Plongée dans le roman gothique: Le Moine de Lewis (1797), tout savoir sur l’édition originale

Amis Bibliophiles bonjour,
M’intéressant beaucoup aux romans gothiques et en particulier au Moine, j’ai eu l’occasion au fil des années de recueillir des renseignements sur les différentes traductions.
Pour ceux qui ne connaissent pas bien: le roman gothique, né en Angleterre, a pour texte fondateur “Le château d’Otrante”, d’Horace Walpole (publié en 1765 et traduit en français en 1767). 
Un grand nombre d’écrivains anglais s’y sont essayés, faisant preuve de qualités très très inégales. En dehors de Walpole, trois noms se dégagent: Anne Radcliffe, auteur des Mystères d’Udolphe notamment, et de quelques autres titres, Lewis, auteur du Moine surtout (ses autres textes sont relativement peu intéressants) et Robert Maturin, auteur de Melmoth, mais aussi de Montorio -bien moins connu, et ce probablement à cause de la très grande  rareté de la seule édition ancienne (1822)- et d’autres textes pas très significatifs.

Melmoth, publié en 1820, est considéré comme le chant du cygne du genre gothique. C’est incontestablement un magnifique chef d’oeuvre, loué, comme le Moine, par les surréalistes.
Dans ces romans, on trouve des héroïnes séquestrées, violées, des héritières malmenées, des souterrains où il  se passe des choses affreuses, des meurtres, de l’inceste, des voleurs, des méchants, des fantômes, des religieux désaxés, des rebondissements, des événements surnaturels, ou en apparence seulement….le tout sur fond d’architecture gothique -il y avait un renouveau d’intérêt pour cette architecture quand Walpole a écrit Otrante et lui-même, très sensible à cela, s’était fait construire un petit château dans ce style.
Les écrivains se rassemblent grosso modo en trois catégories, selon qu’ils sont influencés par Walpole, Radcliffe ou Lewis. A l’exception de Radcliffe, il y a vraiment intervention claire et nette  du surnaturel (on n’est pas du tout dans le “fantastique expliqué”) et c’est elle qui, de très loin je crois, a influencé le plus d’auteurs. Il y aurait seulement une dizaine de livres se rattachant au Moine, dont le meilleur serait Zofloya ou le maure -réédité récemment par la librairie… d’Otrante (mais je ne l’ai pas encore lu).
De mon point de vue, même si Anne Radcliffe peut être très  agréable à lire, trois textes se détachent très largement, faisant preuve d’une puissance fascinante: Melmoth, Le Moine et Montorio.
Dans Le Moine, il est question d’un prédicateur capucin, Ambrosio; les foules se pressent lors de ses sermons. Mais derrière ce que chacun perçoit comme vertu ou foi  inébranlable est un grand orgueil, faille dans laquelle s’engouffrera le diable. Ainsi, par l’entremise d’un de ses agents, Mathilde, il fera chuter lourdement, incontestablement et irrémédiablement le Moine …Il est à noter qu’aujourd’hui encore, le lecteur, croyant ou pas, peut éprouver une sourde angoisse au récit de la longue et vertigineuse chute d’Ambrosio -véritable descente aux enfers- et surtout à l’idée de ce qui l’attend après la mort, car c’est bien là  l’enjeu de l’histoire. Comme pour Melmoth.
L’édition originale française du Moine de Lewis: c’est, d’après le fameux catalogue Oberlé de 1972 (De Horace Walpole… à Jean Ray), l’édition Maradan de 1797, en 3 tomes in-12, non illustrée. 
Gérard Oberlé dit que Maradan a toujours fait paraître les éditions grand in-12 avant les petites et que d’ailleurs les éditions sans figures sont toujours antérieures aux éditions illustrées dans la publication des romans noirs. Depuis ce catalogue, tout le monde semble d’accord pour lui donner raison. L’édition illustrée de Maradan, publiée la même année est en 4 volumes. Elle comporte quatre frontispices. Ces deux éditions ne sont pas courantes, mais, à mon sens, elles ne sont en aucune façon “rarissimes”, loin s’en faut. On trouve relativement “facilement” -j’exagère quand même- de beaux exemplaires en reliures d’époque. Comme pour l’eo des Mystères d’Udolphe, de Radcliffe. Absolument rien à voir en tout cas avec la difficulté qu’il y a à trouver en quelque condition que ce soit l’eo de Melmoth ou, encore pire, celle de Frankenstein- toutes deux datées de 1821.
 
