Où il est traité de quelques ennemis très cruels des bibliothèques et des bibliothécaires, la tierce épître – fort récréative – de Jean Marchand

Amis bibliophiles bonjour,

SENSUIT LA TIERCE EPITRE FORT RECRÉATIVEassaisonnée à l’huyle et auvinaigre / où  il est traitéDE QUELQUES ENNEMIS
TRES CRUELS DES
bibliothèques et desBIBLIOTHÉCAIRES

De quelques ennemis très cruels

des bibliothèques et des bibliothécaires
Mon Ami, tu possèdes en ton « estude », comme disaient nos anciens, de beaux et nombreux livres et tu pourrais t’en contenter. Je ne sais pas si tu hantes les bibliothèques publiques ; j’ignore si quelque jour il ne te passera même point par la tête de solliciter des puissants une place de bibliothécaire, et, comme tu es en crédit, tu l’obtiendras. Mais tu dois connaître désormais à quels périls tu t’exposes. Les livres ont, en effet, des ennemis, qui sont les ennemis des bibliothèques ou collections de livres, et dont certains sont de plus en hosti­lité déclarée avec les gardes des dites collections ou bibliothécaires. Je veux donc t’entretenir aujourd’hui de plusieurs de ces cruels ennemis. Les uns appartiennent à la nature brute et les autres au règne animal.
On doit d’abord se méfier de deux éléments, que les philosophes nomment le chaud et l’humide. Car le chaud produit le sec et le sec offense le: cuir ; la reliure desséchée perd sa souplesse, se recroqueville si elle est en parchemin, se roidit et se brise si elle est en veau : viens-tu à prendre le livre demeuré longtemps soumis aux ardeurs du chaud, le corps t’en demeurera, possible, dans la main, tandis que le dos se détachera, décollé, et que les plats, charnières rompues, tomberont l’un à dextre, l’autre à sénestre. Le chaud est engendré par le Soleil, c’est pourquoi, si les bons principes commandent d’orienter les bibliothèques vers le midi, on doit par d’ingénieuses précautions empêcher les rayons de Phébus d’atteindre et de rôtir les livres. Le chaud est aussi engendré par des moyens qui ne sont pas naturels, mais qui n’en valent guère mieux, comme ce funeste genre d’hypocauste appelé chauffage central. Je te recommande plutôt, mon Ami, un feu de bois modéré, pour dissiper la vapeur de l’air. Il semble d’ailleurs que les esprits, comburés du bois soient assez subtils pour pénétrer la peau des reliures sans l’endommager. Je les crois en tous cas bien moins maléfiques que les autres.

