Lorsque l’imprimeur voit rouge

Amis Bibliophiles Bonsoir,

En complément de mon message sur le trafic, que vous trouverez ci-dessous, je vous propose ce soir un message de Bertrand « L’Imprimeur voit rouge », que je compléterai mardi ou mercredi (pour cause d’énigme demain) avec mon propre message « L’imprimeur est carrément devenu daltonien »… Quel feuilleton, c’est carrément du Dumas!

Laissons la parole à Bertrand , lorsque l’imprimeur voit rouge…

« Chers amis, je vais vous entretenir aujourd’hui d’un sujet qui ne me semble pas avoir occupé beaucoup de pages dans les annales de la bibliographie matérielle et descriptive.

J’ai hésité à donner pour titre à cet article : « Caprice d’imprimeur » et puis j’ai trouvé que finalement le titre ci-dessus était plus parlant, mais certes, moins littéraire.

Ainsi donc je vais vous parler des livres anciens dont la page de titre et seulement la page de titre est imprimée intégralement en rouge.

Vous avez tous ici, je suppose, eut en mains des ouvrages du XVIè, XVIIè, XVIIIè et du XIXè siècle dont la page de titre était imprimée en rouge et noir. C’est élégant, et somme toute assez commun. Les productions sorties des presses hollandaises notamment (Neaulme, Gosse, Elzevier, Marteau, etc) en sont les meilleures illustrations.

Mais avez déjà souvent rencontré dans vos pérégrinations bibliophiliques des ouvrages dont la page de titre est intégralement imprimée à l’encre rouge ?

Si tel est le cas, vous avez eu énormément de chance car je crois pouvoir affirmer que ce genre d’impression est assez rare pour ne pouvoir vous en citer que trois exemples (d’après mes rencontres). Les voici.

Tout d’abord, il y a quelques temps, j’ai eu l’opportunité d’acquérir un ouvrage fort rare des comédies de Plaute dans une édition lyonnaise datée de 1513, faite à l’imitation de Junte de Venise. C’est un petit in-8 dont seule la page de titre est imprimée en rouge. Ce qui rend l’ouvrage charmant et insolite. Voir la reproduction de la page de titre ci-dessous
Sans autre référence concernant les ouvrages imprimés au XVIè siècle, voire au XVè siècle (incunables), il me semble néanmoins avoir déjà croisé, de ci de là, au gré de mes lectures cataloguesques, quelques exemplaires d’ouvrages dont la page de titre était également entièrement en rouge (mais je n’ai pas d’autres références exactes à citrer pour le XVIè siècle). Peut-être n’est-ce pas si rare pour cette période du premier siècle de l’imprimerie que pour les suivants ??

Concernant le XVIIè siècle je n’ai aucun exemple à vous donner, n’en ayant jamais rencontré. J’attends donc vos propres exemples si vous en connaissez.

Passons maintenant au XVIIIè siècle. J’ai la chance de pouvoir vous exposer deux cas.

Le premier dont je viens de faire très récemment l’acquisition, justement pour cette raison (page de titre en rouge) et pour illustrer ici mon propos.

Il s’agit des Nouvelles Lettres Persanes, traduites de l’anglais. Ouvrage publié à Londres en 1735, sans indication d’imprimeur.

Les deux tomes sont reliés en un seul volume. Les deux pages de titre (voir ci-dessous) sont ornées d’une belle et grande vignette et sont entièrement imprimées en rouge.

L’ensemble du corpus de texte étant imprimé en noir. Cet ouvrage qui est une bonne imitation (ou continuation) des Lettres persanes de Montesquieu. L’ouvrage original anglais serait d’après Barbier et divers auteurs de Littleton.

L’autre ouvrage que nous pouvons citer pour le XVIIIè siècle est une véritable énigme bibliographique par ailleurs :

L’enfant trouvé, ou l’histoire du chevalier de Repert, écrite par lui-même. Ouvrage édité à l’adresse (fictive ?) de Paris, aux dépens de la Société, en 1738, 1739 et 1740. Il est composé de neuf parties d’une centaine de pages chaque, toutes avec une page de titre intégralement imprimée en rouge (voir ci-dessous). Les trois premières parties sont datées 1738, les trois suivantes de 1739 et enfin les trois dernières de 1740.

Nous avons donc ici, fait assez exceptionnel pour être remarqué, neuf pages de titres en rouge avec à chaque fois le corpus de texte entièrement en noir. Chaque titre est orné d’un petit fleuron typographique identique pour toutes.