Les exemplaires de l’eo avec des gravures: il existe des exemplaires de l’eo in-12 comportant les frontispices de l’édition in-16. Il est difficile de savoir ce qui s’est passé à l’époque mais une chose est sûre: les feuillets correspondants -au moins pour l’exemplaire auquel je me réfère- ont bien le format de ceux de l’édition in-12 (pas de réemmargement).De plus on  trouve à chaque fois indiqué à quelle  page et tome la gravure doit se trouver, pour l’édition in-16 et celle in-12. C’est exactement comme pour les gravures qu’on trouve dans l’édition in-16, tout au moins pour certains exemplaires (mais pas pour tous: pour certains les indications de pages et tomes correspondent seulement au in-16…..).Enfin, les dimensions des gravures sont les mêmes dans le in-12 et le in-16.

On peut vouloir tenter un parallèle avec  les Mystères d’Udolphe, publié la même année chez Maradan:
Oberlé avait dans son catalogue deux exemplaires de l’eo des Mystères d’Udolphe. 
Pour le n°8 (4 in-12 en 2 vol)  il écrivait: “ÉDITION ORIGINALE FRANÇAISE, PREMIER TIRAGE. Voici l’occasion de mettre au point un détail bibliographique au sujet de ce livre. Ce renseignement nous a été fourni par Jean Viardot. il existe 2 sortes d’exemplaires de l’originale des Mystères, l’une avec les figures et l’autre sans les figures. La différence, invisible à l’oeil nu, se voit aux titres. L’édition sans figures (par conséquent la première) a une différence très nette d’espace entre les lignes du titre. Ces exemplaires de première émission ont 13,5 cm de hauteur entre la première et la dernière ligne du titre. Les autres (voir le n° suivant) ont moins de 13 cm. Il faut donc admettre définitivement que les grands exemplaires ne DOIVENT PAS AVOIR DE FIGURES.”
Pour le n° suivant (4 in-12 en 2 vol, aussi), il écrivait: “ÉDITION ORIGINALE, 2ème ÉMISSION AVEC LES FIGURES, cette édition, avec figures, est de TOUTE RARETÉ. Jusqu’à présent les bibliographies et les catalogues des libraires mentionnaient 4 figures de Challiou gravées par Bovinet (cf Loliée 482). Notre exemplaire possède 6 FIGURES DE CHALLIOU, ce qui est probablement unique. Il existe bien une édition en 6 volumes de 1798 avec 6 figures, mais ces figures sont in-18 et portent les mentions des pp et tomes où elles doivent se trouver. Celles de notre ex. sont in-12 et ne portent que des mentions de tomes 1 à 4.”
Autrement dit, pour Udolphe, on trouve des exemplaires de l’eo en 4 in-12 se distinguant par des pages de titres légèrement différentes et par la présence ou pas de gravures.
Par contre, pour les deux exemplaires in-12 du  Moine auxquels je me réfère, l’un avec gravures, l’autre sans, les pages de titre semblent identiques et de même pour le reste, accidents d’impression compris et, comme cela a été déjà dit, ce qui est vrai pour Udolphe concernant les mentions de tomes et de pages portées sur les gravures ne l’est pas forcément pour Le Moine. La situation paraît donc quand même différente mais il faudrait malgré tout comparer plus de pages des deux exemplaires du Moine dont il est  question ici. On peut quand même penser que des lecteurs ont tout simplement eu envie d’insérer dans leur exemplaires in-12 des gravures de l’édition in-16. Mais cela suppose qu’on pouvait les trouver en feuillets au format in-12. En tout cas, le fait qu’il y ait eu en 1797  un retirage de l’édition in-12 des Mystères d’Udolphe n’entraîne pas qu’il se soit passé la même chose pour le Moine.
Enfin, peut-être existe-t-il des exemplaires de l’eo in-12 illustrée  du Moine présentant des gravures de plus grande taille que celles de l’édition in-16?
Pour information, sauf souvenir erroné, j’ai vu une fois un exemplaire en 6 tomes in-12 et daté 1797 des Mystères d’Udolphe, ce qui n’a jamais à ma connaissance été signalé nulle part (la première édition Maradan connue en 6 tomes -celle qui est illustrée, de petit format est de 1798). Je ne sais plus s’il comportait des gravures. 
Dans le même ordre d’idée, il existe trois ou quatre collations différentes pour l’édition in-16 de 1797 du Moine  -il y  eu un article de J. C. Courbin à ce sujet, mais je n’arrive pas à le retrouver…
En résumé, l’eo est en 3 tomes in-12 à la date 1797 et on la trouve parfois -très rarement- reliée à l’époque avec les gravures de l’édition in-16  de la même année, sans réemmargement. Dans ce cas, le tome 2 comporte deux gravures. Il n’y aurait enfin qu’un tirage de cette eo en 1797.
L’édition Favre: il existe une autre édition du Moine à la date 1797 mais portant un autre titre: “Le jacobin espagnol, ou histoire du moine Ambrosio et de la belle Antonia sa soeur”. Elle a été rééditée l’année suivante. Elle est en 4 in-16 et comporte 4 frontispices sans aucun rapport avec ceux de Maradan. Elle est vraiment très rare -et de ce fait peu connue. C’est en réalité un plagiat quasi intégral de l‘édition Maradan: elle comporte exactement le même texte, mot pour mot, pour la très grande majorité des pages, sauf pour les passages où intervient le surnaturel: là, le texte est totalement modifié, le surnaturel supprimé, le  livre se terminant  même par une fin heureuse -un mariage -, le moine Ambrosio ayant été tué auparavant dans les souterrains du couvent…Le livre de Lewis est donc complètement dénaturé.