Autant et plus encore que du sec, méfie-toi, mon Ami, de Son contraire l’humide. L’humide est une émanation de la Terre, prétendent les philosophes. L’humide est bien plus sournois et malicieux que le sec. Il imprègne toute la reliure ; les cartons se gonflent et se déforment ; stimulée par l’humide, la peau donne naissance à toute une génération de petits végétaux qui forment sur le veau brun ou le maroquin rouge des taches d’un gris verdâtre ; peut-être même produit-elle spontanément mille microscopiques cirons. Le papier du livre se parsème de taches musses, se désagrège, s’effrite sous les doigts. Ainsi le livre n’est-il plus bientôt qu’une sorte de cadavre, par l’effet de l’humide. En outre, l’humide s’insinue traîtreusement dans les articulations du bibliothécaire et y fait venir les rhumatismes.
Mais quittons le Soleil et la Terre et passons de ces grands corps à des êtres qui attaquent les livres de propos délibéré. On se nourrit comme on peut, mon Ami, et certains petits animaux comme les vers, dont tu seras toi-même, ne t’en déplaise, la fatale victime, goûtent fort, le papier, le carton, la peau et même la ficelle de nos vieux livres. Comme ils n’ont point de lettres, ils ne distinguent pas Virgile de Quinault et le dernier des bouquins vaut pour eux le plus précieux Grolier ; l’incunable a même saveur que le romantique ; ils digèrent les théologiens mystiques et les pesants juristes ; que Proust leur soit léger ! Ces maudites bestioles creusent donc leurs mines tantôt droit tantôt de biais, sans plan médité, à travers la Science, la Philosophie, l’Histoire ou la Poésie, dont elles absorbent les miettes ; elles en retirent, certes, un avantage physique ; un profit moral, je l’ignore.
Elles se nourrissent aussi des hardes du bibliothécaire.
Certains petits quadrupèdes ne sont pas de moindres dévorateurs de la littérature : je veux parler des souris et des rats. Comme leur taille leur défend de percer des galeries dans le corps des volumes, ces rongeurs ne grignotent guère que les couvertures et les bords ; si les marges sont vastes, ils portent difficilement la dent jusqu’au texte : ne crois donc pas qu’ils s’abstiennent d’y toucher par respect — ou par mépris — de l’érudition.
—Comment, me diras-tu, écarter ces redoutables dangers qui menacent nos livres ?—Mon Ami, combats les éléments naturels par leurs con­traires, le chaud par le frais, l’humide par le sec ; entretiens les peaux des reliures avec soin, garde-les souples, sans toutefois les traiter comme de simples bottines ; conserve tes livres en un lieu bien aéré, permets-leur de respirer, feuillète-les et consulte-les souvent ; parcours tes galeries de jour et de nuit pour chasser les rats, et tends des pièges. Je ne te recommande pas les chats ; ils iraient polir leurs ongles sur les dos des reliures, et commettraient encore d’autres méfaits. Surtout, ne l’oublie pas, un livre qu’on ne lit ou qu’on n’ouvre jamais est indigne de sa place sur un rayon : il mérite bien d’être mangé.
Quant au bibliothécaire lui-même, si le temps est à la fraîcheur, qu’il chausse des pantoufles et garde le coin de son feu. Et qu’il bourre ses vieux habits de naphtaline.
Mon Ami, je ne prétends pas t’entretenir de tous les ennemis des bibliothèques : ils sont trop, et je m’en tiens aux principaux. Du reste, ceux dont je t’ai parlé ne sont pas bien gênants pour le bibliothécaire.
Nous nous sommes arrêtés aux rats et aux souris. Elevons ­nous donc maintenant, j’en ai hâte, dans l’échelle des espèces zoologiques en même temps que dans les degrés du mal. Voici non seulement le plus terrible destructeur des livres, mais l’adversaire résolu du bibliothécaire leur champion, et pour ainsi dire son fléau, cet ennemi auquel les naturels du Nou­veau Monde donneraient le numéro un, monstrum horren­dum, — le LECTEUR enfin, puisqu’il faut l’appeler par son nom. Il est plus cruel que les petits insectes et les rongeurs, quoiqu’il ne dévore pas les livres à leur façon, plus formidable aussi pour le bibliothécaire auquel il ne redoute pas de s’adresser et qu’il harcèle et persécute sans cesse, et lâchement puisque le vigilant gardien du temple ne peut l’écraser de l’ongle ni du talon.
Abrite-moi, ô Pallas, de ton impénétrable égide, afin que je parle sans crainte du Lecteur!
Le lecteur se manifeste sous des aspects divers. Il est changeant comme Protée. On en voit de grands, de gros, de lourds, de petits, de fluets, de translucides. Leur âge est tendre ou avancé. Il y’en a de tout poil : de fauves, de noirs, de gris, et même de roses et brillants du crâne, faute de cheveux. Certains ont de la barbe. Les uns ont la démarche vive et pressée, d’autres pesante et incertaine. Ils portent généralement une écritoire et des besicles. L’odeur de l’espèce, prise collectivement, n’est pas suave. Beaucoup viennent de bonne heure se livrer à leur industrie favorite, qui est de lire ; quel­ques-uns arrivent tard. Presque tous ne s’en vont qu’à la dernière minute, chassés par le janitor. Ils se montrent pour la plupart d’un maintien civil, humble, modeste (ne t’y fie pas) et doucement obstinés ; on en rencontre aussi d’arrogants et de hargneux.