De cet ouvrage, je ne sais rien ou presque. Ni l’auteur, ni le lieu d’impression exacte. La seule chose que j’ai pu facilement constater est qu’il ne se trouve pratiquement nulle part référencé.

C’est un oublié des bibliographes !

On en trouve cependant un exemplaire (première partie), numérisé dans Google Livres. La page de titre s’y trouve également en rouge. Il y en a un exemplaire des six premières parties seulement au catalogue de la bibliothèque de Nîmes (Google Livres). M. de La Vallière en possédait un exemplaire complet dans sa bibliothèque sous le numéro 9179 où il est précisé que l’impression serait d’Amsterdam. De toutes les bibliothèques présentes au catalogue collectif informatisé des bibliothèques de France, seule la Bibliothèque Nationale de France en possède un exemplaire complet.

Mais laissons là le mystère qui entoure cet agréable ouvrage de littérature de mœurs (que j’ai lu intégralement avec force plaisir je dois le dire). Les informations que chacun pourra apporter afin d’éclairer l’histoire de cet ouvrage seront bien évidemment précieuses et je vous en remercie par avance.

Alors que penser de ces pages de titre en rouge intégral ?

Fantaisie d’imprimeur ? Essai ? Demande express d’un amateur ?

A vrai dire je n’ai pas la réponse et vous la soumet plutôt. Je ferai simplement quelques remarques.

Premièrement, ce type de page de titre, à ce que j’ai pu constater, se rencontrent rarement.

Deuxièmement, j’étais convaincu, encore il y a peu, que toute l’édition d’un même ouvrage dont je possédais un exemplaire avec la page de titre en rouge était avec la page de titre en rouge. Je suivais en cela l’information donnée par Brunet concernant le Plautus de 1513 qui donne cette édition avec le titre en rouge.

Je suis cependant détrompé maintenant car j’ai pu localiser un exemplaire des Nouvelles Lettres persanes de Littleton, 1735, avec les pages de titre en noir ! Cela remet évidemment en cause le fait que l’ensemble de l’édition était tirée avec tous les titres en rouge.

Alors combien d’exemplaires avec les titres en rouge ? Pourquoi ?

Autant de questions qui sans aucun doute resteront sans réponse…

A vous de dire maintenant. Évidement le plus intéressant serait de recenser un maximum d’exemplaires présentant cette particularité bibliographique qui en fait des curiosités (pour moi en tous les cas). Envoyez vos photos de pages de titre en rouge à Hugues par e-mail, nous en ferons la synthèse.

En espérant que vous aurez pris du plaisir à lire cette esquisse bibliographique,

Amitiés bibliophiliques, Bertrand.

Merci Bertrand,

Hugues

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Le manuscrit de Voynich, un mystère de la Bibliophilie

