Un livre d’heures sur parchemin noir: Les Heures Noires de Charles le Téméraires

Amis Bibliophiles bonjour,
La bibliophilie est affaire de possession (on est possédé/on veut posséder/on possède <- énorme raccourci dont je suis assez fier, sourire) mais aussi de contemplation: on peut contempler ses propres ouvrages sans jamais sans lasser, et contempler (avec envie il est vrai) d’autres ouvrages dont on sait qu’ils resteront à tout jamais hors de notre portée, et pas seulement pour des raisons de prix. Le livre d’heures sur parchemin noir est l’un de ces ouvrages mythiques.
Autant le dire tout de suite, je suis quasi totalement inculte sur le sujet, mon propos n’est donc que vous présenter cet ouvrage peu commun, si cela vous intéresse à vous de continuer sur le chemin de la connaissance, l’un des autres plaisirs de la bibliophilie.Les caractéristiques avant tout: cet ouvrage présente la particularité d’avoir été exécuté sur un parchemin teinté de noir, il comporte 61 pages de format in-folio. Le texte est écrit en lettres d’or et d’argent, qui ont miraculeusement survécu à l’oxydation naturelle, et les tableaux sont peints selon une technique qui pourrait se rapprocher du camaïeu, mais l’ensemble donne un résultat assez extraordinaire et quasi surnaturel.Les études menées par Antoine de Schryver sur le sujet montre que ce livre d’heures noir est en fait un cadeau fait par les échevins du Franc de Bruges à Charles le Téméraire en 1466 (mais pourquoi avoir choisi cette couleur?). L’enluminure n’était pas achevée (mais alors pourquoi avoir néanmoins offert l’ouvrage) et Charles le Téméraire confia cette tâche à Philippe de Mazerolles, tout en demandant aux échevins de supporter le coût de cet achèvement, ce qu’ils firent. Antoine de Schryver indique que c’est d’ailleurs potentiellement Philippe de Mazerolles qui avait débuté le travail. Il indique également que ces Heures Noires de Charles le Téméraire sont ensuite probablement passées entre les mains de Galeazzo Maria Sforza, autre grande figure du 15ème siècleLe résultat est absolument splendide et quasiment unique (d’autres parchemins noirs existent) et donne à mes yeux une autre dimension à ce livre d’heures. Il est aujourd’hui conservé à Vienne sous l’E554 Cote, mais je crois que plusieurs fac-similés sont parus (en 1856, 1930 et 1982 notamment). Cela vaut bien un voyage à Vienne.
H

La lettre du bibliophile

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Un Livre à l’honneur : Le Gazetier Cuirassé par Charles Théveneau, dit de Morande

Un Livre à l'honneur : Le Gazetier Cuirassé par Charles Théveneau, dit de Morande

Amis Bibliophiles Bonjour,

Je me propose d’évoquer aujourd’hui avec vous aujourd’hui un ouvrage assez rare, que l’on croise d’ailleurs malheureusement le plus souvent sans son superbe frontispice : Le Gazetier Cuirassé.

Le Gazetier Cuirassé est « l’oeuvre » de Charles Théveneau, dit de Morande ou chevalier de Morande (1741 – 1805). C’est en fait un violent pamphlet contre les moeurs les moeurs de la Cour et du Royaume de France de l’époque. Dijonnais, Charles Théveneau délaissera son droit pour vivre de sa plume. Après un passage dans le régiment des Dragons de 1759 à 1763, il rejoint Paris où il va mener une vie de libertin, faite de profits douteux, de jeu et de proxénétisme. Ces activités finiront par attirer l’attention du lieutenant général de police Sartine, dont les services qualifient Morande de « .. libertin crapuleux qui avait du mal vénérien et qui était dans les frictions », « coureur de filles », « brutal » et « mauvais sujet ». Il sera brièvement écroué, libéré puis enfermé à nouveau pour vol de montres… dans les maisons closes et tentatives d’enlèvement. Finalement libéré après de nouveaux longs mois de prison, accablé de dettes et poursuivi pour ses écrits déjà irrévencieux il gagne l’Angleterre en 1770.
Il est sans ressources et il met rapidement en place un système de chantage, qui sera à l’origine du Gazetier Cuirassé : en effet, depuis Londres, il écrit à diverses personnes de la Cour et les menace de publier des anecdotes scandaleuses à leur sujet, s’il ne reçoit pas de leur part une somme d’argent lui permettant de subsister à Londres. Parallèlement, il écrit le Gazetier Cuirassé qui rassemble ces anecdotes et le publie depuis Londres. L’ouvrage arrive à Paris le 3 août 1771 et connaît un succès immédiat. Il est signalé au duc d’Aiguillon alors à la tête du secrétariat d’État des affaires étrangères par le censeur royal François-Louis Claude Marin. L’ouvrage contient un très grand nombre d’anecdotes sur les débauches et les travers de la Cour, donnant l’image d’un Royaume décadent et d’une noblesse et d’un clergé avilis. Les cibles privilégiées sont le chancelier de Maupeou et le Duc de la Vrillière (deux grand personnages de l’Etat), dont les portraits ornent le frontispice, mais Morande insulte également le Roi et ses proches.