Dans  l’espèce du Lecteur, j’inclus la Lectrice. Elle est de plumage varié — la description en serait oiseuse — et généralement de peu de grâce : autrement qu’irait-elle faire dans la galère?
Moins excusable que des êtres sans jugement ou poussés par la faim, le lecteur pourrait parfaitement s’abstenir de toucher aux livres ; il ne les massacre, malgré son air doux, que par vice, et seule la joie de détruire l’anime. Accompagnons-le un instant, veux-tu, mon Ami, et comme Fabre l’entomologiste, observons quelques particularités de ses mœurs. Prend-il un livre sur le rayon, surtout si ce livre est un peu lourd, au lieu de le dégager en poussant légèrement les deux voisins, le Lecteur harponne la coiffe de ses doigts crochus et tire violemment à lui le malheureux volume. Pour solide que soit la coiffe, après quelques assauts de ce genre elle finit par céder, s’arrache et pend lamentablement, renversée, la tranchefile décousue. J’ajoute que le volume, n’étant point soulevé, traîne sur la tablette, qui joue le rôle de lime ; plus il est lourd, plus le frottement est rude ; les coupes inférieures s’usent et les coins, sur lesquels porte finalement toute la charge, s’écrasent ; la peau, amincie et déchirée, laisse paraître le carton.
Emportant son butin comme après le sac d’une ville prise, le Lecteur jette le livre sur sa table : les échos de ce choc résonnent tristement dans le cœur du bibliophile. Les plats se polissent à l’excès et, si la table porte la moindre aspérité, se rayent ;- parfois la peau s’érafle. Peu importe au Lecteur. Il amoncelle près de lui plusieurs ouvrages en instable édifice. D’un coup de coude malheureux, il pousse le château qui s’effondre : à terre la Science ! Selon les hasards de la chute, hélas, hélas, le dos, hélais, hélas, les coins… et bienheureux les nerfs s’ils ne se rompent ! Enfin le Lecteur ouvre son livre, bien entendu sans avoir soufflé la poudres de la tranche supérieure ; il force la couture et le dos pour maintenir sa victime le ventre ouvert et la renverse enfin, béante sur la table, s’il quitte sa place un instant, au lieu de marquer d’un signet la page commencée. — Il lit, tache les pages de ses mains grasses ou salies de poussière et les infecte -d’un souffle empesté. Tourne-t-il les feuillets, ô horreur, il mouille son index, si ce n’est son pouce, il froisse ou plie les coins ; il souligne des passages, crayonne dans les marges ou laisse choir de sa plume de larges taches d’encre. A-t-il fini de lire, il jette une fois de plus son livre sur la table de service, ou le replace sur la tablette en le limant encore de son mieux, ou parfois… le glisse dans sa poche. Bien sûr, tout Lecteur n’est pas un Libri, mais on veut achever un travail commencé sans attendre le lendemain, reprendre son roman, le soir au coin du feu, ou jouer un bon tour au gardien ! Et les livres qui ont quitté de la sorte leur domicile légal n’y reviennent pas toujours, victimes de la négligence ou de l’oubli, tout aussi dangereux que la mauvaise intention formelle.
Ai-je besoin d’insister, mon Ami, pour te montrer que le Lecteur appartient à l’espèce la plus redoutable des ennemis des livres. Ce qui rend son crime noir et en quelque sorte inexpiable, c’est que nulle raison, je ne dis pas ne l’excuse, mais ne l’explique. En effet, le Lecteur en bonne santé et que n’afflige pas la manie, n’a aucun besoin de lire, pénètre-toi bien de cet axiome ; il peut, il doit vivre sans lire. Je voterais volontiers pour le projet de loi de  Sylvain Maréchal, très sage législateur,    « portant défense d’apprendre à lire aux femmes », et peut-être l’étendrais-je jusqu’aux hommes. Ajoute que la lecture, exercice fort malsain, fatigue la vue et oblige à chausser des lunettes. De plus, si le Lecteur ne lisait pas, au lieu de fréquenter les bibliothèques, il installerait la république des Lettres dans le temple de sa mémoire : ainsi faisaient nos ancêtres avant l’invention des livres et même de l’écriture. Ce serait un bon moyen de développer une faculté utile. D’ailleurs, le Lecteur ne pouvant se meubler ou plutôt s’encombrer la cervelle à l’infini, devrait faire un choix — pour le plus grand profit de son jugement — dans l’abondance des écrits des hommes, dont les neuf cent quatre-vingt dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf millionièmes à tout le moins, sont indignes du jour, à commencer, je te l’accorde, par celui-ci. Autre avantage, l’ex-Lecteur, ne lisant plus, serait sans doute, pour le soulagement de ses semblables, dégoûté d’écrire. Qu’est-ce qu’un livre, en effet ? un remède, un moyen commode d’épanchement pour ces malades nommés Auteurs, affligés d’un excès d’humeurs cérébrales ; mais on les guérirait autrement, par des exercices de gymnastique appropriés à leurs cas respectifs. Ainsi se réduirait, comme il est souhaitable, la matière littéraire, un livre n’étant généralement pas plus destiné à être écrit que lu.Je tiens en effet, mon Ami, presque tous les livres pour mauvais et néfastes encore plus qu’inutiles. Si donc les faibles d’esprit sont bienheureux, comme l’enseigne l’Ecriture, si la République n’a pas besoin de savants, — fortes paroles à graver en lettres d’or sur nos édifices, — si la science, ainsi que le veut Faust, doit être maudite, les livres qui servent à cultiver l’esprit sont superflus. Oui, mon Ami, je vénère le calife Omar, j’aimerais à saluer sa statue devant les portiques de nos grandes bibliothèques (ces têtes d’hydrocéphales), et je loue son zèle, — encore qu’excessif, il faut bien le reconnaître, et que je ne te recommande pas d’imiter indiscrètement.
