenus : loin du jackpot
On imagine le confort. On se trompe.
Certains mois sont bons. D’autres humiliants. Les frais tombent toujours. Les rentrées, non.
Deux stratégies. Le coup exceptionnel. Rare. Trois ou quatre fois l’an, les bonnes années. Ou le volume. Marges modestes, répétition, épuisement.
Un Bérès existe toujours dans les récits. Les dizaines d’autres, beaucoup moins.
On continue parce qu’on ne sait rien faire d’autre. Ou parce qu’on ne veut rien faire d’autre.
Les compétences : au-delà de l’érudition
Je ne suis pas infaillible. Je suis spécialisé.
Les généralistes survivent mal. Les niches tiennent. XVIᵉ parisien, illustré XVIIIᵉ, surréalisme. Chacun son territoire.
Il faut aussi sentir le marché. Le prix juste. Ni trop haut, ni trop bas. Et négocier. Toujours. Sans se fâcher. Parce que le milieu est petit. Ridiculement petit.
Enfin, il faut connaître les gens. Qui cherche quoi. Qui paye. Qui ment. Qui authentifie. Ces informations ne s’écrivent pas.
Le SLAM : le club fermé
Le SLAM est le graal officiel. Salons, annuaire, respectabilité.
Je n’en suis pas membre. Choix personnel. Ou confort de l’ombre.
Le syndrome Corso
Alors, est-ce que j’existe ?
Oui. Et non.
Le métier existe. Les zones grises aussi. Mais le cynisme absolu, les intrigues permanentes, la solitude héroïque, tout cela relève du mythe.
La réalité, ce sont les trains, les cartons, les mails, la comptabilité. Et parfois, rarement, un livre qui surgit là où personne ne regardait.
Ces moments justifient peut-être tout le reste. Peut-être.
Conclusion : mercenaire et bibliophile
Je suis une figure exagérée. Utile, mais incomplète. Les vrais chasseurs ne sont ni héros ni salauds. Ils font circuler les livres. Ils maintiennent un lien matériel avec l’histoire.
Dans un monde où les librairies ferment et où l’on confond texte et fichier, ils rappellent que le livre est aussi un objet, une trace, une survivance.
Moi, je vais continuer à errer. D’ailleurs, je dois filer. Toulouse. Un antiquaire parle d’un Voyage au bout de la nuit sur Japon, dédicacé à Lucette. Probablement un faux.
Mais il faut vérifier. J’ammène Gabriel Varennes avec moi.
C’est ça, le métier.
Lucas Corso Consultant en livres rares et éditions problématiques
Cote Guilde : GBO-CORSO-MER-001 Référencement : Cabinet des Élégances Parallèles – Série Lucas Corso – Le mercenaire du livre
La lettre du bibliophile
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Entre mars et octobre 2023, un lecteur s’est présenté une quarantaine de fois à la Bibliothèque nationale de France. Il disait travailler sur la démocratie dans la littérature russe du XIXe siècle. On lui apportait les trésors ; il les mesurait et les photographiait, relevant la place des rousseurs sur le papier.
À la manière de Lucas Corso, arpenteurs des marges bibliophiliques
Amis bibliophiles, bonjour.
Je suis certain que vous avez tous lu ce fait divers relatant le vol d’ouvrages russes à la BNF (liens vers ces articles à la fin de ce post), et j’ai pensé que je devais lever le voile sur cette sombre histoire….
Pereira est venu me chercher un mardi de pluie, dans l’arrière-salle d’un café de la rue de Richelieu, à deux pas de la maison qu’on venait de saigner. Mon vieux rival, le seul courtier que je n’aie jamais pris de vitesse. Pas un bibliographe : un courtier. Une silhouette trop courte pour être confortable, trop droite pour être honnête, l’imper toujours trop long ; et cet œil, l’un vif et précis, l’autre absent, détourné, perdu dans un angle mort du monde. On le dit partout à la fois, même quand il n’est nulle part. Ce jour-là, il était assis en face de moi. Il posa son chapeau, commanda un thé qu’il ne but pas, et me parla d’une voix douce, dans un français trop appliqué pour être honnête. Derrière lui, on devinait d’autres hommes. Et derrière ces hommes, un mur.
Je connais l’odeur des salles de lecture mieux que celle de mon appartement : ce parfum de cuir, de colle et de poussière noble que trois siècles déposent sur un beau papier. Pereira me proposait de l’échanger contre une autre odeur, celle de l’argent qui ne sèche jamais. On me demandait de retrouver du Pouchkine. Des éditions parues du vivant du poète, des premières de Lermontov, ce que les bibliothèques d’Europe gardent sous clé et sous gants. Une « collaboration discrète et durable », disait-il. Je compris vite que la durée, dans sa bouche, n’était pas une promesse. C’était une menace.