Le manuscrit de Voynich, un mystère de la Bibliophilie

Amis Bibliophiles bonjour,
Terminons cette belle année par un message quelque peu différent. Après le message sur la carte du Vinland (http://bibliophilie.blogspot.com/2009/01/la-carte-du-vinland-un-oopart.html), je vous propose de découvrir aujourd’hui un nouveau mystère bibliophilique, le manuscrit Voynich. Même si le manuscrit de Voynich n’est pas réellement un OOPArt, comme l’est la Carte du Vinland.
Pour mémoire, voici la « définition » de l’OOPArt que j’avais donnée ici même il y a quelques mois (années?): OOPArt est le terme créé par le zoologiste américain Ivan T. Sanderson pour désigner un artéfact archéologique ou historique dont les caractéristiques diffèrent de celles attendues d’un objet appartenant à la zone géographique ou temporelle du site où il a été découvert, au point qu’il est impossible au monde scientifique de le reconnaître comme appartenant réellement à la culture de ce site. Les crânes de cristal par exemple, qupar exemple être des faux, des canulars, liés à des erreurs d’interprétation, ou des objets mis en avant pour défendre des thèses contestables, telles que le créationisme ou l’ufologie.Le manuscrit de Voynich, pour étrange et mystérieux qu’il puisse être et malgré quelques hypothèses qui ont a un moment voulu faire de lui un canular du début du 20ème siècle, n’est pas un OOPArt, dans un le sens où il n’est ni anachronique, ni un « non-sens » culturel. Au contraire même.
En préambule, je vous prie de m’excuser si certaines informations sont déjà connues de vous, ou si certaines sont déjà dépassées, mais il y a des centaines de milliers de pages d’étude sur le manuscrit de Voynich et en faire la synthèse est illusoire, en tout cas à l’échelle d’un message sur le blog du Bibliophile. Aussi, en 2009, le mystère demeure entier quant à la nature exacte de ce manuscrit puisque les thèses les plus diverses s’affrontent, même s’il une vérité semble se dessiner peu à peu.
Le manuscrit de Voynich donc. De quoi parlons-nous? Le manuscrit de Voynich est un manuscrit ancien de 235 pages écrit à l’aide d’un alphabet inconnu. Selon les estimations les plus couramment admises, il aurait été écrit entre 1450 et 1520. (Le livre est constitué de 235 pages de 15 cm de large et 23 cm de haut. Le manuscrit est en vélin et 42 pages sont manquantes d’après la pagination.)Ce manuscrit tire son nom d’un de ses anciens propriétaires, Wilfrid M. Voynich, qui l’acquit en 1912 avec une trentaine d’autres manuscrits auprès des Jésuites de Frascati, aux environs de Rome. A la mort de Voynich en 1930, sa veuve Ethel Lilian Voynich hérita du manuscrit. Elle mourut en 1960 et laissa le manuscrit à son amie proche, Mlle Anne Nill. En 1961, Anne Nill vendit le livre au marchand de livres anciens Hans P. Kraus. Incapable de trouver un acheteur, Kraus en fit finalement, don à l’université Yale en 1969 (Hans P. Kraus ou HPK pour le petit monde de la librairie ancienne du 20ème siècle ouvrît sa librairie à Vienne en 1932, avant de l’installer à New York en 1939. Elle semble avoir fermé en 2003).Le propriétaire officiel le plus ancien de ce manuscrit était un certain Georg Baresch, un alchimiste qui vivait à Prague au XVIIème siècle. Apparemment Baresch était lui aussi perplexe à propos de ce « Sphinx » qui a « pris de la place inutilement dans sa bibliothèque » pendant des années. Baresch écrivit au réputé jésuite bien connu des bibliophiles Athanasius Kircher pour l’informer qu’il détenait un livre mystérieux qui était écrit dans une écriture inconnue et abondamment illustré avec des dessins de plantes, d’étoiles, de secrets alchimiques. On imagine que Baresch espérait que Kircher pourrait déchiffrer ce manuscrit grâce à son expérience reconnue de « briseur de codes ».
Il lui envoya une copie d’une partie du manuscrit à Rome par deux fois, demandant des indices. Sa lettre destinée à Kircher datant de 1639, qui a été retrouvée récemment par René Zandbergen, est la première allusion au manuscrit trouvée jusqu’alors.On ne sait si Kircher a répondu mais il semblerait qu’il s’intéressa assez au sujet pour tenter d’acquérir le livre, que Baresch refusa apparemment de montrer.
