Un Livre à l’honneur : Le Gazetier Cuirassé par Charles Théveneau, dit de Morande

Amis Bibliophiles Bonjour,

Je me propose d’évoquer aujourd’hui avec vous aujourd’hui un ouvrage assez rare, que l’on croise d’ailleurs malheureusement le plus souvent sans son superbe frontispice : Le Gazetier Cuirassé.

Le Gazetier Cuirassé est « l’oeuvre » de Charles Théveneau, dit de Morande ou chevalier de Morande (1741 – 1805). C’est en fait un violent pamphlet contre les moeurs les moeurs de la Cour et du Royaume de France de l’époque. Dijonnais, Charles Théveneau délaissera son droit pour vivre de sa plume. Après un passage dans le régiment des Dragons de 1759 à 1763, il rejoint Paris où il va mener une vie de libertin, faite de profits douteux, de jeu et de proxénétisme. Ces activités finiront par attirer l’attention du lieutenant général de police Sartine, dont les services qualifient Morande de « .. libertin crapuleux qui avait du mal vénérien et qui était dans les frictions », « coureur de filles », « brutal » et « mauvais sujet ». Il sera brièvement écroué, libéré puis enfermé à nouveau pour vol de montres… dans les maisons closes et tentatives d’enlèvement. Finalement libéré après de nouveaux longs mois de prison, accablé de dettes et poursuivi pour ses écrits déjà irrévencieux il gagne l’Angleterre en 1770.
Il est sans ressources et il met rapidement en place un système de chantage, qui sera à l’origine du Gazetier Cuirassé : en effet, depuis Londres, il écrit à diverses personnes de la Cour et les menace de publier des anecdotes scandaleuses à leur sujet, s’il ne reçoit pas de leur part une somme d’argent lui permettant de subsister à Londres. Parallèlement, il écrit le Gazetier Cuirassé qui rassemble ces anecdotes et le publie depuis Londres. L’ouvrage arrive à Paris le 3 août 1771 et connaît un succès immédiat. Il est signalé au duc d’Aiguillon alors à la tête du secrétariat d’État des affaires étrangères par le censeur royal François-Louis Claude Marin. L’ouvrage contient un très grand nombre d’anecdotes sur les débauches et les travers de la Cour, donnant l’image d’un Royaume décadent et d’une noblesse et d’un clergé avilis. Les cibles privilégiées sont le chancelier de Maupeou et le Duc de la Vrillière (deux grand personnages de l’Etat), dont les portraits ornent le frontispice, mais Morande insulte également le Roi et ses proches.

Après une erreur (l’ouvrage est attribué injustement au duc de Lauraguais), l’auteur, Morande, est identifié par les services de la Police de Paris : « brochure est du sieur Morande ci-devant escroc à Paris, & qui ne l’est pas moins à Londres, puisqu’il passe pour constant qu’il a eu mille guinées pour la vente de cette rapsodie : les libraires de votre capitale n’eussent pas fait un pareil marché de dupe. » (Mémoire pour moi ; par moi Louis de Brancas, comte de Lauraguais ; à Londres, 1773, in-8.)
Morande se lance alors dans une carrière de « voyou littéraire » qui le perdra, ou de chevalier d’égout comme l’écrivît Emile Canterel (Nouvelles á la main sur la comtesse Du Barry, Paris, 1861)
En effet, en 1773, il décide de s’en prendre à la Comtesse du Barry, qui est alors la favorite royale, en la menaçant d’un nouveau libelle qui lui serait entièrement dédié. La cour, le Duc D’Aiguillon et même le Chevalier D’Eon s’activent alors pour mettre un terme aux agissements du maître chanteur, et ce d’autant plus que l’ambassadeur anglais a prévenu « qu’on ne s opposerait point à ce qu’on vint enlever dans les États de Sa Majesté Britannique, y noyer dans la Tamise ou y étouffer ce monstre pourvu que l’intrigue se conduisît dans le plus grand mystère et sans blesser à l extérieur les droits de la nation anglaise ». Les opérations de police pour s’emparer de Morande échouent et la Cour se décide à négocier avec Morande et à lui verser une somme d’argent en échange de son silence sur la Comtesse du Barry.