  
NB:
1- Pour le fait que c’est Favre qui plagie Maradan et non l’inverse: j’avais à une époque cherché des renseignements dans des publications d’époque via les documents numérisés par google. Je ne me souviens plus de ce que j’avais trouvé mais j’avais en tout cas interprété dans ce sens ce que j’avais lu. C’est de toutes façons l’hypothèse la plus logique: on imagine mal Maradan recopier un texte comportant des passages sans rapport avec le texte anglais et rétablir ceux-ci.2- Je n’ai pas du tout lu entièrement “Le jacobin…” mais pour tous les passages que j’ai regardés où il aurait dû y avoir du surnaturel, il y avait eu modification.
Autres traductions: il existe, datée de 1846, une traduction a priori inédite du Moine, faite par un certain Chevalier  Ch. (R. de Champigny) – il en subsiste un manuscrit.

Deux autres traductions (au moins?) ont été publiées au 19ème: celle de Léon de Wailly, chez Delloye en 1840 -2 tomes, 2 frontispices- et celle de l’abbé Morellet -traducteur d’Anne Radcliffe-, chez Cadeau en 1838 -en 1 tome in-8. La plus fidèle serait celle de Léon de Wailly. C’est aussi la moins rare des deux. Il y a eu aussi une édition illustrée dans les veillées littéraires illustrées.

Une réédition de la traduction Maradan:: en 1850, cette traduction est ressortie chez Bertrandet, en 4 tomes,  sous le titre: “Le moine ou le pacte infernal”. Elle semble très rare.NB: Si on veut étudier le sujet, le livre à lire en priorité est: “le roman gothique anglais 1764-1824”, de Maurice Lévy (c’est sa thèse)

Pour conclure sur l’édition originale de Le Moine, par Lewis:
l’eo est en 3 tomes in-12 à la date 1797 et on la trouve parfois -très rarement- reliée à l’époque avec les gravures de l’édition in-16  de la même année, sans réemmargement. Dans ce cas, le tome 2 comporte deux gravures. Il n’y aurait enfin qu’un tirage de cette eo en 1797.
Philippe

La lettre du bibliophile

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LA BIBLIOTHEQUE OCCULTE DE STANISLAS DE GUAITA – 4ème partie: une collection dispersée dans la nature

LA BIBLIOTHEQUE OCCULTE DE STANISLAS DE GUAITA – 4ème partie: une collection dispersée dans la nature