A la mort de Baresch, le manuscrit passa à son ami Jan Marek Marci (Johannes Marcus Marci), alors proviseur à l’Université Charles de Prague, qui envoya finalement le livre à Kircher, son ami de longue date et correspondant. La lettre d’explication de Marci (1666) est encore jointe au manuscrit. La lettre prétend entre autres que le manuscrit fut, à l’origine, acheté pour 600 talers d’or par l’Empereur Rodolphe II qui pensait que l’ouvrage était le fruit du travail de Roger Bacon. Voici en substance le texte de la lettre:
« Ce livre que m’a légué un ami intime, je vous le destine, mon très cher Athanasius, aussitôt qu’il est venu en ma possession, car je suis convaincu qu’il ne peut être lu par personne d’autre que vous . Le précédent détenteur de ce livre voulait vous demander votre opinion par lettre, en vous copiant et vous envoyant une partie du livre duquel vous auriez pu lire ensuite le reste, mais il a refusé à ce jour d’envoyer le livre lui-même.Pour son déchiffrement il devolut un labeur soutenu, comme est apparent de la tentative que je vous envoie présentement, et il abandonna l’espoir de trouver durant sa vie. Mais son labeur aura été vain, tel le Sphinx qui n’obeirait qu’à ses maîtres, Kircher.Acceptez maintenant cette marque de témoignage , telle qu’elle est et malgré une longue attente, de mon affection pour vous, et percez ses obstacles, s’il y en a, avec votre succès habituel. Dr Raphaël, précepteur de langue de Ferdinand III, alors Roi de Bohème, m’a dit que le livre évoqué a appartenu à l’empereur Rodolphe et qui offra au titulaire du livre 600 ducats. Il croyait que l’auteur était Roger Bacon, l’anglais. Sur ce point, je suspends mon jugement. C’est votre rôle de définir pour nous quelle vue nous prendrons sur le sujet, vers qui par grâce et bonté je me confie sans réserve, et restant aux ordres de votre révérence »
On perd ensuite la trace du livre pendant 200 ans, mais selon toute vraisemblance il était conservé, comme le reste de la correspondance de Kircher, dans la bibliothèque du collège romain, actuelle université pontificale grégorienne. Il y resta probablement jusqu’à l’invasion de la ville par les troupes de Victor-Emmanuel II d’Italie, qui annexa les États pontificaux en 1870. Le nouveau gouvernement italien décida de confisquer beaucoup de biens de l’Église, notamment la bibliothèque du collège romain. D’après les recherches de Xavier Ceccaldi et d’autres, de nombreux livres avaient été transférés à la hâte juste avant ces événements dans les bibliothèques privées de ses facultés. Ces dernières avaient été exemptes des confiscations. Les lettres de Kircher étaient parmi ces livres et, apparemment, le manuscrit de Voynich aussi, vu qu’il portait encore l’ex-libris de Petrus Beckx, Supérieur général de la Compagnie de Jésus et proviseur de l’université en même temps.La bibliothèque privée de Beckx fut déménagée à la Villa Mondragone, Frascati, un grand palais près de Rome, acheté par la Compagnie de Jésus en 1866. C’est à cette bibliothèque que Voynich acheta le manuscrit.
Le mystère est donc double à ce jour: après plus de 360 ans, personne n’est encore parvenu à comprendre ou traduire un seul mot des 235 pages, et son auteur reste mystérieux, même s’il existe aujourd’hui des présomptions fortes.En effet, bien que la piste Bacon ait été écartée par divers chercheurs, elle a permis d’orienter les recherches vers John Dee, qui est probablement la personne qui a vendu le manuscrit à Rodolphe II de Bavière. Dee était un mathématicien et un astrologue de la cour de la reine Élisabeth 1ère, il vivait en Bohème avec son médium Edward Kelley quand ils tentèrent de s’attacher la protection de l’Empereur. Néanmoins, Dee tenait un registre de ses activités, et ce registre ne mentionne pas le manuscrit, ce qui rend l’hypothèse douteuse. (A moins qu’il ne l’ait rédigé sans y faire référence pour favoriser l’hypothèse qu’il s’agisse d’un vrai travail de Roger Bacon).Kelley
Les chercheurs se sont alors tournés vers Kelley. Kelley était un alchimiste peu ordinaire: il avait annoncé sa capacité à transformer du cuivre en or par le biais d’une poudre secrète qu’il avait découverte dans la tombe d’un évêque au Pays de Galles. Il affirma également être capable d’invoquer des anges en touchant une boule de cristal et d’avoir de longues conversations avec eux. Dee rapporta ces faits dans des documents manuscrits. Le langage des anges était l’énochien, d’après Énoch, le père biblique de Mathusalem. D’après la légende, Kelley aurait fait un voyage avec les anges et aurait expliqué son périple dans le livre d’Énoch. Plusieurs personnes ont suggéré que comme Kelley avait inventé le livre d’Enoch pour tromper Dee, il aurait également pu fabriquer le manuscrit de Voynich dans le but de le vendre à l’empereur (qui rémunérait déjà Kelley pour ses supposés talents d’alchimiste). Toutefois, si Roger Bacon n’est pas l’auteur de l’ouvrage alors le lien entre Kelley et le manuscrit de Voynich est tout aussi faible que celui concernant Dee. Le mystère reste donc entier.