A la suite cet épisode, il se range plus ou moins, travaille pour Beaumarchais à Londres, devient Directeur du Courrier le l’Europe, puis rejoint la France où après diverses péripéties il devient…. juge de paix et s’éteint en 1805.
Mais revenons au Gazetier Cuirassé : c’est un libelle, de format in-12 imprimé sur un papier de faible qualité, qui est imprimé à Londres. L’ouvrage est composé de plusieurs parties : anecdotes transparentes, divertissantes ou extraordinaires, etc. et présente une quantité incroyable de ragots, dont l’auteur prévient en introduction que parmi ces informations, certaines sont tout au plus vraisemblables et qu’il compte sur le discernement des lecteurs pour démêler le vrai du faux. Pratique, et qui facilite la diffamation, vous en conviendrez. Ce qui frappe avant tout, plus que les anecdotes et informations qui concernent souvent (mais pas toujours) des personnes aujourd’hui tombées dans l’oubli, c’est la particularité de la gravure en frontispice. On y voit une sorte de personnage cuirassé (l’auteur j’imagine), qui tire à boulets « rouges » dans tous les sens, et notamment vers les portraits de Maupeou et de la Vrillière, de son vrai nom Louis Phélypeaux. On distingue d’ailleurs de petits feuillets, qui volent sous la canonnade, portant les mots « Et plus bas Phélipeaux ».
L’ouvrage, dont le titre complet est « le Gazetier Cuirassé ou Anecdotes Scandaleuses de la Cour de France », est imprimé à Londres, en 1771 et 1772 (mon exemplaire est de 1772), mais sur la page de titre on trouve « imprimé à cent lieues de la Bastille, à l’enseigne de la Liberté ». Malgré ses travers, il est amusant à lire et fournit de curieux détails sur les moeurs du règne de Louis XV

Quelques exemples?

« On assure qu’un laquais (robuste) qui débute à Paris est payé aussi cher par les femmes qui s’en servent, qu’un cheval de race en Angleterre : si ce système prend faveur, une génération ou deux suffiront pour rétablir les tempéramens…(de la cour) ».

« La fécondité s’est glissée dans le couvent des filles de la conception, où le Saint-Esprit a fait dix miracles en une nuit ».

« Pour prévenir les incestes qui se commettent en France par le clergé, il sera permis aux prêtres à l’avenir de prendre des femmes… »

« On joue souvent la comédie chez Mme la Comtesse du Barry; on assure que Mr le Chancelier est si bon comédien, qu’il prend toutes sortes de rôles »

« On dit que Mademoiselle Clairon a été soûper chez le Marquis de Vill. Pour goûter un peu de tout ».

« Mademoiselle Laurencin qui pendant dix ans s’est promenée à pied tous les soirs sous les lanternes de Paris, vient de prendre un carrosse que traînera Monsieur le Comte de Bintem, dont elle a fait la connaissance par hasard en faisant son service dans les Tuileries ». Pour cette anecdote, comme à chaque page, on trouve une note de bas de page, qui donne des informations plus.. sociologiques : « tous les soirs, à la chute du jour, on voît arriver en foule au jardin des Tuileries un régiment de petites ouvrières enveloppées dans leur coêttes, de femmes qui se disent veuves, de vieilles courtières avec enfans; qui toutes viennent se dévouer aux vieillards honteux, qui en ont besoin. Mlle Laurencin a servi dans ce corps respectable pendant dix ans, et a été nommée à un emploi par Mr. Le Comte de Bintem, qui lui a trouvé beaucoup de dextérité dans ses exercices ».

« Mademoiselle des Orages est construite sur le modèle de Mademoiselle Clairon, elle a de plus qu’elle de la barbe et l’effronterie d’un grenadier ».

On comprend que l’auteur porte une cuirasse sur ce superbe et futuriste frontispice.