Amis Bibliophiles bonjour,

La bibliothèque de Stanislas de Guaïta: une collection dispersée dans la nature.
« Le bibliophile amateur de sciences secrètes est heureux de feuilleter l’ouvrage même où l’œil du maître tenta de comprendre l’Inconnaissable. A cette page que touche le collectionneur, peut-être M. de Guaita eût-il la révélation du Mystère ? Le miracle va-t-il se reproduire ? Chacun de ces ouvrages est un pèlerinage pour le novice. »
Après la vente de la bibliothèque, les livres ayant appartenu à Guaita n’ont eu de cesse d’être recherchés par les amateurs. Plus que tout autre, un livre provenant de sa bibliothèque est doublement magique, par son contenu obscur, et surtout parce qu’il fut ouvert par cet homme qui disait avoir soulevé le voile d’Isis. Depuis le début du XXe siècle, les catalogues de librairies et les ventes aux enchères précisent systématiquement la « provenance Guaita », nous permettant ainsi de suivre à la trace leur parcours. Nous connaissons quelques grandes ventes, riches de livres ayant appartenu à Guaita, notamment celle à l’hôtel Drouot du 25 octobre 1968, ainsi que la collection Guy Bechtel du 14, 15 et 16 novembre 1978. La vente Maurice Garçon du 9 mai 1967 est aussi à signaler. On voit passer ces livres de temps en temps  dans les catalogues des librairies, mais ce n’est pas très fréquent. Nous ne possédons malheureusement pas tous les catalogues de ventes, mais un relevé précis, effectué sur 100 ouvrages remis en vente depuis la dispersion de 1899, met à jour un bien curieux constat : une grande partie des livres proposés, c’est un fait, ne se trouvent pas dans le catalogue Guaita. 
La documentation à notre disposition, même si elle n’est pas complète, est un bon éventail de la diversité des ventes dans l’espace (librairies, salles des ventes…), et dans le temps, avec par exemple les catalogues de la librairie Bodin des années 1900. Notre champ d’investigation est ainsi suffisamment large pour que les chiffres qui en découlent soient significatifs. De plus, nous avons tenu compte des ventes importantes, ainsi que des ventes où parfois un livre ou deux seulement furent proposés aux acheteurs.
Vente aux enchères ou catalogues de libraire Nombre de livres ayant une provenance GuaitaPrésence de ces livres à la dispersion de 1899Absence de ces livres à la dispersion de 1899 Librairie Bodin (catalogue 12 à 36) Année 1902 à 1907                15             8            7Librairie du Graal Catalogue 23 (2001)                2            2            0Librairie Florence de ChastenayAnnée 1997 à 2002                4            1            3Librairie l’Intersigne(ensemble des catalogues)                9             7            2Librairie Table d’Emeraude (catalogues divers)                4             4            0Plaquette 9ème foire du livre à la Mutualité                 1             1            0Vente Allienne à Drouot 1986                 2             2            0Vente Drouot de livres sur le Grand-Œuvre 1992                 2             1            1Vente Drouot du 25 Octobre 1968                21           15            6Vente Guy Bechtel de 1978               34           27            7Vente Maurice Garçon de 1967                6            5            1Total                 100             73            27
Ainsi, 27% de livres passés en vente ne figurent pas au catalogue Guaita, et à ce chiffre, plusieurs explications sont envisageables. Certains livres peuvent faire double emploi dans ce tableau, ayant successivement fait partie de deux ventes distinctes, mais ce ne peut être le cas que d’un très faible nombre d’entre eux, ne modifiant pas sensiblement l’éloquence des chiffres. Une première explication serait la présence de faux Guaita, de livres délibérément grimés par un collectionneur ou un libraire peu scrupuleux, connaissant la valeur ajoutée d’un exemplaire ayant appartenu au maître. C’est l’ex-libris, dans ce cas, qui a été imité ou changé par le faussaire.
L’ex-librisest une marque, ce peut être une inscription manuscrite, le plus souvent une petite vignette parfois fort originale, que les bibliophiles apposent en signe de possession au verso du plat d’un volume. Stanislas de Guaita utilisa diverses marques de possession, et en premier lieu deux tampons, dont l’un représente le demi-dieu romain Hercule, équivalent de l’Héraclès grec. Il est représenté debout, le Lion de Némée comme coiffe, tenant dans sa main gauche le sabre qui servit à couper les nombreuses têtes de l’hydre de Lerne. De sa main droite, il tend en signe de victoire l’une de ces têtes. Le second tampon reproduit sa signature ; on le retrouve tantôt seul, tantôt à côté de la représentation d’Hercule. Il en utilisa aussi un troisième, très peu connu, qu’il apposa dans certains livres achetés dans sa jeunesse. Un grand « S » entrelace un grand « G ». Puis, sûrement parce qu’il se lassa de ces tampons, il utilisa l’ex-libris manuscrit, et notait à l’encre « Ex libris Kabbalisticis Stanislaï de Guaita », ou bien cette variante d’une lettre de son prénom « Ex libris Kabbalisticis Stanislaj de Guaita ». Guy Bechtel, dans son livre consacré à la bibliothèque de Guaita, a pu relever sept formes d’ex-libris manuscrits : à étoile, entre deux traits, dans un double cadre, sur étiquette, souligné, dans un cadre, ou avec mise en page. Nous avons relevé trois exceptions dans cette catégorie d’ex-libris ; on remarque sur le premier une contraction du prénom « Ex libris Saï de Guaita ». Les deux autres, nous le verrons un peu plus loin, semblaient douteux. L’ex-libris aux armes et au nom de Stanislas de Guaita est le plus élégant. Il est surmonté d’une couronne, dont Guy Bechtel a relevé quatre variantes : armes argent sur fond bleu, armes argent sur fond noir, armes or sur fond noir, et armes or sur fond rouge. Nous indiquons en complément une cinquième variante, armes or sur fond vert, que nous avons relevé à la B.P.H d’Amsterdamsur l’Histoire critique de Manichée et du Manichéisme par M. de Beausobre.
Existe-t-il alors de nombreux faux ? A vrai dire, sur tous les livres passés entre nos mains, un seul portait un ex-libris falsifié. Il avait été grimé de façon flagrante, ne laissant aucun doute sur sa provenance frauduleuse. Le livre était pourtant de qualité. En revanche, Nous avons relevé deux ex-libris douteux au premier abord. Un exemplaire en particulier semblait avoir été retouché de façon ironique, et retenaient l’attention, car il sortaient des schémas classiques d’ex-libris répertoriés par Guy Bechtel. C’est au verso du plat d’un livre intitulé Dictionnaire historique des cultes religieux que l’on trouve cet ex-libris manuscrit sur une étiquette « style écolier ».On peut y lire : « Ex libris fère Kabbalisticis Stanislas de Guaita (tome III) ». L’écriture semble bien de la main de Guaita, mais l’ajout latin de la mention péjorative « fère » avec l’accent tonique (qui signifie en français « presque »), nous avait convaincu dans un premier temps que cet ajout avait été d’une autre main que celle de Guaita. Le faussaire, ou plutôt dans ce cas le plaisantin, avait le mérite d’être latiniste. Par l’ajout de « fère », il entendait que l’ouvrage en cause était « presque Kabbalistique », ou « maigrement Kabbalistique ». Bref, il se moquait de Guaita. Pourtant, la découverte d’un autre ex-libris, très différent au premier abord, mais dont la provenance est indiscutable, nous a fait changer d’avis. Sur une étiquette blanche et verte, on peut y lire : Ex libris Pé Ri (en lettres grecques) – cabalicis Stanislaj de GVAITA ; tome 1. Ces quatre lettres grecques signifient « autour de ». Les livres auraient alors, selon le sens de l’ex libris, un rapport particulier avec la cabale. Ainsi, l’ajout du latin « fère » dans le précédent ex libris est très probablement de la main de Guaita, et que tout deux (le « presque » latin et le « autour de » grec) ont la même signification : celle d’un rapport avec la cabale.