Donc, si on ne lisait plus, comme cela se passerait dans ma république, il n’y aurait plus de lecteurs, et ce serait pour le plus grand bien -des bibliothèques et des bibliothécaires. Les livres, jalousement conservés, demeureraient à l’abri des infidèles et surtout des fidèles. Les bibliothécaires vivraient dans la paix, le silence et le recueillement. Je ne. verrais même pas d’inconvénient à ce qu’il n’y eût plus de livres du tout, si par exemple un feu vengeur, humain ou céleste, les réduisait en poudre. Mais il demeurerait dans les siècles des siècles des bibliothécaires pour veiller pieusement sur leurs cendres.
Ces heureux temps, hélas, ne sont point encore advenus et il y a toujours des livres et des Lecteurs, pour le tourment des bibliothécaires immortels.
Je t’ai montré, mon Ami, que les Lecteurs étaient les ennemis des livres, ennemis d’autant plus vicieux qu’ils n’ont que faire de les lire. Ce n’est pas tout, cette race est sans pitié : le Lecteur, ce que ne font pas les petits animaux, s’attaque aussi cruellement, malgré son air doux, au bibliothécaire. Il le vexe et persécute de mille manières, soit qu’il l’assomme de questions insensées, car le Lecteur sait rarement au juste ce qu’il veut, soit qu’il inscrive sur ses bulletins des cotes fantaisistes, soit qu’il réclame l’acquisition de livres nouveaux ou imaginaires, soit qu’il emprunte des volumes, soit qu’il les rapporte, soit qu’il ne les rapporte pas, soit qu’il en demande plus qu’il ne convient, soit qu’il les salisse ou qu’il en déchire les pages, soit qu’il marche à grand bruit, réclame à haute voix, éternue dans des lieux voués au silence. Du reste, le Lecteur se conformerait-il à toutes les règles, il offenserait encore l’œil du bibliothécaire en retirant un livre des rayons sous cet insolent prétexte de vouloir le lire. Le bibliothécaire, comme la Nature, abhorre le vide, et quel vide est plus affreux pour lui que ce trou noir où fut un livre, sur un rayon. J’irai plus loin – la simple demande -d’un ouvrage n’est-elle pas une sorte d’atteinte au droit de propriété du bibliothécaire, car la bibliothèque est son domaine fieffé, non celui du Lecteur ? Les raffinés pourraient même dire que la seule vue d’un Lecteur doit émouvoir de terreur et -de sainte indignation l’âme du bibliothécaire, et l’engager dans des voies contraires à sa naturelle et nécessaire quiétude.
Ainsi, que le bibliothécaire défende intrépidement, inlassablement son royaume contre la manie et même contre la présence des Lecteurs. Un Lecteur paraitr-il à l’entrée de la bibliothèque, que le bibliothécaire n’hésite pas à descendre du noble fauteuil où il siège en majesté, qu’il accoure au devant de l’intrus, qu’il le persuade d’abord par d’honnêtes paroles qu’il s’est trompé de porte, et qu’il le pousse poliment dehors. Si le Lecteur insiste, que le bibliothécaire le foudroie du regard. Si le lecteur demande à lire, symptôme d’un grave désordre mental, que le bibliothécaire l’expédie aux Petites Maisons. Si le Lecteur veut emprunter un volume, que le bibliothécaire crie : « A la garde ! » et qu’on embastille le drôle. Puis, que le bibliothécaire, épuisé par ces émotions, regagne son trône et rentre dans son repos, son silence et sa sérénité.
Il faut avouer, l’amour de la vérité m’y pousse, que parfois le bibliothécaire, obéissant à une funeste inspiration, introduit l’ennemi dans la place. Il vante à tout venant les commodités , les richesses et les singularité de son dépôt, il s’enhardit môme jusqu’à exposer en vitrines les pièces rares et précieuses. Homme aveugle, homme imprudent, n’est-ce pas un sûr moyen d’attirer les Lecteurs, plus à craindre que les rats ? Puisse un boeuf demeurer toujours sur ta langue !
Tant que leur démon poussera les Lecteurs à vouloir lire les livres des bibliothèques, et tant que les bibliothécaires devront subir cette injurieuse prétention, je te supplie, mon Ami, pour l’amour de Dieu, de ne mettre les pieds dans une bibliothèque ni comme lecteur ni comme bibliothécaire : tu me placerais dans la dure alternative de te charger de malédictions ou de pleurer sur ton sort.
Ton invariable serviteur,SENNAHOI TORRACEM,Garde honoraire de la bibliothèque d’Alexandrie.
Tiré sur les presses de l’Imprimerie Taffard 6, rue Métivier, Bordeaux Juin 1940