HP.S. : L’avis aux lecteurs :
« Les fautes, qui se sont glissées à l’impression sont presque inévitables dans un ouvrage imprimé à la hâte, et dans une langue étrangère à celui qui l’imprime ; malgré toute l’attention apporté à la ponctuation et à l’orthographe, il a été impossible de prévenir des erreurs. »

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Bibliophilie et science: la chimie à l’honneur

Bibliophilie et science: la chimie à l'honneur

Amis Bibliophiles Bonsoir,

La bibliothèque de Bernard est inépuisable, et il vous propose de découvrir ce soir deux curieux livres de Chimie, aux superbes illustrations. J’avoue qu’en dehors des livres de médecine, et encore, si on considère que la tératologie est une discipline médicale, je suis peu connaisseur des livres de sciences. Néanmoins, j’ai toujours grand plaisir à les feuilleter, en prenant l’air pénétré du lecteur qui comprend ce qu’il a sous les yeux, alors qu’en fait… je me contente de regarder les images! Mais c’est déjà un plaisir merveilleux. Et c’est aussi un grand plaisir de retrouver Bernard sur le blog. Je lui cède la parole. (en passsant, est-ce le même Decremps qui a écrit un livre sur la « magie blanche »?).

« Je vous présente aujourd’hui deux rares ouvrages de chimie, remarquables pour leurs illustrations. Le premier, paru en 1823, symbolise pour la première fois les réactions chimiques par des figures simples et explicites. Il a été écrit par Henri Decremps (1784-1790), surtout connu pour ses ouvrages sur la magie blanche publiés de 1784 à 1791. Le second, paru en 1853, est illustré de planches en couleur.

Diagrammes chimiques, ou recueil de 360 figures qui expliquent succinctement les expériences par l’indication des agents et des produits à côté de l’ appareil.
Paris, Carilian-Goeuri. 1823.
1 volume in-4 ; XLVII pp, 112 pl, 80 pp.
En 1823, Decremps publie ce livre remarquable et très rare, entièrement consacré à la chimie. La première partie comporte un abrégé de nomenclature chimique en six langues puis un vocabulaire contenant l’étymologie et la définition des mots techniques employés en chimie. La deuxième partie, la plus importante, est consacrée aux diagrammes chimiques, sous forme de planches gravées. Les réactions chimiques sont représentées par des courants montrant le déplacement des éléments constitutifs, et donnant un aperçu analogue à celui de nos équations modernes. Il y a ainsi 112 planches gravées suivies de notes explicatives classées en plusieurs groupes : affinité et attraction, calorique, corps composés gazeux et corps simples concrets non métalliques, bases salifiables, acides et sels, métaux, matières organiques végétales ou animales.
Ferussac, dans un bulletin de 1823, commente cet ouvrage : « Par un assemblage de lignes et à l’aide de quelque mots, il exprime des faits et des théories dont l’explication exigerait des pages entières ; au moyen de ces lignes et de ces mots, il construit des figures auxquelles il a donné le nom de Diagrammes. Ces figures sont au nombre de 360, comprises dans 112 planches. Chacune d’elles représente une opération chimique souvent très compliquée ; agents, produits de l’opération, théorie des phénomènes, jeu des attractions, tout s’y trouve mis en action. Chaque corps élémentaire est représenté par une bande dont l’interligne est remplie soit par des points, soit par des hachures horizontales , obliques ou verticales , différence indispensable pour éviter la confusion; ces bandes entrelacées de diverses manières ont une direction déterminée par le rôle que joue dans l’opération l’élément qu’elles représentent. Leurs extrémités se relèvent si l’élément doit se dégager , elles se baissent au contraire si l’élément doit se précipiter. A l’ aide de ces figures l’auteur représente jusqu’aux atomes inventés par Dalton pour donner une idée de la composition des corps. Il assigne une forme à ces atomes, il les groupe, il les suppose groupés dans un dissolvant sans action sur eux, et il indique le changement qui doit s’opérer s’il survient un atome d’un autre corps doué d’une affinité supérieure, en vertu de laquelle il se substitue à l’atome qu’il a déplacé. »
Les planches renfermant les diagrammes sont précédées par une série de tableaux synoptiques qui, dans un petit espace, présentent la préparation et les parties proportionnelles des produits chimiques les plus intéressants.