Ce qu’on me demandait de faire
J’avais déjà entendu parler de leur méthode. Tout le milieu en parlait à voix basse, avec ce mélange d’effroi et d’admiration qu’on réserve aux beaux ouvrages, fussent-ils maléfiques. On n’entrait pas par effraction. On entrait par politesse. On s’inscrivait comme lecteur, on présentait une pièce d’identité, fausse de préférence, on se réclamait d’une recherche savante. À la Bibliothèque nationale de France, l’un d’eux — un certain Mikheil Z. — s’était présenté une quarantaine de fois entre mars et octobre 2023. Il disait travailler sur la démocratie dans la littérature russe du XIXᵉ siècle. On lui apportait les trésors. Il les consultait comme un vrai chercheur : il mesurait, photographiait, relevait la taille des cahiers, la couleur des tranches, la place des rousseurs sur le papier.
Puis venait le travail de l’ombre. Loin de la salle, des mains habiles fabriquaient un sosie. Pas une grossière photocopie : un fac-similé complet, reliure imitée, papier vieilli à dessein, jusqu’aux taches d’humidité et aux défauts copiés un à un. J’en ai tenu un, autrefois, d’une affaire voisine. Il m’a fallu la loupe et la lampe rasante pour le démasquer — et cette légère tiédeur que le papier neuf garde quand l’ancien est froid depuis deux siècles. Le faux revenait s’asseoir à la place du vrai sur le rayon. L’original, lui, partait vers l’Est, sous un manteau, dans une serviette.
Couverture de l’édition de 1825 du premier chapitre d’« Eugène Onéguine » — Musée du livre, Bibliothèque d’État de Russie. Domaine public / Wikimedia Commons.
Quand la BnF a fini par y regarder de près, neuf ouvrages avaient déjà fui : six volumes de Pouchkine, deux premières éditions de Lermontov, un Baratynski. Six cent cinquante mille euros pour cette seule maison. À Lyon, c’était un Boris Godounov ancien qui manquait. À la BULAC, on eut plus de flair : prévenue par les disparitions ailleurs en Europe, la responsable du fonds russe avait retiré ses Pouchkine les plus précieux. Les deux hommes qui ont forcé sa porte en octobre 2023 sont repartis bredouilles, comme des cambrioleurs trouvant le coffre déjà vide. C’est dans cette confrérie qu’on m’invitait à entrer.
J’ai laissé Pereira finir. Puis j’ai dit non.
Qu’on me comprenne. Je suis un chasseur de livres, pas un voleur. Je traque, je flaire, j’authentifie, je négocie pour des clients qui paient cher le droit de posséder une rareté. Mon terrain, ce sont les ventes oubliées, les successions, les greniers, les marchands qui ignorent ce qu’ils tiennent. Je travaille au grand jour des provenances, et c’est ma seule fierté : un livre qui passe par mes mains peut dire d’où il vient. Ce qu’on me proposait là n’était pas une chasse. C’était un pillage. Et le pillage, je le laisse aux autres.
Il y a pire encore. Dérober un livre, c’est déjà un crime ; mais le remplacer par un faux, c’est le tuer deux fois. On tue l’original, qui s’efface du grand registre commun où chacun pouvait venir le lire. Et l’on tue le faux, ce pauvre sosie condamné à mentir sur une étagère jusqu’au jour de la honte. Surtout, on tue cette chose plus fragile que le papier : la confiance.
Car une bibliothèque n’est pas une banque ; sa vocation est inverse. Elle existe pour donner, pour tendre à l’inconnu de passage le volume que trois siècles ont rendu intouchable. On ne pose pas d’antivol sur un incunable : la colle ronge, l’aimant déforme, le geste qui protège devient blessure. Le voleur le sait. Il fait de la générosité de la maison sa porte d’entrée. Et chaque coup de ce genre resserre les serrures, allonge les contrôles, transforme la salle de lecture en sas. Ces gens ne volent pas seulement des livres. Ils volent à tous les lecteurs la confiance qui rendait l’accès possible.
Voilà ce que j’ai répondu à Pereira. Pas de pitié pour qui change une bibliothèque en piège.
Mais ce n’est pas mon dégoût qui m’a sauvé ce jour-là. C’est mon flair.