Un seul ouvrage falsifié, un autre malicieusement retouché (mais bien authentique), et nous sommes certain de l’authenticité de tous les autres passés entre nos mains, c’est bien maigre pour tenter d’expliquer les 27% d’ouvrages ne figurant pas au catalogue.
La seconde explication, et probablement la principale, est la fluctuation de la bibliothèque. Guaita devait avoir pratiqué, tout au long de sa quête, des échanges de  livres avec d’autres passionnés de son envergure. Cependant, il est remarquable que les lettres dont nous disposons ne mentionnent que très peu d’échanges ; la lecture de la correspondance de Guaita à Péladan éditées par Dantinne, par exemple, nous en montre une seule (n° 65), où Guaita cède quelques ouvrages. Le reste du temps, il achète de nombreux livres par l’intermédiaire de Péladan qui est à Paris. C’est donc une voie à sens unique, semble-t-il, où beaucoup de livres rentrent, et très peu en sortent. Mais ne perdons pas de vue que 27% de livres ayant appartenu à Guaita non mis en vente en 1899, cela représenterait, par rapport au nombre total des livres du catalogue, 603 livres potentiels étant passé à un moment ou un autre dans la collection de Stanislas de Guaita, ce qui est énorme ; Seule la fluctuation peut expliquer un tel chiffre. 