La lettre du bibliophile

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La Carte du Vinland: un OOPArt Bibliophilique?

La Carte du Vinland: un OOPArt Bibliophilique?

Amis Bibliophiles bonjour, 

Je vous propose aujourd’hui de découvrir le premier acte de la saga de la carte du Vinland, l’une des grandes « énigmes », voire l’un des grands scandales de la Bibliophilie au 20ème siècle. Je vous proposerai le second acte après-demain, tant cette histoire mérite deux messages.Avant tout, deux questions: qu’est-ce qu’un OOPArt et les péripéties d’une carte ancienne ont-elles un rapport avec la Bibliophilie?

1. Qu’est ce qu’un OOPArt: il s’agît du terme inventé par le zoologiste américain Ivan T. Sanderson pour désigner un artéfact archéologique ou historique dont les caractéristiques diffèrent de celles attendues d’un objet appartenant à la zone géographique ou temporelle du site où il a été découvert, au point qu’il est impossible au monde scientifique de le reconnaître comme appartenant réellement à la culture de ce site. Les crânes de cristal par exemple, qui ont eu récemment les faveurs du cinéma sont un OOPArt. Les OOPArts peuvent par exemple être des faux, des canulars, liés à des erreurs d’interprétation, ou des objets mis en avant pour défendre des thèses contestables, telles que le créationisme ou l’ufologie.

2. Quel est le lien entre une carte ancienne, puisque c’est bien de cela dont il s’agît, comme vous allez le découvrir ci-dessous, et la Bibliophilie? Il est très important dans ce cas précis dans la mesure où le destin de la carte est extrêmement lié à celui de deux ouvrages anciens, mais aussi parce qu’elle est passée entre les mains de libraires, pour terminer dans une grande bibliothèque américaine. Mais je suis certain qu’après avoir découvert la saga de la carte du Vinland, vous comprendrez son intérêt bibliophilique.