En repoussant ma chaise, en attrapant mon manteau, j’ai senti l’autre odeur, celle que je n’avais pas voulu nommer. Pereira ne servait pas un collectionneur. Un collectionneur, on le rencontre, on lui serre la main, on connaît le nom de son château. Lui ne m’offrait pas un coup : il m’offrait une laisse. Derrière son thé intact, je devinais des intérêts qui ne tiennent pas dans un carnet de chèques, un appétit qui se nourrit de symboles autant que de billets.
Ces livres ne sont pas n’importe lesquels. En Russie, Pouchkine n’est pas un auteur, c’est une relique nationale, une part d’âme. On ne me demandait peut-être pas seulement de retrouver des volumes : on me demandait de les rapatrier. De servir, sans tout à fait le savoir, une affaire où l’argent n’était que le vernis. Je n’ai aucune preuve d’un commanditaire d’État, et je n’en inventerai pas ; les enquêteurs eux-mêmes n’en ont pas trouvé. Mais dans l’ombre du Kremlin, par les temps qui courent, les coïncidences s’alignent trop bien. Et ma règle d’or tient en une phrase : un commanditaire qu’on ne voit jamais est un commanditaire qui vous fait disparaître. J’ai dit non par principe. J’ai compris, sur le pas de la porte, que ce principe venait de me sauver la vie.
Je l’ai su plus tard, dans les journaux. Ceux que j’avais éconduits appartenaient à un réseau qui ratissait le continent. Entre 2022 et 2023, près de cent soixante-dix livres anciens se sont évaporés des bibliothèques d’une dizaine de pays : France, Allemagne, Pologne, Tchéquie, Suisse, Finlande, et tout le chapelet balte. Varsovie, Vilnius, Riga, Helsinki, Tallinn, Berlin, Munich, Genève, Lyon, Paris : une tournée méthodique, de salle en salle, comme un commis voyageur ferait sa région. Le préjudice, dit Eurojust, approche les deux millions et demi d’euros. Chiffre dérisoire, au fond, car nul comptable ne cote ce qui ne se remplace pas.
Il a fallu qu’Europol et Eurojust nouent les fils que chaque police tenait par un bout, et qu’en France l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels s’en mêle. Une opération coordonnée, en avril 2024 : plus de cent enquêteurs, vingt-sept perquisitions, plus de cent cinquante livres saisis pour en établir l’origine. Dans les caches, tout l’atelier du faussaire patient : argent liquide, papier vieilli, tampons imitant les cachets des grandes maisons. Neuf Géorgiens en bout de chaîne, arrêtés ou placés sous contrôle. Deux déjà condamnés ailleurs — l’un en Lituanie, trois ans et quatre mois ; l’autre en Estonie et en Lettonie, environ trois ans et demi — puis prêtés à la France pour le procès qui s’est ouvert à Paris ce mois-ci. L’un d’eux, qui se dit bouquiniste, jure y avoir agi seul, pour soixante-dix à cent mille dollars. Acte solitaire, ce ballet réglé sur dix pays ? Les enquêteurs n’y croient pas. Moi qui ai vu l’envers du décor, encore moins.
Reste la seule question qui m’intéresse : où sont passés les livres ? Suivez l’argent, il mène toujours quelque part. Ici, il conduit à l’Est. Pereira, lui, soutient toujours plus qu’il ne prouve : il jure les avoir vus reparaître là-bas. Des salles des ventes russes, des collectionneurs de Moscou et de Saint-Pétersbourg, un marché où une édition parue du vivant de Pouchkine vaut son pesant de relique. Une maison d’enchères, Litfond, a proposé en 2024 un Prisonnier du Caucase qui ressemblait à s’y méprendre à l’exemplaire disparu de la BnF, en jurant l’avoir acquis en Russie des années plus tôt. Allez prouver le contraire à travers un rideau de fer rouillé par la guerre.
À ce jour, aucun des originaux volés en France n’a été retrouvé. Ils dorment derrière une vitre, dans un salon dont j’ignore l’adresse, sous une lampe qui les croit chez eux. Je repense parfois à Pereira, à son œil mort, à sa voix douce et à son mur d’ombre, et je me félicite de l’avoir laissé payer l’addition seul. Car c’est la morale glacée du métier : un livre volé à l’Ouest ne revient pas. Il est seulement déclaré rentré. Pour les Popovs qui les rapatrient, je n’aurai jamais ni service à rendre, ni la moindre pitié.
par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.
Trois chroniques par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d’archives, quelques milliers de lecteurs.
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Bonjour.
Je ne vais pas jouer » mon pénible », simple petit amateur.
Je dois me séparer de nombreux livres avant mon départ pour « la Réunion ».
https://www.vinted.fr/items/8140052917-1699-1701-manuscrits-contrat-de-mariage-et-autres
Au plaisir de vous lire.
Pierre