Très peu de témoignages font état d’échanges ou de livres dont Guaita avait décidé de se séparer. En revanche, la plupart des correspondances, par exemple celle avec Péladan, nous montre un Guaita boulimique, acheteur consciencieux, au fait de la valeur des livres. Guaita nous le découvrons dans ces lettres, avait longtemps usé des services de Péladan pour l’acquisition d’ouvrages lorsqu’il n’était pas à Paris. Il était en relation avec tous les libraires, en France et à l’étranger, et recevait régulièrement leurs catalogues. Outre ces sources d’approvisionnement officielles, Guaita avait acheté de nombreux bouquins d’alchimie à un étrange personnage, savetier de son métier,  et resté pratiquement inconnu avant que Victor-Emile Michelet en parle dans Les compagnons de la hiérophanie. Rémi Pierret, dont le métier ne laissait pourtant rien présager des choses de l’occulte, avait réuni une des plus belle bibliothèque d’alchimie du XIXe siècle. Il fut contraint de se séparer de ses précieux livres et les revendit petit à petit à Papus et à Guaita. Rémi Pierret ne fut pas la seule source sauvage de ce genre ; voyons par exemple ce petit mot rapide, que Guaita griffona à G. Montière sur une carte de visite :
« Cher ami
Je ne puis retrouver, malgré toutes mes recherches, l’indication d’une concierge (je crois) qui a beaucoup de livres d’occultisme dont elle ignorait le prix : comme c’est vous qui m’avez donné cette indication, (du moins je crois me souvenir que c’est vous) redites moi l’adresse sans retard ; j’ai un intérêt particulier à courir là en toute hâte. Je vous expliquerai pourquoi. Quand vous verra-t-on ?                                                                                                                                                 Nébo »
 Très peu de traces écrites donc, concernant cette fluctuation de la bibliothèque, mais cela ne signifie pas qu’elle ne fut pas abondante. Il ne faut pas se fier aux seules traces écrites pour jauger une fluctuation évidente, car Guaita n’a pas tout écrit. Tout collectionneur fait des achats malheureux dans les débuts de sa collection, et il est fort probable que Guaita n’échappa pas à la règle, et dût se séparer à un moment ou à un autre d’ouvrages devenus indésirables. La découverte d’un exemplaire meilleur ou manquant peut justifier un troc  avantageux s’il s’agit de se séparer d’ouvrages en double.
Cependant, nous retrouvons aujourd’hui des livres qui n’avaient aucune raison de sortir de la bibliothèque avant la vente. Par exemple, nous venons d’évoquer une série de catalogues de libraires français et étrangers que Guaita avait fait relier à son chiffre ; ils n’apparaissent pas à la vente de 1899. Dans ce cas-là, l’explication nous est connue, puisque nous avons pu en suivre le parcours. Guy Bechtel acheta ces catalogues au libraire Dorbon, qui probablement avait décidé de les garder pour son usage propre, comme documentation pour son commerce, et ne les fît donc pas apparaître dans le catalogue de la vente Guaita. Cela démontre tout de même que si Dorbon n’avait pas hésité à conserver cette documentation, il aurait pu aussi bien en prélever pour son compte, ou en ajouter à son catalogue. Mais passons cela, d’autres exemples plus troublants s’offrant à nous.
Un carnet manuscrit de Stanislas de Guaita, une pièce d’un grand intérêt, n’apparaît pas non plus au catalogue édité par Dorbon. Ce manuscrit est daté de la main de Guaita juin 1885. Dès 1886, lorsque paraît chez Carré la première plaquette intitulée Essais de Sciences maudites, au seuil du mystère, le jeune Guaita fraîchement imprégné d’ésotérisme mentionne l’existence de ce manuscrit ( page 22 de la plaquette), intitulé Le sentier chymique. Plus tard, la seconde édition de 1890 du Seuil reprend partiellement le texte qui est augmenté. Là encore, il est fait mention du  manuscrit (page 57), ainsi que dans toutes les éditions postérieures. 