Après une erreur (l’ouvrage est attribué injustement au duc de Lauraguais), l’auteur, Morande, est identifié par les services de la Police de Paris : « brochure est du sieur Morande ci-devant escroc à Paris, & qui ne l’est pas moins à Londres, puisqu’il passe pour constant qu’il a eu mille guinées pour la vente de cette rapsodie : les libraires de votre capitale n’eussent pas fait un pareil marché de dupe. » (Mémoire pour moi ; par moi Louis de Brancas, comte de Lauraguais ; à Londres, 1773, in-8.)
Morande se lance alors dans une carrière de « voyou littéraire » qui le perdra, ou de chevalier d’égout comme l’écrivît Emile Canterel (Nouvelles á la main sur la comtesse Du Barry, Paris, 1861)
En effet, en 1773, il décide de s’en prendre à la Comtesse du Barry, qui est alors la favorite royale, en la menaçant d’un nouveau libelle qui lui serait entièrement dédié. La cour, le Duc D’Aiguillon et même le Chevalier D’Eon s’activent alors pour mettre un terme aux agissements du maître chanteur, et ce d’autant plus que l’ambassadeur anglais a prévenu « qu’on ne s opposerait point à ce qu’on vint enlever dans les États de Sa Majesté Britannique, y noyer dans la Tamise ou y étouffer ce monstre pourvu que l’intrigue se conduisît dans le plus grand mystère et sans blesser à l extérieur les droits de la nation anglaise ». Les opérations de police pour s’emparer de Morande échouent et la Cour se décide à négocier avec Morande et à lui verser une somme d’argent en échange de son silence sur la Comtesse du Barry.

A la suite cet épisode, il se range plus ou moins, travaille pour Beaumarchais à Londres, devient Directeur du Courrier le l’Europe, puis rejoint la France où après diverses péripéties il devient…. juge de paix et s’éteint en 1805.
Mais revenons au Gazetier Cuirassé : c’est un libelle, de format in-12 imprimé sur un papier de faible qualité, qui est imprimé à Londres. L’ouvrage est composé de plusieurs parties : anecdotes transparentes, divertissantes ou extraordinaires, etc. et présente une quantité incroyable de ragots, dont l’auteur prévient en introduction que parmi ces informations, certaines sont tout au plus vraisemblables et qu’il compte sur le discernement des lecteurs pour démêler le vrai du faux. Pratique, et qui facilite la diffamation, vous en conviendrez. Ce qui frappe avant tout, plus que les anecdotes et informations qui concernent souvent (mais pas toujours) des personnes aujourd’hui tombées dans l’oubli, c’est la particularité de la gravure en frontispice. On y voit une sorte de personnage cuirassé (l’auteur j’imagine), qui tire à boulets « rouges » dans tous les sens, et notamment vers les portraits de Maupeou et de la Vrillière, de son vrai nom Louis Phélypeaux. On distingue d’ailleurs de petits feuillets, qui volent sous la canonnade, portant les mots « Et plus bas Phélipeaux ».
L’ouvrage, dont le titre complet est « le Gazetier Cuirassé ou Anecdotes Scandaleuses de la Cour de France », est imprimé à Londres, en 1771 et 1772 (mon exemplaire est de 1772), mais sur la page de titre on trouve « imprimé à cent lieues de la Bastille, à l’enseigne de la Liberté ». Malgré ses travers, il est amusant à lire et fournit de curieux détails sur les moeurs du règne de Louis XV

Quelques exemples?

« On assure qu’un laquais (robuste) qui débute à Paris est payé aussi cher par les femmes qui s’en servent, qu’un cheval de race en Angleterre : si ce système prend faveur, une génération ou deux suffiront pour rétablir les tempéramens…(de la cour) ».

« La fécondité s’est glissée dans le couvent des filles de la conception, où le Saint-Esprit a fait dix miracles en une nuit ».

« Pour prévenir les incestes qui se commettent en France par le clergé, il sera permis aux prêtres à l’avenir de prendre des femmes… »

« On joue souvent la comédie chez Mme la Comtesse du Barry; on assure que Mr le Chancelier est si bon comédien, qu’il prend toutes sortes de rôles »

« On dit que Mademoiselle Clairon a été soûper chez le Marquis de Vill. Pour goûter un peu de tout ».