L’hypothèse Voynich? Certains chercheurs évoquèrent la possibilité que Voynich fût un falsificateur, mais ceci est à écarter définitivement en raison des lettres (Marci notamment et des traces laissées par le manuscrit dans l’histoire).
Autres hypothèses?
Une reproduction photostatique de la première page du manuscrit, réalisée par Voynich vers 1921, montre certaines annotations quasiment imperceptibles qui avaient été effacées. Le texte a pu être rehaussé à l’aide de produits chimiques, et a laissé apparaître le nom de Jacobj `a Tepenec. Il s’agirait de Jakub Horcicky de Tepenec, Jacobus Sinapius en latin. Ce spécialiste en herboristerie était le docteur personnel de l’empereur Rodolphe II et s’occupait également de ses jardins. Voynich et d’autres personnes après lui, conclurent d’après cette « signature » que Jacobus possédait l’ouvrage avant Baresch, voire qu’il puisse en être l’auteur.Un doute repose sur cette piste : la signature effacée du manuscrit ne correspond pas aux autres signatures connues de Jacobus comme celle découverte par le chercheur Jan Hurich. Il est tout à fait plausible que cette annotation sur la page fut l’œuvre d’un libraire ou d’une quelconque personne qui eut l’occasion d’étudier ou de posséder le livre. À l’époque de Kircher, Jacobus est le seul alchimiste ou docteur de la cour de Rodolphe II auquel on a consacré une page entière dans les livres d’histoire jésuites. Tycho Brahe est par exemple à peine mentionné. L’application des produits chimiques a tellement dégradé le vélin que la signature est à peine visible. Il est possible que Voynich ait volontairement façonné et endommagé cette signature dans le but de renforcer la théorie attribuant la paternité à Roger Bacon, tout en empêchant d’éventuelles contre-expertises.
Jan Marci? Celui-ci rencontra Kircher alors qu’il était à la tête d’une délégation envoyée par l’université Charles à Rome en 1683. Au cours des vingt-sept années qui suivirent, les deux érudits s’échangèrent un volumineux courrier scientifique. Le voyage de Marci avait pour but d’assurer l’indépendance de l’université Charles vis-à-vis des jésuites. Ceux-ci géraient le collège Clementinum, qui était un rival pour l’université. Malgré ces efforts, les deux établissements furent fusionnés sous le contrôle des jésuites.C’est dans ce contexte religieux et politique tendu que Marci aurait pu fabriquer les lettres de Baresch et plus tard le manuscrit de Voynich dans le but de se venger de Kircher, favorable au jésuitisme. La personnalité de Marci et ses connaissances semblent être compatibles avec la réalisation de l’ouvrage. Kircher était convaincu de détenir le savoir, mais il était plus connu pour ses erreurs et sa candeur que pour son prétendu génie. Kircher était donc une cible facile et il s’était déjà fait ridiculiser à une autre occasion. L’orientaliste Andreas Mueller lui avait concocté un manuscrit soi-disant originaire d’Égypte, le contenu était en fait incohérent et volontairement sans aucune signification. Mueller demanda à Kircher d’en faire une traduction. Kircher renvoya alors une traduction complète, ce qui ne manqua pas de le discréditer.Les seules preuves de l’existence de Georg Baresch sont trois lettres envoyées à Kircher : une par Baresch (1639) et deux par Marci (environ une année plus tard). La correspondance entre Marci et Kircher s’achève en 1665, au même moment que la lettre concernant le manuscrit de Voynich. Cependant, toute cette thèse repose sur la haine de Marci à l’égard des jésuites. Ce sentiment n’est que pure conjecture : Marci était un fervent catholique, il avait lui-même étudié pour devenir jésuite et peu avant sa mort en 1667, il fut nommé membre honorifique de l’ordre.Là encore, la piste existe, mais aucun élément factuel ne peut la confirmer définitivement.
Ce qui semble certain aujourd’hui, c’est que ces pages indécodables sont le fruit d’un seul auteur, sur des périodes différentes, que ce livre existait déjà sous le règne de Rodolphe II, et que Marci et Kircher au moins ont été en contact avec lui.