Ce carnet manuscrit, témoin émouvant des premiers efforts de compréhension du futur maître, n’apparaît pas à la vente de 1899. Il est difficile de croire, dans ce cas, que Guaita ait pu procéder de son vivant à un échange de son carnet contre quelques livres plus ou moins précieux. C’est, semble-t-il, grâce à Wirth que de telles reliques ont pu parvenir jusqu’à nous.
A cet égard, l’avant-propos de la troisième Septaine de l’œuvre de Guaita Le problème du mal, nous offre un indice des plus intéressant. C’est en 1935 que Marius Lepage, élève de Wirth, hérita de son maître du manuscrit inédit de l’œuvre inachevée de Stanislas de Guaita. M. Lepage écrit :
« Causant un jour avec Oswald Wirth des Essais de Sciences Maudites, je déplorai la perte de la troisième Septaine. J’appris alors, à ma très grande surprise, l’existence insoupçonnée d’un manuscrit, commencé par Guaita, continué par Wirth, qui devait constituer le couronnement de l’œuvre. Secrétaire et ami intime de Guaita, Oswald Wirth avait hérité ce legs inestimable, avec la charge de mener à bien l’exposé complet des théories esquissées dans les premières Septaines. »
Ainsi Wirth posséda ce manuscrit, qui pourtant si l’on en croit Matgioi aux pages 22 et 25 de sa biographie de Guaita, aurait été détruit ou caché par la famille avec l’ensemble des archives écrites. Dans une lettre du 23 Mai 1916, on apprend que P. de Mont confia lui-même à Wirth le soin de transcrire l’ouvrage en vue de l’impression. Nous savons que Wirth fut chargé de l’inventaire de la bibliothèque à la mort de Guaita. Avec ou sans l’accord de la famille, plus probablement avec sa permission, il récupéra la majeure partie des papiers, et les conserva sans mot dire. Paul Vulliaud, dans son livre La Kabbale juive, témoigne que rien ne fut détruit, et qu’il vit ces archives dans les mains de Wirth. 
Où dorment-ils, tous ces documents restés invisibles à nos recherches ? Nous auraient-ils autrement éclairés si la providence avait bien voulue les mettre sur notre route ? Nous ne désespérons pas de les trouver un jour, ainsi que de voir ces livres précieux dispersés depuis 1899, le Mutus Liber par exemple, et surtout Le Livre de la Très Sainte Trinité, un manuscrit à peinture qui sans nul doute était la pièce maîtresse de la bibliothèque de Stanislas de Guaita. 
Finalement, nous en sommes persuadé, Guaita destina ces livres à être vendus pour que, dans cet esprit, continue l’œuvre de recherche et que la connaissance ne reste pas bloquée. C’est sa vieille servante, Marguerite, qui le dit avec son accent lorrain en toute simplicité :
«Si Monsieur n’avait pas voulu qu’on vende ses « liffs », il l’aurait bien dit de son vivant 
Oswald Wirth lui-même, lorsqu’il s’occupa de classer les livres pour la vente, écrivit à M. de Mont :
« Il est certain que toutes les notices portées sur les livres semblent prévoir une vente. Un libraire méticuleux n’aurait pu mieux faire. C’est un catalogue établi d’avance : il n’y a plus guère qu’à copier. »

Ainsi furent dispersés les livres de Stanislas de Guaita, qui retrouvèrent leur liberté lorsque leur propriétaire s’éteignit, offrant tout entier au nouveau possesseur leur mystérieux secret. Si l’on peut penser, comme Wirth, que Stanislas de Guaita annota ses livres dans l’intention de les vendre, il faut y voir un clin d’œil, un avertissement au nouveau lecteur de la part d’un maître qui prétendit honnêtement et sincèrement que leur lecture avait éclairé la plupart des grandes questions qu’il se posait, offrant un système satisfaisant pour l’esprit, étanchant la soif de celui qui cherche pourquoi nous sommes là et d’où nous venons. Ce désir de savoir, chevillé de tout temps à l’humanité, justifie à lui seul cette quête solitaire dont aucune piste, même la plus improbable en apparence, ne doit être négligée. Dépoussiérons les livres, même les pires, ouvrons-les de nouveau à la lumière de notre époque sans rien oublier de ce que nos prédécesseurs ont tenté de nous transmettre. C’est finalement la tâche la plus noble du bibliophile sans qui les livres anciens sont condamnés à disparaître brutalement. C’est ce que fit Guaita de la plus belle des manières. Sa bibliothèque lui a apporté une grande notoriété : les livres savent rendrent à leur maître l’amour prodigué toute une vie, aussi courte soit-elle. Stanislas de Guaita mourut à 36 ans.
Frédérick Coxe                     

