De la bible de Gutenberg à la librairie Maggs Bros, ou les mystérieuses ventes de livres par les Soviets dans les années 1930.

Amis Bibliophiles bonjour,
Lors des dernières vacances de février, j’ai passé quelques jours à Genève et j’en ai profité pour aller visiter la fondation Bodmer (Martin Bodmer) sur les hauteurs de la ville.
http://fondationbodmer.ch/
Je vous invite vraiment à aller visiter ce musée pour la qualité des livres exposés. L’éventail des collections est proprement ébouriffant : l’histoire du livre est représentée de la période égyptienne à la période moderne et contemporaine. Sont ainsi exposées les grandes éditions originales de Shakespeare, Molière, Cervantes…
La « star » de l’exposition permanente est évidemment la Bible de Gutemberg, seul exemplaire conservé en Suisse. Martin Bodmer l’avait achetée en 1931 par l’intermédiaire de la librairie Maggs Bros aux Soviets qui avaient  besoin d’un peu de liquidités à l’époque. On retrouve d’aileurs la trace de cet achat sur le site : http://clausenbooks.com/gutenbergcensus.htm
C’est cette vente qui est le fil conducteur de cet article : j’en ai retrouvé trace dans quelques catalogues de libraires, mais rien d’exhaustif, rien qui éclairerait un peu le cheminement de ces exemplaires de prestige! Une vente ou plusieurs sans doute…
Cette provenance russe m’a fait penser à deux catalogues de libraire :- le premier daté de 1930 intitulé « Beaux livres (1700-1819) » de la librairie Georg à Paris.Plusieurs livres ayant appartenu à la famille impériale de Russie sont répertoriés: Le libraire ne mentionne évidemment pas d’où ces livres proviennent! Pour faire saliver un peu les bibliophiles d’aujourd’hui, on peut ainsi évoquer dans le désordre:
Les Fables de La Fontaine par Oudry en maroquin rouge aux armes de Maria Feodorowna Grande Duchesse de Russie, avec les planches coloriées.
Je me demande où il est passé celui-là! J’aimerais bien l’avoir sur mes étagères :))
Beaurain « Histoire de la campagne du prince de Condé » en maroquin aux Armes Impériales de Russie, exemplaire offert à Catherine II de Russie.On y retrouve également quelques ouvrages aux planches en couleurs dont celui-ci :Florian « Galatée » en maroquin vert de Derôme aux armes Maria Feodorowna Grande Duchesse de Russie. Cet exemplaire est d’ailleurs ressorti sur le marché il y a peu de temps. « Estampes pour servir à l’histoire des moeurs et du costume », exemplaire en feuilles dans une chemise en maroquin vert à dentelles, avec marque d’appartenance à SA Impériale Madame La Grande Duchesse de Russie


Enfin, il y en a un certain nombre de pièces intéressantes…
On trouve également un exemplaire de Gessner « Oeuvres » en 3 volumes in folio en maroquin marine aux armes du Comte Stroganoff, ambassadeur de Catherine II de Russie à Paris durant la révolution. Cet exemplaire est repassé en 1993 chez la librairie Coulet dans le catalogue n°13 (lot 67). On y lit que « La bibliothèque du comte Stroganoff » fut léguée à la première ville universitaire établie en Sibérie, Tomsk, qui en revendit la majeure partie en 1929. »
– le deuxième daté de 1930 intitulé « French XVIIIth Century Illustrated Books with plates » de la librairie Maggs Bros de Londres.La pièce maîtresse de ce catalogue est le très bel exemplaire des « Oeuvres » de Voltaire, édition de Khel en maroquin bleu aux armes de Catherine II de Russie. Cet exemplaire a été vendu, il y a quelques années, par la librairie Quentin de Genève. C’est dans le catalogue « Beaux livres du 18e » de la librairie Rauch à Genève, qu’on lit un détail intéressant concernant un exemplaire d’un Rabelais de 1741 en grand papier en maroquin rouge : « cet exemplaire vient de Russie et a figuré au catalogue Georg de 1931 lot 130, au prix de 18.000 francs or. Pièce de tout premier ordre ». Dans ce catalogue, une note manuscrite nous indique que Nicolas Rauch était directeur de la librairie Georg. On peut noter au passage que cet exemplaire de Rabelais était présent d’ailleurs dans un catalogue de la librairie Sourget il y a quelques années.
Nous voyons donc que des livres provenant des bibliothèques impériales et de Tomsk, ont été achetés par les librairies Maggs Bros et Georg dans les années trente. Sur Internet, je n’ai pu retrouvé qu’un article de Wikipédia au sujet des achats de Maggs Bros:
« Maggs Brothers pulled off the greatest bookselling coup of the inter-war period, when in 1932 they successfully negotiated with the government of Soviet Russia to acquire not only a Gutenberg Bible, but also the celebrated Codex Sinaiticus. In 1931 Ernest Maggs had travelled to the Soviet Union with a colleague, Maurice Ettinghausen, who was both a bookseller and a scholar. When they saw the priceless Codex Sinaiticus, Ettinghausen remarked to his hosts, “If you ever want to sell it, let me know. » Some time later, Maggs received a postcard saying that the Soviet government would be prepared to sell the Codex Sinaiticus for 200,000 pounds. The British group countered with 40,000 pounds. Finally, a price of 100,000 pounds was agreed upon. This was the largest price that had ever been paid for a book. It was an enormous sum at the time. The British government agreed to pay half the amount and guaranteed the remainder if it were not raised by public subscription. »
Malgré des recherches, je n’ai pas trouvé plus d’information sur ces ventes.Existe-t-il une liste, un catalogue? Y-a-t-il eu des articles dans quelque revue bibliophile? Un lecteur du blog en saurait-il plus?
Merci par avance de votre sagacité!Wolfi