« Mademoiselle Laurencin qui pendant dix ans s’est promenée à pied tous les soirs sous les lanternes de Paris, vient de prendre un carrosse que traînera Monsieur le Comte de Bintem, dont elle a fait la connaissance par hasard en faisant son service dans les Tuileries ». Pour cette anecdote, comme à chaque page, on trouve une note de bas de page, qui donne des informations plus.. sociologiques : « tous les soirs, à la chute du jour, on voît arriver en foule au jardin des Tuileries un régiment de petites ouvrières enveloppées dans leur coêttes, de femmes qui se disent veuves, de vieilles courtières avec enfans; qui toutes viennent se dévouer aux vieillards honteux, qui en ont besoin. Mlle Laurencin a servi dans ce corps respectable pendant dix ans, et a été nommée à un emploi par Mr. Le Comte de Bintem, qui lui a trouvé beaucoup de dextérité dans ses exercices ».

« Mademoiselle des Orages est construite sur le modèle de Mademoiselle Clairon, elle a de plus qu’elle de la barbe et l’effronterie d’un grenadier ».

On comprend que l’auteur porte une cuirasse sur ce superbe et futuriste frontispice.

HP.S. : L’avis aux lecteurs :
« Les fautes, qui se sont glissées à l’impression sont presque inévitables dans un ouvrage imprimé à la hâte, et dans une langue étrangère à celui qui l’imprime ; malgré toute l’attention apporté à la ponctuation et à l’orthographe, il a été impossible de prévenir des erreurs. »

21 Commentaires

  1. moi je pensais qu'il pouvait dépasser 80 facilement, ce qui aurait été ma limite en d'autres circonstances (volume d'achat…). Comme quoi les estimations sont vraiment un sport de hasard (enfin, on reste dans des limites raisonnables, on ne multiplie pas par 100 !)

  2. absolument pas, bien au contraire. J'avais parié avec un certain ami commun qu'il dépasserait 32 ! Et ce certain H, n'y croyait pas du tout… Ah je l'ai bien mouché cet impudent qui moquait mon patrimoine ! Il était joli, je trouve qu'il a "fait son prix".

  3. c'était évidemment une blague. Je vais surenchérir, mais pas tout de suite, évidemment (stratégie avant tout…). Enfin bon, si les autres enchérisseurs sont aussi lecteurs de ce blog…

  4. Je suis confus. Ca m'apprendra à ne pas me documenter suffisamment… @Calamar : si tu ne blaguais pas je comprendrais aussi !!! Même pour un "petit" achat, une erreur dans l'annonce c'est la honte. Je vais revenir à mes spécialités, ça m'apprendra à me risquer en terres d'expert que je ne suis pas, càd avant 1820 !!!

  5. comment ça, ce n'est pas important ? mais je l'ai misé une somme considérable, ce livre ! et on m'annonce que ce n'est pas un VGZ ! c'est bien la première fois que je vois ça ! du coup, je me demande si je vais surenchérir… 😉

  6. réflexion faite, ce n'est alors pas du VGZ ? Je n'aime pas faire des annonces mensongères sur la baie, c'est visiblement ce que je viens de faire… Ce n'est pas d'une importance capitale, certes…

  7. A me relire, je n'ai pas été très clair, effectivement, Morgane… Je me demande simplement si d'autres ont connaissance de papiers vergé venant visiblement des Papeteries Van Gelder Zonen à cette époque (ca. 1788), avec un filigrane supplémentaire ; ma question portant sur le texte de ce filigrane… Que je peine à déchiffrer… Pour le reste les pages de mon exemplaire portent le "blason" habituel Van Gelder Zonen… Suis-je plus clair ?! Merci d'avance.

  8. C'est certain, il faut absolument que je m'organise un petit séjour à Reims dans l'avenir ! Jean-Paul semble connaitre "sa" bibliothèque comme sa poche et pourrait nous faire découvrir quelques merveilles, comme celle présentée par Hugues.

    A moins qu'il nous la présente sur le blogue ? Pierre

  9. Bonsoir chers amis, contemplant cette splendeur, j'en viens à une question de "papier" qui me préoccupe, et concerne un de mes ouvrages. Ouvrage mineur certes, "Choix de Fabliaux mis en vers", prault 1788. mais : mon exemplaire est sur Hollande bleu, filigranné. A part un blason qui ressemble à celui de Van Gelder Zonen, je distingue parmi les filigrannes, une date, 1788 ou 1783, et quelques mots… Quelqu'un aurait-il une idée ? j'ai fait passer quelques photos à Hugues, si jmais une bonne et érudite âme consentait à combler mes lacunes… Merci d'avance !
    Benoît

  10. Une découverte! Je ne connaissais pas l'existence des livres d'heures sur parchemin noir; il me semble que les contrastes doivent être un peu amoindris. Il faudrait en voir un "en vrai".
    Bernard

  11. Ces manuscrits sur parchemins teintés sont vraiment magnifiques.
    A voir également les manuscrits carolingiens en parchemin pourpré tel que la Bible de Theodulfe, les Evengiles de Saint-Denis ou les Evangiles de Metz, sans oublier le magnifique coran sur parchemin indigo, ou le coran sur papier pourpre!

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