En ce qui concerne le sens du texte, là encore nous sommes face à un paradoxe: globalement le sens de l’ouvrage est compréhensible en raison des très nombreuses illustrations et ses grandes parties se détachent assez simplement, mais chaque mot reste encore incompréhensible malgré les efforts de nombreux crytopgraphes, notamment militaires. Le texte est clairement écrit de gauche à droite, avec une marge à droite quelque peu inégale. Les sections les plus longues sont divisées en paragraphes avec parfois des « puces » dans la marge de gauche. Il n’y a aucun signe évident de ponctuation. Le ductus (l’ordre et la direction selon lesquels on trace les traits qui composent la lettre) est fluide ce qui laisse penser que le scribe comprenait ce qu’il écrivait au moment de la rédaction. Le manuscrit ne donne pas l’impression que les caractères ont été apposés un par un, caractéristique qui apparaît dans le cas d’un chiffrement compliqué. L’écriture n’est toutefois pas toujours soigneuse : par endroit, l’auteur doit resserrer les interlignes par manque de place. Ceci est particulièrement visible dans la partie « recettes » avec un texte ondulé qui dénote que le scribe n’était probablement pas un « professionnel ».Le texte comprend plus de 170 000 glyphes, normalement séparés les uns des autres par de fins interstices. La plupart de ces glyphes sont écrits avec un ou deux traits. Les experts restent divisés concernant l’alphabet utilisé car certains des glyphes sont similaires. On pense toutefois que l’alphabet du manuscrit de Voynich comprend entre 20 et 30 signes. Certains caractères inhabituels apparaissent ici et là, on en dénombre une douzaine de ce type.
Des espacements plus larges divisent le texte en 35 000 mots environ, de taille variable. Il semble que le texte suit des règles phonétiques ou orthographiques : certains caractères doivent apparaître dans chaque mot (à l’instar des voyelles en français), certains caractères n’en suivent jamais d’autres, d’autres peuvent apparaître en double. Etrange système double avec des progressions arithmétiques d’un alphabet multiple ou sustème basé sur une grille de Cardan, ou même langue mandchoue? Je vous laisse continuer les recherches de votre côté si le sujet vous passionne.Ce côté de l’énigme ne renseigne pas sur l’auteur mais permet quand même de limiter son origine à un nombre réduit d’érudits capables entre le 13ème et le 16ème siècle de lire, écrire et imaginer un système d’écriture complet. En ce qui concerne l’écriture elle-même, et sa datation, elle date sans doute d’avant le style gothique, et les experts pensent qu’il y a peu de chances qu’elle soit postérieure au 15ème siècle.Voilà pour l’histoire et les tentatives de datation, mais qu’est ce donc dans la pratique pour nous, bibliophiles que nous sommes, que ce manuscrit de Voynich?
L’impression générale dégagée par le manuscrit suggère qu’il devait servir de pharmacopée ou de référence pour de la médecine médiévale. La présence d’étranges illustrations peut également suggérer d’autres sujets et permet de classer ce manuscrit dans les ouvrages alchimiques. Trois grandes parties se détachent: un herbier, un traité alchimique et une partie astrologique. Sur son excellent site (http://www.almaleh.com/voynichf.htm), Francois Almaleh décrit superbement ces trois parties avec les mots suivants:
« 1. capter les humeurs (c’est-à-dire le principe de vie) où l’on voit les nymphes jeunes et nues qui communiquent ces humeurs par des tubulures, après des passages dans l’eau et le « feu ». Pour garder la vie, il faut capter ce principe de vie, chez les jeunes nymphes.
2. mélanger ces principes de vie avec des herbes et plantes rares.3. concocter tout cela en fonction de thèmes zodiacaux, c’est à dire en fonction des thèmes astrologiques afin de réunir les meilleurs conditions de réalisation de l’élixir. »
Les illustrations dans le manuscrit donnent peu d’indications sur son contenu exact mais permettent d’identifier une demi-douzaine de sections consacrées à des sujets différents avec un style qui varie. Excepté pour la dernière section dont le contenu est entièrement textuel, presque toutes les pages contiennent au moins une illustration. Les sections et leur nom contemporain sont:
Herbier : chaque page contient une plante, parfois deux, accompagnées de paragraphes. Le tout est présenté selon le style européen des herbiers de l’époque. Certaines parties sont des agrandissements et des versions améliorées des esquisses présentes dans la partie pharmacologie.Astronomie : des diagrammes d’astres comme des soleils, des lunes et des étoiles suggèrent que le contenu porte sur l’astrologie et l’astronomie. Une série de 12 diagrammes représente les symboles des constellations du Zodiaque (deux poissons pour la constellation des Poissons, un Taureau, un soldat avec une arbalète pour le Sagittaire, etc.). Chaque symbole est entouré d’exactement 30 figures féminines, la plupart nues, qui portent une étoile avec une légende. Les deux dernières pages de cette section, le Verseau et le Capricorne, ont été perdues. Quant au Bélier et au Taureau, les pages qui leur sont consacrées sont divisées en deux paires de schémas avec 15 étoiles chacun. Certains de ces dessins sont sur des pages qui peuvent être dépliées.
Biologie ou balnéothérapie : un texte dense et continu parsemé de dessins qui représentent principalement des femmes nues se baignant dans des bassins ou nageant dans un réseau de tubes élaboré. La forme d’une partie de cette plomberie fait penser à des organes. Certaines de ces femmes portent des couronnes.
Cosmologie : des diagrammes circulaires à la signification obscure. Cette section possède également des dépliants. L’un d’entre eux s’étale sur six pages et contient des cartes de 9 « îles » reliées par des chemins avec la présence de châteaux et de ce que l’on estime être un volcan.
Pharmacologie : plusieurs dessins de plantes avec une légende. Les figures décrivent des parties des végétaux (racines, feuilles, etc.) ce qui fait penser à un guide pour un apothicaire. Des objets dans les marges ressemblent à des pots utilisés par les pharmaciens de l’époque, les pages sont clairsemées avec seulement quelques paragraphes de texte.Recettes : beaucoup de paragraphes assez courts, chacun étant marqué d’une puce en forme de fleur ou d’étoile.
Comme vous pouvez le constater, c’est un travail somptueux, qui est aujourd’hui conservé, avec ses mystères, est conservé à la Bibliothèque Beinecke de l’université Yale… comme la Carte du Vinland, cocasse, non?Je vous laisse aller plus loin si vous le désirez, la littérature sur le sujet est abondante. Il est en tout amusant de constater que le manuscrit de Voynich a eu un rayonnement important dans notre culture populaire: le « très dangereux » grimoire Necronomicon apparaît dans le mythe de Cthulhu de H. P. Lovecraft. Alors que vraisemblablement Lovecraft a créé le Necronomicon sans connaître le manuscrit de Voynich, Colin Wilson a publié une nouvelle en 1969 appelée The Return of the Lloigor (Le retour du Lloigor), dans Tales of the Cthulhu Mythos (Contes du Mythe de Cthulhu) de la maison d’édition Arkham’s House, où un personnage découvre que le manuscrit de Voynich est une copie partielle du grimoire mortel. Depuis, le Necronomicon de la fiction a été assimilé de façon récurrente à cette énigme réelle par d’autres auteurs; Des dessins et des allusions au manuscrit de Voynich ont été inclus dans l’intrigue du film Indiana Jones et la dernière Croisade; L’intrigue de Il Romanzo Di Nostradamus écrit par Valerio Evangelisti met en scène le manuscrit de Voynich comme un travail de magie noire, contre lequel l’astrologue français Nostradamus luttera toute sa vie; Dan Simmons mentionne le manuscrit de Voynich dans Olympos (p. 486), le décrivant comme « un singulier et intéressant manuscrit acheté par Rudolph II le saint Empereur Romain, en 1586 »; et même dans le jeu vidéo Les Chevaliers de Baphomet : le Manuscrit de Voynich, le manuscrit de Voynich est traduit par un hacker qui se fait alors assassiner par des neo-templiers pour protéger les informations contenues, à savoir la localisation d’endroits sur terre où l’on trouverait de « l’énergie géomancienne », etc.
Encore une fois, ce message est une invitation au voyage, une invitation à découvrir le manuscrit de Voynich. Je vous laisse faire le reste du chemin si cela vous intéresse.
H
Je vous invite à consulter les sources suivantes: wikipedia bien sûr mais surtout http://www.almaleh.com/voynichf.htm, http://www.ms-voynich.com/preambule.html et www.voynich.info, qui conclue par ces termes: « Le manuscrit de Voynich est une invention relativement récente, contenant un texte factice, forgé à l’aide d’un système de remplissage numérique. », et qui offre une solution de déchiffrement (mais ne rêvez, pas de texte déchiffré disponible sur le site). Je vous laisse vous faire votre propre avis…

