Comment les libraires truquaient les catalogues au XVIIᵉ siècle

Par Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers, préposé au classement bibliophilique dans les ordres réguliers, pour les Cahiers de la Guilde.

Amis bibliophiles, bonjour.

Le catalogue du XVIIᵉ siècle a quelque chose qui rassure. On le feuillette comme un témoin de l’ordre ancien du livre : titres longs, caractères droits, colonnes patientes, la promesse d’un savoir rangé. On y imagine des libraires scrupuleux et des bibliographes avant la lettre.

Rien n’est plus trompeur. Le catalogue du Grand Siècle n’est pas un inventaire : c’est une vitrine. Il est avare quand il faut dire les défauts, prodigue quand il s’agit des mérites ; flou sur les dates, intrépide dans l’éloge. Les historiens du livre — Henri-Jean Martin le premier, puis Roger Chartier — l’ont assez montré : le libraire de ce temps est un metteur en scène, non un archiviste. Dans ma cellule, où je passe mes jours à ranger ce que d’autres ont vendu, j’ai appris à lire ces feuillets comme une confession trop bien tournée : en cherchant ce qu’elle tait.

Les ruses du métier

Cinq procédés reviennent d’un atelier à l’autre. L’autorité fantôme : invoquer une grande bibliothèque ou un érudit célèbre pour rehausser un ouvrage ordinaire — d’autant plus efficace que le client ne peut vérifier. Le jeu sur les dates : rajeunir ou vieillir un livre selon l’intérêt du moment. Le silence sur les défauts, la plus commune de toutes : un exemplaire annoncé « complet » auquel manquent des feuillets liminaires ou une table, un atlas dit « entier » dont des cartes ont été refaites et recoloriées. L’inflation des formats : on baptise volontiers in-folio un grand in-quarto, « grand papier » un tirage ordinaire — quelques centimètres de marge valent, sur le papier du catalogue, une promotion entière. Les attributions flatteuses, enfin : prêter une édition médiocre à un atelier illustre. Le nom vend ; le colophon, lui, dit autre chose, à condition qu’on le lise.

Mais deux ruses dépassent la simple coquetterie de plume, et celles-là, les archives les ont gardées.

La plus belle invention : Pierre Marteau, à Cologne

Il fut, en ce siècle, un libraire prodigieux. Établi à Cologne, il publia plusieurs centaines d’ouvrages entre 1660 et le XIXᵉ siècle, dans tous les genres, avec une audace que nul confrère n’égala. Son seul défaut : il n’a jamais existé.

« À Cologne, chez Pierre Marteau » — parfois Pierre du Marteau, ou son double allemand Peter Hammer — est une fausse adresse, attribuée aux Elzevier vers 1660. Sous ce nom commode s’abritèrent les libelles politiques, les écrits anticléricaux, les ouvrages galants et les contrefaçons que nul n’aurait osé signer : un masque pour passer la censure et le privilège royal. Le procédé fit si bien fortune que des imprimeurs de toute l’Europe se mirent à publier sous cette enseigne, et qu’un éditeur fantôme se forgea, par la seule vertu d’une bonne plaisanterie partagée, une véritable identité. Léonce Janmart de Brouillant lui consacrera plus tard une Histoire de Pierre du Marteau, imprimeur à Cologne.

La fausse adresse avait ses degrés. Tantôt à demi vraie — « À Amsterdam, et se trouve à Paris chez… » —, l’étranger servant de caution et la vérité se logeant dans la seconde moitié de la ligne. Tantôt empruntée au nom d’un libraire réel, qui apprenait parfois sa propre activité en lisant le titre. Tantôt purement imaginaire, et c’est là que régnait notre Pierre Marteau.

Lyon, capitale de la contrefaçon

L’autre grand théâtre de la ruse fut Lyon. À partir des années 1660, la couronne resserre les privilèges au profit des grands libraires parisiens, qui les font reconduire indéfiniment ; la province, asphyxiée, se rebiffe. Lyon, vieille terre d’imprimerie, devient la capitale de la contrefaçon : on y réimprime sans droit les éditions privilégiées de Paris, sous fausse adresse ou sans adresse du tout.

Le phénomène n’est pas marginal. Les archives judiciaires lyonnaises montrent que, vers 1680, près de la moitié des libraires et maîtres imprimeurs de la ville furent impliqués au moins une fois dans un procès en contrefaçon. La fraude s’organisait en réseaux pouvant associer une douzaine d’ateliers : prêt de matériel typographique, partage de la production d’un même ouvrage, silence concerté lors des interrogatoires. Et comme rien, sur la page de titre, ne distingue à coup sûr l’original de sa copie, seul l’examen patient des ornements — bandeaux, lettrines, fleurons — permet aujourd’hui de démasquer une contrefaçon. La ruse du libraire est devenue l’énigme du bibliographe.

Le ton du commerce

Reste la rhétorique ordinaire, celle des catalogues de vente. Paris est la capitale du superlatif, et la langue de la réclame a son lexique : « très propre », « admirable édition », « exemplaire d’élite » — autant de formules où l’adjectif tient lieu de collation. Claude Barbin, le libraire galant des beaux esprits, fut l’un des grands praticiens de cet art de vendre par l’éloge ; Sébastien Cramoisy, imprimeur du roi, avait pour lui le prestige du titre autant que celui de ses presses. À Leyde et Amsterdam, les Elzevier, admirables typographes, n’avaient pas non plus des catalogues exempts d’optimisme — on ne mesure d’ailleurs leur exactitude véritable que depuis Willems, dont la bibliographie de 1880 reste la pierre de touche pour distinguer l’elzevier authentique de l’elzevier rêvé.

Pourquoi on tolérait la ruse

Ces manières passaient sans scandale pour quatre raisons. L’absence de norme : nulle règle commune de format ni de description ; chacun sa grammaire. La culture de l’hyperbole : le siècle aime les superlatifs, et le catalogue adopte le ton du temps. L’impossibilité de vérifier : ni reproduction, ni base à consulter ; le client doit croire le libraire sur parole. Et par-dessus tout, la concurrence — Paris, Amsterdam, Genève, Lyon se disputent la même clientèle érudite d’Europe, et l’on séduit comme on peut.

Conclusion

Le catalogue truqué n’est pas l’exception : c’est la règle. Le libraire du XVIIᵉ siècle, rival des imprimeurs et séducteur des doctes, navigue sans remords entre la vérité matérielle et la vérité commerciale. Ses ruses — d’une fausse marge à une fausse Cologne — font partie de l’histoire du livre autant que ses chefs-d’œuvre. Elles nous obligent à lire les anciens catalogues avec lucidité : non comme des inventaires, mais comme des textes ; non comme des photographies du réel, mais comme des récits façonnés par le commerce.

Les illusions du XVIIᵉ siècle sont devenues nos sources. Encore faut-il, comme pour toute confession, savoir y distinguer le repentir de l’ornement.

Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers, pour les Cahiers de la Guilde.

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