La lettre du bibliophile

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La bibliothèque de Marguerite de Valois et ses reliures au « soleil à visage »

La bibliothèque de Marguerite de Valois et ses reliures au « soleil à visage »

Amis Bibliophiles bonjour,

Dans un catalogue de librairie récent (Amélie Sourget, n°9), on trouve un exemplaire des Décades de Tite-Live traduites en français (Paris, J. du Puys, 1583) relié en vélin doré aux emblèmes de Marguerite de Valois. 

La notice de ce (très beau) catalogue stipule que cet ouvrage est le quatorzième connu ayant appartenu à la reine.
Plusieurs études ont été menées sur la bibliothèque de Marguerite de Valois, dont les plus pertinentes sont celles d’A. Hobson (Les reliures de Marguerite de Valois, in Les reliures à la fanfare, …Londres 1935) et celle plus récente de M.-N. Baudouin-Matuszek (La bibliothèque de Marguerite de Valois, in Henri III mécène des arts, des sciences et des lettres, Paris,  PUPS, 2006, p.273-292).
La bibliothèque de la reine Marguerite, en partie connue grâce à un inventaire après décès de 1615, comprenait plusieurs centaines d’ouvrages, reliés en parchemin, veau, vélin ou maroquin. Certaines reliures y sont assez précisément décrites, plusieurs  étant en « marroquin doré sur tranches filletz en champ », et une autre étant décorée sur les plats « au millieu une esquierre (une pièce) ung soleil dedans, coquilles aux coings et fillets dor ».Cette description précise correspond  très exactement à une petite série de reliures dont deux portent d’ailleurs des inscriptions manuscrites explicites d’appartenance à la reine Marguerite.
En parcourant ma bibliothèque, mes « books on books » et en fouillant la toile, j’ai recensé 13 volumes portant ces symboles et qui proviennent avec assurance de la bibliothèque de la reine Margot. Ces reliures se divisent en deux séries ; toutes deux comportant des coquilles aux angles, mais le centre des plats étant occupé soit par un soleil à visage dans une couronne de palmes, soit par un œil dans un soleil sans palmes et doté de longs rayons.
Soleil à visage
Dans la première série, celle des soleils à visage, qui comprend 9 ouvrages, les fers utilisés sont variés et en rapport avec le format de l’ouvrage (Les soleils présents sur Torquemada (in-16) et Dante (in-12) semblent similaires, ainsi que ceux de Chavigny (in-4), la Popelinière (in-4) et Liébault (in-8), ou encore ceux utilisés sur Platon, et De l’Orme, tous deux au format in-folio. Ces deux derniers ouvrages (ainsi que Guichard également) possèdent un dos décoré de couronnes de palmes dans lesquels s’inscrivent alternativement, outre le titre, des coquilles et des marguerites. Je n’ai par ailleurs pas trouvé de photographie des reliures couvrant les Prédications de Louis de Grenade et les Funérailles (…) de Cl. Guichard.
A. de Torquemada : Hexameron, ou six jours contenans plusieurs doctes discours, Paris, P. Brachonier, 1583 (Tours, BM), in-16, maroquin rouge    
Dante : La comédie de l’Enfer, du Purgatoire… ; Paradis, Paris, Jehan Gesselin, 1597 (3e volume seul, vente Binoche, nov. 2011) in-12, maroquin havane.
J. Liébault : Trois livres appartenans aux infirmités et maladies des femmes, Lyon, Jean Veyrat, 1597, (vente Alde nov. 2015), in-8, maroquin brun
H. Lancelot-Voisin, sieur de la Popelinière : L’Amiral de France, Paris, Thomas Perier, 1584 (Pierpont Morgan lib.), in-4, maroquin brun
J. A. de Chavigny : La première face du Janus françois, Lyon, 1594 (Bibl. Arsenal), in-4, maroquin brun
Platon : La République, Paris, Fédéric Morel, 1600 ( Bibl. Sorbonne), in-folio, maroquin rouge
P. De l’Orme : Le premier tome de l’Architecture, Paris, F. Morel, 1568 (coll. priv.), in-fol, maroquin rouge
Prédications du P. F. Louis de Grenade, Paris, 1584 (Bibl. Bodl., Oxford) maroquin rouge
Cl. Guichard : Funerailles et diverses manieres d’ensevelir des Romains, Grecs et autres nations, Lyon, J. de Tournes, 1581 (Librairie Belin, 1912), in-4, maroquin rouge
Soleil et œil
Dans la seconde série, les motifs centraux proviennent tous du même fer, à l’exception de celui du Tite-Live, très différent et qui n’a pas d’autre occurrence.
Ciceron, Platon et Lucien : Trois dialogues de l’Amitié, Paris, Nicolas Chesneau, 1579 (Bibl. via Senato, Milan), in-4, maroquin citron
G. P. Valeriano : Commentaires hiéroglyphiques, Lyon, Honorat, 1576 (Melun, BM), in-fol., maroquin vert
Ovide : Le Metamorfosi di Ovidio, ridotte da Giavani Andrea dell’Anguillara …, Venise, F. de Franceschi, 1571 (château de Pau) in-4, maroquin brun
Tite-Live : Les décades, … Paris : Jacques du Puys, 1583 (vente Ader nov. 2015 et Sourget 2016), in-folio, vélin doré.
Autres types de décors
A ces reliures décorées de façon analogue et dont les symboles ont vraisemblablement été choisis par la reine elle-même, il existe quelques autres ouvrages, imprimés ou manuscrits, qui correspondent à des dons ou à des exemplaires de dédicace et dont les décors plus variés, ne s’inscrivent pas dans cette bibliothèque homogène. Plusieurs d’entre eux comportent des décors de semés dont l’attribution à Marguerite de Valois est parfois difficile à établir. M. N. Baudouin-Matuszek en retient 9 dans son étude, auquel il faut ajouter celui actuellement en vente chez J.-B. de Proyart.
La conté d’Auvergne, manuscrit vers 1606-1615, (J.-B. de Proyart), in folio, maroquin olive
G. de Mynut : L’alphabet de l’astrologie, manuscrit vers 1580, (Pierpont Morgan Lib.), in-4, vélin doré
Neuf reliures au soleil à visage, quatre autres avec le soleil et l’œil, plus 10 reliures à décors variés, cela fait un total de 23 ouvrages. Je compte sur vos contributions nombreuses pour enrichir cet inventaire naturellement incomplet !!!
Philippe M.