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15 Commentaires

  1. Bertrand! Tu oses détruire mes rêves!!! Méchant! 😉
    C’est vrai qu’en ce moment, j’essaie de rechercher plus de qualité dans mes livres. Finie la bibliomanie, place à la bibliophilie!

  2. J’ai bien peur Pilou, que baser son succès en bibliophilie sur de potentiels gains au jeu ne soit qu’une utopie sans lendemain…

    Achète ! pas cher ! apprend à choisir ! sélectionner ! trier !

    Un avis qui vaut ce qu’il vaut : je n’ai jamais aussi bien acheté que lorsque je n’ai quasi plus un liard en poche. Trop d’argent tue l’inspiration de l’acheteur bibliophile. Et comme plaie d’argent n’est pas mortelle… et que pierre qui roule n’amasse pas mousse… tu as toutes tes chances !

    Amitiés, Bertrand

  3. Bonsoir Jean-Paul,
    effectivement il est possible que la page de titre soit un fac-similé (bien fait soit dit en passant), et l’ouvrage n’a effectivement que peu d’intérêt, hormis le fait que sa page de titre est en rouge intégral.

    Amitiés, Bertrand

  4. La page de titre semble effectivement faite d’un papier plus blanc, dont les pontuseaux sont visibles alors qu’ils ne le sont pas sur les autres pages photographiées. Reliure incomplète. Mouillures. Index incomplet.Pas très intéressant, même à ce prix.

    Jean-Paul

  5. Bonjour les amis,
    au hasard d’une rencontre,
    une nouvelle édition du XVIè s. à mettre dans la liste bibliographique des ouvrages dont la page de titre est intégralement imprimée en rouge, voici le lien pour le visualiser :

    http://cgi.ebay.fr/NICE-POSTINCUNABLE-SUMMA-ANGELICA-1511_W0QQitemZ200194717845QQihZ010QQcategoryZ2201QQssPageNameZWDVWQQrdZ1QQcmdZViewItem

    Il s’agit d’une impression in-8 de Venise de 1511, la « Summa Angelica ».

    Ce qui est amusant c’est que le vendeur dit que la page de titre est un fac-similé moderne sur papier ancien… je ne crois pas, et vous ? L’impression gothique en rouge me parait bien d’époque.

    Qui osera entreprendre la bibliographie inédite des livres dont la page de titre est intégralement imprimée en rouge, vert, bleu (ou toute autre couleur à l’exclusion du noir) ??

    Amitiés, Bertrand

  6. Ce ne sont pas des titres gravés mais bien des titres imprimés typographiquement à l’aide des mêmes caractères mobiles.

    C’est simplement la couleur d’encrage qui change.

    Mais pourquoi tout en rouge ???

    Amitiés bibliophiliques, Bertrand

  7. pas de bonne soirée, Ronnie O’Sullivan a perdu.
    Aucune idée sur les titres imprimés en rouge. Des titres gravés, oui, mais c’est encore un autre sujet.
    Martin le triste

  8. Merci pour ces précisions Martin,
    mais revenons au sujet principal qui est : Avez-vous vu ou approché, de près ou de loin, des exemplaires dont la page de titre était entièrement imprimée en rouge (voir les photos ci-dessus).

    Pour le moment Philippe nous en liste 2 nouveaux.

    Bonne soirée,

    Amitiés, Bertrand

  9. pas de commentaires:
    Conlon, imprécis comme trop souvent, ne cite qu’un seul exemplaire, BN Y2.32698-700, 8°, 3 v. en 1.
    Jones donne quelques détails de plus: Premiere (-troisieme) partie … 9 pt. in 3 v. 131p., 127p., 127p., 128p., 126p., 125p., 127p., 128p., BN
    Vol. 1 is dated 1738; v. 2 is dated 1739; v. 3 is dated 1740.
    C’est tout.
    Cordialement,
    Martin S.

  10. c’est bien de citer des bibliographies mais les commentaires qui vont avec c’est mieux ?

    Que disent Conlon et Jones ? je n’ai ni l’un ni l’autre…

    Je vais regarder le KVK
    Merci,

    Amitiés, Bertrand

  11. oublié des bibliographes?
    Conlon 38:88
    Jones p. 68
    Si vous consultez KVK, le catalogue virtuel de Karlsruhe, vous trouverez d’autres exemplaires, ainsi qu’une édition micro-fiche et une traduction en allemand de 1747.B
    Bonne chasse,
    MS

  12. i y a aussi « Antiquitarum lectionum… » de Rhodiginus (Alde, 1516) et l’édition princeps de la bible en grec (Alde, 1518) dont les titres, à ce que je sache sont entièrement et toujours en rouge. Mais faut-il y voir autre chose qu’une fantaisie ou un désir de mettre en relief ce titre? On rencontre aussi assez fréquemment des colophons en rouge (chez Schöffer notamment). Mais dans ces cas, il ne semble pas y avoir différentes couleurs pour un même titre.
    Philippem

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