La carte du Vinland, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque Beinecke de Yale, daterait du xve siècle et serait la copie d’un original du 13ème siècle. 
Son importance réside dans le fait que, outre la présence de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, elle montre une portion de terre au-delà de l’Atlantique Nord, appelé Vinland, qui confirmerait le fait que les Européens auraient eu connaissance des voyages des Vikings au xie siècle, anticipant de quatre siècles la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb (1492). La carte indique également un certain nombre d’îles, notamment une île nommée « Beati Brandani » (île de Saint Brandan) et une île nommée « Branziliae » rappelant étrangement le mot Brésil.

Elle est dessinée sur une feuille de vélin pliée verticalement en son milieu pour former deux feuillets. Elle est reliée avec un manuscrit, Historia Tartarorum (ou Relation Tartare), version ancienne du texte du franciscain Jean de Plan Carpin, lui-même autrefois relié en appendice au Speculum Historiale de Vincent de Beauvais. Le texte de ce manuscrit est d’une écriture cursive gothique à deux colonnes par page et ses feuillets sont de même dimension que ceux de la carte. L’ensemble est recouvert d’une reliure qui semble avoir été exécutée entre 1900 et 1957.

L’histoire récente de cette carte est assez romanesque: elle est apparue officiellement sur le marché pour la première fois en 1965 quand le libraire américain Laurence Witten l’a proposée à la bibliothèque de Yale. En réalité Witten fût en contact dès 1957 avec la carte lors d’un voyage d’affaires en Europe. Elle faisait partie d’un lot proposé au libraire genevois Nicolas Rauch par un courtier italien du nom d’Enzo Ferrajoli. Celui-ci vivait en Espagne après avoir servi dans l’armée italienne puis s’être engagé dans les troupes franquistes au moment de la Guerre Civile. Enzo Ferrajoli est l’exemple d’une génération de courtiers cultivés et connaisseurs qui parcouraient alors l’Europe d’après-guerre pour dénicher et proposer des livres rares aux libraires et aux amateurs. L’époque était faste pour les bibliophiles et les livres affluaient en grand nombre sur le marché, conséquence directe de la guerre: origines incertaines, bibliothèques contraintes de se séparer d’une partie de leurs fonds pour financer des travaux, collections dispersées, etc. 

Ainsi par exemple des centaines d’incunables de la bibliothèque de l’Etat de Bavière furent mis en vente. Les livres de Ferrajoli venaient notamment de ce genre de collections et nous savons qu’il se trouve toujours des bibliophiles ou des libraires pour fermer les yeux sur la provenance d’un ouvrage… d’autant plus que les feuillets de garde, indiquant les provenances furent souvent arrachés. 
Witten finît par acheter un lot à Ferrajoli, incluant le manuscrit et la carte, bien que celle-ci ait été également proposée à de grands libraires anglais qui hésitèrent puis renoncèrent devant les implications qu’une telle carte suggérait. De plus, dès le départ, quelques interrogations furent soulevées, comme le fait que les trous de vers de la carte et du manuscrit ne correspondaient pas, et si les doutes sur l’authenticité du manuscrit furent rapidement levés, ils subsistaient pour la carte. (NB: reproduire un manuscrit de 1450 lignes comme celui de la Relation Tartare est considéré comme quasiment impossible).
Néanmoins, Witten acheta l’ensemble, notamment parce que le manuscrit en lui-même restait un ouvrage d’une grande rareté, mais aussi parce Ferrajoli, finalement, n’eût pas d’autre acheteur. Restait pour le libraire à authentifier la carte… Après cette première étape, le hasard (…?) intervient et permet à Laurence Witten d’entrer en contact avec Tom Marston, qui lui présente un volume en reliure du 15ème siècle au dos refait, contenant une partie du texte de Vincent de Beauvais… le Speculum Historiale. Les similutudes entre la Relation Tartare et ce nouveau texte sautent immédiatement aux yeux de Witten: le texte est écrit sur deux colonnes, sur des cahiers de papier dont les premières et huitièmes feuilles sont de vélin. Là aussi, il s’agît d’une écriture cursive gothique du 15ème siècle et les deux manuscrits ont la même taille, et les deux papiers laissent apparaître une tête de boeuf en filigrane. En comparant les ouvrages plus précisément, il s’avéra que leur dimension était très exactement identique. 
Plus intéressant, les trous de vers de la carte coïncidaient avec ceux du début du Speculum Historiale et que ceux de la Relation Tartare coïncidaient avec ceux de la fin du Speculum Historiale: tout laissait donc à penser que les trois éléments ne faisaient en fait qu’un, la carte du Vinland étant placée avant le Speculum et la Relation Tartare après le Speculum. Les éléments auraient été séparés par la suite, comme l’explique la reliure moderne et le fait que le dos du Speculum Historiale ait été refait. 