Le second ouvrage :

Notions générales de chimie.
Paris, V. Masson. 1853.
1 volume in-8 ; VIII, 487 pp, 24 pl aquarellées.

Théophile-Jules Pelouze ( 1807-1867), chimiste français, a été l’assistant de Gay-Lussac et lui a succédé en 1839 à la chaire de l’École Polytechnique jusqu’en 1845. Il a enseigné également au Collège de France et au Muséum d’histoire naturelle. En 1837, il a été élu à l’Académie des Sciences. Il a déterminé avec très grande précision le poids atomique de plusieurs éléments.
Edmond Frémy (1814-1894), a été préparateur de Pelouze au Collège de France de 1837 à 1846, suppléant de Gay-Lussac au Muséum d’Histoire Naturelle de 1842 à 1850, puis professeur de 1850 à 1892. Il enseigna la chimie à l’Ecole Polytechnique de 1846 à 1884. Il a synthétisé rubis et émeraude. Ce cours de chimie est orné de planches aquarellées « qui représentent fidèlement la forme et la disposition des appareils employés dans les laboratoires et dans les fabriques».

Superbe, on sent bien que sur ce second ouvrage, on est résolument entré dans le 19ème siècle.Merci Bernard,H

8 Commentaires

  1. Robert Darnton fait du gazetier cuirassé un des "héros" de son dernier ouvrage (Le diable dans un bénitier, Gallimard, 2010).

    Pour l'avoir entendu il y a peu cela donne envie d'avoir les deux (ouvrages) ;-).
    Olivier

  2. Merci pour cet article, je viens d'acquerir ce pamphlet, edition de 1771, relie avec deux autres du meme auteur, sans date d'edition: "Melanges confus sur de matieres fort claires"(Imprime sous le soleil) et "Le philosophe cynique" (Imprime dans une Isle qui fait Trembler la Terre Ferme). A noter les marges respectables: 226*140 mm.

  3. Arnay-le-Duc,Côte-d’Or, Bertrand.
    Je ne suis pas d’Arnay, ni spécialiste de Theveneau de Morande, mais l’historien du Livre ne peut pas ne pas connaître cet étonnant personnage et cet ouvrage très connu que nous a présenté Hugues avec beaucoup de talent…comme d’habitude.

  4. C’est Arnay quoi (le duc, sous Vitteaux, etc) ?
    Les villages qui commencent par Arnay il y en a plein à côté de chez moi. Pour savoir par curiosité. Je ne connaissais pas ce Morande pour ma part.

    Amitiés, Bertrand

  5. Merci, Monsieur Fontaine. je m’empresse de le faire. Par pour curiosité, êtes-vous un habitant d’Arnay ? Il y a quelques années M. Burrows m’avait parlé d’un bourguignon érudit qui connaissait bien notre personnage…dans ce cas, je suis enchanté de vous rencontrer par messages interposés. Pedro Lassouras.

  6. Au sujet de Theveneau de Morande, Pedro Lassounas, l’article de Wikipedia pourrait donner la date exacte de son décès à Arnay : 17 messidor An XIII (6 juillet 1805), selon l’acte de décès que j’ai sous les yeux.

  7. Merci pour ce bel article cher bibliophile. Ce message pour apporter une précision. L’ouvrage en question arrive à Paris avant la date du 3 août 1771, date à laquelle il signalé par le censeur Marin. Voir sur ce point les notes que j’ai laissé à la page suivante : [http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Th%C3%A9veneau_de_Morande].
    Etant un véritable passionné de Morande, c’est avec plaisir que j’ai pu avoir des nouvelles sur votre blog.
    Pedro Lassouras

  8. Encore merci pour ce superbe article à propos d’un singulier personnage dont j’ignorais (à peu près tout); le dernier-né des sites de vente en ligne se nomme marelibri, mais en constatant chaque jour l’étendue des publications existant ayant vu le jour dans notre seul pays en quelques siècles, il serait plus juste de parler d’océans… (l’océan de mon inculture, lui, rétrécit chaque jour grâce à vous, cher Hugues).
    Guillaumus

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