5 Commentaires

  1. PS: c'est comme les fantômes dans les châteaux écossais, tout le monde les a vus.
    Ou bien les souterrains de châteaux : on trouve toujours plein de personnes, de 50 ans, qui disent avoir joué dans les souterrains, mais jamais aucun ne se souvient de l'entrée.

  2. @ Daniel Parisinus

    Etes vous sur de votre histoire? Le mythe de la bible de Gutemberg volée par l'ennemi ou en partie brulée par l'ennemi est une légende urbaine très répandue.
    – En Pologne, ce sont les russes qui auraient brûlé en partie un exemplaire pour se réchauffer et un polonais qui l'a sauvé
    – Aux USA, c'est des noirs dans un quartier défavorisé, et un blanc qui l'a sauvé
    Et j'en ai entendu d'autres dans le genre. La bible de Gutemberg étant livre mythique, il y a beaucoup d'histoires autour…

  3. "Plusieurs libres provenant des bibliothèques allemandes" et françaises! Les tableaux et bibliothèques spoliées par les allemands pendant l'occupation sont tombés entre les mains des soviétiques en 1945. Il me semble qu'une partie de la bibliothèque de Léon Blum a été restituée il y a quelques années. Concernant les spoliations et pertes(bombardements)en France, on estime a plus de 10 millions le nombre d'ouvrages disparus.

    Sylvain

  4. On parle moins le l'exemplaire de la bible de Gutemberg saisi par les soviets en 1945 en Allemagne, transporté à Moscou, puis caché dans un sous-sol, où pourrira jusqu'à sa complète destruction. Quand dans les années 1990 un bibliothécaire zélé a voulu aller voir le livre il n'a trouvé que de la pourriture…
    Plusieurs libres provenant des bibliothèques allemandes, saisis comme "trophées de guerre" sont encore dans les bibliothèques russes : l'Allemagne a signé un traité s'engageant à ne jamais les réclamer (on se demande bien pourquoi, leur saisie n'étant pas conforme au droit international), elle espérait ainsi en faciliter l'accès à ses chercheurs : mais les vieux réflexes sont durs à perdre, la crispation reste forte pour les russes, qui rechignent souvent à les laisser voir aux chercheurs occidentaux.

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