La réunion des trois éléments permettait semble-t-il d’authentifier la carte puisqu’il paraissait difficile d’imaginer qu’un faussaire ait désolidarisé le tout, faisant disparaître ainsi les preuves d’authenticité de la Carte et de la Relation. Le lien entre les trois éléments était de plus corroboré par une inscription figurant sur la Carte et signifiant à peu près « Delineatio primae partis. secundae partis. tertiae partis speculi », soit: dessin de la première partie, deuxième partie, troisième partie du speculum ».

Mais revenons à la carte elle-même: La première équipe qui examina le document remarqua la ressemblance avec une carte des années 1430 attribuée au navigateur italien Andrea Bianco ; l’Afrique est coupée là où la carte de Bianco était pliée. Elle en diffère aux confins est et ouest, en particulier dans le cas du Groenland qui est représenté comme une île, fait pourtant ignoré des géographes scandinaves de l’époque.

En ce qui concerne le vélin, en 1995, des chercheurs de l’université d’Arizona et de la Smithsonian Institution se rendirent à l’Université Yale pour dater ce parchemin par la méthode du carbone 14 avec spectromètre de masse à accélérateur. Le résultat donna une date assez précise de 1434 avec plus ou moins 11 années en plus ou en moins soit entre 1423 et 1445 mais cette date n’est valable que pour le support de la carte, et non la carte elle-même. 

Vous le constatez, tous ces éléments indiquent que la carte du Vinland semble bien être la preuve bibliophilique irréfutable que les Vikings ont bien découvert les Amériques comme le content plusieurs sagas… Et pourtant. C’est loin d’être le cas, et je vous présenterai les théories des détracteurs de la carte dès demain…

    En effet, si la carte semble faire partie d’un ensemble dont deux éléments tendraient à confirmer l’authenticité globale, et si elle est tracée sur un vélin qui a bien été scientifiquement daté de la 1ère partie du 15ème, soit 50 ans environ avant que Colomb ne pose un pied sur le Nouveau Monde, il subsiste de nombreux doutes.   On peut aujourd’hui classer ces doutes en eux grandes catégories : ceux liés au contenu de la carte elle-même d’une part, et les éléments matériels d’autre part.   Ainsi, sur la carte, Leif Eriksson est appelé Erissonius, ce qui ne deviendra pourtant la norme qu’au 17ème siècle et supposerait une transmission italienne ou française. Cela suggère que l’auteur ne serait pas un scandinave connaissant le latin, mais un non-scandinave connaissant le latin mais pas les langages nordiques. Le fait que l’Islande soit écrite Isolanda confirme que l’auteur pourrait être italien.
Par ailleurs, la graphie æ, qui apparaît plusieurs fois sur la carte, était hors d’usage à l’époque où la carte est censée avoir été produite, hormis quelques textes italiens transcrits délibérément à l’antique, et n’est habituellement pas utilisée en écriture gothique qui est celle du document.
 
Sur la carte, on retrouve une virgule dans la ponctuation, écrite « / », ce qui est anormal dans l’écriture Oberrheinisch Bastarda utilisée et aucune virgule n’est utilisée dans le manuscrit de la Relation Tartare.
 