9 Commentaires

  1. Bonjour.

    Bien joli travail de bibliographie.

    Simplement un addenda à l’attention de Philippe et concernant « la traduction » donnée par l’abbé Morelet , publiée de manière bien posthume, en 1838 par le libraire Cadeau. J’avais réalisé une courte notice d’un exemplaire de cette édition , vendu au format enchère via eBay, il a quelques années (prix final, une dizaine d’euros, de ..mauvaise.. mémoire).

    Si Morelet a bien traduit Radcliffe à la fin du XVIIIème siècle (pour arrondir par ailleurs ses fins de mois), Je ne pense pas que cette traduction, attribuée par l’éditeur Cadeau à ce personnage singulier et grand amis des Lumière, soit de sa main. J’avais lors comparé celle de Deschamps, Desprès, Benoit et de Lamare (première traduction française donc) avec celle de notre très sympathique abbé. Les deux étaient parfaitement identiques. Je penche donc plutôt, non pas pour une nouvelle traduction « exhumée des tiroirs » par un éditeur chanceux (Morelet est encore, en 1840, très populaire auprès d’un public cultivé et progressiste dans ces années mouvementées), mais à un coup éditorial de sa part.

    L’édition Cadeau de 1838 serait donc un plagiat de la traduction Deschamps de 1797. Détail néanmoins très sympathique aux yeux malicieux des bibliophiles que nous sommes : l’éditeur commet une faute (de goût, sinon d’orthographe) en titre, rajoutant un deuxième « R » au nom de notre abbé (parfaitement visible sur l’une de vos photos).

    Cette édition est au demeurant très rare, probablement à cause du mauvais papier utilisé pour la réaliser, bien plus, comme vous le faites justement remarquer, que celle de (l’authentique) traduction Wailly, postérieure de quelques années.

    Bien à vous,
    UCHISAR96 (courtage en livres anciens)

  2. Enfin, peut-être existe-t-il des exemplaires de l’eo in-12 illustrée du Moine présentant des gravures de plus grande taille que celles de l’édition in-16?
    Quel rapport? Plus grande taille? Pourquoi?
    C'est bien triste.

  3. Bonsoir, pour tenter de répondre à Sylvain au sujet de la fin du roman gothique: il y a eu énormément de titres parus (au moins 350 d'après la biblio de Maurice Lévy), dont la plupart -mais pas tous: d'autres en effet que Radcliffe, Lewis et Walpole ont écrit de bons livres- étaient plutôt mauvais, voire absolument illisibles aujourd'hui.Cela n'empêchait pas que continue une production -commerciale- importante. Aucun écrivain, entre les derniers grands livres, vers 1796 (Udolphe, l'Italien le Moine) et Montorio (en 1806) n'a su renouveler valablement le genre.Celui-ci s'est épuisé, dégradé par l'emploi de procédés "mécaniques" par les écrivains, par une noirceur plus marquée mais plus gratuite aussi…(cf les chap. "Maturin ou le pauvre diable" du livre de Maurice Lévy).Ensuite les grands romans historiques -littérature d'ailleurs pas très compatible avec le fantastique- sont arrivés et ont pris la place.Cela étant, on retrouve ultérieurement des traces de ce mouvement dans la littérature: Jane Eyre,Les hauts de Hurlevent, Mon oncle Silas (Le Fanu), Dorian Gray, Au château d'Argol, pour ne citer qu'eux (cf Lévy:conclusion: "un réservoir d'images où puisèrent….)
    Bien à vous
    Philippe

  4. sur le sujet du roman noir : " Le club de la rue Morgue, l'art de filer les livres à l'anglaise" par François Rivière chez Hatier littérature 1995

    David

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