Enfin, l’évêque Eirik est mentionné en latin « du Groenland et des régions voisines » (regionumque finitimarum). Or, cette expression avait déjà attiré plusieurs années avant la découverte de la carte l’attention du chercheur allemand Richard Hennig : on ne la trouvait que dans les ouvrages du franciscain Luka Jelic (1863–1922), et Henning voulait savoir de quelle source il la tenait. Il pensait avoir prouvé qu’elle venait de sources françaises citées par Jelic dans sa première édition (en français). « évèque régionnaire des contrées américaines » aurait été retraduit en latin dans les éditions ultérieures. Il ne s’agirait donc pas d’un titre ancien de l’évêque de Groenland et sa présence sur la carte permet de soupçonner une fraude s’inspirant de Jelic, qui fut lui-même un moment mentionné comme l’auteur possible de la carte.

  De plus, et c’est un élément important, Laurence Witten s’est avéré incapable de préciser la provenance de la carte en dehors du nom du courtier et des possibilités qu’elle ait appartenu à un collectionneur espagnol du 10ème siècle. Et aucune trace de cette carte ou de ces volumes, même partielle, n’a pu être retrouvée dans les bibliothèques européennes, et ce depuis l’époque où la carte aurait produite. Laurence Witten a d’ailleurs toujours été assez flou sur les origines supposées de la carte, en dehors de l’acquisition auprès de Ferrajoli (qui de son côté a connu des problèmes avec la justice espagnole pour des vols de livres dans des institutions), il a même avoué avoir menti sur certains points.

  Enfin, l’encre, dont l’analyse est encore sujette à de nombreux débats. Le tracé de la carte est constitué de la superposition de deux lignes, une noire presque effacée au-dessus d’une jaunâtre10. En 1967, les chercheurs du British Museum remarquent la nature inhabituelle de l’encre pour un manuscrit. En 1974, l’expert légal Walter McCrone détecte la présence de dioxyde de titane (ou anatase), substance que la chimie ne sait produire que depuis le début des années 1920. Ce composé étant utilisé pour les couleurs pâles, sa présence indique que la ligne jaune ne résulte pas du vieillissement d’une encre ancienne mais d’une fraude. Pour autant, une analyse  contradictoire de juillet 1985 réalisée à l’Université de Californie à Davis, montre que le dioxyde de titane n’est présent qu’à l’état de traces.

  Je vous livre pour terminer la conclusion de la chercheuse J. Olin du Smithsonian Institue : « Il est parfois possible de déterminer si un objet est un faux en se basant sur des analyses scientifiques. Il est très difficile de prouver qu’un objet est authentique. Le papier utilisé est une preuve que la carte du Vinland est d’époque. La composition élémentaire de l’encre est cohérente avec une encre médievale. Ces deux éléments attestent de l’authenticité de la carte. Les objections liées au fait que le Groenland soit décrit comme une île dès le 15ème siècle ont déjà été levées par ailleurs… les analyses diverses tendent donc à donner une grande crédibilité aux thèses défendant l’authenticité de la carte du Vinland ».  
Il semble que ce soit désormais la thèse qui prévale même si une thèse intéressant a suggéré que le jésuite allemand Josef Fisher (1858-1944) puisse être le faussaire. En effet, dans un catalogue d’une vente suisse de 1934, on a découvert que l’un des lots pourrait être la 5ème section de l’ensemble, qui était manquante. L’origine de ce fragment était la bibliothèque du château Mikulov de Brno, connue pour ses cartes anciennes et que Fischer consulta. Il serait envisageable que Fischer ait acheté l’ensemble contenant la Relation Tartare et le Speculum Historiale lors de la vente de la bibliothèque au début des années 30. Dans ce cas, si la carte avait été présente, on peut penser que cet éminent cartographe l’aurait dévoilée… a contrario on peut aussi penser qu’il ait pu prélever le vélin nécessaire, induisant le découpage de l’ouvrage, pour produire une fausse carte.  

A vous de vous faire votre avis (si l’un de vous est informé d’une nouvelle théorie, qu’il nous en informe) sur cette belle histoire. Son intérêt bibliophilique est évident, même si désormais sa dimension historique est moindre, puisque des fouilles dans L’Anse aux Meadows (Canada) ont depuis démontré que les Vikings avaient établi un campement en Amérique du Nord dès 970.

H

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